Chapitre VIII
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Pendant que l'Institut délibérait sur le Génie du Christianisme, et, par son étrange décision, faisait suspendre à jamais la distribution des prix décennaux, l'illustre écrivain publiait un ouvrage destiné à un grand retentissement, comme tout ce qui sortait de sa plume. Des fragments du voyage à Jérusalem, insérés dans le Mercure, avaient excité la curiosité du public, et on désirait ardemment la relation tout entière; mais l'écrivain ne voulait pas satisfaire la police impériale, qui exigeait qu'il trouvât quelque part, dans son Itinéraire, une place pour l'éloge de Napoléon. Néanmoins, en considération des intérêts de son libraire et par un légitime sentiment de reconnaissance, il écrivit quelques phrases banales sur la gloire militaire, dont il s'est toujours montré fort enthousiaste, et l'ouvrage put voir le jour.
Le poème des Natchez, œuvre de si peu de valeur et d'intérêt, après qu'on a lu Atala et René, avait été en partie la cause du voyage de Chateaubriand dans le Nouveau-Monde; le poème des Martyrs le conduisit en Grèce et en Palestine. Lorsque Chateaubriand quitta Paris, le 13 juil• let 1806, pour se rendre en Orient, il fut accompagné des vœux de bien des chrétiens ; le séminaire de Saint-Sulpice, tous les soirs, faisait une prière pour que le bonheur le suivît dans sa route, et l'auteur du Génie en avait le cœur pénétré de la plus orthodoxe reconnaissance1. Que de hasards il allait courir, et que de fatigues, que de périls s'ouvraient devant l'esprit ardent et curieux de l'intrépide pèlerin ! Il ne redouta rien cependant, et fut escorté du bonheur que ses amis appelaient sur ses pas.
(1) Joubert, Pensées, t. II, p. 356. ↩
Ce ne fut que plusieurs années après son retour qu'il recueillit ses souvenirs et les livra au public. L'Itinéraire de Paris à Jérusalem fut publié au commencement de 1811, et jeta un nouveau lustre sur la gloire littéraire d'un écrivain déjà renommé par deux grands remarquables ouvrages. Celui-ci était bien fait pour montrer quelle heureuse souplesse, quelle féconde variété il y avait dans cet esprit d'une allure si libre, si vive et si originale. De nombreux voyageurs avaient passé par les chemins que le poétique voyageur venait de parcourir, et beaucoup d'entre eux avaient retracé leurs impressions, exposé leurs découvertes. De savants antiquaires, comme Jacob Spon, au XVII siècle; des observateurs curieux et sagaces, comme Choiseul-Gouffier à la veille même de la révolution, ou le lendemain, comme Pouqueville, avaient étudié les ruines de la Grèce antique ; exploré les mœursde la nouvelle, comme Guys ; d'autres, tels que Lechevalier, avaient remué la cendre d'Ilion, campos ubi Troja fuit ; d'autres encore, au travers de l'Asie Mineure, s'étaient acheminés vers Jérusalem et avaient instruit l'Europe des merveilles et des douleurs religieuses de la Terre-Sainte. Le tombeau de Jésus-Christ n'avait cessé d'attirer, malgré les fatigues et les dangers du voyage, beaucoup de pèlerins que la foi, il est vrai, plus que la passion du savoir, conduisait aux lieux saints. Le noble pèlerin du XIX° siècle a rappelé, dans une esquisse préliminaire, les noms et les titres de beaucoup de ses devanciers; mais nul, jusque-là, n'avait donné au récit de ce lointain voyage le charme séduisant que présente l'Itinéraire. M. de Chateaubriand, lorsque, aux jours de son enfance, on le releva, dans un abbaye de Bénédictins, d'un vœu que sa nourrice avait fait à Notre-Dame de Nazareth, entendit un Religieux du monastère lui rappeler l'histoire d'un de ses ancêtres, Geoffroy de Chateaubriand, qui avait suivi Louis IX en Syrie, et lui dire qu'il visiterait peut-être aussi, en Palestine, cette Vierge à qui il devait la vie par l'intercession des prières du pauvre. Depuis l'exhortation du Bénédictin, le descendant de Geoffroy n'avait cessé de rêver , dit-il, le pèlerinage où il passerait sur les vestiges d'un pieux ancêtre, et avait fini par accomplir le pèlerinage1. Nous savons qu'un écrivain distingué a donné à cette détermination de Chateaubriand un motif tout profane, regrettable même et triste à dire; mais nous ne voudrions y croire que sur des preuves incontestables, et la célébrité qu'il aurait fallu s'acquérir, dans cette misérable hypothèse, lui était venue déjà par des œuvres antérieures aux Martyrs. Il se rendit surtout en Orient afin d'y chercher des images et des tableaux pour ce poème : Chateaubriand voulait des peintures ressemblantes, et non pas des images vagues et ambitieuses ; il voulait avoir interrogé de ses yeux et foulé de ses pas les contrées héroïques où il plaçait un si grand nombre de scènes de son livre, et donner aux sites leur physionomie distinctive, aux montagnes et aux vallées leur aspect particulier, aux fleuves et aux mers le silence ou le bruit de leurs flots. L'imagination la plus riche est impuissante a peindre des pays qui lui sont inconnus', et n'en saurait, sans le rapport des yeux, retracer avec vérité les harmonies et les contrastes.
(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. 1, p. 15, 59,61. ↩
On aime dans un écrivain cette conscience littéraire, ce respect de lui-même et de ceux qu'il veut instruire, ou qu'il ambitionne d'émouvoir par ses récits. Un tel scrupule est ancien dans les grands talents; c'est ainsi que, au plus bel âge des lettres romaines, la Grèce avait vi un doux et aimable poète se prendre, près de Mégare, d'une maladie fatale, au moment où il cherchait pour son Enéide inachevée la science des lieux et les couleurs dont la palette du peintre avait besoin, avant de livrer au monde un travail de tant d'années. La voix défaillante du poète d'Andès ne condamnait-elle pas aux flammes une œuvre admirée de tous les siècles, mais où manquait cet heureux et suprême coup de pinceau :
Jusserat hæc rabidis aboleri carmina flammis Virgilius.
Pius fortuné que Virgile, M. de Chateaubriand ne trouva sous le ciel de Mégare que des hôtes dont il rapporta au foyer domestique le touchant souvenir. Pourquoi le chantre d'Enée n'est-il pas revenu en mémoire au chantre d'Eudore?
Un écrivain qui a cela de commun avec l'auteur des Martyrs, qu'il a donné à notre langue un immortel poème en prose, Fénelon, avait rêvé dans sa jeunesse le voyage de la Grèce. Il est vrai que, chez le prêtre chrétien, c'est le missionnaire qui s'enivre de son enthousiasme ; mais cette ame passionnée laisse échapper de tels accents, cette brillante imagination jette de si vifs éclairs, qu'on devine aisément quels trésors de poésie, quels tableaux neufs et enchanteurs l'auteur de Télémaque eût rapportés de ces contrées qui le rendaient si éloquent dans une simple lettre. Ce n'est plus de la prose, c'est le ton lyrique de la poésie qu'on croit entendre : « La Grèce entière s'ouvre à moi, écrivait-il à Bossuet ; le sultan effrayé recule; déjà le Péloponèse respire en liberté, et l'Eglise de Corinthe va refleurir : la voix de l'Apôtre s'y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses pour y recueillir, avec les plus curieux monuments de l'antiquité, l'esprit même de l'antiquité. Je cherche cet Aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde un Dieu inconnu; mais le profane vient après le sacré, et je descends au Pirée où Socrate fait le plan de sa République. Je monte au double sommet du Parnasse. Je cueille les lauriers de Delphes, et je goûte les délices de Tempé. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie, aux beaux-arts qui la regardent comme leur patrie :
Arva, beata Petamus arva, divites et insulas1.
(1) Horat., Epod. XVI, 41. ↩
Je ne l'oublierai pas, ô île consacrée par les célestes visions du prophète bien-aime, ô heureuse Pathmos ! »
Nous ne saurions oublier d'autres véhémentes aspirations vers la Grèce, mais qui restèrent vaines, comme pour Fénelon ; ce furent celles de l'auteur de Corinne, dont le cœur était désintéressé de toutes ses chimères généreuses, et qui voyait tout s'évanouir, gloire, fortune, amitié : « Je vais, disait-elle (1815), dans le temple de l'antique liberté, encore plein des images errantes d'Aristide et de Démosthène, chercher de nobles inspirations et des souvenirs éloquents. La, dans le fond d'une retraite poétique, j'oublierai, aux sons de ma lyre, de grands crimes et de grands malheurs. Je chanterai la pieuse vaillance des chevaliers chrétiens; je demanderai a l'ancienne gloire de France une consolation de ses infortunes présentes, et, prêtresse des Muses, je ne reparaîtrai qu'avec elles sur le sol de ma patrie1. »
(1) Fragment d'une lettre qui ne se trouve pas dans les œuvres complètes de l'auteur, et qui figure à la page 176 du Staelliana, par Cousin d'Avallon, ↩
Madame de Staël comptait sans la mort, qu'il faut toujours mettre de moitié dans les rêves les plus beaux.
Quant à Chateaubriand, il n'apporta pas moins de curiosité savante et de religieuse passion à visiter ces rivages inspirateurs, que n'en voulaient mettre, à tant d'années de distance, un illustre pontife et une femme d'un mérite éminent. Familier avec la Grèce, Chateaubriand excelle a ressusciter le souvenir de ses grands hommes, de ses faits mémorables, des fleuves poétiques, termina nota. Les noms de Sparte, d'Argos, de Mycènes, de Corinthe, d'Athènes se mêlent harmonieusement sur ces lèvres à ceux de Léonidas, de Sophocle, de Platon, de Zeuxis, de Phidias, d'Ictinus, de Périclès. Le voyageur évoque tous ces morts fameux avec je ne sais quel art magique, dont lui seul possède le secret. Erudit et poète, historien, géographe, physicien et naturaliste, politique et moraliste, il imprime à son Itinéraire un cachet que nulle relation, avant la sienne, n'avait encore connu. On rencontre tout à la fois, dans ses pages si variées, des scènes dignes des Martyrs, et des aventures plaisantes, des aperçus neufs et élevés, des tableaux pleins de grâce, et l'habile opposition de peintures tristes ou gaies. Le rire et les pleurs, la civilisation et la barbarie, que de contrastes qui ne se nuisent ni se heurtent! L'auteur possède à un éminent degré cet art des contrastes. On doit à M. de Chateaubriand d'avoir indiqué les ruines de Sparte. Nul voyageur moderne n'avait donné le tableau de la Messénie, d'une portion de l'Arcadie et de la vallée de Laconie. Chandler, Wheler, Jacob Spon, Leroy, Choiseul-Gouffier n'avaient pas visité Sparte. Fauvel et quelques Anglais avaient pénétré jusqu'à cette ville fameuse, mais n'avaient point encore publié le résultat de leurs travaux. Pouqueville, excellent pour tout ce qu'il a vu, avait été trompé sur Mistra, qui n'est point Sparte; les ruines de Sparte se trouvent à un village appelé Magoula1.
(1) Chateaubriand, préface de la prem. édit, des Martyrs. ↩
Dans l'Asie-Mineure, Chateaubriand nous fait connaître Kirk-Agach, ville importante qui avait été omise sur la plupart des cartes.
Si l'observateur provoque le sourire devant la gravité boursoufflée des Turcs, le poète crée bientôt d'admirables couleurs pour peindre l'aspect étrange et unique de Stamboul. Les dominateurs de la ville de Constantin sont bien loin de lui plaire; il n'a pas pour eux la singulière prédilection d'un voyageur plus récent, et illustre aussi; mais il puise dans sa mélancolie des peintures où le charme le dispute à l'exactitude.
Un ami de Chateaubriand, le poète Fontanes, avait dit, dans des vers adressés à l'auteur mème du Génie, que
L'enthousiasme habite aux rives du Jourdain.
Ce fut là aussi que le chantre des Martyrs alla chercher l'inspiration chrétienne, écouter le souffle qui anima les prophètes d'Israël, et, sur les traces de générations entières de guerriers ou de pieux personnages, baiser les pas sacrés de Jésus-Christ :
Qui devoto
Il gran sepolcro adora, e scioglie il voto.
Mais l'auteur de l'Itinéraire n'a vu que la Judée proprement dite. Arrêté par les obstacles ou pressé par le temps, et le temps pour un voyageur, c'est l'argent bien des fois, il n'a pu gravir les hauteurs du Carmel et du Thabor, ni errer sur les riantes collines de la Galilée, aux bords historiques du lac de Génézareth, si fréquentés de Jésus-Christ et de ses apôtres.
Néanmoins, ce qu'il a vu, il le peint avec sa puissante manière et le décrit en traits inimitables. Qui mieux que lui saurait retracer la sombre tristesse de Jérusalem et les abîmes désolés de la mer Morte? qui mieux que lui nous parlera du « seul tombeau qui n'aura rien à rendre à la fin des siècles1 ? » On trouve chez M. de Chateaubriand des couleurs plus rembrunies que chez beaucoup d'autres voyageurs; mais la raison en est toute simple : c'est que, sur cette terre travaillée par les miracles, il a vu la vengeance de Dieu gravée en traits de flammes, et qu'il a entendu retentir partout la voix menaçante des Voyants d'Israël. Son génie aussi se prend volontiers à ces grandes images de mort, et se plaît à errer sur les ruines. On aimerait cependant que les sombres tableaux de la Loi ancienne fussent plus souvent éclairés par le jour suave et pénétrant de l'Evangile.
(1) Chateaubriand, Itin., t. III, p. 48, 1re édit. ↩
Nous avons suivi et admiré sur le sol de la Grèce le poète et l'antiquaire; sur la montagne de Sion, nous avons contemplé le pèlerin catholique, dans un siècle obsédé d'une tout autre pensée que de celle des lieux où s'est accomplie l'œuvre du salut des hommes ; dans l'antique et mystérieuse Egypte, nous trouvons un homme dont l'esprit éminemment passionné pour la patrie, va songeant que® « les lances de nos chevaliers français, et les baïonnettes de nos soldats avaient renvoyé deux fois la lumière d'un brillant soleil, avec cette différence que les chevaliers malheureux à la journée de la Massoura furent vengés par les soldats de la bataille des Pyramides. » C'est ainsi qu'il voit partout resplendir la gloire du nom français, et qu'il se complaît, en fils pieux, à recueillir les louanges de la France. Il n'oublie pas même de rappeler les enfants des Bédouins, imitant dans leurs jeux les exercices de nos soldats, et il entend s'échapper d'un gosier arabe les cris d'en avant, marche!
Sur la terre d'Afrique, d'où saint Louis s'envola au ciel, et que les armes du dernier roi de sa descendance ont rendue à nos drapeaux, Chateaubriand parvint à reconnaître la véritable situation du port de Carthage. Le chapitre consacré à cette illustre et malheureuse rivale de Rome peut, il est vrai, n'être considéré, à sa place, que comme un hors d'œuvre, mais le hors d'œuvre n'en est pas moins un remarquable morceau. M. de Chateaubriand n'est pas seulement un peintre habile et séduisant, c'est encore un observateur d'une incontestable sagacité, quand il s'offre à lui des sujets d'étude qui méritent d'être considérés avec attention. Ce qu'il écrit de la race Arabe nous montre en lui, au plus haut degré, cette aptitude à saisir le caractère des peuples et à l'exprimer d'une manière frappante. Buffon avait décrit le cheval et consacré à cette description tout l'éclat de sa prose harmonieuse et savante : Chateaubriand trouve des couleurs neuves pour peindre le cheval de l'Arabe, ce cheval sobre et vite, qui dit: Allons, comme celui de Job.
Il n'est pas de voyageur qui ait su intéresser autant que l'auteur de l'Itinéraire, aux pays, aux cités, aux monuments qu'il décrit ; cela tient surtout à l'art avec lequel il se met en rapport avec ce monde physique et moral qu'il évoque autour de lui, et qui vient, comme par enchantement, lui faire cortége. M. de Chateaubriand est habile à se montrer sur la scène, et on aime à le voir, à l'entendre, à le suivre; il y a du savant, du lettré, du chevalier français, du chrétien et de l'homme du monde dans ce voyageur ingénieux et aimable; les sentiments nobles et élevés ne cessent de se faire jour chez lui. Combien de généreuses idées d'avenir, de pensées de vanité des hommes, d'inconstance des choses d'ici-bas, de ces accents de tristesse et de mélancolie qui pénètrent le cœur, mais qui toutefois remueraient davantage, si l'auteur en était moins prodigue ! Que dire maintenant de tant de pages éloquentes, qui ont conquis leur place dans la mémoire des lecteurs sérieux ; de tant de détails simples et aimables, de tant de tableaux pleins de chaleur et de vie, de ces récits que l'intérêt anime constamment? Partout l'Itinéraire nous rappelle les grandes idées politiques et morales, qui brillent dans le Génie du Christianisme.
Plusieurs d'entre ceux qui ont suivi Chateaubriand en Grèce et en Palestine, ont témoigné de la fidélité de ses tableaux qu'on avait quelquefois essayé de contester. « Citer M. de Chateaubriand, écrit M. Ampère, à propos d'une ravissante peinture de l'Eurotas, c'est presque citer Homère; c'est citer, du moins, celui des poètes modernes qui a le plus hérité de cet art de caractériser les scenes de la nature par un trait simple, juste et grand1. » Un homme qui a écrit lui-même sur les pays visités par Chateaubriand, un livre d'un éclat remarquable, si ce n'est toujours d'une entière justesse d'aperçus, M. de Lamartine a dit de son glorieux devancier, avee un peu de flatterie et d'exagération : « Un livre ou plutôt un poème sur l'Orient, M. de Chateaubriand l'a fait dans l'Itinéraire. Ce grand écrivain et ce grand poète n'a fait que passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée : il est allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l'Evangile et les Croisades à la main1. »
(1) Ampère, la Grèce, Rome et Dante, p. 337. ↩
(1) Lamartine, Préf. du Voyage en Orient. ↩
Fallût-il retrancher de ces louanges et ne pas admettre que l'Itinéraire soit un poème sur l'Orient, il n'en reste pas moins une œuvre originale et frappée à un coin particulier; cette manière de raconter et de peindre n'avait certainement pas de modèle, et il ne serait ni aisé, ni sûr de la vouloir imiter.
L'exactitude de Chateaubriand a été attaquée sur un certain nombre de points. En 1817, un médecin grec dont il parle dans l'Itinéraire, publia quelques observations critiques sur la première partie du livre, le voyage en Grèce2. Avramiotti, qu'il appelle un exilé et qu'il dit être un Vénitien, mais qui s'en défend, et qui était, répond-il, de l'île de Zante, où il avait ses biens, ses parents, ses amis, s'attache à tous les pas de M. de Chateaubriand pour trouver des erreurs dans ses observations, des méprises dans ses citations d'auteurs, et des contre-vérités dans ses récits. Il peut avoir quelquefois raison; mais son tort, c'est de n'avoir jamais raison sans aigreur. Il semble guetter l'illustre voyageur l'île de Corfou, et dès-lors ne le quitte plus. Son livre, du reste, où l'on trouve des détails historiques, des copies d'inscriptions inédites, offre plus d'intérêt que si ce n'était qu'une simple critique ; mais Avramiotti demande trop souvent à l'auteur de l'Itinéraire d'être un écrivain de détails, lorsqu'il se proposait plutôt d'être un peintre et d'esquisser à grands traits1.
(2) Alcuni Cenni critici del dottore Gian Dionisio Avramiotti, etc., Padoue, 1817, in-8°. ↩
(1) Il serait à désirer, cependant, que les Genni du docteur Avramiotti fussent ajoutés aux futures éditions de l'itinéraire, comme utile et curieux correctif. Peut-être quelques citations auraient elles besoin d'être revues sur les originaux. Nous indiquerons tout au moins le passage emprunté au P. Roger (tom. II, p. 313 de l'Itin.); il est inexact dans toutes les éditions, comme dans la première. ↩
Le succès de l'Itinéraire fut aussi complet que celui des Martyrs avait été disputé, et l'accueil fait à ce nouvel ouvrage eut un sérieux avantage : il indemnisa de ses frais M. de Chateaubriand, à qui le voyage en Terre-Sainte avait coûté toute sa fortune, dit-il, cinquante mille francs.
Un évènement assez grand pour Chateaubriand vint s'ajouter à cette année de 1811, année si remplie. Chénier était mort, le 10 janvier, dans la force de l'âge (47 ans) et de sa gloire croissante. Nature passionnée, mobile, irascible, le frère du malheureux André s'éteignit douloureusement, après une carrière toute pleine d'agitations, de fautes à jamais regrettables, et de souffrances, dans les dernières années. Son humeur satirique lui avait valu d'implacables haines, et la calomnie lui avait imputé l'échafaud de ce chantre harmonieux, qui soupirait encore de si beaux vers dans les e longs corridors sombres de sa prison. Ami du luxe et des plaisirs, épuisé par les émotions de sa vie politique et par ses travaux littéraires, Marie-Joseph Chénier le régicide, le tribun violent, s'était vu forcé de tendre la main à Napoléon; et celui qui avait proposé les honneurs du Panthéon pour Marat, qu'il ne pouvait assez mépriser, avait écrit Cyrus pour célébrer le couronnement d'un Empereur.
Les amis de Chateaubriand le pressèrent de se porter pour héritier du fauteuil académique de Chénier: c'était celui de Patru, de Duclos, de Beauzée, de l'abbé Barthélemy. On prétendait que Chateaubriand, exposé aux inimitiés de Napoléon, aux soupçons et aux tracasseries de la police, trouverait une sorte d'abri dans un corps puissant alors par sa renommée et par les hommes qui le composaient. Toutefois, l'héritage de Chénier devenait très-périlleux à recueillir pour l'auteur du Génie; et, s'il ne pouvait pas, avec son caractère et ses opinions, louer un régicide, il fallait cependant s'accommoder, dans une certaine mesure, aux usages académiques. Certes, donner à un talent intercepté dans sa force grandissante et renouvelée des éloges légitimes, c'était une tâche facile ; mais l'usage même de ce talent, mais cette vie si déplorablement mêlée aux excès révolutionnaires, comment se résigner à ne les condamner pas?
Le discours de réception fut écrit et lu devant une commission qui le repoussa, et presque à l'unanimité. Noble, délicat, indépendant et fier, il effraya les républicains de la veille qui furent appelés à en entendre une première lecture.
« Suard, libre et ferme, disait que, s'il avait été ju en pleine académie, il aurait fait crouler les voûtes de la salle sous un tonnerre d'applaudissements. Se figure-t-on, en effet, le chaleureux éloge de la liberté prononcé au milieu de la servilité de l'Empire1? »
(1) Chateaubriand, Mém., t. V, p. 142. ↩
L'académicien Daru porta le discours à Saint-Cloud, d'où il ne revint à l'auteur que « çà et la raturé, marqué ab irato de parenthèses et de traces au crayon par Bonaparte; l'ongle du lion était enfoncé partout2. »
(2) bid., p. 141. ↩
« Ne suis-je donc qu'un usurpateur? s'écria Napoléon, en marchant à grands pas et se frappant le front avec la main. Ah ! pauvre France! que tu as longtemps encore besoin d'un tuteur! »
Et il déclara que si le discours eût été prononcé, il aurait fait fermer les portes de l'Institut, et jeté l'auteur dans un cul de basse-fosse pour le reste de sa vie1. Copié au château et interpolé, cet importun discours parut dans les provinces imprimé de la sorte: la version authentique ne s'est trouvée depuis que dans les Mémoires d'Outre-Tombe2. C'est pour l'auteur un des meilleurs titres de l'indépendance de ses opinions et de la constance de ses principes, comme lui-même le dit avec raison3. On le voulait contraindre à faire un second discours: il s'y refusa, aimant mieux, à ces conditions, ne pas faire partie de l'Institut. C'était s'exposer à de véritables dangers; la police se borna cependant à exiler Chateaubriand de Paris4, et Napoléon avait dès-lors autre chose à faire que de s'occuper d'un discours de réception.
(1) Chateaubriand, Mém., t. V, p. 140. ↩
(2) Zbid., p. 142-165. ↩
(3) Ibid., p. 142. ↩
(4) Le 4 sept. 1812. Voyez les Mém., t. I, p. 92. ↩
Les deux dernières années de l'Empire furent employées par Chateaubriand à des recherches sur la France et à la rédaction de quelques livres de ses Mémoires, mais il n'imprima plus rien. C'était la fin de sa carrière littéraire, comme il a soin de le remarquer1 : sa vie de poésie et d'érudition fut véritablement close avec la publication de ses trois grands ouvrages : le Génie du Christianisme, les Martyrs et l'Itinéraire2. Sa vie politique devait commencer avec la Restauration, et aussi finir avec elle.
(1) Chateaubriand, Mém., t. V, p. 178. ↩
(2) Ibid., p. 179. ↩
Quoique M. de Chateaubriand ait publié sous T'Empire ses trois grands ouvrages, comme il les appelle, cependant il n'appartient pas à la littérature de cette prodigieuse époque : il est en dehors et au-dessus ; il s'en détache par son caractère de novateur, par la tournure de son esprit indépendant et original, par le merveilleux de son histoire, par une grandeur enfin qui lui est restée jusqu'au dernier souffle, et par une royauté de génie dont nul ne l'a dépossédé.
Mais quoiqu'il domine tout de sa hauteur, les lettres et les sciences ne laissèrent pas d'avoir alors leurs représentants, qui occupent, à divers degrés, une place honorable. Ce ne sont pas des noms vulgaires que ceux des Lagrange, des Laplace, des Cuvier, des Delambre, des Bertholet, des Legendre, des Haüy, des Fourcroy, des Biot, des Prony, des Lacépède ; ils ont continué avec éclat les découvertes d'illustres devanciers, et en ont fait pour leur part de très-considérables dans la branche des sciences qui admet le plus de progrès réels. La métaphysique et la philosophie étaient creusées avec un zèle persévérant par Laromiguière, qui, tout en se disant simplement élève de Condillac, s'éloignait d'une opinion dont le tort avait été de confondre le sentiment intime avec la sensation ; par Royer-Collard, qui s'en éloignait plus hardiment encore ; par Maine de Biran, par de Gérando, qui se faisait l'historien des systèmes les plus renommés ; par Cabanis, Volney, Destutt de Tracy, que Napoléon haïssait comme idéologues, peut-être plus encore comme représentants d'une certaine opposition. La morale et l'économie politique étaient représentées par Thurot, Pastoret, Molé, Daunou, Say, Ganilh; la peinture par David, Gérard, Guérin, Prudhon, Girodet, Gros; la sculpture, par Bosio, Canova, Lemot, Dupaty, Cartelier ; la musique, par Méhul, Spontini, Lesueur , Cherubini, Nicolo, Berton. L'histoire était écrite avec une sage et décente gravité, un style plein d'urbanité et de douceur , par le cardinal de Bausset, qui se passionnait pour la gloire des deux plus grands évêques du AVIl siècle, et racontait savamment les vertus et la doctrine de Fénelon et de Bossuet1. Ginguené, marchant avec assurance sur les traces du docte jésuite Tiraboschi, exposait avec une critique abondante et variée les richesses de la littérature italienne. Lacretelle retraçait avec une parole facile, plus en orateur cependant qu'en historien, le tableau de l'histoire de France au XVII, siècle, et esquissait une révolution à peine rentrée dans son lit.
(1) Il publia sous l'Empire (1808, 3 vol. in-S°,) son Histoire de Fénelon; elle reparut en 1809, puis en 1817 (4 vol. in-8°) ; celle de Bossuet ne vit le jour qu'en 1814, elle était écrite depuis deux ans.-M. l'abbé Gosselin a donné, en 1850, une excellente édition de Fénelon, augmentée et corrigée, 4 vol. in-8°. ↩
La science des antiquités, l'érudition grecque et la latine avaient d'habiles interprètes dans les Daunou , les Monge, les Gail, les Millin , les Coray.
La tragédie faisait entendre quelques accents qui n'étaient pas trop indignes de la scène française. Chénier, Arnault, Luce de Lancival, Aignan, Raynouard, Legouvé, Baour-Lormian, Delrieu, Briffault, Lemercier s'efforçaient de passionner les spectateurs, en cherchant l'inspiration les uns dans Sophocle, les autres dans Shakspeare , ceux-ci dans Racine. Ils manquaient de force et d'originalité, mais quelques-uns tentaient des voies nouvelles ; ils étaient ce que l'on pourrait appeler avec Chamfort des poètes qui s'étaient faits ; et le plus vigoureux de tous, Chénier, n'avait pas échappé à la sentence de l'impitoyable juge, qui lui trouvait « de l'élégance sur un fond d'insipidité , » jugement assez applicable à toute cette génération de tragiques ; mais enfin, il est des pièces qui ont mérité qu'on les rappelât avec honneur et estime. Les encouragements et l'appui du chef de l'Etat n'auraient pas manqué au génie, s'il se fût présenté : Napoléon ne donna-t-il pas 6,000 francs de pension à Luce de Lancival, pour sa Mort d'Hector ? Il est vrai que cette tragédie lui semblait surtout propre à nourrir l'esprit militaire.
La comédie enfantait quelques spirituelles et aimables œuvres. Collin d'Harleville, poète d'une verve gracieuse, molle et candide ; Picard, avec plus de jet ; Andrieux, avec sobriété et finesse ; Etienne, Lemercier, Roger, Duval, se disputaient les applaudissements sur une scène où les chefs-d'œuvre de Molière trouvaient une interprète d'une finesse et d'un tact incomparables.
La poésie, sur les traces brillantes et trompeuses de Jacques Delille, dont le règne datait déjà de l'autre siècle, s'était faite principalement descriptive et didactique. Elle a eu son éclat, son retentissement dans ce genre ; si elle est oubliée, assez justement sans doute, c'est un avis aux poètes d'aujourd'hui de ne la réprouver qu'avec humilité et modération, car le goût public a des retours cruels, et le temps dévore bien des renommées.
Le grand versificateur Delille compta donc sous l'Empire, un grand nombre d'élèves, et il s'en trouva qui déployèrent des facultés estimables. Ils ont régné aussi, à leur manière, un matin, et on leur doit un souvenir pour ce règne d'un moment.
Michaud, qui avait échappé à la mort et s'était caché aux délicieux rivages de l'Ain, chantait le Printemps d'un Proscrit en vers agréables.
Legouvé célébrait en vers mignards le Mérite des Femmes, et, pendant que Chênedollé retraçait en traits hardis et fiers, en grands et harmonieux tableaux, les splendeurs du Genie de l'Homme ; que le pesant Esménard rimait l'histoire de la Navigation, depuis son origine jusqu'à nos jours, et en disait les terribles merveilles, les nobles conquêtes, d'autres s'étaient pris d'amour pour des sujets plus humbles : Castel pour les Plantes, Fontanes pour la Maison rustique, Lalane pour le Potager et les Oiseaux de la Ferme , Campenon pour la Maison des Champs. Le sobre Berchoux donnait de spirituelles leçons de Gastronomie, et Colnet enseignait l'Art de dîner en ville. Chénier, malgré les entraves de l'époque impériale, écrivait des satires éclatantes de verve. Moins hardis et moins forts, Vigée, Despaze, Baour-Lormian se prenaient à des vices de société et à des ridicules littéraires. Seule, la poésie lyrique fut inhabile à se soulever de terre, et ne trouva pas un moment heureux d'inspirations pour chanter ces grandes batailles dont son empereur lui envoyait coup sur coup les bulletins triomphants. Transfuge de la République, Ecouchard Lebrun ne pouvait, malgré une pension du maître, retrouver, pour son ode sur le projet de descente en Angleterre, les mâles strophes de l'ode sur le vaisseau le Vengeur. Fontanes, qui était fidèle dans son cœur aux idées religieuses et aux principes monarchiques, en fit le sujet de quelques chants publiés plus tard, mais qui manquent d'invention et de génie; l'auteur du Jour des Morts et de la Chartreuse de Paris était plus heureux dans quelques pièces d'un genre tempéré, et tournant un peu à la méditation poé- _ tique.
Gouffé et Désaugiers brillaient dans la chanson joyeuse et grivoise. Béranger, qui essaya de tous les genres sans s'arrêter à aucun, s'avançait pour rajeunir un genre usé, et éleva la chanson à la hauteur de l'ode. Au moment du grand désastre de Russie, il frondait, avec la verve la plus malicieuse, dans son illustre Roi d'Yvetot, ce funeste esprit de conquête auquel on sacrifiait tout.
Le même défaut d'inspiration, qui poussait aux épopées et aux poèmes descriptifs, devait mettre en faveur les traductions et les copies en vers. Baour-Lormian présentait donc la Jérusalem délivrée en une langue parfois harmonieuse et belle, parfois vulgaire et triviale; Delille paraphrasait et enluminait l'Enéide de Virgile; Tissot luttait péniblement contre le molle atque facetum des Bucoliques; Daru, avec l'intraduisible vers d'Horace; Saint-Ange, avec les Métamorphoses de l'élégant Ovide; Raoul, avec la verve de Juvénal et l'obscurité stoïcienne de Perse; Mollevaut, avec les grâces faciles de Catulle, de Tibulle et de Properce. Ginguené, Arnault, Le Bailly laissaient échapper quelques jolis apologues; Andrieux, des contes dont on se souvient; et, loin de la foule, Mesdames Dufrenoy et Babois soupiraient leurs plaintives élégies.
Millevoye, doux et tendre précurseur de Lamartine, rêvait sa Chute des Feuilles, élégie touchante, pièce achevée par le tour comme par l'expression, et qu'il gâta presque en y revenant plusieurs fois. M. de Chateaubriand avait révélé à la France l'étoile poétique d'André Chénier, en publiant de lui quelques courts fragments « qui semblaient, disait-il, être échappés à un poète grec, tant ils sont pleins du goût de l'antiquité1. » Millevoye, qui était comme André, comme Malfilâtre, comme Gilbert, de la famille de ces chantres harmonieux que la mort visite de bonne heure, appela à son tour l'attention sur l'Aveugle de Chénier, et ajouta un nouveau poids à la révélation du Génie du Christianisme2. Mais le grand poète de l'Empire, c'était le nouvel Auguste qui ne put ressusciter un Horace pour consacrer au son de la lyre ses immortels exploits. Il y a plus de feu poétique et d'enthousiasme dans ses fameuses harangues aux soldats d'Egypte et d'Italie que dans tous les volumes des versificateurs de l'an 1800 à l'an 1812. Ce même homme aussi devait être historien, et, de son roc de Sainte-Hélène, il a dicté des pages où la profondeur de Tacite et de Bossuet s'unit au coup-d'œil de César.
(2) La Décade, au 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort de Chénier, publiait sa Jeune Captive, parlant de la perte irréparable que la poésie, la philosophie et l'érudition avaient faite. ↩
Rénovateurs en même temps que Chateaubriand, deux écrivains d'une nature bien différente l'un de l'autre : Sénancour et Nodier ; une femme vive et triste, qui n'était pas Corinne pour rien, comme elle disait; Madame Cottin, cœur doux et tendre ; Madame de Souza, esprit gracieux et fin; Madame de Krüdner, ame exaltée et mystique; Benjamin Constant et Fiévée produisaient, dans des livres de caractère et de style bien divers, leurs attachantes ou ingénieuses fictions.
(1) Génie, t. V, notes du t. II, p. 3 de la 1re édition. ↩
Cette phalange scientifique et littéraire était grossie de ces arbitres du goût, arbiter elegantiarum, qui se prenaient tantôt aux œuvres des siècles passés, tantôt à celles du jour, pour contenir, diriger, juger avec poids et mesure, censurer et étouffer quelquefois. Dussault et l'abbé de Féletz déployaient une science de critique assaisonnée d'urbanité et de grâce, ou bien d'une malice enjouée; Geoffroy, dans le feuilleton théâtral, guerroyait contre Voltaire et portait de rudes coups à sa gloire tragique; Hoffman et Auger, Suard, Malte-Brun, Ginguené, Mademoiselle de Meulan se distinguaient dans la même carrière, où se rencontrait de temps à autres un savant helléniste, M. Boissonade. Le cardinal Maury parlait éloquemment de l'art oratoire, après avoir brillé dans la chaire chrétienne et soutenu à la tribune politique le choc de Mirabeau, en ayantde plus pour adversaires toutes les passions irréligieuses qui servaient son antagoniste. Frayssinous, que nous avons déjà rencontré, près des efforts réparateurs du Génie; l'abbé Legris-Duval, l'abbé de Boulogne, continuaient la réputation des Massillon et des Neuville, pendant que l'abbé Duvoisin et l'abbé Emery représentaient dignement le savoir théologique.
Chateaubriand n'a pas voulu qu'on ignorât sa pensée sur la littérature de l'Empire, et il l'a consignée dans ses Mémoires : « Un trait caractéristique de l'école impériale, et même de l'école républicaine est à observer : tandis que la société avançait en mal ou en bien, la littérature demeurait stationnaire; étrangère au changement des idées, elle n'appartenait pas à son temps. Dans la comédie, les seigneurs de village, les Colin, les Babet ou les intrigues de ces salons que l'on ne connaissait plus, se jouaient devant des hommes grossiers et sanguinaires, destructeurs des mœurs dont on offrait le tableau ; dans la tragédie, un parterre plébéien s'occupait des familles des nobles et des rois. Deux choses arrêtaient la littérature à la date du XVIIIe siècle : l'impiété qu'elle tenait de Voltaire et de la Révolution, le despotisme dont la frappait Bonaparte. Le chef de l'Etat trouvait du profit dans ces lettres subordonnées qu'il avait mises à la caserne, qui lui présentaient les armes, qui sortaient lorsqu'on criait : Hors la garde! qui marchaient en rang et qui manœuvraient comme des soldats. Toute indépendance semblait rébellion à son pouvoir; il ne voulait pas plus d'émeutes de mots et d'idées qu'il ne souffrait d'insurrection. Il suspendit l'habeas corpus pour la pensée comme pour la liberté individuelle. Reconnaissons aussi que le public, fatigué d'anarchie, reprenait volontiers le joug des règles. La littérature, qui exprime l'ère nouvelle, n'a régné que quarante ou cinquante ans après le temps dont elle était l'idiome. Pendant ce demi-siècle, elle n'était employée que par l'opposition. C'est Madame de Staël, c'est Benjamin Constant, c'est Lemercier, c'est Bonald, c'est moi enfin qui, les premiers, avons parlé cette langue. Le changement de littérature dont le XIXe siècle se vante, lui est arrivé de l'émigration et de l'exil; ce fut M. de Fontanes qui couva ces oiseaux d'une autre espèce que lui, parce que, remontant au XVII° siècle, il avait pris la puissance de ce temps fécond et perdu la stérilité du XVII. Une partie de l'esprit humain, celle qui traite de matières transcendantes, s'avança seule d'un pas égal avec la civilisation : malheureusement la gloire du savoir ne fut pas sans tache. Les Laplace, les Lagrange, les Monge, les Chaptal, les Bertholet, tous ces prodiges, jadis fiers démocrates, devinrent les plus obséquieux serviteurs de Napoléon. Il faut le dire à l'honneur des lettres : la littérature nouvelle fut libre, la science servile; le caractère ne répondit point au génie; et ceux dont la pensée était montée au plus haut du ciel, ne purent élever leur ame au-dessus des pieds de Bonaparte : ils prétendaient n'avoir pas besoin de Dieu, c'est pourquoi ils avaient besoin d'un tyran1. »
(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. 1V, p. 62. ↩