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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand Chapitre IX (suite 3)

Chapitre IX (suite 3)

Châteaubriand · 18 min de lecture · p. 283–300 · chapitre 13 sur 21

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : Périsse, 1851, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Soldados, la Patria Nos lima a vencer.

Mais Riego se vit forcé de chanter la Carmagnole de sa patrie, et de dire avec le peuple :

Tragala, Tragala Tu servilon, Que no quieres Constitucion1.

(1) Ces refrains peuvent ainsi se traduire en français : Soldats, la patrie Nous appelle à la victoire. A vale-la, avale-la, Toi, grand servile, Qui n'aimes pas La Constitution. ↩

Et aux refrains de la ronde infernale, disparaissaient de la scène du monde acteurs et spectateurs.

M. de Chateaubriand est poète et coloriste, plus qu'historien : il est mal à son aise au milieu des faits et des dates, et il a hâte d'en sortir. Il met donc en relief les choses dominantes, et donne après cela libre cours aux caprices de sa verve. « Prestige du génie, s'écrie-t-il à propos de la ville où se trouvaient les puissants de la diplomatie? Personne ne se souvient des discours que nous tenions autour de la table du prince de Metternich; aucun voyageur n'entendra jamais chanter l'alouette dans les champs de Vérone, sans se rappeler Shakspeare. »

L'auteur parle dans ce livre, et de son ministère et du brutal congé donné à un fidèle serviteur ; il nous peint l'intérieur de son cabinet, et raconte la nature de ses relations avec Louis XVIII. Pendant les séances du Conseil, Sa Majesté dormait le plus souvent, ou bien, quand elle était en bonne et joyeuse humeur, s'égayait à narrer des histoires, avec ce préambule : « Je vais faire rire M. de Chateaubriand ; » et voilà M. de Chateaubriand qui ne pouvait, en effet, s'empêcher de rire de tout son cœur. Pendant ce temps-la, M. de Corbière mettait sur la table ses coudes, sa tabatière et son mouchoir bleu. Toutes ces peintures sont étincelantes de verve caustique.

Près de ces tableaux légers et fins, il s'en trouve d'autres d'une teinte rembrunie, comme cet appel des personnages présents au congrès de Vérone, appel auquel nul ne répond; comme également cette biographie de l'empereur Alexandre, prince aussi grand par le cœur que l'était Napoléon par le génie militaire. On aime à entendre les mots gracieux, les réparties délicates de cet homme généreux qui aimait la France, et qui céda noblement aux sollicitations du duc de Richelieu la carte fatale où étaient tracés d'affreux démembrements. Athée d'abord, puis déiste, Alexandre dériva insensiblement à l'illuminisme de Mme de Krüdner, et penchait à la fin vers le catholicisme. Le morceau qui le concerne est un des plus beaux endroits du Congrès de Vérone. C'est la que se trouve encore cette grande peinture de la bataille de Waterloo, « bataille terrible, où la victoire, au milieu des armées confondues, se trompa d'étendard1. » La peinture est digne de la douloureuse majesté des souvenirs qu'elle retrace, et il n'y a que certains tableaux de Tacite qui en approchent.

(1) Cette phrase, écrite par Chateaubriand pour un discours qu'il avait à prononcer un jour à la Chambre des Pairs, dut être retirée et modifiée, suivant M. Audibert : Souvenirs polit. et litt. Voir les Débats du 13 mars 1850. ↩

L'expédition à laquelle Chateaubriand avait attache une si grande importance, et qui fut agitée au congrès de Vérone, n'amena pas tous les résultats qu'il s'en promettait dans sa pensée : on le sait de reste. Mais ce n'est pas Chateaubriand qu'il faudrait en rendre seul responsable, car il n'avait pas, au Conseil de Louis XVII, tout le crédit qu'il aurait été nécessaire d'avoir pour mener à fin l'ensemble de ses conceptions ; et peut-être aussi qu'il se consuma en impuissantes velléités, dans les circonstances difficiles où les calculs et les finesses de son collègue M. de Villèle triomphaient aisément de la franchise de l'écrivain. Non-seulement Ferdinand VII n'accorda pas à ses peuples les justes franchises qu'on attendait de lui et qu'on avait droit d'exiger ; mais encore il manqua d'égards et de gratitude envers le duc d'Angoulême, envers la nation à qui il devait d'être remonté sur son trône. Ainsi s'évanouirent en partie les rêves de M. de Chateaubriand; ainsi fut à moitié perdue cette expédition, qu'il appelle, quelque part, le René de sa politique. Nous avons tout-à-l'heure fait nos réserves pour la considération qu'elle donna au drapeau de la Restauration.

En 1824, MM. de Villèle, ministre des finances, et de Corbière, ministre de l'intérieur, présentèrent aux votes législatifs deux mesures importantes. La première avait pour but de substituer au renouvellement annuel de la Chambre, et par cinquième, le renouvellement intégral et septennal. M. de Chateaubriand s'était déclaré pour la quinquennalité, dans le Conservateur, et il aurait voulu s'y tenir, en abaissant l'âge des députés ; rien cependant ne l'empêchait de soutenir une mesure qui était conforme à ce qui se passait en Angleterre, et qui d'ailleurs ménageait les émotions à un pays où l'on devait sentir la nécessité du calme et du repos. On s'arrêta donc au projet de la septennalité, comme le voulait M. de Villèle, et Chateaubriand publia une brochure pour rendre les esprits favorables à cette grande question. La seconde mesure se rattachait à l'indemnité des émigrés, quoique M. de Villèle la présentât comme la conséquence naturelle de l'heureux état du crédit. Il s'agissait de convertir cent quarante millions de rentes cinq pour cent, en cent douze millions à trois pour cent ; les créanciers auraient eu à opter entre eux un remboursement nominal du capital et la conversion en trois pour cent à fr. 75. La mesure ainsi aurait eu pour résultat une réduction de vingt-huit à trente millions de rente. Le projet n'avait pas. l'approbation absolue du Conseil. M. de Chateaubriand qui ne l'admettait pas en principe, n'en donna pas moins, comme Pair, sa voix au projet, par confiance aux lumières du président du Conseil ; mais il ne voulut pas rompre à la Chambre le silence gardé au milieu de ses collègues, et ils en furent blessés. On observa que dans les deux chambres les amis de Chateaubriand s'étaient abstenus de parler, ce qui devint un nouveau grief; les journaux, du reste, sans distinction de parti, s'accordaient à peu près tous à rejeter le projet du gouvernement; et , pendant que Laffitte, qui avait été soumissionnaire, se séparait cette fois de ses amis de l'opposition, l'archevêque de Paris, Mgr de Quélen, faisait entendre le cri d'alarme en faveur de ses diocésains, qu'atteignait surtout le projet de loi.

Ce qui devait faire le triomphe de Chateaubriand, la septennalité adoptée et la réduction du cinq pour cent rejetée, fut aa contraire ce qui le perdit. M. de Villèle se plaignit hautement de son silence et de celui de ses amis, pendant toute la discussion, et montra Chateaubriand détruisant l'unité indispensable dans un ministère. M. de Corbière se prononça plus nettement encore, en déclarant qu'il se retirerait, si M. de Chateaubriand restait au ministère. On lui préféra M. de Corbière, et l'auteur de la Monarchie selon la Charte subit pour la seconde fois l'épreuve d'une destitution solennelle. Deux lignes du président du conseil lui annoncèrent sa disgrâce, et lui furent remises aux Tuileries mêmes, avec l'ordonnance royale (6 juin 1824) qui prononçait son remplacement ; comme si les deux ministres eussent disputé de laconisme, Chateaubriand répondit à Villèle que le département des affaires étrangères était à ses ordres.

Il n'y eut ainsi entre le roi et le ministre disgracié d'autres intermédiaires que l'huissier de service. L'illustre victime d'une brutalité inouïe se vit aussitôt environnée d'hommages, et l'on entendit cette nature fière et délicate s'écrier dans l'épanchement d'une légitime indignation : « Chassé comme un laquais qui aurait volé la montre du roi sur sa cheminée ! » Ce fut une des plus graves fautes de la royauté, que ce renvoi d'un homme à qui elle était redevable des écrits qui l'avaient entourée de plus de prestige, et qui pouvait encore, auprès des siens comme auprès de ses adversaires, exercer une si puissante, une si redoutable action. L'Achille de la légitimité ne se contenta pas de dévorer sa colère sous sa tente, il la fit éclater partout. M. de Chateaubriand, avec son ardeur de caractère et sa brillante imagination, entraîna après lui une milice formidable, et sépara du ministère et des hommes de la droite le Journal des Débats, l'organe le plus accrédité de l'opinion publique. Articles dans cette feuille, discours à la chambre des Pairs, influence de salons, brochures de circonstance, il n'omit rien pour écraser ses rivaux : il lui fallait une vengeance retentissante.

On doit l'en blâmer : il affiche un tel dédain pour les grandeurs, qu'il pouvait bien sortir du ministère sans jeter tous ces éclats de colère, ni se ranger avec les démolisseurs de la monarchie. Néanmoins, si un sujet fidèle est tenu à des devoirs envers son roi, il nous semble que la royauté n'est jamais dégagée de tout égard envers un serviteur, surtout quand il se nomme Chateaubriand, et c'est ce qui atténue grandement à nos yeux les torts incontestables de l'écrivain, trop jaloux de venger le ministre.

Ce fut quelques mois après tout ce bruit de cabinet et de disgrâce, que Louis XVIII vint à mourir (16 septembre 1824). Nature intelligente et élevée, caractère un peu philosophe et sceptique, mais esprit habile et fin, conciliant et noble, le frère de Louis XVI avait fait beaucoup, en élevant sa monarchie au-dessus des difficultés de tout genre qu'elle rencontrait ; il avait fondé le crédit et rendu la prospérité et la confiance à un pays épuisé d'hommes et d'argent, par le malheur de deux invasions.

Son successeur, Charles1, moins ferme et moins appliqué, cœur généreux toutefois, loyal et chevaleresque, valait mieux pour briller en second dans une cour, que pour s'asseoir sur un trône par des temps d'orages et de troubles. Monarque pieux et dévoué à l'Eglise, il ne lui prêta cependant qu'une main malheureuse, et attacha son nom à des ordonnances qui joignaient le ridicule à l'odieux de la persécution; en sorte que la piété et le repentir qui voulaient réparer une jeunesse peu contenue, montraient à ses ennemis un prince dévot, à ses amis révélèrent un jour un dangereux protecteur. Il avait saisi les rênes de l'Etat au milieu de l'enthousiasme le plus vif, et les passions politiques semblaient se taire devant les espérances apportées par un nouveau règne. Illusions d'un moment ! Chateaubriand salua le gracieux souverain dans un écrit qui opéra, dit-il, pour Charles X ce que sa brochure de Bonaparte et des Bourbons avait opéré pour Louis XVIII. Sans admettre que l'opuscule intitulé : le Roi est mort, vive le Roi ! ait eu les résultats que lui prête la vanité de l'auteur (1), il devait naturellement accroître la popularité du monarque par celle de l'écrivain, qui était alors assez grande. Pourquoi ne pas oublier devant ce règne naissant les colères nourries contre celui qui venait de descendre dans la tombe?

(1) Mém., t. VIII, p. 1. ↩

La guerre contre le gouvernement ne tarda pas à se rallumer, et les partis n'eurent qu'une trêve de quelques jours. Un projet de loi relatif aux émigrés et qui demandait pour eux un milliard d'indemnité, fut une des premières et des plus actives causes d'irritation. Vivement combattu à la chambre élective, quoique adopté, il rencontra la même opposition à la chambre haute. M. de Chateaubriand, qui, des premiers, avait provoqué dans ses écrits politiques l'idée de l'indemnité, défendit avec chaleur le principe du projet et en attaqua l'exécution financière. Le projet même n'était-il pas aussi vulnérable ? les émigrés seuls avaient-ils souffert des orages politiques? Et Lyon, avec son héroïque résistance aux oppresseurs de la Convention? Et la Vendée, avec sa guerre, que Napoléon appelait une guerre de géants? On eût mieux compris un dégrèvement momentané en faveur de quelques villes, de certaines provinces, que ce milliard objet de tant de clameurs, et si mal appliqué dans les répartitions1. Il n'y avait donc pas la toutes les conditions d'une loi réparatrice. Cette mesure, dès qu'elle était votée, emportait la loi financière qui s'y rattachait. M. de Villèle avait fait passer le 3100 dans le projet de loi, en sorte que cette fois il réalisait le plan qu'il avait vu échouer dans la session précédente.

(1) En tête de tous les indemnitaires, le duc d'Orléans recevait seul plus de quatorze millions. Lubis, Hist. de la Restauration, t. IV, p. 90. ↩

A la loi d'indemnité succéda la loi du sacrilége, qui avait pour but de frapper les profanateurs de vases sacrés et d'hosties. Combattue par M. de Chateaubriand, entre autres, qui objectait poétiquement que la religion chrétienne aime mieux pardonner que de punir, qu'elle doit ses victimes à ses miséricordes, et qu'elle n'a besoin d'échafauds que pour ses martyrs, elle fut tellement amendée qu'elle restait sans application possible. Une autre loi qui regardait les congrégations religieuses de femmes, devint aussi un sujet de discussions passionnées. Une troisième loi enfin, concernant les majorats, vint prê- țer matière aux véhémences de la tribune et du journalisme, et montrer jusqu'où allait une ignorance ou une mauvaise foi qui voyait dans ce qu'on appela le droit d'aînesse, un caractère de niaiserie rétrograde et d'injustice qui n'y était certes pas.

L'opposition au gouvernement avait porté son activité et ses haines aveugles dans le domaine que choisira toujours de préférence l'instinct révolutionnaire : c'était le domaine des idées religieuses. Elles font obstacle aux projets des perturbateurs, elles retiennent les consciences, et c'est par là qu'il faut commencer l'attaque. Ainsi faisait-on avec un acharnement mémorable. Brochures et journaux, pamphlets et chansons, discours à la tribune et plaidoyers d'avocats, procès de presse, réimpressions d'ouvrages licencieux et impies : tout servait d'instruments de guerre, et l'on n'y regardait pas de trop près. Mais où l'opposition libérale mit surtout à nu son indignité, ce fut dans cette ardeur à inonder les villes et les campagnes des plus dégoûtantes productions de l'esprit humain en orgie. Qu'espérait-on inculquer d'honnête et de grand avec la Guerre des Dieux et le Voltaire des Chaumières? Malaisément vous ferez des citoyens et des hommes, par la diffusion des impuretés littéraires et la quintessence des plus mauvaises doctrines qui soient sorties de cerveaux malades.

Les Jésuites servaient surtout de point de mire, et l'on ressassa contre eux toutes les déclamations banales et usées du siècle passé. Deux hommes qui avaient plus de talent de versification que de force satyrique, plus de fiel que d'épigrammes, MM. Barthélemy et Méry, se firent un renom momentané avec les poèmes dont ils harcelaient et le pouvoir et les Jésuites. L'austérité politique de ces deux frères en poésie a fini par succomber sans gloire. Des hommes et des livres justement oubliés aujourd'hui, prirent alors dans l'opinion libérale une faveur étourdissante. Le comte de Montlosier, dont les funérailles ont ajouté un dernier scandale à ceux de ses intarissables brochures, espèce de juif-errant politique, rempli de sa propre importance, d'autant plus grande à ses yeux qu'il avait souffert de ne l'avoir pas vue suffisamment appréciée; publiciste impatient, qui avait promené sur mille sujets son parlage déclamatoire et flasque; aristocrate dédaigneux, qui avait tour à tour maudit et caressé les révolutionnaires, défendu et repoussé le catholicisme1 ; le comte de Montlosier jeta successivement aux mauvaises passions un Mémoire à consulter, une Dénonciation aux cours royales et une Pétition à la Chambre des Pairs. Le ridicule dénonciateur devenait dans le journal des Débats, le flambeau de la France, et quand M. le Comte partait pour ses montagnes de l'Auvergne, le Constitutionnel annonçait avec bonheur qu'il avait dîné chez Mgr le duc d'Orléans.

(1) MM. Saintes et Madrolle purent former, des palinodies de l'auteur, Une apologie du Clergé, des Congrégations et des Jésuites. Paris, 1 vol. in-8° de 190 pages. ↩

• Un vaste système, une vaste conspiration contre la religion, contre le roi, contre la société, s'était élevée, et était au moment de nous couvrir de ruines2. » Cette conspiration, c'était surtout les Jésuites qui la fomentaient, et il fallait ressusciter contre eux d'anciens édits de Parlement. Malgré une révolution opérée pour étendre les libertés et le droit commun, en dépit de la Charte et de la tolérance prêchée par les philosophes, il fallait proscrire ce qu'avait proscrit le XVIII° siècle. Pourquoi alors ne pas rappeler les lois qui statuaientla peine de mort contre quiconque provoquerait au rétablissement de la royauté? Quand on fouille dans l'arsenal des vieilles lois, pourquoi prendre les unes et rejeter les autres?

(2) Montlosier, Mém. à consulter, pag. 1. ↩

Des courtisans et des courtisanes, des ministres, des avocats, des procureurs-généraux, des philosophes , des incrédules, des badauds de tout rang , avaient aussi déclamé au XVIII siècle contre les Jésuites comme tendant à renverser la religion, la société et le trône. On prit donc leurs colléges et leurs maisons à vingt-deux mille Religieux qui furent sécularisés, jetés en exil, baffoués et honnis, après quoi, et lorsqu'il ne restait plus que quelques survivants, des rois furent détrônés, des sceptres brisés, des peuples bouleversés, des papes enlevés de Rome, des prêtres incarcérés, déportés, guillotinés, et par des hommes qui n'étaient ni Jésuites, ni ennemis des Jésuites. Les enseignements de l'histoire étaient donc perdus et pour la royauté, et pour les magistrats, et pour les ministres et pour les évêques qui, par esprit de condescendance et de paix, croyaient qu'on pouvait aisément sacrifier quelques Religieux. Combien il était plus simple de réclamer même, pour les Jésuites, le bénéfice commun de la liberté, après une révolution faite contre les entraves et les tyrannies ! Puisqu'on se prenait parfois à s'apitoyer contre Port-Royal rasé, d'où vient que l'on trouvait bonne la proscription appliquée à des fils de saint Ignace ?

L'Eglise romaine reconnaît des Ordres religieux; celui des Jésuites avait été approuvé par elle, et relevé de ses ruines avec des temps meilleurs. Demander qu'il fût sacrifié, c'était se prononcer contre l'Eglise elle-même ; distinguer entre les prêtres Religieux et les prêtres séculiers, c'était prétendre que l'Eglise reconnaît et consacre deux genres de ministres : les uns honnêtes, vertueux et utiles; les autres corrupteurs de la morale, sans foi et sans probité, bons tout au plus pour la proscription et pour l'exil.

Aussi, les coups dirigés contre eux portaient-ils beaucoup plus loin, et allaient-ils frapper le Saint-Siége lui-même. M. Dupin effrayait les imaginations débiles avec sa métaphore de cette « épée dont la poignée est à Rome et la pointe partout. »

Le gallicanisme, qui pouvait bien trouver des partisans dans les incrédules et les révolutionnaires, puisqu'il avait un défenseur dans un évêque d'une éloquence persuasive et d'une sincère piété1, aidait encore aux déclamations contre Rome et les Jésuites. Des ennemis des rois et des libéraux étaient passionnés pour l'enseignement obligatoire des articles de 1682, qu'ils n'avaient certainement pas lus, car autrement qu'auraient-ils dit du préambule dans lequel on déclare que la couronne de Louis XIV est & « indépendante de toute autre puissance que de Dieu ; que c'est une vérité certaine et incontestable, établie sur les propres paroles de Jésus-Christ. » Si l'édit & perpétuel et irrévocable » du 22 mars 1682 était, dans toutes ses parties, une loi de l'Etat, comme on le prétendait parmi les libéraux, il fallait alors, sous peine de violer une loi de l'Etat, se conformer à cette injonction du premier article : « Nous enjoignons à tous nos sujets la défense d'écrire aucune chose contraire à la doctrine contenue dans la déclaration. » Quels étaient donc ces myopes qui, plus de cent quarante ans après la mort de Louis XIV, voulaient étouffer d'une main la liberté de la presse, qu'ils défendaient de l'autre?

(1) Mgr d'Hermopolis, Les vrais principes de l'Eglise gallicane furent vivement combattus par M. l'abbé de Lamennais, qui qui depuis... mais alors il était catholique, apostolique et romain. français, ↩

Voilà ce que prétendait l'aveugle libéralisme de la Restauration, et il est quelques-uns de ses vétérans qui ont prétendu depuis, entre autres un chef des procureurs-généraux, qu'il fallait forcer le clergé à enseigner que le Roi ne tient sa couronne que de Dieu, pendant que, d'autre part, la Charte à laquelle ils veillaient, ne reposait que sur la souveraineté du peuple, et déclarait que le Roi tenait sa couronne du libre choix de la nation. Mais les plus criantes contradictions ne sont rien, quand il ne s'agit que de faire à l'Eglise une guerre absurde et déloyale.

La persistance et les fureurs du libéralisme amenèrent donc, au mois de juin 1828, le Roi Très-Chrétien à signer des ordonnances qui fermaient huit maisons d'éducation tenues par des Religieux, et violaient le droit de propriété, en enlevante quelques centaines de citoyens des établissements formés par eux sous la protection de la loi même ; violaient les droits de l'épiscopat, en soumettant au régime universitaire des écoles ecclésiastiques sur lesquelles les évêques ne pouvaient plus avoir d'autorité légitime ; violaient les droits des pères de famille, en leur ôtant le moyen de faire élever leurs enfants suivant les principes de leur foi; violaient, avec la Charte, les droits de tous les Français, en créant des incapacités résultant d'une condition prise dans l'intérieur de la conscience ; violaient la conscience même, en forçant des hommes à révéler contre eux un secret dont ils ne doivent compte qu'à Dieu seul, ou à mentir pour échapper à l'oppression1 ; violaient les droits de l'Eglise, en excluant de l'enseignement ceux à qui elle donne mission particulière d'enseigner, ceux qui font une profession plus étroite de la perfection qu'elle recommande aux chrétiens ; violaient plus directement encore ses droits divins , en étendant à ses propres écoles cette exclusion monstrueuse, en restreignant par un nombre limité d'élèves la mission évangélique qui est sans bornes, en posant une cause de flétrissure pour l'enfant qui ne persévèrerait pas, et d'avilissement pour l'état ecclésiastique1.

(1) Au moins supposait-on incapables de mentir ceux-là même que leurs ennemis accusaient de tous les vices et de toutes les hypocrisies. ↩

(1) Voyez Lamennais, Progrès de la révolution et de la guerre contre l'Eglise, t. IV, p. 119 de ses œuvres, édit. grand in-18, 1844.-L'abbé S. Cattet, Notice historique sur les ordonnances du 16 juin 1828 ; Lyon, 1846, in-8°. ↩

Cette iniquité révoltait jusqu'aux rédacteurs libéraux du Globe ; mais d'autres journaux parlaient autrement. « Lorsqu'il sera bien prouvé, disait l'un des plus fougueux, que les évêques ne peuvent ou ne veulent pas obéir aux lois du pays (destructives de la religion) , la question ne sera pas de savoir si le pays peut se passer de lois, mais s'il peut se passer d'évêques2.i Je m'étonne que Chateaubriand, qui rappelle en passant et le comte de Montlosier et l'attaque incessante contre les Jésuites, s'oublie jusqu'à dire « qu'il règne dans cet Ordre célèbre quelque chose d'inquiétant, car un mystérieux nuage couvre toujours les affaires des Jésuites1. » Depuis le Génie du Christianisme, dans lequel il n'avait que des louanges pour les Jésuites, où a-t-il pu voir qu'il faille dire ses affaires à tout le monde, sous peine d'être inquiétant ?

(2) Constitutionnel du 2 sept, 1828. ↩

(1) Mem. d'Outre-Tombe, t. VII, p. 42. ↩