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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand Chapitre VII

Chapitre VII

Châteaubriand · 30 min de lecture · p. 175–204 · chapitre 9 sur 21

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : Périsse, 1851, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chateaubriand avait avancé, dans le Génie du Christianisme, que la religion chrétienne lui semblait plus favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions ; que le merveilleux chrétien pouvait lutter avec avantage contre le merveilleux de la mythologie. Ce fut pour appuyer d'un exemple sa théorie, qu'il composa son livre des Martyrs.

Dès l'année 1803, il l'avait commencé à Rome; et depuis cette époque il ne cessa d'y travailler, dépouillant une infinité d'ouvrages, consultant des amis de goûts et de principes différents en littérature1. La tentative était hardie, généreuse, digne du brillant écrivain, et quand même on n'accorderait pas qu'il ait réussi dans sa poétique démonstration, du moins est-on forcé de convenir que son admirable essai peut ébranler les plus incrédules, et qu'il a frayé d'une façon lumineuse des routes nouvelles.

(1) Préface de la première édition des Martyrs. ↩

Il se peut que, de nos jours, on n'attache plus à l'épopée l'importance qu'on y attachait aux deux derniers siècles et à l'époque même où écrivit Chateaubriand ; quoi qu'il en soit, il ne nous semble pas inutile, pour faire apprécier le dessein et l'œuvre de l'auteur des Martyrs , de rappeler les controverses passées, les poèmes qui les firent naître, et d'éclairer ainsi l'état de la question. Voilà pourquoi nous entrerons dans quelques details.

On a dit que les Français n'ont pas la tête épique , paroles répétées à satiété, arrêt dont il semble qu'on ne puisse appeler. Sans doute, chaque nation apparaît dans le monde avec son génie spécial et ses aptitudes particulières; mais de ce que Chapelain aura été dur et sec, Sainte-Garde aussi barbare que le héros qu'il avait choisi; Coras, ridicule et plat ; Scudéry, sans verve ni goût ; Boisval et Desmarets, sans talent; Saint-Amant, sans teu, malgré quelques accents remarquables ; le père Le Moyne, sans frein, avec une imagination toutefois vive et hardie, serons-nous pour jamais déshérités de tout génie puissant et créateur, qui vienne ajouter à tous les chefs-d'œuvre de notre langue un monument élevé par la muse de l'épopée ?

La question du merveilleux chrétien dans le poème épique n'était pas absolument neuve, lorsque l'auteur des Martyrs la présenta à son siècle, et les pères malheureux de tant de pauvres ou ridicules essais avaient presque tous deviné quelle inspiration pouvait sortir du christianisme pour le poète. Les arrêts jansénistes de Despréaux, juge fort incompétent sur cette matière, ne sauraient être acceptés pour les suprêmes limites de la raison humaine. Aussi bien n'est-il pas vrai que les mystères de la religion n'aient rien que de terrible, et que la foi restant d'ailleurs intacte et vénérée dans son auguste sanctuaire, il soit impossible de l'entourer d'ornements égayés, c'est-à-dire d'en parler avec un langage d'images et de sentiments. La poésie donc ne traverserait jamais le christianisme, et il faudrait éternellement rester fidèle aux fables mythologiques!

A l'époque de Despréaux, la sublime Trilogie de Dante et la Jérusalem du Tasse étaient une irréfutable protestation contre les jugements de l'Art poétique, et ce fut un malheur pour celui qui sut venger Athalie des inexplicables dédains du grand siècle, que de ne pas comprendre les immortelles beautés des deux ouvrages, où l'inspiration chrétienne avait tant de titres à revendiquer.

Le malheureux Théophile déplorait l'étroit esclavage de notre poésie1 ; l'invocation des muses païennes lui semblait profane et ridicule, et il ne trouvait ces singeries ni utiles ni agréables. Godeau, évêque de Vence, écrivait que « l'Hélicon n'est point ennemi du Calvaire2 ; » et Scudéry disait dans le même sens: » L'illustre sujet du poème épique ne doit point être pris maintenant du paganisme, parce que tous ces dieux imaginaires détruisent absolument l'épopée, en détruisant la ressemblance qui en est le fondement. Il faut donc que l'argument du poème épique soit pris de l'histoire chrétienne, non pas de l'histoire sainte, d'autant qu'on ne peut sans profanation en altérer la vertu, et que sans l'invention qui est la principale partie du poème, il est presque impossible que l'épopée puisse avoir sa beauté... Je suis fortement persuadé que l'histoire chrétienne toute seule en notre temps nous peut donner ce merveilleux et ce vraisemblable, qui en sont l'ame pour ainsi dire, car avec elle l'invention du poète introduit les anges, les mauvais démons et les magiciens3. » Desmarest de Saint-Sorlin, dans la préface d'un ouvrage postérieur à son Clovis, reconnaissait les éléments poétiques, fournis par notre âge comme bien supérieurs à ceux qu'offrait le monde ancien1. Boisval, qui avait pris pour sujet d'un poème chrétien l'histoire d'Esther (1670), entrait dans la même ligue contre l'esprit du paganisme, et disait :

(1) En 1621, dans ses Fragments d'une Histoire comique. ↩

(2) Discours sur la poésie chrétienne. ↩

(3) Préface d'Alaric. ↩

(1) Préface de Marie-Magdeleine (1669) ; le Clovis est de l'an 1657. ↩

Le vrai Dieu ne peut-il ce qu'ont pu les faux dieux ?

En examinant s'il est permis aux poètes chrétiens d'employer dans leurs créations les noms des divinités païennes, Rollin, qui regrettait de trouver dans Milton le mélange du sacré et du profane, demandait en même temps que la mythologie fût laissée de côté. Il ne s'élevait pas jusqu'au merveilleux chrétien, mais il montrait que le poète a toujours la liberté de ménager des rencontres et des situations qui relèvent le caractère de son héros et des autres personnages ; qu'il ne perd rien de ce qu'on admire dans les anciens, que tout lui reste : récits curieux, descriptions vives, comparaisons nobles, discours touchants, incidents nouveaux, passions fidèlement peintes. « Un poème épique fait dans ce goût plairait certainement, lui semblait-il, et l'on n'y regretterait ni les intrigues de Vénus, ni les serpents ou le venin d'Alecto2. »

(2) Traité des Etudes, liv. III, chap. 1, art. 4. ↩

La Harpe convient que notre religion est très-susceptible d'une espèce de merveilleux, que Voltaire lui-même a jugé praticable, puisqu'il a essayé de le mettre en œuvre... L'intervention des substances célestes, celle des héros et des saints qui ne sont plus ; les bons et les mauvais anges, ces puissances intellectuelles, ennemies ou protectrices des habitants du monde physique et de cette puissance première dont elles ne sont que les instruments; l'Éternel qui voit et conduit tout : voilà ce qui doit composer la machine épique. Dire qu'il ne faut point du tout de merveilleux, c'est d'une philosophie très-facile et qui n'est point la règle de la poésie; mais trouver celui qu'il faut, c'est d'un talent difficile et rare1.

(1) Cours de litter. anc. et mod., 3e partie, liv. I, chap. 1, au tom. II, p. 91, de l'édition Didot, gr. in-8°, 1840. ↩

Tasse, Milton et Klopstock ont montré à des degrés divers, que le merveilleux chrétien peut être secourable aux poètes. Si Voltaire, choisissant dans sa jeunesse un sujet beaucoup moins digne de l'épopée que cet autre sujet qu'il se plut à profaner honteusement, ne trouva pas dans sa Henriade ces accents chaleureux qu'il mit sur les lèvres du vieux Lusignan, ce malheur lui vint de son incrédulité, qui glaça la veine poétique. Au lieu des ressources que lui présentait le merveilleux chrétien, il préféra recourir è de froides allégories, à de fatigantes personnifications. Qu'attendre ensuite, lorsqu'on voit un écrivain qui a des prétentions à la grandeur de l'épopée, mettre dans la bouche de saint Louis parlant à un roi, son descendant, les billevesées du Dictionnaire philosophique contre les dogmes de l'Eglise?

Chateaubriand n'a été, aux yeux de bien des gens, qu'un ridicule novateur, lorsqu'il est venu proposer aux poètes l'ange de la solitude, l'ange du matin, l'ange de la nuit, l'ange des mers, l'ange des tempêtes, l'ange des saintes amours, etc.1. On pensait que tous ces anges étaient autant d'inventions puériles, qui jamais ne pourraient valoir Echo, Aurore, Eole, Cupidon. Cependant le grave et austère Bossuet se trouvait déjà avoir mis la rigueur de sa doctrine au service des théories littéraires de Chateaubriand, et celui-ci n'exposait rien qui ne fût autorisé par l'Ecriture sainte. « Quand je vois, disait l'évêque de Meaux, quand je vois dans les Prophètes, dans l'Apocalypse et dans l'Evangile cet ange des Perses, cet ange des Grecs, cet ange des Juifs, l'ange des petits enfants, qui en prend la défense devant Dieu contre ceux qui les scandalisent, l'ange des eaux, l'ange du feu, et ainsi des autres; et quand je vois parmi tous ces anges celui qui met sur l'autel le céleste encens des prières, je reconnais dans ces paroles une espèce de médiation des saints anges. Je vois même le fondement qui peut avoir donné occasion aux païens de distribuer leurs divinités dans les éléments et dans les royaumes pour y présider; car toute erreur est fondée sur quelque vérité dont on abuse1. »

(1) Génie, II° part., livre v, chap. 8. ↩

(1) Bossuet, sur l'Apocalypse, n. 27. ↩

Reste la question de savoir si celui qui écrit un poème en prose peut être appelé poète. Chateaubriand, si la question présentait la moindre difficulté, s'est ouvertement prononcé dans le Génie du Christianisme. « Il n'est point de ceux qui confondent la prose et les vers ; le poète, quoi qu'on dise, est toujours l'homme par excellence, et des volumes entiers de prose descriptive ne valent pas cinquante beaux vers d'Homère, de Virgile ou de Racine. » Non, il n'y a rien à dire à l'homme qui ne sentirait pas quelle différence il y a entré les vers de l'Odyssée et la prose de Télémaque. Fénelon avait d'excellentes raisons pour s'affranchir des entraves du rhythme; il n'était pas né poète; il ne comprenait pas qu'on s'imposât le joug de la rime, et avait de l'indulgence pour l'ode pindarique de Boileau sur la prise de Namur. Ses préventions personnelles et son exemple ne prouvent pas plus contre la poésie que celui de Chateaubriand. L'auteur des Martyrs, par ses efforts pour imiter la poésie et en reproduire les images, les mouvements, les tours harmonieux et les cadences variées, prouve, du reste, contre lui-même que le vers et la prose sont deux instruments bien différents l'un de l'autre. Néanmoins, après l'aveu que nous avons entendu, il se donne, dans la défense des Martyrs, le nom de poète adroitement enveloppé sous les plis de la phrase.

C'est là aussi qu'il fait de remarquables concessions sur son système du merveilleux chrétien dans l'épopée, en accordant que le merveilleux du paganisme offre plus de ressources au poète, mais que, en présence des deux lyres, l'une antique, l'autre moderne; l'une brisée, l'autre intacte, il s'agit de tirer de celle-ci le meilleur parti qu'il sera possible, et prouver que cet instrument si borné, au dire de ses contempteurs, a des notes et des sons qu'on ne lui connaissait pas. Chateaubriand n'a donc point soutenu sa théorie avec une ferme persévérance; mais il n'en est pas moins vrai que, si l'on veut traiter un sujet tiré de l'histoire moderne, il faut nécessairement employer le merveilleux chrétien, sinon renoncer a l'épopée ou traiter un sujet ancien, ce qui est difficile avec nos mœurs, nos intérêts modernes, et sous l'empire d'une tout autre religion. Chateaubriand a ouvert le chemin ; ne pourra-t-on pas s'y jeter après lui? ne faut-il rien oser? ne devons-nous pas compter sur les âges futurs? Homère empêche-t-il qu'il n'y ait un Virgile? Pindare, un Horace? l'antiquité ne nous a-t-elle rien laissé à innover? Sachons donc gré à ceux qui, remplis d'audace et d'espoir, s'aventurent sur des mers inconnues, comme a fait l'auteur des Martyrs.

Le sujet de ce poème, de cet ouvrage, si l'on veut, c'est le triomphe du christianisme; mais quand, mais comment, mais par qui? La déjà se produit un des vices du livre : le christianisme a conquis le monde non pas à tel jour, mais par une marche successive; non point par le courage et le sacrifice de tel martyr, mais par les sueurs de tous ses apôtres, la foi de tous ses disciples et le sang de tous ses héros; il a pu se manifester, dans l'histoire de l'Eglise chrétienne, une époque où la croix s'est déployée plus triomphalement sur le monde que la veille; mais il n'y a pas de victoire définitive, parce qu'il doit y avoir des combats jusqu'à la fin des siècles.

Le héros choisi par Chateaubriand, Eudore, qui n'est pas même nommé dans les fastes de l'Eglise, n'a pas plus de droit qu'un martyr quelconque, à personnifier en lui le triomphe de la cause sacrée pour laquelle tombèrent tant d'immortels combattants. Le sacrifice d'un chrétien n'a pas. cette vertu, si grand que soit ce chrétien. L'épo que de Constantin, choisie par l'auteur, renverse une certaine portion des détails historiques du poème, et amène des anachronismes par trop saillants.

Eudore, le héros des Martyrs, ne fait rien qui nous passionne pour sa destinée, pour les obstacles qu'il doit surmonter. A la vérité, dès le troisième livre, Dieu l'a choisi pour la victime destinée à racheter les chrétiens ; au seizième, il est désigné pour plaider leur cause ; au dix-huitième, il aide Constantin à s'échapper de Rome, et nous voyons, au vingt-quatrième, que c'est le martyre d'Eudore et de Cymodocée qui détermine le ciel à couronner la piété de ce prince; mais la situation du héros est le plus souvent passive, et l'intérêt se reporte ailleurs que sur lui, malgré les efforts que fait l'auteur pour le concentrer en la personne d'Eudore.

Les Martyrs nous promènent à la suite du héros dans presque tout le monde habitable, et le poète, éminent coloriste, avait la une belle occasion de peindre les pays qu'il avait visités, soit par lui-même, soit par les récits des historiens et les tableaux des poètes de l'antiquité. Aussi les savantes descriptions de la Laconie et de la Judée, par exemple, sont-elles des morceaux universellement admirés. On reconnaît la un homme qui parle de pays qu'il a vus, et dont il a rapporté des images, des souvenirs qu'il jette tout vivants dans son livre. A les prendre ainsi en détail par portions détachées, les Martyrs sont un ouvrage rempli de beautés du premier ordre. Le tableau des mœurs de la famille d'Homère, le séjour d'Eudore à Rome, la bataille des Francs, l'excom- . munication et la tentation d'Eudore, l'assemblée des démons au huitième livre, le moment solennel où Eudore est tenté d'abjurer sa foi pour sauver Cymodocée que l'on va traîner aux lieux infâmes, s'il ne sacrifie : voilà tout autant de merveilles d'art et de style. La harangue de Symmaque et celle d'Eudore sont de remarquables morceaux d'éloquence chrétienne, où l'auteur a su habilement résumer et fondre avec harmonie les accusations des païens contre la religion chrétienne, et les réponses des meilleurs apologistes.

M. de Chateaubriand a pris soin d'indiquer ce qui lui paraissait plus proprement se rattacher à l'inspiration dont il voulait glorifier l'efficacité. « La peinture des mœurs de la famille chrétienne, le portrait de Marie dans le ciel, la cérémonie des fiançailles, la description du baptême de Cymodocée ont semblé, sous le point de vue des rapports riants, n'avoir rien à craindre des tableaux de l'idolâtrie. Est-ce le paganisme qui aurait pu offrir les scènes des prisons?... Ces vieux évêques abattus aux pieds d'un jeune homme désigné martyr, le banquet funèbre, la tentation, le mariage de Cymodocée et d'Eudore au milieu de l'amphithéâtre, appartiennent-ils à la religion de Mercure et de Vénus1? »

(1) Chateaubriand, Examen des Martyrs. ↩

Un critique des Martyrs, et un critique des plus acerbes, n'a pu s'empêcher d'admirer la description du combat terrible que se livrent l'armée romaine et les Francs ; exactitude, connaissance précise, mouvements, chaleur, force, élégance : tout se trouve ici dans le style de Chateaubriand, et l'on ignore souvent si on lit de la poésie ou de la prose2. L'épisode de Velléda, bien que souvent on en ait regretté la présence dans les Martyrs, est encore une création pleine d'originalité et de passions ardentes. La prêtresse bretonne ira rejoindre, dans les souvenirs des hommes, ces diverses figures de femmes créées par la fantaisie de l'écrivain et qui vivent, qui existent pour nous, Atala, Amélie, Blanca, Cymodocée, qu'il nomme ses filles3.

(2) Holman, OEuvres, t. IX, p. 146. ↩

(3) Préface de la Vie de Rancé, p. 8 de la prem. édition. ↩

Uu des endroits qui enchantaient Fontanes , et qu'il compare à la douceur des plus beaux vers, dans ses stances à Chateaubriand, c'était le chant suprême de la douce fille de la Grèce, soupirant ces harmonieuses paroles, sous le voile des martyrs :

« Légers vaisseaux de l'Ausonie, fendez la mer calme et brillante ; esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des vents, courbez-vous sur la rame agile. Reportez-moi sous la garde de mon époux et de mon père, aux rives fortunées du Pamisus.

• Volez, oiseaux de Libye, dont le cou flexible se courbe avec grâce, volez au sommet de l'Ithome, et dites que la fille d'Homère va revoir les lauriers de la Messénic.

» Quand retrouverai-je mon lit d'ivoire, l lumière du jour si chère aux mortels, les prairies émaillées de fleurs, qu'une eau pure arrose, que la pudeur embellit de son souffle ! »

Chateaubriand présente les Martyrs comme celui de tous ses écrits où la langue est la plus correcte, et c'est une éminente qualité que la correction dans une œuvre remarquable d'ailleurs. Cent et cent fois il avait fait, défait et refait la même page1. Il a fallu effectivement beaucoup de travail pour arriver à ce style net, pur, varie, pittoresque, harmonieux ; parfois il offre une simplicité affectée et trop savante, mais après tout, l'auteur a raison dans le jugement qu'il porte sur la langue de ce livre. Outre ce que nous avons déjà dit, on a blâmé dans les Martyrs un merveilleux auquel on reproche d'être tout en délibération, et non pas en action, des caractères froids et ternes, des personnages qui posent et ne restent jamais calmes, un dénouement prévu, des anachronismes considérables et le manque d'intérêt dans la marche générale de L'œuvre.

(1) Mém, d'Outre-Tombe, t. V, p. 106. ↩

Il est vrai qu'Eudore, sous un autre nom et dans une situation différente, porte en lui du René; que Cymodocée paraît si belle et si aimable dans son paganisme, qu'on désire médiocrement de la voir passer du côté des chrétiens, et que les caractères les mieux dessinés sont ceux du second plan, comme Démodocus avec sa bonté paternelle, le prêtre Zacharie avec son christianisme antique, doux et naïf; que l'intérêt qui anime et soutient le poème, n'est pas très-puissant ; que l'auteur a rapproché et mêlé des dates qui jurent de se trouver ensemble; que le dénouement se connaît dès l'abord et par le titre seul de l'ouvrage ; mais, en dépit de ces défauts et de ceux qu'on pourrait ajouter, les Martyrs n'en sont pas moins un livre considérable, qui eût excité plus d'admiration, s'il ne fût pas venu après le Génie.

L'auteur a voulu se justifier sur le chapitre des anachronismes par l'exemple de Virgile qui conduit Enée chez Didon, reine de Carthage, quoique ces deux personnages soient séparés dans l'histoire par de longues années; mais il ne songe pas que, dans cette obscurité des temps anciens, l'esprit se prête aisément aux anachronismes, tandis qu'on ne saurait admettre que des hommes qui occupent dans l'histoire une place certaine, comme saint Augustin, saint Jérome, puissent être transformés en des contemporains de l'empereur Constantin. On a beau vouloir se prêter à la supposition, toujours ces malheureuses dates vous dominent et vous obsèdent.

Un inconvénient de l'époque dans laquelle M. de Chateaubriand fait mouvoir ses personnages, c'est le caractère bien connu des deux religions qu'il met en scène. Les païens n'étaient plus tels qu'il les représente, et l'on a eu raison de dire que l'auteur, au lieu de nous montrer la lutte d'un polythéisme dégénéré, d'un paganisme qui n'existait plus, et d'un christianisme qui n'existait pas encore, eût mieux fait de prendre les deux religions telles quelles1. Quant à l'intérêt continu, où est l'épopée qui l'emporte de ce côté là sur d'assez simples conceptions de vulgaires romanciers? N'est-ce pas le plus souvent par l'admirable perfection du style et des détails que de grands poètes sont venus aux mains de tous ? A quoi, par exemple, la puérile fable du cheval de bois, empruntée au poète grec Pisandre, doit-elle la place qu'elle occupe dans Virgile, sans y être frappée de ridicule ?n'est-ce pas à l'habileté du poète latin et aux incomparables beautés des vers de l'Enéide ?

(1) B. Constant, Mercure de France, 31 mai 1817. ↩

Si le dénouement des Martyrs est une chose prévue, l'ouvrage a cela de commun avec le poème de Virgile, avec la Jérusalem du Tasse, dont la proposition énonce toute l'issue. Dès le premier livre de l'Odyssée, n'entrevoit-on pas qu'Ulysse, après avoir erré sur les mers, ira enfin retrouver sa'patrie? Au cinquième livre, on le sait deja ; le huitième et le quinzième de l'Iliade ne laissent pas ignorer quel sera le triste sort de la cité fameuse qu'assiégent les Grecs réunis.

Les fictions des Martyrs sont, en général, empruntées aux anciennes mœurs chrétiennes, aux annales de l'Eglise primitive. Etait-ce étude profonde ou instinct secret du génie? l'un et l'autre peut-être. Une critique légère et superficielle fut déroutée, et il fallut des notes nombreuses pour lui faire toucher du doigt, dans les écrits de l'antiquité, ce qu'elle refusait d'admettre dans l'ouvrage d'un moderne. Ainsi, il parut étrange que le père de Cymodocée fût retenu dans la foi païenne, tandis que la jeune fille était passée à la doctrine nouvelle. Et cependant, rien de plus vrai que cette fiction qui , sous le même toit, mettait en regard les deux religions nouvelles. Saint Jérome, qui était le témoin curieux d'un culte expi-, rant et des contrastes singuliers qu'il produisait, nous montre Albinus, pontife de Jupiter, caressant sur ses genoux la jeune fille de Læta, et prenant plaisir à lui entendre bégayer l'Alléluia de Jésus-Christ1.

(1) Saint Jérome, lettre 57, t. III, p. 335, édition-traduct. de F.-Z. Collombet. ↩

On avait critiqué le tableau où Démodocus, se jetant aux pieds de Cymodocée, la conjure de renoncer au Christ. Eh bien ! le fond de cette scène est emprunté de l'entrevue de sainte Perpétue et de son père, qui était païen, qui la pressait de sacrifier aux dieux et de ne pas désoler ses cheveux blancs2.

(2) Voyez dom Ruinart, Acta Martyrum sincera, p. 93-102. ↩

Les Martyrs parurent au printemps de 1809. En quelques mois, il s'écoula plus d'exemplaires de ce poème qu'il ne s'était vendu d'exemplaires du Génie en plusieurs années. Hoffman attaqua rudement l'ouvrage, dans le Journal des Débats, qui n'était plus libre. Il déclara que la conception des Martyrs était une grande folie, que le mélange du sacré et du profane y devenait un grand scandale ; que c'était le mauvais ouvrage d'un homme qui avait un grand talent; enfin, que ce roman, tel qu'il était, méritait d'être conservé comme un modèle à fuir1. Il ajoutait cependant, le grand écrivain, que M. de Chateaubriand, doué d'une imagination vive , brillante et profondément mélancolique, répand un grand charme sur tous les objets qu'il décrit, et que, sur ce point, la sobriété est peut-être la seule chose qui lui manque ; que son style est charmant, quelquefois admirable, partout où il ne dédaigne pas la simplicité2.

(1) Hoffman, Œuvres, t. IX, p. 169 et 171. ↩

(2) Ibid., p. 180 et 134-135. ↩

Au milieu des critiques dont ce poème fut assailli, Fontanes, qui ne livrait plus rien au public, sortit de son silence, et vint remplir auprès de son illustre ami le rôle de Boileau près de Racine prédisant à l'auteur d'Athalie le jour glorieux de la réparation. Fontanes ne cessait de dire à Chateaubriand : Ils y reviendront3. Et sa persuasion était si profonde qu'elle lui inspira des stances charmantes qu'il n'hésita pas à publier (1810), quoique son ami fut peu en faveur dans l'esprit du maître. Il ne craignit point de compromettre son goût ni l'autorité de son jugement, et il disait dans des vers devenus fameux :

(3) Mém. d'Outre-Tombe, t. V, P. 111. ↩

Contre toi, du peuple critique

Que peut l'injuste opinion ?

Tu retrouvas la muse antique

Sous la poussière poétique Et de Solyme et d'ilion.

Du grand peintre de l'Odyssée

Tous les trésors te sont ouverts:

Et dans ta prose cadencée Les soupirs de Cymodocée

Ont la douceur des plus beaux vers:

l'ontanes accompagna ces nobles stances d'un ingénieux envoi : il adressa à Chateaubriand une critique de Télémaque ne formant pas moins de sept volumes, et publiée depuis un siècle.

L'impression produite par les Martyrs sur des âmes jeunes et vivement éprises des nombreuses beautés de ce livre, a été exprimée dans ces derniers temps par un écrivain dont la vocation historique fut en quelque sorte décidée par Chateaubriand. M. Auguste Thierry terminait, vers 1810, ses études dans un collége de province, lorsqu'un exemplaire des Martyrs, introduit du dehors , circula aux mains des élèves. Ce fut un évènement parmi ceux qui avaient déjà le goût du beau, et l'on convint que chacun lirait à son tour ce livre envié. Le futur historien de la Conquête de l'Angleterre par les Normands choisit un jour de congé , feignit une indisposition et put à son aise, au moyen de cette ruse, se livrer aux séductions des Martyrs. Le charme allait grandissant, lorsque le jeune élève , arrivé au bardit des Francs, se leva subitement de sa place, et, hors de lui, marchant à grands pas, répétait à haute voix :

« Pharamond! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée.

» Nous avons lancé la francisque à deux tranchants, etc. »

Ce moment fut peut-être décisif dans la vie de M. Thierry; et plus d'une fois depuis, en se faisant relire la page qui l'avait frappé dans sa jeunesse, il a retrouvé ses émotions d'autrefois. • Voilà, dit-il en terminant, voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceux qui en sens divers marchent dans la voie de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études , à leur première inspiration. Il n'en est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile : Tu duca, tu signore, e tu maestro1. »

(1) Récits des temps Mérovingiens, pref. p. 20, 2e édit., in-8°. ↩

Malgré les conceptions originales et fortes , malgré les beautés que sa poétique main a semées dans ce poème, oserons-nous le dire ? il fait sur nous l'effet de ces tableaux de grands maitres si habilement copiés par les mosaïstes romains; les Martyrs sont une savante mosaïque , et l'on a trop souvent à se dire en les lisant : Voilà qui est de la Bible, voici qui est d'Homère; mais que de science habilement distribuée, que d'art dans cette ingénieuse et patiente reconstruction du passé ! Une pensée néanmoins qui doit retenir et empêcher de parler aussi hardiment de pastiche, qu'on l'a fait quelquefois pour le beau livre de Chateaubriand, ç'est que, dans une certaine mesure, le même reproche irait atteindre de très-grands esprits, qui ont ajouté à leur fonds propre de notables emprunts des devanciers Que ne retrouve-t-on pas d'Homère et d'autres poètes grecs et latins dans Virgile ; de Sophocle et d'Euripide, dans l'Andromaque et l'Iphigénie de Racine?

Les Martyrs, en venant continuer l'éclat et le succès du Génie du Christianisme, ranimèrent contre l'auteur les violences de la critique. d'autant mieux qu'on avait affaire à un écrivain qui n'était pas en crédit auprès du pouvoir. Il fut noblement défendu par un modeste écrivain de Lyon, M. Déplace, qui publia dans le Bulletin de Ballanche un Examen de la critique des Martyrs1, celle d'Hoffman, et, sans nier les défauts qu'on pouvait relever dans l'ouvrage, fit valoir en sa faveur des exemples graves et péremptoires, que Chateaubriand invoqua dans la suite.

(1) Cet opuscule forme, avec un petit supplément, la somme de 100 pages. Lyon, Ballanche, 1809 et 1810, in-S°. ↩

Ce ne fut pas cependant l'injustice, l'acerbité de la critique qui troubla la vie de Chateaubriand : il lui vint d'un autre côté des douleurs plus profondes. Armand de Chateaubriand, son cousin, avait été arrêté sur les côtes de Normandie, porteur des ordres des princes exilés; et, malgré les efforts que fit pour le sauver l'auteur du Génie, il fut condamné à mort. M. de Chateaubriand, qui ne put pas même obtenir de voir dans sa prison son parent, le suivit à la plaine de Grenelle le jour de son supplice ; mais il arriva trop tard, ne trouva plus que son cadavre, et un chien de boucher qui léchait son sang et sa cervelle.

Bientôt vinrent se joindre à cet affreux malheur les tracasseries littéraires amenées par la succession au fauteuil de Chénier, et le rapport pour les prix à décerner tous les dix ans.

Napoléon qui, malgré ses ressentiments contre l'écrivain insoumis, revenait à une sorte d'attrait pour lui, et plus encore affectait de mettre sa domination dans toutes les affaires, demanda tout-à-coup à l'Institut pourquoi on n'avait point parlé de Chateaubriand à l'occasion des prix décennaux, institution pompeusement annoncée qui ne put aboutir qu'à de ridicules résultats. Napoléon fit plus : il déclara à Fontanes que, puisque l'Institut ne trouvait pas l'auteur du Génie digne de concourir pour le prix, il le nommerait, lui, empereur, à la place de surintendant de toutes les bibliothèques de France, et que cette charge serait appointée comme une ambassade de première classe1.

(1) Chateaubriand, Mém., t. V, p. 169. ↩

Un arrêté du mois de mars 1802 avait chargé l'Institut de présenter au gouvernement un tableau général des progrès et de l'état des sciences, des lettres et des arts depuis l'année 1789. Ce rapport devait être fait au mois de septembre 1803. De graves circonstances politiques empêchèrent cet important travail d'être présenté cette année-là, et le compte ne fut rendu qu'au mois de février et au mois de mars 1808. L'empereur le voulut entendre avant de partir pour Bayonne. Chénier porta la parole pour la Classe de Littérature et belles-lettres, autrefois l'Académie française. Il avait dressé un scrupuleux inventaire de nos richesses littéraires et scientifiques, n'oubliant que le Cours de littérature de La Harpe et le Génie du Christianisme; mais, en revanche, accablant d'éloges le Catéchisme de Saint-Lambert, où se trouve prêchée la morale souveraine de l'intérêt personnel, le plus grossier égoïsme. « La raison, disait Chénier, ne plie devant aucun préjugé, dans cette belle production1. » Et c'est une justice à rendre au rapporteur qu'il ne disait que trop vrai, pour l'auteur comme pour lui ; mais cette morale de la brute leur semblait de la philosophie. La Harpe donc et Chateaubriand, à l'instar de ces illustres Romains de Tacite, brillaient par leur absence2. Napoléon se fâcha et voulut un rapport plus complet. L'Institut chargea, en conséquence, cinq membres de la Classe des Lettres d'exécuter la volonté impériale. Ce furent MM. Daru, Lacretelle aîné, Morellet, Arnaultet Sicard. Les observations de Daru étaient assez étendues, mais froidement entremêlées d'éloge et de blâme. Arnault s'abstint de communiquer les siennes, qui étaient d'ailleurs conformes à celles du rapporteur, manière facile de se tirer d'un pas dangereux. L'abbé Morellet manifesta son opinion avec son lourd persiflage et le sourire béat de son incrédulité hargneuse1. Lacretelle aîné s'y prenait bien plus superbement, et s'attachait à établir qu'il serait aussi aisé d'écrire le Génie de la Philosophie que celui du Christianisme; restait seulement une légère difficulté : il s'agissait de trouver un écrivain capable de mener à fin la triomphante idée de Lacretelle.

(1) Œuvres de Chénier, t III, p. 74. ↩

(2) Chénier répara l'oubli quant à ce qui regardait La Harpe ; son rapport qui concluait au prix de littérature était exact et im. partial, mais malheureusement n'avait pas le mérite d'être spontané. On a donc eu tort, en oubliant cette circonstance, de louer Chénier d'un acte de générosité qui était commandé. ↩

L'abbé Sicard abordait tout d'abord l'ouvrage avec une sévérité prononcée, entrait dans les détails du plan et de l'exécution, relevait des métaphores outrées, des expressions vicieuses, des incorrections hasardées et arrivait ensuite à de saines appréciations, à un enthousiasme qui contrastait assurément avec la froideur embarrassée, le mépris ou la sotte censure de ses collègues. Le rapport de l'abbé Sicard faisait comme le Génie du Christianisme qui s'élève et grandit en avançant; il arrivait de la réserve à la louange, et il y avait quelque courage dans une profession de foi qui devenait un hommage au goût, en face principalement d'adversaires déterminés à ne pas capituler. Mais avant le rapport, Sicard n'était peut-être pas si favorable, à en juger du moins par un billet dans lequel il demandait à Ginguené ses extraits de la Décade, et parlait de l'obligation où il se trouvait de « relever les beautés et les défauts de cet étrange ouvrage1. » N'était-ce qu'une concession passagère, et le mot ne se pouvait-il prendre en bonne part? Deux autres membres de l'institut, Regnauld (de Saint-Jean d'Angely) et Népomucène Lemercier opinèrent, par surcroît, dans cette grave cause. Regnauld pensa qu'il était besoin d'une apologie du XVII° siècle, en présence d'un livre si menaçant ; il fit donc l'éloge des philosophes, crut devoir prendre sous sa protection la mémoire de Voltaire et se prononça pour le divorce, ce sacrement de l'adultère, comme disait une femme d'esprit. Il reprochait à l'auteur du Génie, avec toute l'attention d'un plat courtisan, de n'avoir parlé nulle part de la bienveillance et de la bonté du monarque qui lui avait permis la célébrité ; de n'avoir pas adouci l'amertume des souvenirs par un retour reconnaissant vers le pouvoir régénérateur, qui avait permis à l'étendard de la religion de marcher entouré d'hommages. Avec M. le comte Regnauld, il fallait un permis en règle et pour toutes choses. Tacite n'avait pas eu mieux que des hommes de cette trempe à faire passer sous la verge de sa colère.

(1) Quelle justice le Génie du Christianisme pouvait-il attendre de ce prêtre renégat, qui disait, le 12 mai 1807, au sujet de l'auteur de Corinne : & « Des hommes raisonnables (toujours la raison!) voient avec quelque peine dans l'ouvrage de Mme de Staël, une apologie fréquente, et quelquefois jusqu'à de l'admiration, des cérémonies religieuses de la religion romaine, de la Semaine-Sainte, des moines, etc. Elle paraît adopter ce grand et prétendu principe de la nécessité d'un culte pour le peuple, qui est au jourd'hui le cheval de bataille des dévots politiques contre les philosophes. Elle oublie que la moitié de l'Europe, et la moitié la plus religieuse et la plus morale n'a point ou presque point de culte extérieur, que les madones au coin des rues, et les pèlerinages, et les processions, et les moines mendiants et autres ont bien plutôt corrompu et perdu la morale et la vraie religion, qu'ils ne l'ont conservée, etc. » Mém., p. 81 du Supplément. Ainsi la plus religieuse moitié de l'Europe n'avait point de religion extérieure, au dire de ce philosophe, si raisonnable! alors, comment savoir qu'elle était religieuse ? La belle chose, en vérité, que cette r1ison du philosophe Morellet. ↩

(1) Billet inédit de l'abbé Sicard à Ginguené (3 janv. 1811), aux mains de l'auteur. ↩

Népomucène Lemercier se trouvait dans un indicible embarras; il y perdait toute sa rhétorique. « Ce livre, disait-il en un langage fort peu académique', ne lui paraissait bon que par un petit nombre de détails, et mauvais en le considérant dans son tout. » Il parlait de la Bible, qu'il nommait savamment le livre des Philistins ; il craignait que les procès-verbaux des séances ne vinssent à s'empreindre, aux yeux de l'avenir, d'une petite teinte de ridicule, si l'on consacrait plus de temps encore aux rapports sur le Génie ; mais l'avis de Lemercier arrivait trop tard, le mal était fait.

On termina, le 11 février 1811, un examen commencé le 2 janvier précédent, et, après avoir reconnu dans le livre de M. de Chateaubriand « un talent très-distingué pour le style ;i après avoir observé que » le succès était dû aussi à l'esprit de parti et à des passions du moment, » la Classe de Littérature concluait enfin par dire que l'ouvrage « défectueux quant au fond et au plan, pourrait, tel qu'il était, mériter une distinction. »

Il avait fallu six semaines pour arriver à ce magnifique résultat.

Aujourd'hui, des philosophes qui savent mieux comprendre le Génie du Christianisme que leurs maladroits et prosaïques devanciers, se vengent de leur admiration en faisant à la foi catholique un autre genre de guerre, toujours au sujet de ce livre. Ils accusent l'Eglise de n'avoir ni aimé, ni accepté la gloire religieuse de Chateaubriand. « Ce sont des hérétiques : Milton par le Paradis perdu1, Voltaire par Zaïre, Klopstock par la Messiade, qui ramènent dans la poésie le sentiment chrétien. Et lorsque, au commencement de ce siècle, M. de Chateaubriand achève de renverser l'idéal païen et restitue le christianisme en possession de l'homme tout entier : esprit, cœur, imagination, que fait-on alors? O enseignement plus éclatant que la lumière ! on met à l'interdit l'auteur du Génie du Christianisme1. »

(1) Milton est ici fort mal placé : à l'époque de ce grand poète, Racine vivait, et n'avait pas laissé perdre le sentiment chrétien. Ce n'est pas l'hérésie qui a inspiré Zaïre, ni la Messiade : c'est l'Evangile. ↩

(1) Quinet, l'Ultramontanisme, p. 232. ↩

Le même écrivain prétend que le Génie fut condamné par le pape2 , tandis que Pie VII, nous l'apprenons de l'auteur même, reçut M. de Chateaubriand avec un volume du Génie ouvert sur sa table3. C'était du côté de la philosophie et de la révolution que venait l'esprit de résistance et d'interdit. Quand Chateaubriand fut envoyé à Rome, Cacault, révolutionnaire corrigé, dit un historien de Pie VII, écrivit au ministre Talleyrand-Périgord : « C'est gâter le bon effet que doit produire à Rome la légation de M. le cardinal Fesch, que de le faire arriver avec un secrétaire de légation, auteur célèbre, dans les livres duquel on ira chercher quelle est la doctrine et la théologie du cardinal. Il naît déjà, à cette occasion, des idées troubles et inquiètes. Tachez de placer mieux M. de Chateaubriand4 »

(2) Le Christianisme et la Révol. fr., p. 371. ↩

(3) Mém., t. IV, p. 142. - Chateaubriand écrivait de Rome, le 16 juillet 1803, à son ami Chênedollé : « On ne saurait avoir été accueilli comme je l'ai été. Mon ouvrage est traduit, et le Pape va, dit-on, le faire retraduire et réimprimer au Vatican. » Reçue des Deux-Mondes, t. II, p. 748 de 1849. Voilà donc ce terrible interdit qui doit être un enseignement plus éclatant que la lumière. ↩

(4) Artaud, Hist. de Pie VII, t. I, p. 432. ↩