Chapitre IX (suite 2)
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Mais il n'était pas même dans sa destinée de ressaisir le pouvoir, et l'Europe, dont les diplomates se trouvaient encore réunis au congrès de Vienne, lorsque Napoléon s'échappa de l'île d'Elbe, allait replier ses armées sur l'occident, et envahir une seconde fois le sol français. L'empereur n'avait pour lui ni la totalité de l'armée, ni les nobles, ni les négociants, ni même la majorité des acquéreurs de biens nationaux, ni le plus grand nombre de ceux qui avaient recommencé sous lui leur carrière, mais qui auraient voulu la poursuivre sousleroi, et goûter en paix le fruit de leurs sueurs, du sang versé sur tant de champs de bataille. Des prodiges de valeur ne pouvaient rien contre quatre puissances coalisées et soutenues d'armements tels que le monde moderne n'en vit jamais. Napoléon, en venant se placer à la tête des soldats français, leur avait enseigné la rébellion, et ses paroles devaient un jour ou l'autre se retourner contre lui. Aux difficultés du dehors se joignaient les embarras de l'intérieur, et ils étaient immenses.
Enfin, une grande et mémorable bataille aux plaines de la Belgique termina cette merveilleuse épopée de l'Empire, et détruisit toutes les illusions de Napoléon. Vainement, pour expliquer les désastres de Waterloo, on s'est plu à chercher des preuves de trahison : ce n'est rien faire ; la défaite qui ne fût pas arrivée aujourd'hui, serait venue demain, et la France épuisée d'hommes et de ressources se voyait dans la dure nécessité de subir la fatale invasion que lui valut sa coupable légèreté à voler d'un pouvoir à un autre. Si nos malheurs s'en augmentèrent dans une effroyable mesure, n'en fûmes-nous pas les premiers auteurs ! L'Europe et les souverains des peuples rivaux devaient-ils, pour l'humeur belligérante d'un homme, consentir à sacrifier toujours le repos et le bonheur de leurs sujets ?
Celui dont l'épée avait bouleversé l'Occident , se vit donc forcé d'abdiquer une seconde fois, et de se confier à la générosité britannique, si peu mise en crédit par lui-même. Le foyer de ce peuple, où il voulait aller s'asseoir, se transforma en une île perdue au milieu des tempêtes de l'Océan, où ce géant des batailles fut inhumainement relégué. Nouveau Prométhée, il eut le temps de sentir le vautour qui lui rongeait le foie ; il s'y endormit du dernier sommeil, et tel fut le fruit de tant de conquêtes, la possession d'un étroit tombeau dans une île battue des flots, comme son ame l'avait été des assauts de l'ambition.
Louis XVIII rentra dans sa capitale envahie par les armées étrangères ; Chateaubriand rentra avec lui, mais les fonctions qu'on lui avait confiées aux jours du dévouement lui furent retirées ; toutefois, il se vit créer ministre d'état (juillet 1815) , et pair de France (19 août). Cette même année, M. de Vaublanc, ministre de l'intérieur, proposa au Roi de former pour Chateaubriand un ministère particulier des beaux-arts. On en resta là, bien que la pensée du prince ne fût pas opposée à une création de ce genre1 , qui eût été pour l'auteur du Génie une brillante et convenable sinécure.
(1) Vaublanc, Mém. sur la révolut. de Fr., t. III, p. 280. ↩
A sa première rentrée, Louis XVIII avait dû faire des fautes, et il en fit : quel gouvernement trouvera-t-on qui soit irréprochable ? mais, à ce second retour, où était la nécessité pour le Roi très-chrétien de se présenter aux yeux de la nation, appuyé sur l'un des meurtriers de son frère, sur Fouché, dont le moindre crime était d'être un prêtre apostat ; sur un évêque infidèle à son Eglise et à tous les pouvoirs, Talleyrand-Périgord ; sur un diacre, oublieux de ces serments, M. Louis? De vaines considérations d'habileté et de rouerie politique l'emportaient donc sur les lois de la morale et de l'honneur , et l'on s'inquiétait peu des répulsions que devaient inspirer aux amis des Bourbons un régicide relevant le trône brisé de Louis XVI. Ce fut pourtant ce même homme qui dressa des listes de proscription contre « les instigateurs et les auteurs de la trame horrible » qui avait ramené Bonaparte, et dont bien des gens s'étaient vantés pendant les Cent-Jours ; mais en même temps, il suscitait au, gouvernement de la Restauration des haines implacables, qu'il aurait fallu plutôt lui épargner, malgré de honteuses et étranges perfidies. La voix du sang ne cesse de crier aux partisans des victimes :
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor ; et , pour n'en pas nommer d'autres, il en était une que sa haute renommée de brave des braves , devait sauver de la mort, après un jugement qui n'était, certes, pas immérité. La clémence toutefois eût été glorifiée de l'illustration même du coupable. Quant aux esprits opposants qui , pendant toutes ces années de la Restauration , se firent les panégyristes des indisciplines et des rébellions militaires, où avaient-ils mis les plus simples lumières du bon sens et du devoir ? Que pouvait devenir le gouvernement, une fois en leurs mains, avec les principes qu'ils ne cessaient d'appuyer ? N'était-ce pas l'audace des conjurations qui venait irriter le pouvoir et qui le forçait de répondre par des rigueurs à de violentes attaques, à des manœuvres criminelles, qu'il fut bon de nier un temps, mais dont ensuite on s'est fait des titres de gloire et des sujets de mérite ?
Ce n'est pas que nous éprouvions la moindre sympathie pour les sévices qui furent alors exercées; mais encore une fois, n'y avait-il rien qui les provoquât? D'ailleurs, les persécutions vinrent surtout d'un homme singulièrement funeste à la monarchie des Bourbons, M. Decazes, que, par une inconcevable obstination, Louis XVIII garda trop longtemps à ses côtés, dont il fit son ministre favori. Cen'était pas l'hommeque le parti monarchique eût voulu à ce poste, où de graves accusations ne craignirent pas d'aller le chercher ; on sait bien aujourd'hui quelle faction profitait des fautes dans lesquelles il engageait un monarque trop confiant. Ce fut par les intrigues de ce favori qu'une Chambre à la fidélité éminente de laquelle le Roi lui-même rendait justice, en la qualifiant d'introuvable, se vit dissoute (5 septembre 1816), et qu'on se targua comme d'une grande victoire de réprimer les élans d'un zèle indiscret.
Lorsque les premiers colléges électoraux s'étaient réunis pour la formation de cette Chambre, comme ils attiraient l'attention du gouvernement, à cause de la grande influence qu'une institution nouvelle était appelée à exercer, Chateaubriand avait été chargé de présider le collége du Loiret. On lui a reproché d'avoir adressé à Louis XVIII des félicitations sur le commencement de ses justices, en lui présentant la députation départementale; il ne faut pas oublier que des écrivains connus par leur modération et leurs lumières, n'hésitèrent pas à invoquer de même l'exercice de la magistrature des rois contre les dangers dont la société était menacée; et l'on peut bien absoudre Chateaubriand d'avoir pensé aussi qu'elle ne pouvait être sauvée sans énergie chez ceux qui la dirigeaient.
Cet illustre écrivain ne montrait-il pas, à l'époque même de la dissolution de la chambre de 1815, que, s'il voulait des garanties pour l'ordre, pour la sécurité des peuples, il en voulait aussi pour leurs droits légitimes? Il publiait alors son livre de la Monarchie selon la Charte ; et là, tout en montrant que c'était un pacte auquel il fallait se rallier dans un but commun, ainsi qu'à une garantie, il exhortait les royalistes à se rendre aux élections et à sauver le roi, quand même! C'est que le brusque abandon du gouvernement les avait un instant découragés, et qu'il importait de leur rendre la confiance en leurs forces. Chateaubriand allait jusqu'à interpréter, dans un éloquent post-scriptum, les intentions présumées du monarque. « Que veut d'ailleurs le roi, disait l'illustre publiciste! S'il était permis de pénétrer dans les secrets de sa haute sagesse, ne pourrait-on pas présumer que, en laissant constitutionnellement toute liberté d'action et d'opinion à ses ministres responsables, il a porté ses regards plus loin qu'eux; qu'il a peut-être jugé que la France satisfaite lui renverrait ces mêmes députés dont il était si satisfait; que l'on aurait une chambre nouvelle aussi royaliste que la dernière, bien que convoquée sur d'autres principes, et qu'alors il n'y aurait plus moyen de nier la véritable opinion de la France ? »
M. de Chateaubriand ne s'en prenait point à la prérogative royale : il lui suffisait des considérants de l'ordonnance dont il rejetait la responsabilité aux ministres, et qu'il discutait, comme on la discuta dans les brochures et dans les journaux. Quand le ministère vit cet imposant adversaire parmi ceux qui combattaient ses actes, il s'effraya et voulut faire suspendre la publicité de cet écrit. La police de M. Decazes ayant échoué auprès de l'autorité judiciaire, et l'ouvrage se répandant avec un immense succès, Louis XVIII se chargea de frapper l'auteur et le livre d'une même réprobation. On vit donc paraître dans le journal officiel du gouvernement1 une ordonnance qui retranchait le vicomte de Chateaubriand du nombre des ministres d'Etat, pour avoir élevé des doutes sur la volonté personnelle du roi, manifestée par son ordonnance du 5 septembre. Le noble Pair se vit même interdire l'entrée des Tuileries.
(1) Moniteur du 21 sept. 1816. L'ordonnance est datée de la veille et signée Richelieu. Toutefois le duc de Richelieu ne dissimulait pas ses craintes pour l'avenir. ↩
L'auteur de la Monarchie selon la Charte entrait franchement dans le système du gouvernement représentatif: il voulait la responsabilité des ministres de telle sorte que la royauté fût inviolable et sacrée, et que ses ministres n'eussent pas à se dire les exécuteurs de sa volonté. Il demandait que la limitation fût dévolue aux Chambres ; réclamait la publicité de séances de la Chambre des Pairs, et voulait la liberté de la presse avec une loi terrible, comme il l'appelait, et au fond de laquelle, après la prison et l'exil, il mettait la mort quelquefois : paroles inconsidérées, qu'on ne manqua pas de lui opposer, et avec raison, lorsque plus tard il s'opposait à la censure préventive. L'écrit de M. de Chateanbriand eut cela tout au moins de remarquable, qu'il enseigna la langue parlementaire à des hommes qui étaient loin de la parler avec cette netteté et cette lucidité. Un vieil adversaire des pompeuses descriptions et des rêveries d'Atala, Morellet, n'en pouvait revenir de surprise.
Cependant, les élections avaient réduit à quatre-vingt la majorité de 1815; l'opposition était plus nombreuse à la Chambre des Pairs, et l'on y dénonça sans ménagement, comme à celle des Députés, les influences que le ministère avait exercées sur les votes électoraux. « Bonaparte, s'écria Chateaubriand, se servait des révolutionnaires en les méprisant; on a voulu s'en servir aujourd'hui en les honorant..... Les royalistes sont consternés..... Pouvaient-ils croire que de tels agents eussent dû être choisis pour apôtres de la légitimité? Pouvaient-ils comprendre quelque chose à ce renversement d'idées? Les Jacobins, poussant un cri de joie qui a été entendu de tous leurs frères en Europe, sont sortis de leurs repaires : ils se sont présentés aux élections, tout étonnés qu'on les y appelât, tout surpris de s'y voir caressés comme les vrais soutiens. »
La guerre était engagée sur tous les points, et les partis politiques se dessinaient avec force. On apportait à la lutte une ardeur d'autant plus vive qu'une loi venait d'atteindre les journaux périodiques, et de les soumettre à la censure. C'était des bureaux de M. Villemain que dépendait la presse, et il avait le talent de suspendre un journal avec un billet de quatre lignes. Pour échapper à la censure, on fonda des recueils politiques et littéraires. Le Mercure de France ayant été arbitrairement supprimé par le directeur de la librairie, l'opinion libérale le remplaça par la Minerve, qui parut au 1er avril 1818. Un publiciste d'un mérite supérieur, Benjamin Constant, y écrivait des chapitres que l'on pouvait regarder comme un cours de politique constitutionnelle, et qui, par la vigueur, la précision et la netteté du style, dépassaient de beaucoup les articles de ses collaborateurs. C'étaient quelques hommes d'un étroit libéralisme, d'un esprit sournoisement hostile à la religion, mais qui se masquaient sous de faux-semblants. Près de MM. Etienne et Jouy, l'on voyait s'indigner contre la censure MM. E. Dumoulin, Lacretelle aîné, Pagès, Aignan, Jay et Tissot, fort avides de liberté, mais oubliant que plusieurs soldats de cette troupe d'élite avaient fait autrefois passer les journaux sous les Fourches-Caudines de leur servile impérialisme. Et le héros même de la Minerve, Benjamin Constant, n'avait-il pas dit de la presse assez de mal pour qu'un gouvernement qui craindrait la liberté des journaux et qui serait jaloux de la restreindre, trouvât facilement chez ce publiciste les moyens d'y arriver1 ?
(1) Voir son écrit intitulé : Des réactions politiques, 2e édit., augmentée de l'Examen des effets de la Terreur, p. 43 et suiv. ↩
Les royalistes se créèrent aussi un organe qui fût indépendant de la censure, et ce fut la que se retrancha M. de Chateaubriand. Il inaugurait ce recueil périodique par une lettre où il indiquait la route à suivre. « Le Conservateur, disait-il, soutiendra la religion, le roi, la liberté, la Charte et les honnêtes gens, ou ni moi, ni mes amis ne pouvons nous y intéresser. » Chateaubriand marquait sa place dans la feuille par les magnifiques éclairs de son génie et les allures fières de son beau langage; l'abbé de Lamennais y préludait à l'Essai sur l'Indifférence ; Bonald s'y montrait avec sa logique positive et concluante; et à côté du paradoxal, mais spirituel Fiévée, de Castelbajac, de Martainville, de Kergorlay, de Frenilly, de Corbière, d'Omahony, apparaissaient des Montmorency, des Polignac, des Levis, dont on avait fait des journalistes; M. de Villèle lui-même s'essayait au métier. L'abbé Fayet, mort naguère évêque d'Orléans, y écrivait des articles sur les questions religieuses. C'était la théorie de Chateaubriand sur la Charte, qui avait prévalu dans l'esprit des rédacteurs, comme l'indiquait le manifeste même de l'illustre écrivain. Au reste, ni le Conservateur, ni surtout la Minerve, n'étaient remarquables par beaucoup de variété dans l'ensemble, et de nouveauté dans la forme. Les colonnes de la Minerve se remplissaient principalement du niais philosophisme du Constitutionnel aboyant à la robe du prêtre, effrayant le monde au récit de l'envahissement de la sacristie et du fanatisme des missionnaires. La loi de la censure s'étant étendue jusqu'aux écrits non périodiques, la Minerve et le Conservateur cessèrent de paraître, après avoir vécu deux ans.
Des journaux et des brochures, l'opposition monta à la tribune, si plutôt elle n'en descendit pas. La Restauration a été l'âge d'or des faiseurs de théories et des fanatiques de liberté; on ne verra jamais des années de ferveur militante comme celles qui nous menèrent de 1815 à 1830. Ce fut dans cet intervalle que brillèrent successivement, armés pour des intérêts divers, des hommes par les noms desquels on jurait aisément, et que l'on grandissait de toute la passion qu'on éprouvait pour leurs vives attaques, leurs luttes hardies. Benjamin Constant, Manuel, le général Foy, Lafayette, Casimir Périer, C. Jordan, Laffitte et bien d'autres, à différents degrés, étaient les héros de l'opposition. En eux se personnifiait ce libéralisme qui, embusqué derrière la Charte, faisait une guerre acharnée au gouvernement du roi, disait onéreuses les charges de l'Etat ; se targuait d'un sérieux intérêt pour la religion catholique, en étant toujours prêt à l'entraver dans son essor; prêchait avec ardeur les principes de 93 et feignait de voir, ou peut-être voyait en sa crédule niaiserie, un danger imminent pour la société, dans les prédications de quelques missionnaires et la présence de quelques centaines de jésuites sur le sol français. Qui donc ne se souvient de ce qu'on appelait la prêtrophobie du principal organe des libéraux, le Constitutionnel, et de ces épileptiques déclamations des carbonari contre les sourdes menées de l'ultramontanisme, contre l'envahissement clérical? Il était de bon ton de donner dans toutes ces billevesées, et de chérir éperdument les libertés de l'Eglise Gallicane, sans en connaître le premier mot.
Certes, ce n'étaient pas les orateurs habiles qui manquaient au parti royaliste, généralement dévoué à la cause religieuse, comme il l'était à la monarchie. Dans cette période de quinze ans, les de Serre, les de Labourdonnaie, les Dudon, les Delalot, les Bonald, les Salaberry, les Villèle, les Pardessus, les Ravez et les Martignac pouvaient aisément balancer l'école libérale, si l'autorité, auprès de la nation française, jouissait toujours de la faveur trop souvent réservée à une opposition taquine et funeste. Il est bien permis de regretter tant d'efforts réputés patriotiques, tant d'éloquence jetée au vent des passions populaires, aujourd'hui que nous avons le spectacle des fruits que devait porter cette guerre implacable. Quand on accusait le libéralisme de vouloir nous rejeter dans l'ère des révolutions, Dieu sait comme il s'en défendait ; mais de quel côté se trouvaient la justice et la sagesse? Plus que cela, si on eût dit aux uns qu'ils se précipiteraient dans les voies du pouvoir, qu'ils auraient à y faire la pénible et honteuse réfutation de leurs discours et de leurs actes ; qu'ils dépasseraient de bien loin tous les abus, tous les excès qu'ils poursuivaient de leurs lamentations et de leurs apostrophes ; aux autres qu'ils ne tarderaient pas à en mourir de douleur, ou bien à demander pardon à Dieu et aux hommes de leur vie passée, que n'auraient-ils pas répondu, dans la béate contemplation d'eux-mêmes ? Et pourtant, cette grande et triste épreuve a été faite ; et ceux qui avaient applaudi à l'éclat des joutes parlementaires, en ont pu voir les féconds et beaux résultats.
La monarchie de Louis XVIII, assaillie par la chaleur des discussions politiques, minée déjà par des sociétés secrètes1, où Brutus formait l'idéal du patriotisme, se vit soudainement frappée d'un coup terrible, dont on fit remonter la responsabilité jusqu'au ministère. Paris, au milieu des joies du carnaval, fut tiré de cet étourdissement par un cri de mort; dans la nuit du 13 au 14 février 1820, le duc de Berry accompagnait sa jeune épouse à sa voiture, lorsqu'un homme s'élança, enfonça au duc un poignard dans le cœur, espérant tarir la dernière goutte du sang bourbonnien. Il soutint n'avoir pas de complices, et pour Louvel Dieu n'étant qu'un mot, il devenait inutile peut-être de lui en chercher. Le prince mourut, en demandant grâce pour cet homme; et M. de Chateaubriand, l'écrivain royaliste auquel il fallait bien revenir, fut chargé d'écrire la vie du duc de Berry : il honora sa mémoire d'une biographie comme lui seul était capable de l'écrire1, appelant un tendre et mélancolique intérêt sur une carrière sans évènements un peu remarquables.
(1) « De nombreuses sociétés secrètes où s'unissaient bonapartistes et républicains cherchaient à renverser la dynastie » Lavallée, Hist. des Français, t. IV, p. 545, édit. Charpentier. « C'était à la dynastie qu'on en voulait réellement. » Ibid., p. 547. ↩
(1) Mém., lettres et pièces authentiques touchant la vie et la mort de S. A. R. Ferdinand d'Artois, fils de France, duc de Berry, 1 vol. in-So, 1820. ↩
Le journaliste Martainville, du Drapeau blanc, attaqua si vivement Decazes au sujet de l'assassinat du prince, que le ministère crut devoir le déférer aux tribunaux. Un député, un ami de Chateaubriand, proposait de poursuivre Decazes comme complice du meurtre, et écrivit un long mémoire pour établir qu'il était coupable du crime de trahison prévu par l'article 56 de la Charte1. Louis XVIII se sentit blessé dans l'homme de sa prédilection. Il écarta cependant Decazes, sur les instances de la famille royale, et le nomma ambassadeur à Londres, avec le titre de duc de Gluksberg. L'écrivain qui a dit que le pied lui avait glissé dans le sang, a pu s'exprimer durement ; mais il a parlé avec vérité et avec justesse, suivant la remarque d'un historien2.
(1) Projet de la proposition d'accusation contre le duc Decazes, par M. Clauzel de Coussergues, 1 vol. in-8 » ↩
(2) Lubis, Hist. de la Restauration, t. V, p. 206. ↩
On chercha pour Chateaubriand une sorte de brillant exil : d'abord, l'ambassade de Prusse, où il continua ses Mémoires, et écrivit un retentissant prologue sur le roi Frédéric ; puis celle de Londres, héritage de Decazes, où il lia connaisance avec Canning, et revit cette gracieuse apparition de sa souffreteuse jeunesse, cette Charlotte qu'on lui avait voulu donner pour compagne de sa vie, et pour le fils de laquelle, chose étrange et pénible à dire ! Chateaubriand qui laisse voir à nu cette sécheresse de cœur, n'aurait rien pu, ni ambassadeur alors, ni ministre des affaires étrangères, un peu plus tard (1823) ! Ce fut à Londres que Chateaubriand composa les quatre Stuarts, se dédommageant par sa fidélité au culte des lettres, la comme à d'autres ambassades, de la gêne que les affaires politiques apportaient à l'indépendance naturelle et fière de son esprit. Il y a dans les quatre Stuarts, une certaine froideur qui vient en partie d'une exactitude de chroniqueur à laquelle Chateaubriand s'est laissé aller, lui si plein de fantaisie et de verve. Il dit que les Stuarts ont passé et que les Bourbons resteront, oracle qui menace d'être aussi peu accompli que tant d'autres du même prophète. Jacques Il a été jugé, le chrétien comme le prince, avec une trop grande sévérité. M. de Chateaubriand, et il faut le louer de ces généreux sentiments, n'est pas en histoire pour l'aride et triste système de l'impassibilité ; le crime soulève la noble indignation de son ame, comme la vertu le pénètre d'enthousiasme. Sa philosophie est digne et ses réflexions élevées.
Tandis que les conspirations militaires, fomentées par les sectes du carbonarisme, éclataient en France à différentes reprises et que l'on frappait quelques têtes ardentes, sans atteindre les hauts instigateurs des troubles et les vrais coupables, il se passait en Grèce et en Espagne de tels évènements que les souverains sentirent la nécessité d'un congrès , pour résoudre les graves questions politiques de l'époque. On choisit la ville de Vérone, et, dans les derniers mois de l'année 1822, il y arriva des empereurs, des rois, des reines et de nombreux diplomates, représentant les grandes puissances de l'Europe. Ce qui intéressait le plus directement la France monarchique, c'était le foyer de révolte établi en Espagne, et qui pouvait d'un jour à l'autre, s'étendre en-deçà des Pyrénées1. Le roi Ferdinand VII ne jouissait déjà plus de sa liberté, les Descamisados étaient devenus les Sans-Culottes de la Péninsuleibérique, et la Tragala en était la Carmagnole. Ne convenait-il pas à la sécurité du pays et à la dignité du monarque français de rétablir sur son trône le petit-fils de Philippe V! M. de Chateaubriand, qui fut appelé de Londres à Vérone, confesse avec loyauté que la guerre d'Espagne se fit par son inspiration personnelle. Peut-être d'abord hésitait-il; du moins, M. de Villèle qui l'avait envoyé à Vérone ne voulait pas la guerre. Sans doute que Chateaubriand se décida pour l'intervention, quand il comprit à Vérone les pensées des souverains et de leurs représentants. On craignait, tout en détestant la révolution espagnole, de nous voir reprendre une attitude trop fière et un ascendant inévitable. M. de Montmorency, qui voulait la guerre, se trouvait déjà à Vérone; l'opinion de Chateaubriand, plus modérée et plus circonspecte, sembla probablement à M. de Villèle, capable de contrebalancer les intentions du noble duc. Il se trompa, et l'on a voulu trouver là une des causes du dissentiment qui sépara plus tard deux hommes autrefois amis; on s'est demandé si M. de Villèle pouvait pardonner à Chateaubriand d'avoir voulu la guerre, quand on l'avait envoyé pour vouloir la paix. Aux yeux de M. de Montmorency, l'intervention en Espagne était une guerre toute de principes européens; pour Chateaubriand , c'était plutôt une question de nationalité, une question française.
(1) « L'expédition d'Espagne acheva la défaite de la révolution en Europe. » Lavallée, Hist. des Français, t. IV, p. 547. Qu'avait de mieux à faire une monarchie que de chercher à s'affermir ? on loue donc ici ce qu'on veut blâmer. La révolution, au reste, ne fut arrêtée qu'un moment. ↩
On avait écrit que nous fûmes poussés en avant par les autres puissances. M. de Chateaubriand a fait voir depuis, avec la dernière évidence, que nous prîmes au contraire l'initiative, et que les cours étrangères n'avaient que de l'indécision et du mauvais vouloir. Ce qu'il se proposait dans la direction du cabinet des affaires étrangères, qu'il reçut après M. de Montmorency (28 décembre 1822), c'était avant toutes choses d'arracher la France à la déplorable tutelle des traités de Vienne. Il voulait que, élargissant au dedans le cercle des franchises politiques, la royauté s'acheminât au dehors vers la gloire par la route des armes. « La légitimité, dit-il brillamment, allait, pour la première fois, brûler de la poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de canon, après ces coups de canon de l'Empire qu'entendra la dernière postérité1. » L'entrée en Espagne fut âprement combattue par le côté gauche de la Chambre des députés. Le général Foy éclata en récriminations contre le pouvoir qui subissait, disait-il, la loi des alliés, et commençait aux Pyrénées une guerre qui se terminerait on ne savait pas où. Mais les prophéties de Foy, depuis le moment où il dénonça aux Autrichiens prêts à envahir les Abruzzes « qu'ils n'en sortiraient plus, » avaient singulièrement perdu de leur crédit. Royer-Collard ne voyait dans cette intervention que l'humiliation de la France; M. de Laborde déclara la guerre impossible et folle, comme il devait faire en 1830 pour l'expédition d'Alger. M. Bignon présageait d'immenses calamités. Chateaubriand, qui se montrait pour la première fois à la tribune de la Chambre élective, n'eut pas de peine à faire justice de toutes les vaines objections suscitées contre son œuvre, et à montrer les avantages qu'elle offrait au pays. « Le roi, disait-il en finissant, a remis la garde du drapeau blanc avec une généreuse confiance, à des capitaines qui ont fait triompher d'autres couleurs. Eh bien ! ils lui apprendront le chemin de la victoire : il n'a jamais oublié celui de l'honneur. » Manuel, député fougueux de la Vendée, alla plus loin que tous ceux qui l'avaient précédé à la tribune, et par d'audacieux discours où il représentait l'échafaud de Louis XVI comme la raison dernière d'une légitime défense, provoqua des cris d'horreur qui étouffèrent sa voix et amenèrent son expulsion de la Chambre : violence aussi peu parlementaire que l'était son langage de Jacobin.
(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. VII. ↩
Les dépêches de Chateaubriand, de même que ses paroles devant la Chambre, étaient à la hauteur des choses ; il y a dans ses lettres à nos généraux et à nos ambassadeurs, un accent de patriotisme qui montre comment il entendait et représentait la dignité de la France. Malgré les clameurs et les sinistres prédictions de quelques myopes et du parti libéral, nos troupes passèrent la Bidaossa et délivrèrent en peu de mois l'Espagne du joug des factieux. Chateaubriand tomba (6 juin 1824) ; mais ses prévisions, quant à la gloire nationale, furent justifiées : la France reprit peu à peu son rang, et quand on voulut affranchir la Grèce de la sauvage oppression des Turcs, notre diplomatie put se faire entendre, au congrès de Londres ; lui eût-il été aussi aisé d'y figurer, sans la forte position qu'elle avait reconquise? Plus tard, quand on médita de châtier l'insolence du Dey d'Alger, n'est-ce pas dans son énergie et sa fierté, deux fois manifestées les armes à la main, que la France puisa la confiance qu'il lui fallait en elle-même pour braver l'irritation de l'Angleterre ?
En 1838, Chateaubriand, jaloux de faire connaître dans toute leur étendue, les principales circonstances relatives à l'affaire d'Espagne, publia le Congrès de Vérone1. Quelle que soit l'importance de ses pièces, elles donnent à son livre un peu de monotonie; mais cet inconvénient se trouve largement compensé par les brillantes pages où l'écrivain s'abandonne à son imagination. Il y a comme introduction générale, quelques chapitres qui se font remarquer par la nouveauté et le piquant des aperçus, comme par la vérité des considérations. Après ces réflexions sur les hommes et les choses de la Péninsule, il remonte à l'origine des Cortès de Cadix, et fait rapidement passer sous les yeux du lecteur les personnages qui jouèrent un rôle dans ces dernières révolutions. Plagiaire servile de notre littérature, l'Espagne le fut aussi de nos agitations politiques. La bas, de même que chez nous, les meneurs furent vite dépassés par leurs adeptes. Riego, beau parleur de camp, fit répéter son hymne :
(1) Paris, Delloye, 2 in-8°. ↩