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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand Chapitre XI

Chapitre XI

Châteaubriand · 23 min de lecture · p. 357–379 · chapitre 17 sur 21

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : Périsse, 1851, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Dieu nous a infligé l'existence par des temps difficiles, et où le matin ne sait trop ce que fera le soir. Les évènements qui se succèdent comme la vague succède à la vague, mettent à de rudes épreuves les opinions politiques et religieuses ; les fidélités sont ébranlées par le spectacle des transactions couronnées de succès, et des bassesses de cœur menant aux dignités et à la fortune. On se retranche derrière des théories spécieuses pour justifier d'infamantes défections , et l'on renie sans pudeur les actes et les discours de ' la veille. Se renier ainsi soi-même, pour se jeter a la suite de la foule et des passions mauvaises, cela s'appelle être ami du progrès, partisan de la liberté ; grands mots qui laissent la conscience à l'aise, parce qu'ils n'ont que le sens que chacun veut bien leur donner.

Un souffle puissant d'incrédulité flétrit et dégrade les âmes ; ça et là se voient de lamentables naufrages des esprits les plus éminents et les plus richement dotés du ciel. Voyez ce qu'est devenu l'éloquent écrivain qui fit tressaillir les cœurs chrétiens par son Essai sur l'indifférence ; comparez ses ardentes luttes pour le catholicisme avec ses âpres combats pour on ne sait quelles théories politiques, d'avance baffouées par le même écrivain, et dites s'il n'y a pas quelque chose de navrant dans ces défaillances du génie, dans ces ruines sans nom, qui donnent, au reste, la plus éclatante et la plus instructive leçon de philosophie que l'homme puisse recevoir.

Cherchez au milieu du choc des partis et dans la fureur de la mêlée le chantre harmonieux d'Elvire ; celui que la foi chrétienne avait cru pouvoir d'abord ranger sous sa bannière, et qui trouve aujourd'hui dans le catholicisme un obstacle à ses rêves politiques ; celui qui proclamait autrefois que « la monarchie a tout porté parmi nous, jusqu'aux fruits parfaits de la liberté1, » et qui a fait acclamer une république, pour n'y voir pas encore le terme de ses utopies et de ses aspirations vers les hasards terribles de l'inconnu. Suivez des yeux son rival de gloire en poésie, cet enfant sublime, qui chantait les funérailles des rois, les jeunes filles immolées par la révolution, et qui maintenant , tout épris des souvenirs qu'il flétrissait naguère, outrage la papauté dont il promettait de ne parler qu'avec respect et vénération, s'attelle au char des partis extrêmes, et s'enivre des applaudissements d'une foule pour laquelle il n'avait pas d'abord de réprobations assez véhémentes.

(1) Lamartine, Discours de réception à l'Acad. fr. ↩

Etudiez les transformations perpétuelles, les dits et contredits sur les plus sérieuses questions ; devinez où veut aller le poète qui n'écoute que les caprices de son lyrisme; trouvez une croyance à quoi que ce soit dans ces flots d'éloquence qui ruissellent à travers le monde, et vous n'entendrez que des sons retentissants, de belles mélodies qui bercent l'oreille un instant et qui laissent le cœur à jeun.

La gloire de Chateaubriand, dans cet affaissement des caractères et des croyances, il nous semble que ce sera d'être resté debout jusqu'à la fin, d'être mort fidèle à sa foi religieuse et à ses engagements politiques.

« Les grandes lignes de mon existence, disait-il en 1831, n'ont point fléchi. Si, comme tous les hommes, je n'ai pas été semblable à moi-même dans les détails, qu'on le pardonne à la fragilité humaine. Les principes sur lesquels se fonde la société, m'ont été chers et sacrés ; on me rendra cette justice, de reconnaître qu'un amour sincère de la liberté respire dans mes ouvrages, que j'ai été passionné pour l'honneur et la gloire de ma patrie; que, sans envie, je n'ai jamais refusé mon admiration aux talents, dans quelque parti qu'ils se soient trouvés. Me serais-je laissé trop emporter à l'ardeur de la polémique? je m'en repens, et je rends justice aux qualités que je pourrais avoir méconnues : je veux quitter le monde en ami1. »

(1) Etudes, t. I, p. 4. ↩

La carrière de Chateaubriand nous offre trois époques assez distinctes : la première s'étend de sa rentrée en France jusqu'à la chute de Napoléon, et c'est l'époque littéraire surtout, celle de ses trois grands ouvrages, de ceux qui auraient suffi à sa renommée. Nous avons dit ce que fut cette époque, et montré en quoi Chateaubriand s'en détache par son esprit hardi et novateur , comme aussi par la grandeur de la cause qu'il servait. Ce fut cette cause même qui donna à son ame une partie de son essor ; il n'est rien qui soutienne autant le vol généreux de l'écrivain que le dévouement aux idées morales et aux vérités chrétiennes. Regardez , à cette époque première de Chateaubriand, ce que devint Mme de Staël,

qui se jeta comme lui en dehors des voies battues et qui, seule, avec ce brillant rival, vint continuer alors la chaîne de nos grands prosateurs. Dans deux livrés qui se présentent comme des romans, et qui sortent du genre, dans son remarquable livre de l'Allemagne, que voulut étouffer la police impériale, elle donne carrière à toute son exaltation poétique et rêveuse, avec une abondante magnificence de style, de sentiments et • d'images ; mais pourquoi souvent reste-t-elle sans prise sur le lecteur? parce qu'elle ne rattache tous ces trésors d'imagination à aucun système de morale, à aucun ordre de foi religieuse. Me de Staël, philosophe sans philosophie arrêtée, se souvient cependant qu'elle est née au sein de la Réforme , et lui paie son tribut de louanges , mais plus d'une fois d'une façon malencontreuse; car, par exemple, si elle veut démontrer que les pays catholiques ont surtout le privilége de produire des athées, ce qui n'arrive pas également aux contrées protestantes, suivant elle , n'est-on pas étonné de lui voir ranger Spinosa parmi les Italiens? C'était un Juif d'Amsterdam, mais la thèse de l'auteur demandait qu'il fût né en pays catholique. Nous aimons à nous figurer Me de Staël inspirée par les mêmes pensées religieuses que l'auteur du Génie du Christianisme, portée ainsi sur les ailes de la vérité ; quel caractère d'élévation, de force et de moralité n'aurait-elle pas alors imprimé à ses écrits ?

Pendant qu'elle se mourait, Chateaubriand venait d'entrer dans la seconde époque de sa vie ; la Restauration en faisait un pair de France, un ambassadeur, un ministre d'Etat; sa carrière politique commençait, pour finir avec la Monarchie.

Ce fut alors surtout que son influence littéraire, qui avait été ou déclinée pendant l'Empire, ou à peu près insensible, se manifesta par les œuvres de la génération nouvelle. M. de Lamartine, dans ses Destinées de la Poésie, raconte avec vérité, quoique avec un peu d'emphase, comment ces « deux génies précurseurs , Mme de Staël et Chateaubriand, lui apparurent et le consolèrent à son entrée dans la vie. » C'est d'eux que procède directement l'auteur des Méditations, bien qu'il soit possible de lui trouver d'autres initiateurs poétiques : André Chénier, qu'il n'aime pas, dit-on, et, à des degrés divers, Millevoye et Chênedollé, celui-la un peu mou et doucereux, celui-ci plus fort et donnant ses vers une sorte d'éclat argenté. Les Études poétiques, malheureusement publiées après le succès des premières Méditations , mais qui furent écrites longtemps avant, eussent fait de l'auteur un. remarquable intermédiaire entre le dernier siècle et le nouveau. Avec sa date et sa place, Chênedollé a perdu son vrai titre de gloire.

Du reste, les révolutions littéraires, comme les révolutions politiques, ne se peuvent pas rapporter uniquement au jour précis où elles éclatent; elles sont, en général, préparées de plus loin. Si Chateaubriand et Mme de Staël font école, eux-mêmes ne relèvent-ils pas de Rousseau et de Bernardin de Saint-Pierre? La querelle des classiques et des romantiques, un instant allumée sous la Restauration, avait eu ses précédents mémorables dans la controverse des anciens et des modernes. Le Romantisme, qu'on a fait quelquefois remonter à Me de Staël, avait été nommé et défini au XVIII° siècle ; un traducteur des poésies supposées d'Ossian , Letourneur, employait le mot et donnait la théorie. L'écrivain le plus compassé du même siècle, Thomas , s'il était livré à lui-même, s'il ne songeait pas au public, trouvait des couleurs et des images que l'on croirait appartenir en propre et être dérobées aux révélateurs de l'école présente. Lui et Ducis, dans leur correspondance, sont pleins d'une verve chaleureuse, simple, naïve, passionnée. On trouve aussi le ton et l'accent moderne, dans les poésies légères de l'auteur d'Hamlet. Enfin, le satyrique Gilbert ne sentait-il pas monter à son ame, la veille de sa mort (1780), un genre d'émotion qui contrastait avec la sécheresse de la poésie de son siècle? Est-celui ou Chénierqui dit:

Adieu, champs que j'aimais ; et vous, douce verdure,

Et vous, riant exil des bois, Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,

Adieu pour la dernière fois.

Mais la gloire des maîtres, c'est de devenir la haute expression de ce qui ne se produisait qu'à l'humble état de désir, de velléité, de pressentiment, et de si bien élever jusqu'à eux ce qui s'agitait au-dessous, que tout vient se résumer dans leur forte et solennelle physionomie. Ils sont comme ces types puissants qui éclatent tout-à-coup dans une lignée nombreuse, et qui restent en saillie, quoique la progression, jusqu'à eux, soit ménagée et ressemblante.

M. de Chateaubriand n'eut jamais l'air de se donner, et ne se donna pas, que nous sachions, le rôle de chef d'école. Plus zélé pour les doctrines qu'il avait défendues, et les théories qu'il avait proclamées à l'appui, il aurait pu exercer un honorable empire sur la jeunesse, et la diriger dans les mêmes voies qu'il venait de parcourir avec éclat; mais il lui manquait l'esprit de prosélytisme. Bien manifeste dans la poésie ardente et vaporeuse du chantre d'Elvire, dans les ondoyants contours de cette strophe harmonieuse et sonore qui se prend à la nature et à ses mille voix, aux rives de la mer et à ses îles enchantées, à Dieu et à ses grandeurs, à l'homme et à ses misères, l'influence de Chateaubriand est sensible aussi, et diversement, dans les chansons de Béranger et dans les odes de Victor Hugo.

Jusque dans des écrits d'un autre genre, dans l'histoire même, l'influence est évidente et avouée. Nous avons entendu M. Thierry, faisant remonter sa vocation d'historien à l'impression produite par la première lecture des Martyrs, et étendant à une foule d'écrivains, quelle qu'ait été leur carrière, ce qu'il raconte de lui-même.

Pendant les années de calme et de sécurité que la Restauration donna aux lettres et aux arts, trois professeurs distingués parlèrent avec un éclat qui ne se verra pas de longtemps, sur l'histoire, la philosophie et la littérature. M. Guizot, habile généralisateur, résumait savamment les vicissitudes de la civilisation, et, s'il ne faisait pas taire toujours ses préjugés de protestant et de sceptique, du moins trouvait plus d'une fois du respect et de la sympathie en étudiant les hommes du moyen âge, les écrits ascétiques, les biographies, les sermons des auteurs ecclésiastiques. Nous serions tenté de voir, dans cet hommage inusité et qui brise avec les préjugés de l'école voltairienne, un secret ascendant parti du Génie du Christianisme.

La critique de M. Villemain, ingénieuse et fine, habile à saisir et à mettre en relief les beautés de sentiment, chrétienne sans être toutefois retenue dans les limites de la foi catholique, est une brillante élève de Chateaubriand et de Fontanes ; ses maîtres lui sont chers, et souvent elles les a vantés. M. Villemain a écrit sur quelques Pères de l'Eglise grecque et de l'Eglise latine, dont Chateaubriand avait dit un mot seulement, plusieurs études d'un goût exquis et d'une heureuse sobriété; c'est là justement qu'il saisit l'occasion de montrer que certaines fictions des Martyrs, qui semblaient d'abord inadmissibles, sont attestées par les œuvres des docteurs de l'Eglise.

Le collègue de MM. Guizot et Villemain se déroba à l'influence que nous avons cru apercevoir pour d'autres hommes. Malgré la louange qu'on a voulu souvent lui décerner, d'avoir ramené le spiritualisme dans la philosophie française, M. Cousin n'introduisait, au bout de ses tâtonnements, qu'un stérile éclectisme qui ne saurait même aspirer au titre de philosophie, chacun pouvant aussi bien que l'habile professeur faire un choix dans le vaste legs des siècles passés. Il ne manquait à M. Victor Cousin qu'un critérium de vérité, ce qui est tout, du reste. Nous ne croyons pas qu'il y ait place pour une haute philosophie dans l'esprit de l'homme qui déclare que « l'humanité a ses lois nécessaires ; » que a tout est à sa place dans l'histoire, » et que par là même, « tout y est bien ; » « qu'il faut être du parti du vainqueur, car c'est toujours celui de la meilleure cause, celui de la civilisation et de l'humanité. » Il n'est pas de science d'exposition, pas d'éloquence de langage capable de faire oublier les énormités de celui qui se fait le champion de la « moralité du succès ; » qui prétend que le vaincu doit être vaincu, et a mérité de l'être »; qui ose ajouter enfin, que « tout est parfaitement juste en ce monde1. •

(1) Cousin, Introduction à l'hist. de la philosophie, VII° leçon, p. 36-39. ↩

Après avoir enivré les générations nouvelles du dogme de la souveraineté de la raison, au préjudice de celui de l'autorité, qui a bien sa part aussi dans les affaires humaines, l'illustre professeur, n'ayant presque pas cessé pendant dix-sept ans du règne de Louis-Philippe, de diriger l'enseignement philosophique en France, a vu comme d'autres , l'invasion du mal, et il s'en est pris « particulièrement à une philosophie perverse, qui nous donne comme les fruits légitimes de l'esprit nouveau les erreurs les plus vieilles, les plus honteuses, les plus malfaisantes1. • Sans désigner autrement cette philosophie perverse, le grave traducteur de Platon, l'auteur de tant de leçons applaudies, voyant « la rude épreuve à laquelle est mis le peuple en France, et où il est impossible qu'il ne succombe pas, si on ne vient promptement à son secours2,» n'a rien trouvé de mieux, le lendemain de la révolution de 1848, que d'offrir comme remède à ce peuple malade les captieux sophismes de la Profession de foi du Vicaire savoyard. La philosophie accusée par M. Cousin, n'est-elle pas dans les assertions éhontées que nous lui avons empruntées tout-à-l'heure?

(1) Cousin, Philosophie populaire, p. 22. ↩

(2) Ibid. ↩

Voilà donc où tendait, qu'il le voulût ou le ne voulût pas, l'enseignement philosophique de M. Cousin, sous la Restauration. Ce fut toutefois un beau moment dans la vie de nos célèbres professeurs, et ni les dignités, ni les ministères n'ont pu depuis en effacer l'éclat, non plus que les vives émotions; mais ce triumvirat scientifique, dont le règne jeta beaucoup de fausses clartés, aura aux yeux de l'histoire le tort d'avoir précipité dans les convoitises d'un pouvoir nouveau et de doctrines bien différentes, une jeunesse qu'elle poussait jadis vers des régions beaucoup plus relevées et plus dignes. Le système de 1830 était-il donc l'idéal que rêvaient dans leurs chaires, ces soldats avancés du libéralisme et de l'intelligence? mieux eût valu pour eux se réfugier dans le silence et l'étude, comme fit Chateaubriand.

La troisième et dernière époque de sa vie prenait donc à 1830, pour se terminer à sa mort, et cette époque est marquée encore par des travaux qui ne sont point sans gloire; c'est aussi le jour de recueillement et de repos, avant le suprême passage.

Chateaubriand, dans sa paisible vieillesse, se rassérénait de plus en plus , comme les cimes des grands monts par les beaux soirs, suivant l'expression d'un écrivain de son entourage ; et c'est ainsi qu'il s'est acheminé vers la tombe, étant toujours le premier et le dernier.

En littérature, Chateaubriand appartient à cette petite famille d'écrivains initiateurs, qui ouvrent à leur siècle des voies nouvelles, et qui apparaissent de loin comme des phares lumineux. Ce qui caractérise éminemment de tels hommes, c'est la puissance d'ame et l'esprit de création. Ils règnent, ils font école, et c'est quelquefois un malheur; mais ce n'est point leur faute, si leurs disciples copient leurs défauts, sans avoir hérité de leurs qualités. Combien Racine n'a-t-il pas fait naître de méchantes tragédies; Rousseau, de romans déclamateurs et froidement sentimentals; Chateaubriand, de Renés saugrenus, de rêveurs insipides, d'amplifications boursouflées; Lamartine, de poètes mécontents du sort et se plaignant à la terre et au ciel d'infortunes imaginaires ! Virgile n'est pas responsable heureusement de toutes les pitoyables épopées qui ont voulu suivre la divine Enéide, divinam Æneida, comme disait un ancien, et qui succombaient sous le fouet de Juvénal et de Perse.

De même Chateaubriand ; il reste ce qu'il est, aussi grand par sa parole, dans cette ère prodigieuse de l'Empire, que Napoléon par son épée. « Chateaubriand, disait l'illustre capitaine, a reçu de la nature le feu sacré : ses ouvrages l'attestent. Son style n'est pas celui de Racine, c'est celui du prophète. Il n'y a que lui qui ait pu dire impunément, à la tribune des Pairs que « la redingote grise et le chapeau de Napoléon, placés « au bout d'un bâton sur la côte de Brest, feraient courir l'Europe aux armes1. »- « Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare, tant d'autres y ont trouvé leur perte ! mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir à son génie2. ».

(1) Chateaubriand, Ouvres complètes, t. XXVI, p. 33. ↩

(2) Montholon, Mém. pour servir à l'histoire de France sous Napoléon, t. IV, p. 248. ↩

Le caractère du style oratoire de Chateaubriand, c'est en effet, de présenter ainsi le pittoresque dans le familier; ses discours à la Chambre joignaient d'habitude à une noble simplicité de langage ces tours particuliers et saillants, qui le distinguaient d'orateurs plus profonds ou plus pratiques. C'était lui qui disait, en 1818, dans la discussion d'un projet de loi pour l'institution des vétérans de l'armée :& « Le soldat français est le premier soldat du monde.... Il jeta sa vaillante épée dans un des bassins de la balance pour servir de contre-poids à la hache révolutionnaire. »

« La nouvelle école poétique, née sous les ailes de l'aigle, s'est avec raison glorifiée souvent d'une telle origine, dit Béranger. L'influence de l'auteur du Génie du Christianisme s'est fait ressentir également à l'étranger, et il y aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de Childe-Harold est de la famille de René1 » Le célèbre chansonnier, en rappelant cette grande impulsion donnée à la muse moderne, signale comme un service qu'il n'a jamais oublié, l'influence particulière qu'exerça sur les études de sa jeunesse, la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de Chateaubriand2. Ah! que cette puissante action, que l'on se plaît à reconnaître, ne s'est-elle aussi bien exercée sur la direction du talent, que sur le talent lui-même ! En applaudissant à ce vers si voisin des grands modèles, à ces odes si parfaites dans les étroites limites de leur cadre, nous n'aurions pas à regretter cette ivresse railleuse et impie, ces couplets grivois et immoraux, que ne vient interrompre et ennoblir aucun souci de la fin, aucun soupir attendri. Qu'était-ce donc que ce libéralisme bâtard qui s'alimentait de ces œuvres si déplorables, nous entendons au point de vue de la pensée morale, et qui, au sortir de la, s'indignait avec véhémence contre les perverses doctrines de la Congrégation et du Jésuitisme?

(1) Béranger, Chansons nouvelles et dernières, 54° note. Mém. d'Outre-Tombe, t. III, p. 316. ↩

(2) Béranger, Ibid., Préface. ↩

Chateaubriand annonçait, dès l'année 1802, les fortunes nouvelles de notre littérature ; il disait, au Mercure, dans un chapitre sur la Législation primitive de Bonald : « La littérature française va changer de face ; avec la révolution vont naître d'autres pensées, d'autres vues des choses et des hommes. Il est aisé de prévoir que les écrivains se diviseront ; les uns s'efforceront de sortir des anciennes routes, les autres tâcheront de suivre les antiques modèles, mais toutefois en les présentant sous un jour nouveau. Il est assez probable que ces derniers finiront par l'emporter sur leurs adversaires, parce que, en s'appuyant sur les grandes traditions et sur les grands hommes, ils auront des guides plus sûrs et des documents plus féconds1. •

(1) Mélanges litt., p. 134. - Cf. Mém., t. IV, p. 88. ↩

Ce que Chénier disait dans un autre sens, restera, croyons-nous, profondément vrai. Oui, « la langue de Chateaubriand n'est qu'à lui2. » Elle a on ne sait quoi de grand, de sonore, d'éclatant, d'harmonieux, qui distingue l'auteur du Génie d'avec tous nos grands écrivains. On pourrait lui prendre ses forêts et ses tempêtes, comme faisait Chênodollé, à qui son illustre ami réclamait au moins les tempêtes3 ; mais ce qu'on ne lui prendra pas, c'est sa parole dominatrice et grande avec simplicité, son accent de chevalier français, le dernier de tous, et cette rêverie qui se met si vite de la partie, ces traits historiques jetés en avant avec à propos, ces retours brusques et soudains, ces pensées de mort qui frappent, comme dans Bossuet. D'autres auront de la science présentée avec art et imagination ; ils étaleront le luxe des images et la pompe du langage; mais nul ne saura revêtir cette personnalité vive et forte, en présence de laquelle nous sentons s'échapper de nos lèvres le vers de Dante que Chateaubriand applique à Napoléon :

(2) Chénier, Œuvres anc., t. III, p. 243. ↩

(3) Sainte-Beuve, Portraits littér., t. II, p. 99. ↩

Chi è quel grande ?

M. de Chateaubriand a parlé du « deuil naturel de son imagination1 ! » Ce deuil éclate souvent dans ses écrits ; mais il nous semble que Mme de Staël le définissait bien, quand elle disait, et cela même sur ses premiers et glorieux débuts, qu'il lui semblait « plus sombre que triste. » Nous rencontrons dans l'antiquité chrétienne un écrivain avec lequel il a des ressemblances pour ce côté sombre et fort de l'imagination : c'est saint Jérôme. Que le fier Dalmate veuille montrer, par une image saisissante, le paganisme s'effaçant dans Rome devant les progrès de l'Evangile : » On devient chrétien, dira-t-il, on ne naît pas tel ; le Capitole couvert de dorures est négligé; tous les temples de Rome sont remplis d'une noire poussière et de toiles d'araignées; la cité se lève de ses fondements, et des flots de peuple passant devant des temples à demi-ruinés, volent aux tombeaux des Martyrs2. »

(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. III, p. 152. ↩

(2) Fiunt, non nascuntur christiani. Fuligine et aranearum telis omnia Roma templa cooperta sunt ; movetur urbs sedibus suis, et inundans populus ante delubra semiruta currit ad martyrum tumulos. Epist. LVII. ↩

C'est par un mot, par un trait qu'il place avec un art inimitable, que Chateaubriand excelle à donner du relief à ses écrits. Voici un exemple pris au hasard dans ses Mémoires: » Rien ne remplace l'attachement, la délicatesse et le dévouement d'une femme; on est oublié de ses frères et de ses amis, on est méconnu de ses compagnons, on ne l'est jamais de sa mère et de sa sœur, ou de sa femme. Quand Harold fut tué à la bataille d'Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la foule des morts; il fallut avoir recours à une jeune fille, sa bien-aimée. Elle vint, et l'infortuné prince fut retrouvé par Edith au cou de cygne : Edith a swanes-Hales, quod sonat collum суспі1. »

(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. V, p. 291. ↩

On remarquait dans un journal de Paris, il n'y a pas de longues années, que lorsque lesimprimeurs composaient quelque ouvrage de Chateaubriand, c'était toujours la lettre A qui s'épuisait la première, et on appelait l'attention sur la nature de style ou l'artifice qui pouvait amener ce résultat. L'observation, curieuse par elle-même, le devient davantage, quand on lit la note que Chateaubriand écrivait dans le Génie sur la vertu littéraire de la lettre A, chez les grands auteurs des diverses nations2.

(2) Génie, 2° part. liv. I11, chap. 6. ↩

Par la variété de ses œuvres, M. de Chateaubriand s'adresse à toutes les classes de lecteurs, et c'est ce qui a contribué à la prestigieuse popularité de ce beau nom.

Le Génie du Christianisme n'est pas seulement fait pour charmer l'homme de foi : il plaît aussi au lettré, au philosophe et à l'artiste. Avec leur magnifique poésie et le charme de leurs savantes peintures, les Martyrs sont bien venus de tous. L'Itinéraire est instructif et attachant sans effort ; c'est une causerie élevée où apparaît constamment l'auteur, avec son caractère de gentilhomme français, d'homme du monde et de pèlerin chrétien. Ses Études historiques n'ont pas médiocrement contribué à diriger dans la voie où entrait l'auteur, et c'est celui de ses livres auquel on aurait, suivant lui, le plus emprunté, sans le dire.

Les écrits politiques, les pamphlets ont fait leur temps, mais on y admirera toujours ce style vif, gai ou profond, ironique ou léger. M. de Chateaubriand pamphlétaire, usant de l'arme redoutable de Courier et de Cormenin, ne ressemble à aucun des deux, et s'est fait un genre à lui propre; il sourit, il caresse, il gronde, il éclate ; sa phrase est savante, mélodieuse; seulement, il descend parfois à un familier qui n'est pas du meilleur goût, et affecte sans besoin, ni profit, de recourir à des expressions vieillies, ou à des néologismes1.

(1) M. de Cormenin, dans ses Orateurs parlementaires, parle très-ingénieusement de Chateaubriand comme libelliste : il lui reproche cependant de n'être ni souple, ni varié, ni entraînant: ce qui est aller fort loin ; mais il ajoute aussitôt : « Ah ! c'est qu'il n'y a que les pamphlets du peuple qui aient de l'originalité, de la grâce et de la vie. » Ah ! courtisan ! M. le baron, M. le comte de Cormenin et Paul-Louis Courier sont-ils du peuple, par hasard ? ↩

Atala, René, le Dernier Abencérage, ont, à divers titres , séduit toutes les imaginations et trouvé un facile accès dans la foule, où les autres ouvrages de l'auteur auraient moins aisément pénétré. Nous ne parlons pas des Natchez, que Chateaubriand publia sous la Restauration, et d'où il avait tiré, dit-il, Atala et René ; l'intérêt est épuisé par ces deux épisodes ; on est familiarisé avec les noms et les caractères, et l'œuvre manque de nouveauté et d'attrait. Qu'importe que le talent de l'écrivain se retrouve encore en bien des endroits, lorsque la fiction lui fait défaut?

Des ses débuts, M. de Chateaubriand s'était livré à la critique littéraire, et y avait apporté un tact exquis, un naturel parfait, une remarquable urbanité. Il a réuni en un volume la plupart des chapitres échappés ainsi à sa plume; et là, soit qu'il parle de l'Angleterre, de Shakspeare, de Beattie, d'Young, des voyages de Mackenzie, de la Législation primitive de Bonald, du Printemps d'un Proscrit, des Ducs de Bourgogne, par M. de Barante, de la Vie de Jésus-Christ, par le père de Ligny, du Voyage en Orient par Forbin, toujours on peut remarquer des connaissances variées, des aperçus neufs et vrais, un goût distingué qui va tout de suite aux meilleurs endroits, par système, et qui sait les faire apprécier comme il les sent.

Mais Chateaubriand est venu en des temps de décadence, et, malgré l'éclat de son génie, ou plutôt à cause de cela, il aura contribué peut-être à accélérer le mouvement. On a beau faire, on est toujours un peu de son siècle, et Chateaubriand est du sien ; mais qu'est-ce que cette décadence relative à laquelle il n'a pas échappé ? c'est la recherche de l'esprit, c'est l'excès du beau, le manque de cette force dans la simplicité, qui est le propre des grandes époques littéraires et philosophiques. C'est la décadence des deux Pline et de Tacite, le trop d'art et d'effet; ou bien, quand le ton est simple, je ne sais quoi là-dessous qui sent la recherche et l'étude. Toute-fois, nous n'entendons nullement, par ces réserves, affaiblir ce que nous avons dit des hautes qualités du grand écrivain de ce siècle; nous cherchons à expliquer certains côtés de cet homme de génie.

M. de Chateaubriand est celui de tous nos écrivains de premier ordre, chez qui le moi revient le plus souvent. On lui en a fait le juste reproche, et c'est le vice des hommes de notre âge. Rien ne saurait égaler aujourd'hui la fatuité d'une grande moitié des gens de lettres. A vingt ans, on n'est rien moins que Raphaël1; on se pose hardiment en Jupiter Olympien2, et il semble que sur la pyramide glorieuse où l'on se place d'avance soi-même, quarante siècles de postérité vous contemplent. On instruit les âges à venir de tout ce que l'on estou l'on n'est pas. de tout ce que l'on fait et pense ; on remplit des volumes entiers de stupides commérages. Et l'on prend à tâche de mettre le public dans la confidence de toutes les misères, de toutes les turpitudes quelquefois d'une vie complaisamment révélée par le côté qu'on croit être le plus beau. Le lecteur devra savoir si ce fut à cheval ou dans son cabinet, malade ou bien portant, que le poète écrivit son ouvrage; il faut qu'une pièce de vers porte la date de l'année et du jour où elle fit son entrée dans le monde. Que dire de la camaraderie littéraire, des formules louangeuses qu'on épuise les uns pour les autres, et de la langue devenue insuffisante à exprimer la profondeur et la beauté de tant de génies surprenants?

(1) Lamartine, Raphaël, pages de la vingtième année. ↩

(2) Dans V. Hugo, la pièce intitulée Olympio. ↩