Chapitre V (suite 3)
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C'était un spectacle nouveau que cette force d'imagination, cette originalité de manière et de style, cette savante flexibilité de langage, puis , à côté de la force et de l'énergie, souvent la douceur, la suavité et la grâce venant mêler leurs teintes délicates à la vigueur ordinaire du coloris.
L'auteur du Génie conduisait ses lecteurs dans un monde spécial d'idées et de sentiments ; il ressuscitait des souvenirs nationaux éteints, réveillait le culte sacré de la tombe après les profanations des champs du repos, ramenait le respect et l'amour des coutumes et des traditions antiques, introduisait la religion de la famille à la place de la trompeuse faculté du divorce, et consacrait les attachements du cœur. Quelles inspirations n'ouvrait-il pas à l'art! quels splendides sujets n'offrait-il pas à la palette du peintre, au ciseau du statuaire, à la plume de l'écrivain, à la lyre du poète ! Quelle sage alliance ne concevait-il pas de la monarchie et de la liberté, du pouvoir des rois et des droits des nations, quand il montrait la religion comme la créatrice du gouvernement représentatif !
Ce ne sont pas quelques aperçus faux, quelques images bizarres, quelques sentiments outrés, quelques tournures affectées, quelques phrases ambitieuses, qui doivent nous rendre un seul moment injustes pour tant de conceptions justes et vraies, tant de tableaux tour-à-tour sublimes ou simples, tant de pages séduisantes, tant d'expressions heureuses , tant d'accents chaleureux qui pénètrent l'ame, tant de coups de pinceau vigoureux qui restent à jamais gravés dans la mémoire. Souvent M. de Chateaubriand glisse avec rapidité sur divers sujets qui semblaient devoir l'arrêter, et on se prend à regretter plus d'une fois qu'il en finisse si vite, si négligemment peut-être ; mais il est juste de reconnaître, à sa décharge, qu'il ne pouvait tout dire; qu'il indiquait la carrière, plutôt encore qu'il ne la fournissait ; qu'il ouvrait des horizons à la pensée. Voyez, par exemple, dans un beau et simple développement des prières de la Messe, comme il jette, en quelques mots, à propos du symbole de Nicée, une pensée profonde et vraie : « La philosophie, dit-il, qui se pique d'applaudir aux grandes choses, aurait du remarquer que c'est la première fois que tout un peuple professe publiquement le dogme de l'unité d'an Dieu : Credo in unum Deum1. « Pendant que l'orgueilleuse philosophie de nos jours ne fait que balbutier encore d'équivoques et inintelligibles définitions de « l'Être triple et un, qui est à la fois Dieu, nature et humanité2 ,» le plus humble fidèle va chanter à l'église avec les siècles écoulés : Je crois en un seul Dieu.
(1) Génie, IVe part., liv. 1, chap. 6. ↩
(2) Cette définition n'est que trop claire; mais voici, et toujours du prince de la philosophie régnante, une définition de Dieu aussi ténébreuse qu'il soit possible d'en donner une : « Dieu constitue indirectement le mécanisme et la triplicité phénoménale de la conscience de l'homme, par le reflet de son propre mouvement et de la triplicité substantielle dont il est l'identité absolue. » - Cousin, Fragm., Préf., p. 40. - On peut écrire là-dessous : Deo ignoto. ↩