Chapitre X
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Ceci nous ramène à Chateaubriand. Après sa chute, il partageait son temps entre la polémique, le comité des philhellènes , et la publication de ses Œuvres complètes, qui ajoutèrent encore à l'éclat que faisaient rejaillir sur lui son éloignement du pouvoir et son ardeur à la lutte, mais qui ne purent, contre son espoir, assurer la paix de sa vie : on sait que le libraire fit faillite.
Descendu dans l'arène le 21 juin 1824, Chateaubriand y resta jusqu'au 18 décembre 1826. Il combattit particulièrement un projet de loi sur la police de la presse, et contribua à le faire retirer. Il rapporte avec complaisance les félicitations qui lui vinrent du côté gauche, par Etienne et Benj. Constant1. A la clôture de la session, le gouvernement rétablit la censure , toujours facultative entre les sessions des Chambres ; mais comme elle n'atteignait pas les écrits non périodiques, il se fit une guerre de brochures, où Chateaubriand, M. de Salvandy, M. Guizot, M. Hyde de Neuville fournissaient leur contingent à la coalition. M. de Bonald, que Chateaubriand et Hyde de Neuville engagèrent dans la mêlée par d'imprudentes provocations, leur répondit par un écrit assez étendu1, qui devait singulièrement modérer leur confiance en eux-mêmes et à la fixité de certains principes. C'était surtout contre Chateaubriand que portaient les coups, et M. Guy-Marie Déplace lui faisait, de son côté, dans un journal de province2, une formidable guerre de citations. Bonald opposait à Chateaubriand cette « loi terrible » demandée par l'auteur de la Monarchie selon lo Charte , et bien pire que la censure. Peu de jours après le meurtre du duc de Berry, Chateaubriand ne s'était-il pas écrié : « Ce sont vos exécrables doctrines qui ont assassiné cet enfant de l'exil..., malheureux qui osez reprocher aux royalistes une censure momentanée3. »
(1) Mém, d'Outre-Tombe, t. VIII, p. 62. ↩
(1) De l'opposition dans le gouvernement et de la liberté de l1 presse. Paris, Leclerc, 1817, in-8°. ↩
(2) La Gazette universelle de Lyon. ↩
(3) De Bonald, De l'opposition, etc., p. 47. ↩
On pouvait bien être surpris d'entendre M. de Chateaubriand prétendre que la religion était désintéressée dans la question ; que, depuis l'établissement de la liberté de la presse, il n'avait pas été publié un seul ouvrage contre les principes essentiels de la religion ; que, redouter pour le christianisme la liberté de la presse, c'était lui faire injure, n'avoir aucune idée juste de sa grandeur et méconnaître sa divine puissance. Certes, objectait M. de Bonald, on peut en dire autant de la divinité même, et sous ce prétexte, attaquer tout impunément. Après avoir cherché à frapper de ridicule les hommes des temps passés , Chateaubriand adressait de déplorables flatteries à la jeunesse, à cette « jeunesse pleine de talent et de savoir, jeunesse sérieuse, trop sérieuse peut-être, qui n'affiche ni l'irréligion, ni la débauche. Les déclamations ne la toucheut - pas... On l'accuse injustement de se nourrir d'ouvrages qu'elle méprise, et qui sont si loin de ses idées, qu'elle ne les comprend même plus... » Alors , pourquoi se réimprimaient-ils avec une si regrettable profusion? Certes, les choses étaient bien changées depuis que le noble Pair écrivait dans le Conservateur : « Les étudiants croient-ils en Dieu? reconnaissent-ils le roi, obéissent-ils à leurs pères ? ne sont-ils point anti-chrétiens dans un état chrétien ? républicains dans une monarchie1 ? » M. de Bonald, au reste, ne défendait pas ici le projet de loi qui lui semblait insuffisant. Les écrivains qu'il se trouvait combattre, sans les nommer, ont pris soin de se réfuter eux-mêmes, dans la situation nouvelle que le pouvoir leur a faite après 1830. N'est-il pas douloureux de voir les hommes perdre ainsi leur temps et leur peine à contredire aujourd'hui leurs opinions d'hier ?
Au bout de trois mois, le ministère qui avait écarté Chateaubriand, se vit forcé d'abdiquer, et de céder la place au ministère Martignac. M. de Chateaubriand, après avoir refusé le portefeuille de l'instruction publique, accepta l'ambassade de Rome. Là véritablement le chantre des Martyrs se trouvait où semblaient l'appeler sa gloire littéraire passée, le caractère de ses écrits religieux, et son ame éprise de rêveries solennelles. Jamais son nom n'avait été plus populaire, et personne en France n'aurait pu représenter plus noblement auprès du Saint-Siége, le prince et le pays qui l'avaient envoyé. Il adressa de Rome à M. de La Ferronnays, alors ministre des affaires étrangères , un Mémoire sur l'Orient : c'était l'exposé de ses idées sur la situation politique de l'Europe, et l'auteur ne faisait que répondre à une question de son noble ami. En examinant les rapports naturels des grandes nations européennes, Chateaubriand concluait pour nous à une alliance avec la Russie, parce que des intérêts moins voisins et moins immédiats écartaient les chances de brouilleries plus certaines avec l'Angleterre ou l'Autriche, par exemple, qu'avec une puissance qui devait songer surtout à s'agrandir vers l'Orient. Etait-ce un si grand dommage que les Turcs fussent refoulés dans l'Asie, et, s'il se pouvait, jusqu'aux bords de l'Aral? La Grèce enlevée à leur tyrannie brutale et avilissante était un acheminement vers ce rêve ; mais Chateaubriand aurait voulu pour le pays de Léonidas et de Périclès une république fédérative. La diplomatie lui a imposé un petit prince bavarois.
(1) Conseraateur, t. IV, p. 80. - Cl. p. 372. ↩
Je ne sais jusqu'à quel point Chateaubriand, dans ses entrevues avec Léon XII, lui exposait fidèlement l'état du clergé français ; l'illustre ambassadeur se faisait illusion, quand il s'imaginait que l'Eglise de France avait trouvé des haines passionnées pour ne s'être point assez chaleureusement ralliée à la Charte et au Roi. L'épiscopat devait-il se réjouir des Ordonnances et de l'esclavage inepte qu'elles consacraient? M. de Chateaubriand laisse échapper quelques mots qui montrent qu'il n'en voyait pas les conséquences, puisqu'il se prononçait pour cette législation1, si justement comparée aux hypocrites mesures de l'empereur Julien ; le zèle religieux de l'auteur du Génie s'était, du moins, étrangement refroidi.
(1) Mém., 1. VIII, p. 478. C'est dans une lettre à Portalis, et l'on dirait d'un homme qui fait sa cour à l'un des auteurs de ces fameuses Ordonnances, Né aux Andelys, en 1594, Mort à Rome, en 1665, Est inhumé en cette Eglise. Parce piis lacrymis : vivit Pussinus in urna, Vivere qui dederat, nescius ipse mori ; Hic tamen ipse silet. Si vis audire loquentem, Mirum est, in tabulis vivit et eloquitur. C'est l'ancienne inscription de Bellori. - Le dessin du tombeau est de Paul Lemoyne, qui a sculpté le buste. Un bas-relief représente la découverte du tombeau de Sappho en Arcadie, sujet traité par Poussin. ↩
Chateaubriand, dans le conclave où fut élu le cardinal Castiglione (Pie VIII), adressa un eloquent discours au « Pontife à la fois présent et inconnu, qui allait bientôt s'asseoir sur la chaire de Pierre, à quelques pas du Capitole, sur les tombeaux des Romains de la République et de l'Empire..., sur ces tombeaux non entiers d'une autre espèce de Romains. » L'auteur du Génie du Christianisme, tout en demandant un pape qui connût les besoins nouveaux du présent et de l'avenir, ne réclamait rien qui ne fût contenu dans la religion de Jésus-Christ, et retrouvait les plus belles inspirations de sa jeunesse.
Il reste, à Rome, deux monuments qui attestent le passage de l'illustre écrivain : l'un à San Luigi de' Francesi, et c'est le tombeau de Me de Beaumont, l'infortunée amie qui occupe une place dans les Mémoires d'Outre-Tombe ; l'autre à San Lorenzo in Lucina, et c'est celui qu'il consacra à Poussin (1), pendant l'ambassade de Rome : là, un souvenir pieux au malheur et a l'affection ; ici, un hommage à un noble enfant de cette France que Chateaubriand sut toujours honorer.
Mais sa présence à Rome, au sein d'une ville faite pour son génie, ne fut pas de longue durée. Lorsqu'il apprit la chute du ministère Martignac et l'avènement de celui du 8 août 1829, il envoya sa démission au mois de septembre ; et , quoique l'on s'y attendit bien, cependant cette détermination fit du bruit, et blessa Charles X dans sa politique, représentée par le prince de
(1) Voici l'inscription de ce petit monument :
F. a. de Chateaubriand a nicolas Poussin
Pour la gloire des arts et l'honneur de la France.
Nicolas Poussin
Polignac qui avait toute sa confiance. Avec ce ministère, l'opposition s'anima de plus en plus, et devint menaçante pour la royauté personnellement. Il ne s'agissait de rien moins que d'un changement de dynastie, et la gauche y poussait de toutes ses forces. Les yeux avides des chefs se portaient vers le duc d'Orléans1, dont le palais était ouvert à tous les fauteurs du libéralisme, à toutes les rancunes, et qui avait ses généraux , ses orateurs , ses journalistes, ses poètes, ses banquiers. Le duc d'Orléans n'était pas bien avec la cour des Tuileries, et malgré les faveurs obtenues de Louis XVIII, malgré les courtoisies de Charles X , la branche cadette vivait éloignée de la branche aînée. On donnait des gages publics au parti libéral : les voitures de M. le duc d'Orléans avaient paru aux funérailles de Foy, le duc avait envoyé dix mille francs à la souscription pour les enfants du général ; et jusque dans les affaires religieuses ; on affectait de donner protection et appui aux opposants : nous avons vu que les journaux avaient parlé à dessein de Montlosier dînant au Palais-Royal.
(1) « L'opposition faisait roi le prince qui était à sa tête, ministres les chefs qui, dans les deux chambres, l'avaient dirigée pendant quinze ans. L'entraînement des esprits vers cette idée ne datait pas de ce jour, il datait de quinze années. C'est au duc d'Orléans que s'adressait Courier dans ses pamphlets, M. Cauchois-Lemaire, dans ses Lettres condamnées ; c'est à lui que, dans leur impatience mal calculée, certains hommes reprochaient de ne pas agir; c'est à lui que les Bourbons de la branche aînée prêtaient des complots qu'il ne tramait pas, une haine qui n'était que dans leurs cœurs. C'est auprès de lui et avec lui que les bons citoyens allaient déplorer des fautes qui pouvaient perdre l'Etat, et qui heureusement n'ont amené que sa régénération » Thiers, la Monarchie de 1830. Paris, 1831, in-8, p. 23. Est-il besoin de montrer que ses lignes prouvent de reste ce qu'elles ont l'air cependant de vouloir nier ? ↩
Le duc d'Orléans, pour conquérir de la popularité, envoyait ses fils au collége, et l'aul-Louis Courier, dès l'année 1821, dans un pamphlet sur la souscription pour l'acquisition de Chambord, s'attendrissait longuement, niaisement, il faut le dire, malgré tout son esprit, de voir le jeune duc de Chartres « étudier, aller en classe, avoir des camarades.... On n'avait point encore vu de prince aller au collége. » Ici l'érudition de Paul-Louis Courier était en défaut. A une époque où les princes exerçaient plus de prestige qu'en 1821, on avait vu au collége des Jésuites de Bourges le duc d'Enghien, celui qui devait être le grand Condé. Il allait soir et matin au collége et y soutenait des thèses publiques avec les plus brillants succès. Religion, politique, guerre, intérêts des princes, administration de l'Etat, rien ne lui était resté étranger ; et c'est le cardinal de Richelieu qui lui rendait ce témoignage. Sous Louis XIV, les princes n'allaient pas au collége : grande misère ! Ils étaient seulement élevés , les uns par Bossuet et Montausier , les autres par Fénelon, Fleury et Beauvilliers. Tel était le malheur des temps. Plus fortunés, nous avons vu au collége de jeunes princes qui n'y arrivaient certes pas sur le pied de l'égalité, et ce prodige de la civilisation moderne a défrayé pendant dix-sept ans de règne les harangues officielles des bons bourgeois, des députés de la nation, et même d'illustres savants.
La niaiserie du libéralisme s'épanouissait donc en face de si étonnantes merveilles. D'autres allaient plus loin que Courier, qui ne vécut pas assez pour les suivre où il les eût infailliblement suivis. On citait l'Angleterre qui, pour achever l'œuvre de 1640, mit, en 1688, sur un trône tout prêt une famille qui avait la foi nouvelle. M. Thiers louait, dans son discours de réception à l'Académie française, la prudence de Guillaume III, et l'allusion n'était pas perdue pour tout le monde. Benjamin Constant, écrivait que « lorsqu'une dynastie ancienne ne veut pas des institutions nouvelles, il se peut qu'une nation tourne ses regards vers des hommes nouveaux1. »
(1) Mém. sur les cent jours, p. XXIII. ↩
La fondation du National, par MM. Thiers, Mignet et Carrel, au mois de janvier 1830, devint le signal d'une guerre plus active encore et plus audacieuse. L'historien de la Révolution formulait alors sa grande maxime, que le Roi règne et ne gouverne pas. Il désignait au pays une royauté à essayer, et disait : « La France doit être bien desenchantée des personnes ; elle a aimé le génie, et elle a vu ce que lui a coûté cet amour. Des vertus simples, modestes, solides , qu'une bonne éducation peut toujours assurer chez l'héritier du trône, qu'un pouvoir limité ne saurait gâter, voilà ce qu'il faut à la France. Voilà ce qu'elle souhaite , et cela encore pour la dignité du trône, beaucoup plus que pour elle... la question est uniquement dans les choses ; elle pourrait être un jour dans les personnes, mais par la faute de ces dernières1. » Nous sommes la jeune garde, disait M. Thiers à M. de Rémusat; et, au sujet des Bourbons, il disait à d'autres : Renfermons-les dans la Charte comme dans la tour d'Ugolin2. On proclamait très-haut la souveraineté du peuple, doctrine trompeuse qui est bonne pour ameuter les masses, que l'on enchaînera toujours sur les ruines de l'autorité qu'elles auront brisée.
(1) Laya, Etudes sur la vie privée, politique et littéraire de M. Thiers, t. I, p. 72. ↩
(2) Ibid., p. 33. ↩
« Quant à la presse, écrivait M. Thiers, le pouvoir s'est armé contre elle, dès les premiers jours de la Restauration. On a eu beau lui répéter que la comprimer , c'était l'irriter, la rendre injuste, impatiente, injurieuse, emportée ; que la livrer à elle-même, c'était la rendre sage, calme, décente, honteuse de ses écarts, si elle en commettait ; on n'a pas voulu nous en croire ; on a cinq ou six fois usé de la censure, et on l'a payé1. » Il n'était pas surprenant qu'on n'en voulût pas croire M. Thiers, qui n'a pas voulu s'en croire lui-même, et qui a fait contre la presse les aimables lois de septembre.
(1) Laya, tom. 1, p. 61, art. du National, 1er février 1830. ↩
Tout allait donc au renversement de la Monarchie des Bourbons. Le ministère répondit à des menées audacieuses, violentes , par des mesures hardies , irritantes et inefficacement appuyées. Le lendemain d'un brillant fait d'armes, qui dotait la France des rives africaines d'Alger, une émeute de trois jours abattit le trône de Charles X, et jeta sur le chemin de l'exil trois générations de rois. Pendant que Charles X s'éloignait de Paris, Chateaubriand y entrait, porté sur les bras du peuple triomphant ; déplorable hommage pour l'auteur de tant d'écrits monarchiques.
M. Thiers, d'un autre côté, oubliant que « toute usurpation a un cruel retour, et que celui qui usurpe devrait y songer, du moins pour ses enfants qui presque toujours portent sa faute1 » allait à Neuilly offrir une couronne à M. le duc d'Orléans, tandis que les adeptes de la République s'agitaient dans Paris et croyaient leur jour venu. Ils furent trompés, et bientôt le duc d'Orléans allait devenir roi des Français. La commission municipale, répétant une expression du vieux Lafayette, pris au piége, proclamait par un rapport solennel que « nous aurions la meilleure des Républiques, et, dans la meilleure des républiques, le trône le plus solide de l'univers2. » Vaine promesse ! Bossuet prédisait, en 1689, que le principe de la souveraineté du peuple renverserait les monarchies les plus florissantes, et ébranlerait les assises de tous les gouvernements. Or, qu'était-ce que le gouvernement de Louis-Philippe, pour échapper à ces lois inflexibles de la logique et des choses humaines? « Cette monarchie, transaction définitive entre tous les systèmes et tous les partis3 , » comme le disait M. Thiers dans l'enivrement du triomphe, devait tôt ou tard succomber sous la force du principe en vertu duquel elle venait de s'élever , et des révolutionnaires sont un mauvais étai pour un trône.
(1) Thiers, Hist. de la Révolution, t. 1, p. 102, édit. de Furne, 1846. ↩
(2) Moniteur du 4 sept. 1830. Rapport de MM. Lobau, Audry de Puyraveau, de Schonen, Mauguin. ↩
(3) La Monarchie de 1830. Paris, 1831, in-8°, p. 1 de l'avant-propos. ↩
Si Chateaubriand avait résisté aux séductions exercées par Napoléon dans sa force et sa splendeur, s'il avait soutenu bien des fois une politique opposée sur divers points à celle de la Restauration, ce n'était pas pour venir courber son génie et sa tête grisonnante devant celui à qui l'honneur et le devoir de prince du sang auraient dû mériter l'exil de ses proches et de son roi. M. de Chateaubriand resta fidèle à son passé, au milieu des apostasies, des couardises et des lâchetés de tout genre ; il ne fut pas de ceux qui aidèrent à placer une couronne sur la tête d'un fils de régicide, au détriment d'un enfant et par une misérable équivoque ; il fit entendre de sévères et prophétiques paroles sur la royauté nouvellement acclamée. Le 7 août 1830, la Chambre des Pairs retentit des derniers accents de l'illustre orateur :
Une république, s'écria-t-il, aurait d'abord contre elle les souvenirs de la République même. Ces souvenirs ne sont nullement effacés. On n'a pas oublié le temps où la mort, entre la liberté et l'égalité, marchait appuyée sur leurs bras. »
Après quoi, parlant du pays et de ce qu'il fallait à la sécurité de son avenir, il s'exprimait ainsi sur l'élection de la branche cadette des Bourbons : « Si j'avais le droit de disposer d'une couronne, je la mettrais volontiers aux pieds de M. le duc d'Orléans; mais je ne vois de vacant qu'un tombeau à Saint-Denis, et non pas un trône. » Il élevait ensuite sur le pavois le dernier fils de France et le montrait ainsi à la patrie: • Charles X et son fils sont déchus, ou ont abdiqué, comme on voudra ; mais le trône n'est pas vacant ; mais après eux, venait un enfant : devait-on condamner son innocence? Quel sang crie contre lui aujourd'hui? Oseriez-vous dire que c'est celui de son père? » Il invoqua le droit contre la force, et dénonça l'écueil terrible caché sous la vague populaire : « Les vainqueurs, dit-il, s'emparent de l'arme qu'ils ont brisée ! Dangereux tronçons, qui blesseront leurs mains sans les servir ! »
Ce fut un malheur, ce fut une grande faute pour Chateaubriand que son opposition fantasque à une dynastie qu'il aimait, et qu'il avait éloquemment servie de sa plume et de sa parole ; trop souvent son esprit fut en désaccord avec son cœur, et il porta un coup funeste à la monarchie, aux intérêts solides du pays ; mais , du moins, au jour de l'adversité il prit généreusement le parti des vaincus , tourna le dos à la fortune et abdiqua tous les titres qui auraient semblé le rattacher, ne fût-ce que de loin, à cette monarchie entourée d'institutions républicaines, qui réalisait enfin les vœux et les longs efforts de la famille des d'Orléans. Il résigna donc ses fonctions de ministre d'Etat, abandonna sans regret la dignité de Pair de France, qu'il fallait acheter par un nouveau serment auprès de gens qui avaient violé leurs serments les plus solennels, et, dans un écrit de la Restauration et de la Monarchie élective, fit ainsi sa profession de foi : « Il y a des hommes qui, après avoir prêté serment à la République une et indivisible, au Directoire en cinq personnes, au Consulat en trois , à l'Empire en une seule , à la première Restauration, à l'Acte additionnel, aux tardives constitutions de l'Empire, et à la seconde Restauration, ont quelque chose à prêter à Louis-Philippe. Je ne suis pas si riche... Irai-je attacher quelques années qui me restent à une fortune nouvelle, comme ces bas de robes que les femmes traînent de cours en cours, et sur lesquels tout le monde peut marcher? Moi, je suis le convoi de la vieille Monarchie, comme le chien du pauvre1. »
Chateaubriand stigmatisait ensuite cette monarchie où l'on greffait l'hérédité sur l'élection. Ce n'était plus , disait-il, un peu bizarrement, « qu'un amphibie à tête de roi, à queue de peuple. »Il se raillait de ce gouvernement improvisé de ville en ville pour trente-trois millions d'hommes, avec le passage d'une diligence surmontée d'un drapeau. Que n'interrogeait-on du moins un congrès national? Que ne faisait-on un semblant d'appel au peuple, puisqu'on voulait se dire son élu, le roi de son choix? Signalant ensuite les dangers qui attendaient la royauté de Louis-Philippe d'Orléans, et qui ne lui ont pas fait défaut, surtout « le spectre révolutionnaire, » indiqué en première ligne, Chateaubriand concluait que, par sa faiblesse et sa peur , « le gouvernement gagnerait sa légitimité auprès des gouvernements légitimes, comme un chevalier gagnait jadis ses éperons, non la lance au poing, mais le chapeau bas. » On sait maintenant s'il lisait dans l'avenir, et si l'oracle était sûr.
(2) Mém. d'Outre-Tombe, t, X, p. 19, 21 et 22. ↩
La logique est inexorable : elle ne saurait être confisquée au profit d'un parti ou de l'autre. Vous semez les vents : vous recueillerez les tempêtes. Tout de même, vous mettez en principe que l'insurrection est le plus saint des devoirs ; vous décorez , vous pensionnez des insurgés : pourquoi ne s'armeraient-ils pas, dès demain, contre votre principe ? Le droit ira se résoudre dans la loi brutale du plus fort1 et dans les coups de main. La Monarchie de 1830, placée sur cette pente fatale, ne pouvait que se précipiter tôt ou tard dans le gouffre, en n'ayant pas même de motif raisonnable pour se plaindre des factions : Patere legem quam fecisti. Pourtant, les sages d'alors croyaient avoir posé les colonnes d'Hercule de l'habileté politique ; on rappelait avec des airs capables et souverains que la Restauration avait péri, pour n'avoir rien oublié et rien appris ; elle s'était trop occupée d'adosser le trône à l'autel, de se prêter aux aveugles exigences du prêtre, de se livrer aux Jésuites, d'être fort humble devant l'Europe. Hélas ! et ces fiers politiques, si doctes jadis à tracer les devoirs, a indiquer la marche d'un bon gouvernement, eux qui n'ont point suivi les voies de leurs prédécesseurs, Dieu les a confondus dans leur prudence. Tout ce laborieux édifice de monarchie élevé pendant ces dix-sept années d'efforts et de plans miraculeux, s'est écroulé en quelques heures , comme ces châteaux de cartes auxquels se jouent les enfants.
(1) C'est ce que Chateaubriand développe contre M. Thiers avec une logique très-serrée, dans la préface des Etudes historiques, p. xciii ; mais, en somme, il se montre beaucoup trop indulgent pour les principes de cet historien. ↩
Un vieux Roi, fuyant de Paris avec la compagne de sa vie ; se cachant sous un nom d'emprunt et un déguisement, cherchant sur les bords de l'Océan un navire qui le portât vers les lieux où se réfugia le vieux Roi, son souverain et son devancier ; de jeunes princesses errant sans guide ni protecteur à travers la capitale de la france ; des princes intrépides et encore à la fleur de l'âge n'ayant pas même à tirer pour leur défense l'épée qu'ils portaient pour la défense de la patrie ; une voix vengeresse faisant entendre les mots jetés à Charles X : Il est trop tard ; une loi de bannissement venant peser sur une famille princière, qui avait banni une autre famille royale, et flétri les courtisans de l'exil, sans prévoir qu'elle aurait à être visitée en exil aussi par les flétrisseurs de la fidélité ; l'illustre fugitif répétant lui-même, dans sa douleur et son affaissement, qu'il tombait comme Charles A, comme ce roi jadis traité de parjure : voilà le spectacle étrange, douloureux et plein d'enseignements qui a été donné aux hommes de ce temps « O éternel Roi des siècles qui possédez seul l'immortalité1 ! »
(1) Bossuet, Oraison funèbre de Madame. ↩
Chateaubriand avait donc été inspiré par la raison et l'honneur, en se séparant avec éclat de cette royauté nouvelle, de ces hommes qui se croyaient de plus forts et de plus adroits nochers que lui et les ministres de la Restauration. Il alla bientôt chercher une retraite aux Pâquis, près de Genève, d'où le rappelèrent de poétiques voix, et plus encore assurément ce besoin de la vie de Paris, qui tourmentait l'illustre rival littéraire de René, Corinne, dans son brillant exil de Coppet. Au mois de septembre 1831, Béranger disait de loin à Chateaubriand :
Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie,
Fuir notre amour, notre encens et nos soins ?
N'entends-tu pas la France qui s'écrie :
Mon beau ciel pleure une étoile de moins ?
Où donc est-il? se dit la tendre mère.
Battu des vents que Dieu seul sait changer,
Pauvre aujourd'hui comme le vieil Homère,
Il frappe, hélas ! au seuil de l'étranger.
Proscrit jadis, la naissante Amérique
Nous le rendit après nos longs discords,
Riche de gloire, et, Colomb poétique,
D'un nouveau monde étalant les trésors.
Le pèlerin de Grèce et d'Ionie,
Chantant plus tard le Cirque et l'Alhambra,
Nous revit tous dévots à son génie Devant le dieu que sa voix célébra.
De son pays qui lui doit tant de lyres, Lorsque la sienne en pleurant s'exila, Il s'enquérait aux débris des empires
Si des Français n'avaient point passé là.
A cette chanson, qui parlait du cœur ingrat et de la folle vanité des Bourbons, Chateaubriand, que l'on regrette de trouver plus tard dans les mêmes pensées et n'hésitant pas à le dire, répondit bientôt par son retour et par un écrit sur la Nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X et de sa famille1.
(1) Paris, Lenormant, octobre 1831, in-8°. ↩
Dans ce pamphlet, l'auteur frappait de rudes coups sur le pouvoir issu de 1830, en examinant ce qu'il aurait dû faire et ce qu'il avait fait jusque-là. Ce pouvoir même, il montrait par quelle institution, par quel autre pouvoir il eût été légitime et sensé de le remplacer ; et, pesant successivement les chances de la République, de Napoléon II, de Louis-Philippe Ier, il regrettait qu'on ne se fût pas arrêté à Henri V avec la lieutenance générale du duc d'Orléans. On aurait pu, en agissant de cette manière, conquérir les avantages pour lesquels on disait avoir combattu et ne pas ébranler dans sa base le principe d'autorité. « Une troupe de trembleurs, quelques affamés ambitieux ont trompé , disait-il, la générosité de Louis-Philippe ; il a cru sauver la France d'un danger qu'elle ne courait pas ; il s'est jeté dans la royauté pour nous racheter d'une anarchie qui n'était que dans l'esprit des poltrons. . . • . • . . . La légitimité était le seul point d'arrêt, sur la pente rapide où la société est placée ; la légitimité détruite, à quel tronc attacherez-vous toutes les parties dont se compose le corps social ? Qu'est-ce aujourd'hui que d'être préfet, directeur-général, ministre, maréchal de France et même roi? Toutes les autorités sont dégradées, et la liberté ne se sauve qu'en se traînant dans un reste de raison individuelle. L'attaque à la propriété ne tardera pas ; en tout pays, la propriétéa succombé avec l'hérédité de la couronne : cette hérédité est la plus grande des propriétés; quand elle est envahie , toutes les autres propriétés sont menacées..... Si la royauté peut être maniée et remaniée, divisée et subdivisée, il n'y a aucune raison pour que la propriété (qui est aussi une royauté ou une souveraineté) ne soit maniée et remaniée, divisée et subdivisée. »
Ainsi donc, en l'année 1831, M. de Chateaubriand dénonçait l'inévitable invasion d'une théorie que se sont efforcés de réfuter ceux-là même qui faisaient alors, avec une satisfaction indicible, l'horoscope de la Monarchie de 18301. Vingt mois après l'avènement de la royauté-citoyenne, M. de Salvandy se lamentait déjà sur les attaques portées à la propriété par MM. Voyer d'Argenson et O. Barrot1, celui-ci, chargé. depuis lors, sous la présidence de Louis Napoléon, d'opposer une barrière au torrent qu'il aida jadis à se déchaîner.
(1) C'est le titre d'une brochure de M. Thiers, en 1831. On sait de qui est le livre de la Propriété, qui nous semble loin de valoir, malgré tout le talent que l'auteur y fait briller, ce simple mot d'un décalogue très-ancien : Non furaberis. M. Thiers n'avait-il point, dans son beau temps, contribué à ébranler le droit qu'il est venu réhabiliter, depuis qu'il est propriétaire? « Si les propriétés des individus, fruit et but du travail, devaient être respectées, écrivait-il dans son Histoire de la Révolution, celles qui avaient été données à des corps pour un certain objet, pouvaient recevoir de la loi une autre destination (t. I, p. 159, édit. déjà citée).» M. Thiers parle des sophismes de l'abbé Maury combattant la confiscation des biens du clergé, et lui-même se paie de mots. Toute attaque à une propriété quelconque entraîne une attaque à la propriété en général, et ce n'est pas en alléguant que des biens avaient été donnés pour un certain objet qu'il est permis d'attenter aux intentions des donateurs. Autrement, on en serait quitte pour déclarer qu'il n'y a pas usufruit et emploi raisonnable, et que par des lois on peut impitoyablement saisir, spolier. M. Thiers ne voit que des donations; mais que dire des hommes qui avaient apporté leur patrimoine à une maison religieuse ? encore même, les donations avaient-elles été reconnues par la loi comme perpétuelles et irrévocables. L'historien ne voit non plus que des ecclésiastiques oisifs (p. 160). C'est bientôt dit, mais ce n'est pas d'un mot que l'on fait oublier ainsi les vertus, la bienfaisance active et les travaux littéraires de tant de Religieux, de tant de prêtres du dernier siècle. Supposons même l'oisiveté aussi grande que se la forgeait la facile imagination de M. Thiers, est-ce donc là une raison pour dépouiller les gens ? ↩
(1) Salvandy, Vingt mois ou la Révolution de 1830 ; Paris, 1832, 1 vol. in-8°, p. 293. « On sait dans quelles mains est la propriété, » avait dit M. Odilon Barrot. - « C'est une révolution sociale, c'est la barbarie même, i disait prophétiquement M. de Salvandy. - Et M. Voyer d'Argenson, qui avait été gros propriétaire, appelait les propriétaires « des détenteurs de la richesse publique. » p. 475. C'est M. Barrot qui disait sous la Restauration que la loi doit être athée. A quoi bon laisser la propriété dans la loi, si l'on en ôte Dieu. ↩