Chapitre X (suite 2)
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Voilà donc quels vengeurs s'arment pour ta querelle, ô droit sacré de la propriété !
M. de Chateaubriand, toujours dans son écrit sur la proposition Baude et Briqueville, montrait du doigt la voie de décadence où nous nous enfoncions de plus en plus. « La société ne périt point, disait-il, mais les sociétés périssent; nos lumières seront transmises à la postérité et profiteront au genre humain, mais il est possible que nous-mêmes , comme nation, nous entrions dans les jours de décrépitude. Tout paraît usé; arts, littérature, mœurs, passions, tout se détériore. Les plus nobles délassements de l'esprit sont remplacés par des spectacles grossiers; si l'on pouvait faire renaître les gladiateurs, ils obtiendraient un succès que n'ont point les chefs-d'œuvres de Voltaire, de Racine, de Corneille et de Molière ; la Grèce aussi déserta Eschyle, Sophocle, Euripide et Ménandre pour les pantomimes des carrefours et les chevaux du Cirque. En politique, même aberration : on a vu la liberté dans la forme républicaine, sous la Convention ; on l'a vue dans la forme monarchique, sous la légitimité; on a joui du despotisme sous la gloire ; on n'a pu se tenir à rien. On ne croit plus ni à la liberté, ni à la tyrannie, ou plutôt l'une et l'autre ne semblent plus possibles. La pire des périodes que nous ayons parcourues , semble être celle où nous sommes, parce que l'anarchie règne dans la raison, la morale et l'intelligence. »
Il y a vingt ans que Chateaubriand écrivait ainsi ; la mort lui est venu sceller les lèvres, mais s'est-il rien passé qui donne tort à ses tristes prévisions ? Sous un régime où l'on avait « tous les inconvénients de la légitimité, et pas un de ses avantages, • fallait-il espérer quelque remède au mal que tant d'habiles esprits avaient fomenté? La réponse est dans ce que dit l'écrivain et des actes et des tendances de la royauté nouvelle.
Quant au bannissement de Charles X, il avait au moins raison de demander qu'on ne prît pas une mesure qui ne lui semblait bonne à rien, sinon à montrer un prince interdisant le sol de la France à un vieux roi, son parent; à une dynastie qui lui avait restitué ses apanages, à un jeune héritier d'une couronne que l'avenir restait libre de lui rendre, en dépit des lois de proscription; et enfin, Chateaubriand ne réclamait pour les aînés des Bourbons que ce qu'il aurait souhaité pour la famille même de Bonaparte, la liberté de résider dans un pays qui devait être las d'exiler et de proscrire à jamais. Cette liberté, cependant, n'était pas tout à fait dans la nature des choses ; elle eût embarrassé peut-être celui qui la réclamait.
L'éloquent écrivain qui plaidait pour Charles X une cause où il ne devait guère espérer de triomphe, car tout pouvoir nouveau s'effraie de l'ombre du pouvoir ancien, eut bientôt à faire éclater sa foudroyante parole au sujet d'une prisonnière de la famille déchue. Au mois de décembre 1832, il écrivit son Mémoire sur la captivité de Me la duchesse de Berry, qu'il ne s'agissait encore que de rendre à la liberté, mais que le gouvernement voulait déshonorer aux yeux du monde entier, sans considérer que l'on recevrait, jusque sur les degrés du trône, les éclaboussures de la boue qu'on jetait à la captive ; et que, s'il se trouvait des insulteurs pour une princesse qui avait failli au devoir, les consciences, néanmoins, réprouvaient énergiquement cette révélation publique d'une faute, quand c'était un parent qui retenait et flétrissait une femme, sa parente. L'illustre pamphlétaire ajoutant à ce que nous avons dit tout-à-l'heure des causes de notre décrépitude, stigmatisait les tendances anti-religieuses du pouvoir, et disait : « Cette théophobie de la monarchie du hasard annonce une existence transitoire, qui n'a rien de ce qui reste et dure » En effet, comme l'a dit Bossuet, « tout se tourne en révoltes et en pensées séditieuses, quand l'autorité de la religion est anéantie1. « Chateaubriand annonçait que « la quasi-légitimité périrait par sa misère, comme la légitimité par sa grandeur ; qu'on amènerait la République universelle pour en finir, et comme vengeresse de toutes ces lâchetés. » Il disait en terminant : Madame, votre fils est mon roi! et , quinze mois après une révolution faite, disait-on, pour la liberté de la presse, que lui, Chateaubriand, avait si vivement réclamée, les libéraux qui avaient en main le pouvoir, n'hésitèrent pas à incarcérer à la préfecture de police le plus grand écrivain dont la France s'honorât, depuis l'ouverture du XIX° siècle.
(1) Oraison funèbre de la reine d'Angleterre. ↩
Les folliculaires qui aboient à la papauté, a l'Inquisition, en souvenir de Galilée et par tendresse pour cet illustre mort, trouvèrent fort naturel que le génie vivant n'eût pas même le privilége d'user d'une liberté à la conquête de laquelle on avait couru, à travers le trône le plus antique de l'Europe. Toutefois, le noble prisonnier déclara, du fond de sa prison que, pour rien au monde il ne dirait à ces inquisiteurs de la presse, à ces petits hommes, apostats de la veille, dont parle son Mémoire, qu'il s'appelait François-Auguste de Chateaubriand, et il tint parole.
Entre ces écrits politiques, où sa verve éloquente et capricieuse jette les invectives, prodigue les tableaux, sème les idées, allant et venant avec une séduction particulière, Chateaubriand publia un livre dont il avait, à une autre époque, fait connaître des fragments par des lectures. C'étaient les Etudes ou Discours historiques sur la chute de l'Empire romain, la naissance et le progrès du christianisme, et l'invasion des Barbares1.
(1) Paris, Ladvocat, 1832, 4 vol, in-8°. ↩
Il avait choisi, on peut le voir, une époque remplie de grands évènements, d'idées nouvelles venant remplacer des idées anciennes, et il lui fallait repasser par des chemins où se voient encore les traces récentes du savant, mais incrédule Gibbon2. M. de Chateaubriand se récrie tout d'abord sur l'époque à laquelle il publie ce livre. « On abat les croix3, dit-il, on poursuit les prêtres à toutes les pages de mon récit; on bannit les Capets, et je publie une histoire dont les Capets occupent huit siècles. Le plus long et le dernier travail de ma vie, celui qui m'a coûté le plus de recherches, de soins et d'années, celui où j'ai peut-être résumé le plus d'idées et de faits, paraît lorsqu'il ne peut trouver de lecteurs. » Mais il s'agissait d'engagements à tenir, et , malgré la souffrance des temps', malgré les douloureuses préoccupations de la politique, il se trouva des lecteurs pour les Etudes.
(2) Les quelques notes de M. Guizot sur le XVe et le XVIe chapitres relatifs à l'établissement du christianisme, sont bien insuffisantes pour relever les ignorances et les paradoxes de Gibbon. Et non-seulement cela, mais encore M. Guizot s'est abstenu de mentionner le traducteur d'une partie de cette Histoire, Louis XVI, caché sous le nom de Leclerc de Septchênes, et l'édition française est pleine de fautes. ↩
(3) On se rappelle Pons de l'Hérault, préfet du Jura et grand abatteur de croix, ce qui fut cause que quelques malins ajoutèrent au Credo : Passus est sub Pontio de l'Hérault. ↩
Elles s'ouvrent par une préface, qui est elle-même un livre, et un livre curieux, attachant, dans son état d'imperfection. L'auteur, au milieu des travaux historiques qu'il a vus s'accomplir autour de lui, comprend bien que les annales de son pays seront remaniées, et il se demande quels sont les travaux exécutés jusqu'alors; quelles sont les qualités à louer ou les défauts à blâmer, dans les écrivains de l'ancienne école historique; jusqu'où il faut suivre l'école nouvelle, et quels en sont les auteurs les plus remarquables ; ce qu'il y a de vrai, enfin, dans les théories religieuses, philosophiques et politiques du moment. M. de Chateaubriand rabat, et avec justice, les prétentions du siècle, qui s'imagine volontiers avoir tout inventé et tout fait, tandis que cependant « la brochure et l'article de journal semblent être devenus la mesure et la borne de notre esprit1. » l honore de ses hommages et de ses regrets ces doctes et laborieux Bénédictins, qui ont usé leur vie à ramasser les matériaux avec lesquels aujourd'hui nous écrivons des livres que notre vanité trouve si prodigieux. Il rend aux historiens des derniers. siècles plus de justice qu'on n'est habitué à leur en rendre, et il déclare que « les historiens du XIXe siècle n'ont rien créé; que seulement ils ont un monde nouveau sous les yeux, et que ce monde leur sert d'échelle rectifiée pour mesurer l'ancien monde2. •
(1) Préface, p. XLVIII. - Cf. p. XI., ILVI, 1XXIII. ↩
(2) Préf., p.xcI. ↩
M. de Chateaubriand court avec rapidité sur son sujet, et caractérise le plus souvent avec une haute et lumineuse raison, avec finesse et malice parfois, avec enthousiasme aussi les ouvrages qui entrent dans l'objet de ses appréciations.
Il a divisé en deux écoles les historiens modernes de la France : l'Ecole descriptive, et l'Ecole fataliste; la première, créée par l'auteur des Ducs de Bourgogne; la seconde, par MM. Thiers et Mignet. Evidemment, ce n'est pas celle-ci qu'il aime et approuve, encore bien qu'il parle de ses deux chefs avec les égards dus à leurs talents. Il ne comprend pas l'impassibilité en face du vice et du crime, et, dans le tableau qu'il trace des hommes et des folies des révolutionnaires de 1793, il use de toute la force et de toute l'énergie de sa plume ; peut-être même en abuse-t-il. Ce caractère de noble moralité ne l'abandonne pas, et il flétrit vigoureusement ces « théoristes de terreur, › ces a architectes en ossement et en têtes de morts1, » qui ont cru surpasser les maîtres (Thiers et Mignet) en exagérant leurs principes.
(1) Préf., p. xci. ↩
« Quant à moi, ajoute-t-il, je ne me sens aucun enthousiasme pour une hache. J'ai vu porter des têtes au bout d'une pique, et j'affirme que c'était fort laid. J'ai rencontré quelques-unes de ces vastes capacités qui faisaient promener ces têtes : je déclare qu'il n'y avait rien de moins vaste; le monde les menait, et elles croyaient mener le monde. Un des plus fameux révolutionnaires à noi connus était un homme léger, bavard, d'un esprit court, et qui, privé de cœur de toute façon, en manquait dans le péril. Les équarisseurs de chair humaine ne m'imposent point ; en vain ils me diront que, dans leurs fabriques de pourriture et de sang, ils tirent d'excellents ingrédients des carcasses industriellement pilées; manufacturiers de cadavres, vous aurez beau broyer la mort, vous n'en ferez jamais sortir un germe de liberté, un grain de vertu, une étincelle de génie1. »
(1) Prét., p. CVII, ↩
Il y aurait certainement à redire à certains jugements de l'auteur des Etudes, et à des éloges trop facilement décernés; on trouve dans cette préface, plusieurs noms qui doivent être étonnes d'y être venus prendre place. M. de Chateaubriand sacrifiait en cela à ce besoin de popularité et de louanges obtenues par d'autres louanges, qui n'a fait que s'accroître avec le nombre de ses années : c'est une des misères de la littérature de notre âge.
L'écrivain, qui ramènera tout au pied de la croix, aurait pu remarquer ce qu'il y a de préventions contre l'Eglise catholique dans le génevois Sismondi, dans les grands airs d'impartialité de M. Guizot, dans les deux frères Thierry, dans Augustin surtout, qui accommode souvent à ses systèmes les passages des auteurs qu'il semble n'alléguer qu'avec l'exactitude la plus scrupuleuse ; son nom, du moins, et la confiance qu'on lui accorde, autoriseraient le croire. Nous étonnerions, si c'était le lieu de mettre en lumière ces haines, ces préjugés qui déroutent et aveuglent, dès qu'on rencontre sur son chemin et l'Eglise catholique et ses institutions.
M. de Chateaubriand n'était guère propre, peut-être, à dévoiler ces faiblesses de nos historiens les plus renommés. Obéissant dans ce livre, à un malheureux besoin de sourire aux idées nouvelles, si ce n'est de les caresser, et de se voir en retour fêté par elles, il établit une distinction qui nous paraît entièrement ruineuse. Il veut, en effet, distinguer trois vérités : la vérité religieuse, la vérité philosophique, et la vérité politique1, comme si la vérité se pouvait scinder et n'avoir pas pour caractère essentiel d'être une ! Nous voudrions savoir comment M. de Chateaubriand entendait concilier la vérité religieuse sur la divinité de Jésus-Christ, par exemple, avec la vérité philosophique de l'Arien ou du Socinien sur le même dogme. Or, il dit que la vérité philosophique, c'est l'indépendance de l'esprit de l'homme. Pitoyable sophisme, étrange aberration ! car l'esprit de l'homme est à coup sûr dépendant des principes premiers et éternels, de certaines vérités mathématiques, de choses vulgaires, comme deux et deux font quatre ; et, en tout cas, l'indépendance à l'égard des doctrines religieuses ne lui saurait apporter la vérité. L'indépendance alors, c'est l'orgueil de l'homme dans sa crudité révoltante ; c'est l'acheminement à l'individualisme et à la bêtise.
(1) Préf., p. cx1. ↩
M. de Chateaubriand « adopte pour vérité religieuse la vérité chrétienne, non pas comme Bossuet, en faisant du christianisme un cercle inflexible, mais un cercle qui s'étend à mesure que les lumières et les libertés se développent1. • Ceci ressemble fort à une erreur. Bossuet, une fois la vérité chrétienne sauvegardée, ne défend pas au cercle des lumières de s'élargir, de s'étendre; M. de Chateaubriand n'a donc rien de plus que ce mâle et austère génie, à moins d'admettre un développement qui sera tel que d'autres l'ont imaginé, c'est-à-dire, qui dépassera la vérité chrétienne, et deviendra cette perfectibilité que l'auteur du Génie combattait, dès ses débuts, dans Mme de Staël. Qu'est-ce que les lumières et les libertés peuvent faire à l'Evangile, si ce n'est au sens que le sage Vincent de Lérins entendait le progrès dans le christianisme, déjà au V° siècle2 ; et ces mots sonores ne jurent-ils pas dans un livre où 'auteur s'attriste plus d'une fois sur la misère de l'esprit humain, sur les excès lamentables de ce qu'on est convenu d'appeler les lumières et les libertés ? Chacun aujourd'hui n'entend-il pas ce qu'il veut par ces grands mots dont on fait un si criminel abus, et ne les prend-on pas en des acceptions toutes contraires, suivant le parti auquel on a inféodé ses passions ?
(1) Préf., p. CSI. ↩
(2) Dans son Commonitoire, chap. 23. Il assimile le progrès à l'homme qui grandit et se développe, mais en restant essentiellement le même individu, à tous les points de sa vie. ↩
Ainsi, la division de M. de Chateaubriand le jette dans des embarras inextricables, et ses premieres pages nous en offrent plus d'une preuve. Il est fort en peine pour expliquer son christianisme progressif et sa vérité religieuse perfectionnée, qui doit s'accorder le mieux du monde et vivre très-fraternellement avec la vérité philosophique.
Il se manifeste bien d'autres erreurs de ce genre à travers les Etudes. M. de Chateaubriand dit sans hésitation que « l'hérésie maintint l'indépendance de l'esprit humain, et fut favorable à la vérité philosophique1 ; il dit que, a à part le mal qu'elles ont pu faire, les hérésies ont servi à prévenir la complète barbarie, en tenant éveillée la faculté la plus subtile de l'esprit, au milieu des âges les plus grossiers2. » Les hérésies, cependant, sont aux yeux de M. de Chateaubriand, des erreurs3, et nous déclarons bien haut ne pas comprendre en quoi des erreurs peuvent être si favorables à la vérité, même à la vérité philosophique, s'il y en a une. D'où vient qu'il s'élève si énergiquement contre la Réformation, qui ne fut autre chose qu'une grande hérésie revêtue ici du nom de Martin Luther, là de celui de Calvin, ailleurs de celui de Henri VIII? Pourquoi, après avoir mis en avant son principe sur les hérésies, vient-il dire que celle-ci « rétrécissait le génie dans l'éloquence, la poésie et les arts, et comprimait les grands cœurs à la guerre1 ? » Oserait-on soutenir que les disputes théologiques du Bas-Empire, amenées surtout par des hérésies, aient été de quelque utilité sérieuse à l'esprit humain?
(1) Préf., p. cxI. ↩
(2) Etudes, t. IV, p. 23. ↩
(3) Ibid., t. III, p. 22. ↩
(1) Préf., p. CxxxII, CxxxV. - Répétition des mêmes griefs au t. IV, p. 261-271, et dans les mêmes termes. ↩
M. de Chateaubriand nous dit que « l'hérésie d'Arius avait tout divisé et subdivisé, et que le schisme ajoutait ses désordres à ceux de l'hérésie2 ; » il écrit que « les hérésies affaiblirent et divisèrent l'Empire romain3 ; » puis il en vient encore à parler de leurs . effets salutaires, qui furent d'exercer la pensée, de tenir l'intelligence éveillée, de conserver le droit de choisir4. On souffre trop, en vérité, de voir l'auteur du Génie descendre à de tels paradoxes, car enfin l'intelligence n'a rien à gagner au contact de l'erreur, et le monde pourrait très-bien garder tout son libre arbitre, son droit de choisir, quand même Arius ne fût pas venu sophistiquer sur la divinité de Jésus-Christ ; autant vaudrait dire que la lumière peut jaillir des ténèbres, que d'imputer à l'erreur une pareille efficacité.
(2) T. II, p. 81. ↩
(3) T. III, p. 38. ↩
(4) Ibid., P. 39. ↩
Comment M. de Chateaubriand a-t-il pu se laisser ainsi emporter au souffle nouveau et à ces vaines subtilités d'écrivains modernes qui, ne voulant pas sembler tout d'abord des partisans des hérésies et des atteintes à l'inflexible rigueur de la foi catholique, c'est-à-dire de la vérité, se sont retranchés derrière des inventions spécieuses, derrière des mots, car ce n'est pas autre chose?
Avec la Préface, ce qu'il y a de principal dans les Etudes, c'est le tableau pittoresque et animé du règne des Césars, de ces désordres et de ces vices qui précipitaient la décadence romaine, et de l'inondation des Barbares que la Providence tenait en réserve au pôle glacé du Nord. Ce sont des coups de pinceau hardis et frappants, des traits vifs et heureux, des accents par intervalles dignes de Bossuet; mais L'intérêt s'arrête sur le seuil des temps modernes, et, malgré de belles pages, on se demande pourquoi l'auteur a voulu donner ces esquisses décharnées de l'histoire de France, et ces analyses stériles et inanimées. La peinture des mauvais temps de la décadence, présente des crudités qu'on saurait gré à un écrivain chrétien d'avoir tenu dans l'ombre, et qui font que les Etudes seraient déplacées aux mains de la jeunesse. Quel besoin y a-t-il de nous mettre sous les yeux toutes les scènes de Suétone, de l'Histoire Auguste et d'Ammien Marcellin?
L'érudition de M. de Chateaubriand, qui avait « horreur de ces nids à rats qu'on appelle bibliothèques1, » n'est pas toujours puisée aux meilleures éditions des auteurs qu'il cite ; elle en est donc affectée, et l'écrivain affirme quelquefois sur parole des faits qui voudraient être discutés. Ainsi, un ingénieux écrivain a-t-il dit de Synésius, évêque de Ptolémaïs, « qu'on lui permit de garder sa femme et ses opinions2; • M. de Chateaubriand, sans hésiter, s'arrête à l'assertion de M. Villemain, qui ne repose sur aucun fondement, qui est même en opposition avec les habitudes de l'Eglise, en ces temps-là. Synésius, il est vrai, refusait l'honneur de l'épiscopat, et voulait continuer à vivre avec sa compagne bien-aimée, à se livrer aux études philosophiques, et l'on sait qu'il avait des opinions particulières ; mais puisqu'il élevait des difficultés, qu'il s'isola du monde pendant plus de sept mois pour s'instruire des devoirs de sa charge et s'y préparer, ne faut-il pas conclure plutôt qu'il renonça aux opinions dont il était imbu, et que son métropolitain, Théophile d'Alexandrie, qui n'était pas homme à transiger, quand il s'agissait de la foi orthodoxe, ne l'ordonna que suivant les lois de la discipline ecclésiastique? Nous avons fait remarquer dans une note que M. de Chateaubriand répète, avec quelques additions, au tome IVe de ses Etudes, plusieurs pages sur la Réformation, qui se trouvent déjà dans la Préface, et qui reviendront encore dans l'Essai sur la littérature anglaise1 : l'illustre écrivain n'était-il pas assez riche de son propre fonds, pour ne pas se voler lui-même, et encore à deux reprises? Il se justifie, dans une lettre inédite, par l'exemple de Robertson, mais il resterait peut-être à justifier Robertson lui-même.
(1) Lettre inédite de Mme de Chateaubriand à l'abbé Bonnevie , chanoine de Lyon. ↩
(2) Tableau de l'éloquence chrétienne au cinquième siècle ; Didier, 1849, p. 227. Il a été démontré que cette assertion est dénuée de toute vraisemblance, et on a lieu de s'étonner que M. Villemain l'ait reproduite, dans une édition postérieure à des critiques qui ont passé sous ses yeux. Ce qui regarde la promotion de Synésius à l'épiscopat, se trouve particulièrement mis en lumière par M. Fr. Toussaint, dans le t. IV d'un Choix de Mém., publiés par la Société littéraire de l'Université catholique de Louvain. - Louvain, 1848, in-8*, ↩
(1) Tome I, p. 199-210. De même, p. 41, il reprend ici plusieurs détails de ses Etudes sur les costumes et les mœurs du moyen-âge ; et p. 152, sur les hérésies. ↩
Tout montre donc que les Etudes ont été malheureusement expédiées à la hâte, et que la partie qui vaut le mieux, qui seule aurait dû être traitée avec étendue, puisque le temps manquait à l'auteur pour le reste, ou semblait devoir lui manquer, n'est pas ce qu'on avait lieu d'attendre de Chateaubriand.
Nous ajouterons une dernière observation, qui est.d'un homme compétent sur ce sujet : « Les développements du droit furent, chez les Romains, en raison inverse des progrès de leur littérature. C'est un point qui n'a pas été assez remarqué ; Gibbon n'a porté là-dessus qu'un jugement comparable à ses fausses doctrines sur l'établissement du christianisme, et il est à regretter que M. de Chateaubriand n'ait pas trouvé pour le droit romain de guide plus sûr que Terrasson1. »
(1) Giraud, Hist, du droit romain, p. 287. ↩
Au milieu de quelques voyages, comme celui qu'il fit auprès de Charles X, à Prague, en 1833, et de son excursion dans l'Auvergne, puis au golfe Juan (1838), l'auteur des Etudes publia quelques travaux commandés par de regrettables nécessités de fortune ; c'était moins un charme pour ses vieux ans, qu'une loi pesante sous laquelle il se courbait à regret. Qui donc voudra penser qu'il se soit assujetti de gaîté de cœur à écrire une traduction du Paradis perdu de Milton?
Ce travail était précédé d'un Essai sur l'histoire de la littérature anglaise1, ouvrage qu'on ne saurait considérer comme une histoire régulière et complète ; M. de Chateaubriand n'avait plus le temps ni la patience qu'il aurait fallu pour un long et minutieux labeur d'analyse, pour l'étude approfondie d'une littérature étrangère. Aussi dit-il: « Dans cet Essai, je m'occupe de tout , du présent, du passé, de l'avenir ; je vais çà et la ; quand je rencontre le moyen-âge, j'en parle ; quand je me heurte contre la Réformation, je m'y arrête; quand je trouve la révolution anglaise , elle me remet la nôtre en mémoire, et j'en cite les hommes et les faits. Si un royaliste anglais est jeté en geôle, je songe au logis que j'occupais à la Préfecture de police. Les poètes anglais me conduisent aux poètes français ; lord Byron me rappelle mon exil en Angleterre, mes promenades à la colline d'Harrow et mes voyages à Venise; ainsi du reste. Ce sont des mélanges qui ont tous les tons , parce qu'ils parlent de toutes les choses ; ils passent de la critique élevée et familière à des considérations historiques, à des récits, à des portraits , à des souvenirs généraux ou personnels..... La littérature anglaise n'est ici que le fond de mes stromates, ou le canevas de mes broderies ; c'est pour cela que j'ai donné un second titre à cet Essai1 » , celui de Considérations sur le génie des hommes, des temps et des révolutions.
(1) Paris, Gosselin, 2 vol. in-8° ; le Paradis perdu (avec le texte) en forme deux autres. ↩
(1) Tome I, p. 17. ↩
Il est aisé de comprendre le vice d'un tel système et de prévoir les disparates , les inégalités , les redites ; quand on sait de quoi est capable le génie de M. de Chateaubriand, l'on n'est pas surpris de rencontrer des endroits très-remarquables ; mais cette diversité devient fatigante ; on perd patience à courir d'un objet à l'autre, à travers des noms qui ne viennent sous la plume de l'auteur que par courtoisie, tranchons le mot , par flagornerie, et d'avoir si souvent à se dire en soi-même : Non erat his locus. De longs passages sont empruntés aux Mémoires d'Outre-Tombe ; d'autres aux Etudes Historiques, comme le chapitre sur la Réformation ; d'autres enfin sont destinés à servir plus tard, comme cette théorie deslettresd'amours2, qui devra reparaître dans Rancé.
(2) Tome II, p. 326. ↩
Il n'y a rien, dans ces deux volumes, d'aussi animé et d'aussi neuf que les cent cinquante pages où il est traité de la vie de Milton et de ses œuvres. Ce fut vers sa cinquantième année que l'auteur du Paradis perdu acheva le poème qui le place maintenant au sommet de la littérature anglaise. Après avoir été mêlé à toutes les luttes qui s'étaient accomplies sous ses yeux, après avoir entendu les fanatiques prédications des révolutionnaires les plus exaltés, Milton peignit en traits plus fermes ces grands assauts des démons révoltés et des anges fidèles. En choisissant un sujet qui offrait quelque analogie avec le spectacle qu'il avait eu devant lui, Milton puisait encore dans sa vie domestique ; et le frais et suave épisode de l'amour d'Eve et d'Adam se termine par une réconciliation, qui est historique pour le poète. Sa malheureuse cécité lui inspire aussi d'admirables vers. Tous ceux qui ont quelque étude, savent très-bien que Milton se faisait lire la Bible en hébreu par ses filles, qui n'entendaient pas un mot de cette langue, et qui lui récitaient de la même manière du grec et du latin ; mais tous ne savent pas également qu'elles n'avaient point pour leur père cette douce pitié dont on les a souvent honorées. Il n'y avait rien de beau comme ces jeunes filles penchées sur le fauteuil de leur vieux père, assises à ses genoux , caressant les cheveux blancs de cet Homère aveugle , et le ramenant, par une délicate et ingénieuse affection, aux plus riantes années de la vie ; c'est un ravissant tableau que M. de Chateaubriandnous gâte, en nous faisant entendre les plaintes de Milton qui accuse ses filles : elles lui volaient ses livres !
Homme politique, Milton se déclarait pour la république et l'arist ocratie ; homme religieux , il était indécis et chancelant, ne sachant à quoi s'en tenir dans ses affirmations ou ses négations sur plusieurs points du symbole évangélique ; prosateur, il avait de la fermeté et de l'éloquence ; poète, il faisait de bons vers latins, autant qu'en peuvent faire les héritiers d'une langue morte ; et innovant hardiment dans la sienne, il s'est créé un idiome à part, un idiome rude, heurté, plein d'ellipses, de mots nouveaux et d'hébraïsmes. Il est âpre et sauvage quelquefois; mais que d'harmonie et de suavité dans certains morceaux, spécialement au troisième chant et au quatrième !
On n'avait point encore jugé Milton avec autant de vérité que le fait Chateaubriand, ni étudié de si près cette nature sombre et fière, ce style unique dans la poésie anglaise ; Milton enfin était peu connu du commun des lecteurs , malgré les versions qui en ont été faites en prose et en vers.
Quand on veut faire passer un écrivain chez une nation étrangère, on lui met sur les lèvres un autre idiome que le sien ; il faut, tout en restant fidèle à certaines exigences de cet idiome, conserver à l'écrivain son originalité native, sa tournure d'esprit, sa pureté de style ou même son mauvais goût, ses métaphores , son âpreté ou sa douceur, de sorte qu'alors Lucrèce et Virgile, tout-à-fait dissemblables en latin , le soient encore en une autre langue. Si vous étendez la phrase brève et sentencieuse de Salluste ou la pittoresque concision de Tacite, si vous brisez la flottante période de Tite-Live, je ne vois plus la physionomie de ces historiens.
Traduire, ce n'est donc point un travail aussi pauvre, ni aussi infructueux que bien des gens le voudraient dire. Quand on traduit avec habileté, on crée dans une certaine mesure, et il faut à cette œuvre de l'ardeur et de la jeunesse de style, de la souplesse en toute manière.