Chapitre V (suite 2)
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Déjà il se sent plus à son aise dans ces gracieux chapitres sur l'existence de Dieu établie par les merveilles de la nature ; mais, en dépit de tant de belles pages consacrées aux détails du spectacle de l'univers, aux chants des oiseaux, à leurs nids et à leurs migrations, aux phénomènes que présentent les quadrupèdes, les amphibies et les reptiles, on cherche péniblement en quoi ces charmantes esquisses peuvent aider à glorifier le génie de la religion chrétienne. Ce sont là des peintures originales, souvent piquantes de forme; mais on sent que l'auteur tâtonne encore, qu'il cherche sa route ; et pour la vérité des détails scientifiques, comme pour la manière de les traduire, il nous semble que c'est une des portions du livre où l'on peut le plus aisément attaquer M. de Chateaubriand. L'auteur des Notes critiques, publiées en 1803, relevait avec justice beaucoup d'erreurs ou d'exagérations, qui n'ont pas toutes disparu du livre. Nous oserions regarder encore comme un hors d'œuvre le VI livre, dans lequel l'auteur prouve l'immortalité de l'ame par la morale et le sentiment, si ce n'était que le dogme des peines et des récompenses dans une autre vie, doit évidemment à l'Evangile de n'être pas resté dans cet état de doute, où la philosophie et les religions antiques l'avaient tenu jusque-là. C'est dans ce même livre que Chateaubriand a cru devoir montrer le danger et l'inutilité de l'athéisme, et qu'il a tracé de la femme athée un portrait qu'on lui a reproché , mais qui n'était point exagéré à l'époque où il avait sous les yeux une illustre survivante de la philosophie, Mme d'Houdetot et ses quatre-vingts ans attachés encore au poète Saint-Lambert par des liens honteux1. De nos jours même, la femme athée serait-elle donc un phénomène qu'il fût si malaisé de trouver et de peindre ?
(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. IV, p. 82. ↩
M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires2, a retiré bien à tort certains jugements qu'il avait portés dans le Génie. Il n'admet plus, par exemple, que nos cathédrales nous apprennent dans leurs documents de pierre des faits ignorés; que ces mémoires de granit nous révèlent des dates échappées à la science des Bénédictins ; et c'est là ce qu'on ne saurait lui accorder en face des fructueuses découvertes de l'archéologie chrétienne. Mais il a raison de convenir que, au point de vue des arts, il manque beaucoup au Génie, parce que, en 1800, l'auteur reconnaissait pas les arts ; qu'il n'avait encore vu ni l'Italie, ni la Grèce, ni l'Egypte. Ne nous sera-t-il pas permis de regretter que Chateaubriand n'ait pas songé, dans quelqu'une des nombreuses éditions du Génie, à combler plus tard cette lacune, à rectifier ou à étendre les jugements d'une autre époque ?
(2) Ibid., D. 60. ↩
Il avoue de plus qu'il n'a pas tiré un parti suffisant des Vies des Saints et des Légendes, où il pouvait faire une si curieuse et si abondante moisson. Cet oubli n'est que trop vrai, et l'auteur le réparait déjà, dans une certaine mesure, lorsqu'il écrivait les Martyrs.
M. de Chateaubriand, qui veut quelquefois faire honneur au christianisme de richesses qui ne lui appartiennent pas et qui seraient d'ailleurs sans gloire, va jusqu'à dire que la poésie, que nous appelons descriptive, a été inconnue à l'antiquité ; il en attribue la découverte à la religion chrétienne, qui a renversé les autels du paganisme, et qui, en diminuant le charme attaché aux fables mythologiques, a réduit les poètes à chercher la source de l'intérêt dans la vérité et l'exactitude de leurs travaux. « Quand les Grecs et les Latins ont dit quelques mots d'un passage, ce n'a jamais été, écrit-il, que pour y placer des personnages et faire rapidement un fond de tableau; mais ils n'ont jamais représenté nûment, comme nous, les fleuves, les montagnes et les forêts1. » Certes, les anciens avaient raison, et l'auteur lui-même est obligé de reconnaître « qu'on a fait de nos jours un étrange abus du genre descriptif. »
(1) Note sur le chap. 1' du livre v. ↩
Mais encore n'est-il pas vrai d'assurer que les auteurs ne connaissaient point cette poésie descriptive, « qui est, au dire de M. de Chateaubriand, un moyen de plus entre nos mains, et qui a étendu la sphère des images poétiques, sans nous priver de la peinture des mœurs et des passions, telle qu'elle existait pour les anciens. » Toute sa théorie repose sur des raisons sans fondement. Il dit que « l'esprit de l'homme remplit aisément les espaces de la nature, » puis il va développant sa pensée, et prétend qu'il faut plaindre les anciens qui n'avaient trouvé dans l'Océan, que le palais de Neptune et la grotte de Protée. Ce vague de l'esprit, cette mélancolie, ce deuil rêveur sur les rivages d'un fleuve, au bord de la mer retentissante, les anciens, peu à plaindre, ne le connaissaient-ils pas? Quand les Troyennes regardaient toutes en pleurant, la mer profonde,
Cunctaque profundum Pontum aspectabant flentes1, probablement qu'elles voyaient autre chose, dans cette immensité, que les Tritons et les Néréides. Au reste, l'auteur se contredit bientôt, lorsqu'il vient à écrire de Virgile : « Ses tableaux représentent toute la nature ; ce sont les profondeurs des forêts, l'air pur des montagnes, les rivages de la mer, où des femmes exilées regardent en pleurant l'immensité des flots2. »
(1) Æneid., V, 614. ↩
(2) Génie, II° part. livre I1, chap. 10. ↩
M. de Chateaubriand reconnaît chez plusieurs des anciens quelques vues de la nature. » Je le crois bien : ils la comprennent et la sentent à merveille, mais ils ne tracent que les grandes lignes, ne jettent que quelques traits rapides, tandis que nous épuisons les couleurs et nuisons à l'effet, en délayant nos pensées. On est forcé d'envier le bonheur de ceux qui respirent aux lieux enchanteurs que décrit Horace :
Qua pinus ingens albaque populus Umbram hospitalem consociare amant
Ramis, et obliquo laborat
Lympha fugax trepidare rivo3.
(3) Lib. II, Od. III, 9. ↩
J'aime mieux, avec Fénelon, être occupé de cet ombrage et de ce ruisseau que d'un bel esprit importun qui ne me laisse point respirer1.
(1) Fénelon, Lettre sur les occup. de l'Acad. fr. ↩
Ces deux vers de Virgile n'offrent-ils pas des images plus champêtres que ne feraient de longues et minutieuses descriptions :
At frigida Tempe, Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni2.
(2) Georgic, II, 469. ↩
Ces tableaux animés, ces mots jetés en passant, ces exclamations saisissantes comme il y en a tant dans Horace et dans Virgile, en présence de la nature et du bonheur de la vie des champs, parlent bien plus à l'ame que des amplifications sans fin.
Mais puisqu'il s'agit de détails et de contours patiemment arrêtés, les anciens encore nous ont laissé des œuvres en ce genre. Le Moretum de Virgile décrit avec une minutie et une réalité remarquables l'existence pauvre et laborieuse de l'homme des champs; c'est un poème de notre abbé Delille au siècle d'Auguste, et chez un des poètes latins les plus accomplis. Que si l'on voulait d'autres exemples du genre, on en rencontrerait dans Claudien, dans le bordelais Ausone, dans beaucoup d'écrivains encore estimables de la basse latinité. Nul doute, pourtant, que la religion chrétienne n'ait donné une autre vue de la nature, et enseigné des rapports inconnus aux anciens.
La seconde et la troisième partie du Génie renferment la poétique du christianisme, c'est-à-dire ses rapports avec la poésie, la littérature et les arts. Autant le sujet était vaste, autant le poète s'y est montré pénétrant, ingénieux et fécond ; il prodigue à pleines mains les trésors d'une critique originale et neuve, sobre pourtant dans son extrême variété. Que d'heureux sujets de parallèle il sait trouver entre les poètes de l'antiquité et ceux des temps modernes, quand il traite du merveilleux chrétien, des caractères et des passions dans les lettres ! n'a-t-il pas eu quelque raison de dire : « Les chapitres que je consacre à des recherches sur les sentiments étrangers introduits dans les caractères dramatiques de l'antiquité, renferment le germe de la critique nouvelle1. » Point de richesses que la Bible et Homère, Dante et le Tasse, Milton et Klopstock, Racine et Voltaire ne viennent offrir à son choix, et qu'il ne sache découvrir dans les vastes champs de la poésie, de l'histoire et de l'éloquence.
(1) Mém., t. IV, p. 52. ↩
M. de Chateaubriand néanmoins, dans sa comparaison des caractères, ne s'est pas toujours montré d'une justice exacte pour les anciens, qu'il apprécie d'ailleurs avec tant de goût et de sagacité. Il dit, par exemple, dans quelques mots d'éloge adressés au roman de Bernardin de Saint-Pierre : « Virginie meurt pour conserver une des premières vertus recommandées par l'Evangile : il eût été absurde de faire mourir une Grecque pour ne point vouloir dépouiller ses vêtements. Mais l'amante de Paul est une vierge chrétienne, et le dénouement, ridicule sous une croyance moins pure, devient ici sublime1. » Pourquoi donc absurde? pourquoi ridicule? M. de Chateaubriand suppose peut-être que le sentiment de la pudeur était inconnu des anciens; et pourtant, il avait rencontré dans leurs poètes, dans leurs historiens , assez d'éclatants exemples de pudicité féminine. Lorsque Euripide fait tomber Polyxène sous le fer de Pyrrhus, quelle est la pensée suprême qui la possède? « Même en tombant, dit le poète, elle a un souci profond de tomber avec décence, et cache ce qu'il faut cacher aux regards des hommes2. » Polyxène, dans Ovide3, comme Thisbé dans notre La Fontaine, ne donne-t-elle pas aussi ce
(1) Génie du Christian., II° part., livre III, chap. 7. ↩
(2) Eurip., Нес., 564-567. ↩
(3) Métam., XIII, 479. Fast. II, 833. Cf., Plin. Epist. IV, II ↩
Dernier trait de pudeur, même aux derniers moments !
Est-ce que, au point de vue moral, Andromaque, Pénélope, Antigone, Iphigénie, Priam, Hector, Evandre, Euryale et Nisus ne sont pas de beaux caractères? Chateaubriand trouve l'Andromaque de Racine plus sensible, plus intéressante que l'Andromaque antique.
« La veuve d'Hector, observe-t-il, ne dit pas : Astyanax ubi est, mais Hector ubi est. » Sans vouloir tout contester ici à l'influence chrétienne, il est bien permis de rappeler cet endroit de l'Enéide où la veuve d'Hector comble de présents le jeune Ascagne, et ajoute :
Cape dona extrema tuorum,
O mihi sola mei super Astyanactis imago !
Sic oculos, sic ille manus, sic ora ferebat,
Et nunc æquali tecum pubesceret ævo1.
(1) En., II1, 487. ↩
La mère qui parle ainsi, n'est-elle pas assez tendre pour son Astyanax et assez délicate de sentiments? est-ce qu'il manque rien à la vivacité de ses souvenirs?
Manque-t-il rien à ceux d'Hécube demandant, dans Euripide (Hec. 971), si son fils Polydore vit toujours, si toujours il se souvient de sa mère :
Puisque Chateaubriand mettait en parallèle la mère païenne et la mère chrétienne, que ne s'est-il souvenu de tant de femmes admirables sous la loi évangélique, de cette glorieuse Perpétue qui a semé de traits si délicats le récit de ses souffrances avant l'heure du martyre ; de cette tendre Monique, traversant les mers pour revoir son Augustin, et lui parlant mourante aux rivages d'Ostie un langage qui tenait plus du ciel que de la terre?
Il serait aisé d'étendre à d'autres sujets ces observations et de montrer, par de nombreux exemples, combien la théorie de l'auteur aurait pu être plus solidement appuyée, du moins quel charme de plus il lui eût été donné de répandre dans les détails. Ainsi, au Satan de Dante, du Tasse et de Milton, rien ne l'empêchait d'ajouter celui de saint Alcime Avit, poète et évêque du Ve siècle; la valeur du poète, sur ce point, lui vient surtout de ce qu'il est de beaucoup le premier en date ; mais là ne se borne point son mérite, comme on l'a fort bien démontré1.
(1) Guizot, Hist. de la civilisation en France, leçon 18. ↩
M. de Chateaubriand établit une cinquième comparaison entre la Didon de Virgile et la Françoise de Rimini de Dante; puis il hésite, sur le plus admirable vers de ce chef-d'œuvre, à sacrifier la méchante version de Rivarol, timidité qui devient l'objet d'une note, lorsqu'il était si aisé d'être original avec la sublimité du modèle. De même pour la pâle version de Sacy, quand vient le tour de la Bible : au lieu de recourir hardiment à l'hébreu, qu'il avait étudié, il va s'excuser de quelques infidélités au traducteur.
En traitant de l'Office des morts, qu'il appelle un chef-d'œuvre, que ne s'est-il souvenu du Dies irœ, de ce sublime chant de deuil, qui est comme le dernier adieu de l'Eglise à ses enfants sortis de cette vallée de larmes, et où la mort et la nature sont dans la stupeur? Lorsqu'il fait remarquer le Stabat comme un morceau de chant non surpassé par l'art de Pergolèse, que n'ajoute-t-il le nom du pauvre frère lai, Jacopone da Todi, qui dominait à l'Eglise cette hymne touchante, en lavant humblement la vaisselle de son monastère ? Voilà de ces contrastes que sait enfanter le Christianisme. C'était au XIII° siècle, et Jacopone mêlait à ses occupations quotidiennes des poésies spirituelles qu'on a longtemps négligées.
Sous le titre de philosophie, M. de Chateaubriand a compris l'astronomie et les mathématiques, la chimie et l'histoire naturelle, la métaphysique, la politique, la morale. En examinant l'influence du christianisme sur chacune de ces branches de la littérature et des arts, il ne dit pas un mot de l'action que la religion chrétienne exerce sur les deux premières divisions de la philosophie; elles ne trouvent même place dans son ouvrage que pour y subir une étrange accusation. Les sciences sont-elles, en effet, les ennemies naturelles du christianisme? C'est ce que M. de Chateaubriand semble dire, dans un argument un peu déclamatoire. « Est-il bien vrai, écrit-il, que l'étude des mathématiques soit si nécessaire dans la vie? s'il faut des magistrats, des ministres, des classes civiles et religieuses, que font à leur état les propriétés d'un cercle ou d'un triangle1? » Comme si les classes civiles ne comprenaient pas d'innombrables professions, dont l'exercice repose sur les mathématiques ou sur les sciences physiques! En condamnant les arts et les sciences, il faut prononcer un jugement tout pareil sur la civilisation elle-même.
(1) Génie, 3° part. liv. II, chap. 1. ↩
« Plusieurs personnes ont pensé , continue M. de Chateaubriand, que la science entre les mains de l'homme dessèche le cœur, désenchante la nature, mène les esprits faibles à l'athéisme, et de l'athéisme au crime ; que les beaux-arts, au contraire, rendent nos jours meilleurs, attendrissent nos âmes, nous font pleins de foi envers la divinité, et conduisent par la religion à la pratique des vertus. » Mais si ces personnes ont raison, comment se fait-il que ceux que M. de Chateaubriand reconnaît pour les chefs de la secte philosophique Voltaire, Rousseau, Diderot , Helvétius, Mably, Raynal, Boulanger, soient des hommes de lettres, ou des poètes ? On peut se récrier sans doute sur les funestes effets qu'il attribue à des sciences que professèrent Pascal, Descartes, Newton, Leibniz, Euler , Mersenne, de Châles, etc. L'auteur dit lui-même dans une note: « Leibniz a prouvé Dieu géométriquement, dans sa Théodicée. On a emprunté d'Huygens, de Keil, de Marcalle et de cent autres des théorèmes rigoureux pour établir l'existence de l'Etre suprême ; Platon n'appelait Dieu que l'éternel géomètre, et c'est l'art d'Archimède qui a fourni la plus belle et la plus puissante image de Dieu, le triangle inscrit au cercle. »
Il n'y a pas grand risque que les esprits faibles abusent des sciences abstraites; la folle présomption est moins à craindre ici qu'ailleurs. parce que dans les sciences exactes on ne saurait se faire illusion, et que l'on peut toujours estimer au juste l'état des connaissances que l'on a acquises. Il en est tout autrement dans les lettres et les arts d'imagination, où rien ne donne à un esprit borné la mesure de ses facultés et de ses connaissances ; d'ailleurs, les sciences exactes n'offrent pas en faveur de l'incrédulité des arguments bien gais, tandis qu'une impiété d'un tour plus agréable, un bon mot, a plus de pouvoir, suivant l'expression de Chateaubriand, que des volumes de raisonnements et de métaphysique.
Il dit ailleurs qu'un seul précepte de morale est plus utile à la société que les plus belles proportions d'un triangle ; mais on ne voit pas bien clairement ce que la morale et les propriétés d'un triangle ont à faire ensemble. Si les préceptes de la morale ont leur utilité, les propriétés du triangle ont aussi la leur. Or, de même que les plus belles maximes de la morale ne sauraient suffire pour creuser des canaux, élever des édifices , jeter des ponts, construire et diriger des flottes ; de même n'est-il entré dans la tête d'aucun géomètre de faire des propriétés d'un triangle la règle de conduite des hommes. Au reste, il ne faut jamais confondre la science avec celui qui la professe ; les erreurs ou les vices de quelques savants ne sont pas plus le fait de la science que le fanatisme, la licence ou les crimes d'un ministre de l'autel ne sont celui de la religion.
M. de Chateaubriand dit qu'il est à craindre que l'histoire naturelle « à force de ne faire voir dans la création que des doigts, des dents, des bras, ne conduise insensiblement la jeunesse au matérialisme1. » Mais si elle a classé les innombrables productions de la nature pour en former un inventaire méthodique, et les offrir dans un ordre qui soulage l'attention, au lieu d'éblouir la vue ; s'il lui a fallu, pour ce travail, observer et déterminer les caractères extérieurs et sensibles des divers règnes, ne s'est-elle pas aussi imposé l'examen raisonné du côté moral de la nature ? N'étudie-t-elle pas avec intérêt la vie et les mœurs des animaux, les rapports mutuels des différentes parties de la création, leur admirable coordination dans le vaste ensemble de l'univers; et quels spectacles touchants, quels tableaux merveilleux, quels enseignements viennent émouvoir le cœur, au milieu de cette étude attrayante1 !
(1) Génie, 3e part., liv. 1I, chap. 2. ↩
(1) Lettre à M. de Chateaubriand sur deux chapitres du Génie du Christianisme. Genève, Paschoud, 1806, in-8 de 79 pag. - Cf. Magasin encyclop. de 1807, t. I, p. 189 et suiv. ↩
M. de Chateaubriand, éloigné encore du christianisme, « connaissait, dit-il, les ouvrages des Pères mieux qu'on ne les connaît de nos jours ; il les avait étudiés même pour les combattre, et , entré dans cette route à mauvaise intention, au lieu d'en être sorti vainqueur, en était sorti vaincu2. » Nous le voulons bien ; mais ce qu'il dit de ces illustres docteurs de l'Eglise, nous montre que s'il les connaissait mieux qu'on ne les connaît de nos jours, où l'on n'en fait pas l'objet d'excessives études, il n'était pas descendu très-avant dans leurs œuvres. Ses notes rapides sur les Pères nous semblent bornées et mesquines, en comparaison de la grandeur et de la fécondité d'un sujet facile à creuser, après tout. Saint Grégoire de Nazianze ne méritait-il pas de figurer comme poète avec saint Ephrem, Synésius, évêque de Ptolémaïs, et Prudence? Il manque au Génie un chapitre de la poésie chrétienne conçu en ce sens-là1. Saint Ephrem le Syrien est pathétique et sombre, dans ses cantiques funèbres ; Synésius, véritable révélateur de la grande poésie chrétienne, a devancé le mouvement lyrique de l'auteur des Harmonies, et Grégoire de Nazianze, la douce et suave rêverie des Méditations. Il n'y avait qu'une ame pleine d'un tendre enthousiasme qui pût adresser aux innocentes victimes de la fureur d'Hérode cette ravissante apostrophe :
(2) Mém., t. III, p. 272. ↩
(1) Dans la IVe partie, liv. I, chap. 3, il se trouve seulement quelques mots assez inexacts. L'auteur écrit, par exemple, que Racine, Malherbe et Rousseau ont imité les proses de l'Eglise ; c'était les hymnes qu'il fallait dire, pour ce qui concerne Racine; les deux autres se sont inspirés de quelques psaumes ou cantiques de nos livres sacrés. « Saint Chrysostôme, ajoute Chateaubriand, saint Ambroise, saint Thomas d'Aquin, Coffin, Santeul, ont réveillé la lyre grecque et latine dans les tombeaux d'Alcée et d'Horace. » Il nous paraît que l'éloquent évêque de Constantinople est ici de trop, et saint Thomas, dans ses incomparables chants pour l'office du Saint-Sacrement, ne songeait guère à la muse; il est beau à force de science théologique et de piété, avec le mauvais latin de son temps. ↩
Salvete, flores martyrum, Quos lucis ipso in limine Christi insecutor sustulit,
Ceu turbo nascentes rosas1.
(1) Au dernier siècle, les très-maladroits Réformateurs du Bréviaire de Lyon se crurent obligés de dénaturer ainsi les beaux vers de Prudence (Cathemerinon. XII, 125 : Salvete, flores martyrum, In lucis ipso limine Quos sævus ensis messuit Ceu turbo nascentes rosas. ↩
Nous voudrions aussi que saint Basile et saint Grégoire fussent mis, pour leur éloquence, en parallèle avec Libanius, le plus habile de leurs rivaux chez les païens, et leur sincère admirateur.
Au rang des métaphysiciens, nous ne voyons que des modernes, et M. de Chateaubriand omet, de propos délibéré, les Pères de l'Eglise ; mais c'était précisément de quoi il fallait parler, sans arriver tout d'un bond aux âges modernes. Comment passer sous silence tant de beaux traités métaphysiques de saint Augustin et de Tertullien? comment oublier le livre de Claudien Mamert sur la Nature de l'Ame?
Nous / remarquons, pour les moralistes, la même omission, et il semblerait, en vérité, que le christianisme ait attendu jusqu'au siècle de Louis XIV, pour agiter avec un savoir pénétrant les graves questions qui passionnent l'esprit humain.
Si nous venons à l'histoire, est-ce qu'Eusèbe de Césarée, Sulpice-Sévère, Orose, l'auteur de la Cité de Dieu, qui inspira le discours sur l'Histoire universelle, est-ce que saint Grégoire de Tours, le père de notre histoire, ne méritaient pas qu'on s'occupât d'eux et de leurs œuvres ! M. de Chateaubriand se fût mis ainsi sur la voie d'une littérature toute particulière, des actes des Martyrs, des Vies des Saints, histoire immense et merveilleuse, où ne manquent ni l'émotion, ni le drame. Quoi de plus beau, par exemple, que la lettre des chrétiens de Vienne et de Lyon, et que le récit du martyre de sainte Perpétue? mais l'auteur a compris et regretté plus tard son oubli, sur ce point.
La quatrième partie du Génie traite du culte, et démontre que le christianisme s'adresse aux sens, par les cérémonies, les chants et les ornements sacerdotaux; aux cœurs, par les prières ; qu'il est utile aux pauvres par les secours dont il sait les entourer ; aux affligés par les ineffables consolations qu'il leur verse en secret ; aux ignorants par les arts qu'il anime et protège; à tous, par les monuments qu'il élève, par les sciences qu'il éveille et soutient, par les Ordres Religieux qu'il enfante avec une sage fécondité et une éternelle jeunesse, par les missionnaires qu'il envoie aux dernières limites du globe.
C'est dans cette quatrième partie que l'auteur déploie toutes les séductions du langage et de la poésie, pour nous parler du Saint de la paroisse, du son des cloches, à qui d'autres ont trouvé depuis une « voix stupide et sans conscience1 ;» des cimetières, où dorment les aïeux , des fêtes chrétiennes, des funérailles des grands, des prières de la Messe, des Ordres religieux de tout genre. Il sait relever les moindres sujets en y attachant une image noble et touchante, un sentiment tendre et délicat ; en prenant, je ne sais quel tour ingénieux qui lui est particulier. Qu'y avait-il de plus ridicule aux yeux des grands esprits d'alors, et des débris encyclopédistes, que les pèlerinages, malgré les pieuses visites à Ferney et à Ermenonville? C'est justement dans le tableau des pèlerinages que l'auteur du Génie prodigue la magie de son style; il fait même un poétique portrait du capucin, à des hommes qui sortaient de 1793.
(1) Lamartine, Destinées de la Poésie. ↩
C'était la première fois que l'on voyait les saintes prières de la Messe placées au rang des beautés antiques de la littérature. Toutefois, dans le chapitre où il en parle, M. de Chateaubriand se laissait aller à une distraction considérable sur le point principal du sacrifice, sur les termes mêmes de la consécration. Après avoir rapporté les paroles que le prêtre récite, en s'inclinant profondément, et dans lesquelles il supplie le Seigneur d'agréer l'hostie sainte comme les dons d'Abel le juste, comme le sacrifice du grand-prêtre Melchisédech, il ajoute que, « à ces mots, le mystère s'accomplit1, » tandis qu'il est accompli déjà par la formule sacramentelle, les paroles divines de Jésus-Christ.
(1) Génie, IVe partie, liv. 1, chap. 6. Au chapitre 3, on a laissé subsister dans toutes les éditions : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous les pardonnons.... » ↩
L'érudition de M. de Chateaubriand, dans le tableau des institutions de bienfaisance qui sont dues au christianisme, se borne trop strictement aux âges modernes. Il eût été facile, par exemple, de montrer des hôpitaux jusque dans les premiers siècles chrétiens. Celui de sainte Fabiola à Rome; celui de Bassianus, évêque d'Ephèse, au V° siècle ; celui que Lyon dut en partie a son évêque saint Sacerdos, en partie au concile d'Orléans, en l'année 549.
Je ne veux rien ôter au zèle apostolique ni a la gloire de saint Vincent de Paul qui a renouvelé, chez nous, et créé à travers mille peines, des hospices pour les enfants-trouvés; mais il est regrettable que M. de Chateaubriand passe tout d'un coup, de l'apologie écrite par saint Justin et des prodiges de charité qu'il y révèle, à l'homme de miséricorde des âges modernes; l'histoire pouvait fournir de nombreux et curieux détails sur ses précurseurs. Nous voyons les princes chrétiens, dès que la religion fut libre dans le monde, s'occuper des enfants délaissés; des conciles, comme ceux d'Arles et de Vaison, au V° siècle, aviser au sort de ces pauvres créatures, et de pieux chrétiens établir des hospices, des Brephotrophia. Ainsi faisait saint Goar, au VII siècle. Muratori nous a conservé l'acte de fondation d'un hospice élevé par l'archiprêtre Datheus, à Milan, au VIII siècle.
M. de Chateaubriand ne dit rien des Frères de la doctrine chrétienne, de ces humbles instituteurs du peuple, établis par le bienheureux La Salle, ni des Sœurs de Saint-Charles, que formait, au XVII siècle, le vénérable abbé Démia1; elles méritaient cependant de n'être point oubliées. Les grandes écoles des premiers âges du christianisme, comme celle de Lérins, ont été omises, ou peu s'en faut.
(1) Voir sa Vie, par M. l'abbé Faillon ; Lyon, 1829, in-S. ↩
Mais le détail de ces lacunes nous mènerait trop loin ; il nous suffira peut-être d'avoir indiqué la pensée générale de l'Eglise.
Nous ne prétendons pas faire valoir par des citations un livre qui est aux mains de tout le monde, depuis un demi-siècle bientôt, car il y aurait trop de splendides tableaux du puissant coloriste à mettre sous les yeux, trop de jugements vrais, fins et profonds à signaler ; ce que nous montrerions cependant, en détachant des pages de ce livre, c'est l'art heureux et neuf avec lequel Chateaubriand donne de l'éclat et du charme à des objets injustement oubliés, à des institutions niaisement flétries par les préjugés anti-chrétiens. Il prouve ainsi, dans le vaste ensemble de son ouvrage, que le christianisme est la religion du poète, de l'orateur, de l'ami tendre et dévoué, de l'époux chaste et fidèle, du valeureux capitaine, de l'habile législateur, et du sage politique.
Parmi tant d'excellentes preuves dont il appuie son vaste plan de démonstration, l'ouvrage même que l'auteur a écrit devient un des arguments les plus solides, et des témoignages les plus irrécusables. Nous sommes aujourd'hui familiarisés avec les beautés sans nombre dont le Génie du Christianisme est enrichi ; et les pages les plus étincelantes, les plus saines, les tableaux les plus frappants de vérité et de coloris sont présents à la mémoire de tous ; le prestige de la nouveauté s'est dissipé ; les idées de l'auteur ont pris place dans une foule d'autres écrits; les procédés particuliers de M. de Chateaubriand sont devenus la propriété des esprits les moins novateurs ; mais il n'en reste pas moins à admirer toujours l'étonnante et précieuse variété qui naît du plan de l'auteur, le goût élevé et sagace qui a présidé à l'harmonieuse disposition du livre ; cet instinct merveilleux qui découvre et qui crée, qui vous fait apercevoir et sentir tant de choses qu'il semblait si naturel de sentir et d'admirer; qui enfin, dans le cours de ce long ouvrage, déploie successivement les idées du théologien, les connaissances du naturaliste, les aperçus de l'homme de lettres, les observations du voyageur et les tableaux de l'historien, menant sans effort et sans ennui son lecteur jusqu'au bout d'un livre où il lui a étalé, sur tant de chapitres divers, de si prodigieuses richesses.