Chapitre IX
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Nous avons montré, au début de sa carrière, Chateaubriand comme publiciste. Il faut, pour le retrouver tel encore, franchir un long espace, des évènements immenses, et tout le règne prodigieux de Napoléon.
Le grand homme s'était senti à l'étroit dans les limites du monde ; ainsi qu'Alexandre de Macédoine, il y étouffait. Dieu l'avait destiné à bouleverser la vieille Europe, à donner aux rois de grandes et terribles leçons, sauf à jeter de côté le formidable instrument de ses vengeances, quand ce faucheur d'hommes, prenant le vertige au faîte de sa grandeur, irait s'attaquer au vicaire de Jésus-Christ sur la terre. Napoléon avait puissamment aidé de son épée à relever les autels ; mais il croyait ensuite pouvoir faire de l'Eglise sa docile esclave, de sorte qu'à un solennel contrat il avait frauduleusement ajouté des articles en vertu desquels le droit le plus sacré, celui de correspondre avec qui l'on veut, devenait un crime d'Etat, lorsqu'on s'adressait au Pape. Celui qui décrétait avec une brève croyance que les dynasties royales, que les races princières « avaient cessé de régner, pensait faire du monde un vaste apanage pour ses frères et sœurs, et arrachait du Quirinal le chef auguste de la chrétienté, afin de proclamer roi de Rome un infortuné rejeton qui s'est éteint sous le ciel germanique sans avoir vu jamais les rives du Tibre. Ces dominations universelles n'ont qu'un temps, et la violence ne saurait durer. On peut menacer les sujets insoumis de les faire sabrer sur les degrés d'un trône, de les jeter dans un cul de basse-fosse pour le reste de leurs jours : à la fin, les éléments eux-mêmes viennent s'en mêler, et le despote est passé avant que la victime ait expiré dans les cachots.
Ce fut le sort de Napoléon. L'illustre capitaine avait enseigné aux puissances rivales l'art des combats : elles se tournèrent contre lui ; nos armées victorieuses avaient visité les capitales de l'Europe : l'étranger deux fois visita la nôtre , et la Seine étonnée vit les Cosaques du Don camper sur ses bords. Nous eûmes à subir l'épouvantable châtiment d'une ambition démesurée et d'un orgueil qui ne se connaissait plus.
A cette grande catastrophe, qui laissait une vaillante armée ensevelie à moitié sous les neiges et livrait la France aux terreurs d'une invasion dans laquelle on avait de longues humiliations et de sanglantes défaites a venger, Chateaubriand fit entendre sa voix au sein des murs assiégés de la capitale, et publia son écrit de Bonaparte et des Bourbons (mars 1814), qui valut une armée aux princes que ramenait l'exil. Dans cet ouvrage gonflé de colère , Chateaubriand stygmatisait l'ambition insatiable de Napoléon, ses attentats aux libertés les plus sacrées, l'assassinat de Pichegru et celui du nommé Louis d'Enghien, le perpétuel espionnage de la police, l'enlèvement et la détention de Pie VII, les duplicités de la guerre d'Espagne, l'épuisement des finances et des ressources du pays. Il fut injuste, sans doute, pour cette grande physionomie qui gagne en majesté et en prestige dans l'histoire, à mesure qu'elle va se perdant en un mystérieux et imposant lointain ; mais celui qui avait résisté à Napoléon dans sa toute-puissance, n'avait-il donc pas le droit maintenant de flétrir son despotisme abattu? L'empereur lui-même comprit cette véhémente philippique, et la discuta : il n'avait pas de reproches à faire à un écrivain qui l'avait bravé sur le trône; mais ces canailles ! disait-il soldatesquement, en nommant les favoris ingrats1!
(1) Chateaubriand, Mém., t. VI, p. 240. ↩
Bien souvent on a fait à Chateaubriand un crime de cette brochure fameuse : on en a rejeté la solidarité sur ceux qui ont, à divers degrés, partagé les opinions de l'illustre écrivain. Singulier courroux ! bizarre patriotisme! On ne veut plus voir que l'empereur Napoléon debout sur sa colonne; mais on ne compte pas ce qu'il a fallu de sang et de larmes pour en cimenter la base. Ce sont ces calamités, ces plaies de la patrie que Chateaubriand rappelle avec une énergique indignation, associant à sa guerre de résistance et d'invectives les noms les plus entourés de popularité, et montrant que le héros des Deux-Mondes; Lafayette, Camille Jordan, Népom. Lemercier, Ducis, Lanjuinais, Mme de Staël, Chénier, Lebrun, Daunou, Benjamin Constant, Béranger , Paul-Louis Courier, Lamartine, Victor Hugo, ont pensé et écrit comme lui, soit avant, soit après la chute du despote.
Dès l'année 1805, Chénier se glorifiait en secret de « n'avoir point caressé la brillante infamie du tyran. » Il n'en était rien ; mais on a toujours là son jugement sur Napoléon. Mme de Staël, qui l'avait traité crûment de Robespierre à cheval1 ; qui n'avait pas craint de ridiculiser jadis le roi de Rome, en disant qu'elle s'en tiendrait à faire des vœux pour qu'il eût une bonne nourrice, et qui, fugitive, avait contribué à précipiter le Nord contre la puissance impériale , Mme de Staël ne portait pas un jugement moins rigoureux : « Ne serait-ce pas , disait-elle, une grande leçon pour l'espèce humaine, si les Directeurs (les cinq membres du Directoire), hommes très-peu guerriers, se relevaient de leur poussière, et demandaient compte à Napoléon de la barrière du Rhin et des Alpes, conquise par la République ; compte des étrangers arrivés deux fois à Paris; compte de trois millions de Français, qui ont péri depuis Cadix jusqu'à Moscou ; compte surtout de cette sympathie que les nations ressentaient pour la cause de la liberté en France, et qui s'est maintenant changée en aversion invétérée2 ? •
(1) Voir le Journ. des Débats, 5 et 9 avril 1814. ↩
(2) Mme de Staël, Consid, sur la Révol. fr. ↩
Dans son livre sur l'Esprit de conquête et d'usurpation, en 1814, Benjamin Constant allait plus loin que Mme de Staël, et, le 19 mars 1815, ne laissait rien à dire après la profession de foi qu'il adressait à une feuille politique : « Maintenant donc, rassurés sur toutes nos inquiétudes, heureux et fiers de la dignité, du courage, de la sincérité de notre monarque, redoublons d'efforts contre l'ennemi de la France, contre l'ennemi de l'humanité.... ..
Il s'agit de tous nos intérêts, de nos femmes, de nos enfants, de nos propriétés, de la liberté, de notre industrie, de nos opinions , de nos paroles et de nos pensées. L'homme qui nous menace avait tout envahi. Il enlevait les bras à l'agriculture ; il faisait croître l'herbe dans nos cités commerçantes ; il traînait aux extrémités du monde l'élite de la nation pour l'abandonner ensuite aux horreurs de la famine et aux rigueurs des frimas. Par sa volonté, douze cent mille braves ont péri sur la terre étrangère, sans secours, sans aliments, sans consolations, désertés par lui, après l'avoir défendu de leurs mains mourantes. Il revient aujourd'hui pauvre et avide, pour nous arracher ce qui nous reste encore. Les richesses de l'univers ne sont plus à lui, ce sont les nôtres qu'il veut dévorer. Son apparition , qui est pour nous le renouvellement de tous les malheurs, est pour l'Europe un signal de guerre. Les peuples s'inquiètent, les puissances s'étonnent. Les souverains devenus nos alliés par son abdication , sentent avec douleur la nécessité de redevenir nos ennemis. Aucune nation ne peut se fier à sa parole ; aucune, s'il nous gouverne , ne peut rester en paix avec nous.....1 »
(1) Journ. des Débats, 19 mars 1815. ↩
La ne finissait point cette virulente accusation du farouche républicain de l'an VII, qui avait mis alors autant d'âpreté à poursuivre de ses invectives le prétendant2, qu'il apportait aujourd'hui de zèle et d'amour à le présenter à l'enthousiasme de la nation. Quelques jours après, le patriotisme indigné de B. Constant', qui ne voulait pas, « misérable transfuge, se traîner d'un pouvoir à l'autre3, » recevait de Napoléon, de « cet homme teint de sang, et poursuivi naguère par nos malédictions unanimes4, » la place de conseiller d'Etat, qu'il acceptait avec autant de reconnaissance que d'empressement, prenant la plus grande part à l'Acte additionnel5.
(2) Benj. Constant, Des suites de la contre-révolution de 1660 en Angleterre. Paris, an VII, p. 78, in-8°. ↩
(3) Journ. des Débats, même article. ↩
(4) Ibid. ↩
(5) Thibaudeau, dans le Consulat et l'Empire, tom. VII, p. 325 et 327. Benjamin Constant n'est pas moins explicite dans ses Mém. sur les Cent jours et dans ses Mélanges de littér. et de polit. Si les hommes n'oubliaient pas ce qu'ils écrivent, Benjamin Constant, au lieu de participer à l'Acte additionel, dont il a plus tard demandé pardon, se fût rappelé ces paroles tombées jadis de sa plume : « Les transactions avec les rois sont toujours sans garantie ; la même impulsion qui porte à relever la puissance monarchique, porte inévitablement à renverser toutes les barrières dont on veut entourer cette puissance, et la nation qui ne sait pas vaincre sans un maître, sait encore moins le contenir. » Des suites de la contre-révolution de 1660. L'auteur de Corinne avait bien raison de s'attrister, en 1815, de la conduite de son ami. ↩
Daunou, qui prétendait, en 1798, « qu'il n'y a de génie que dans une ame républicaine, » et qui devint cependant un serviteur de l'Empire, parlait plus tard à son aise, dans son Cours d'histoire et de morale, de l'oppression des vaincus à la suite du 18 brumaire, des extravagances et de l'extrême lâcheté du vainqueur, l'accusant d'avoir ouvert par d'impudents mensonges un long cours de tyrannie1. Pour M. Lacretelle, l'Empire est aujourd'hui une histoire surchargée de batailles, de fraudes politiques, et terminée par de lamentables catastrophes2. Mais, au mois d'avril 1814, l'ex-censeur impérial n'était pas si modéré; et, se justifiant plus tard de sa longue diatribe contre un homme qu'il avait jadis saturé d'encens, rejetait le manque de mesure et de convenance sur « le bouillonnement universel que causa une fatale invasion3. »
(1) Journal des Débats, 10 février 1846, aux Variétés. ↩
(2) Ibid. ↩
(3) Ibid., 19 janvier 1845. - Histoire du Consulat et de l'Empire, par Ch. Lacretelle, t. 1, p. 4-5. ↩
Qui ne sait les proclamations du maréchal Soult et les harangues de M. Villemain sur le « patriotisme européen » de l'empereur de Russie, de l'empereur d'Autriche et du roi de Prusse? Qui ne se rappelle les paroles de Louis-Philippe d'Orléans à la régence espagnole, le 10 mai 1810, et ces flétrissures de tyran et d'usurpateur?
Chateaubriand a-t-il rien dit de plus sur « le despotisme toujours croissant de l'Empire1 ? » Est-ce donc qu'il y a deux poids et deux mesures : pour ceux-la, des titres de grands citoyens, des ministères et un trône; pour celui-ci seul, des paroles d'accusation et de honte?
(1) Béranger, Préf. des Chansons nouv. et dernières. C'est encore lui qui a dit : Un conquérant, dans sa fortune altière Se fit un jeu des sceptres et des lois, etc. ↩
Au reste, Napoléon proclama solennellement que « la France elle-même avait voulu d'autres destinées, » et engageait une armée qui ne pouvait plus le défendre, à être « fidèle au nouveau roi que la France s'était choisi2. » Des hommes qui étaient ses diplomates et ses confidents, ont écrit que, s'il tomba, c'est parce qu'il portait une épée au lieu d'un sceptre3. Ce n'est pas tout que de conquérir, il s'agit encore de garder ses conquêtes, et la fortune ne s'était pas engagée envers l'empereur. « Ce n'est point l'opinion publique, ce ne sont point les idées libérales, c'est Napoléon qui a détrôné Napoléon. Celui-ci est tombé parce que, n'ayant point rencontré d'obstacle à son premier pas dans une fausse route, il a été conduit par sa position, par les évènements et par son caractère, à vouloir tout ou rien, la domination de l'Europe ou le néant. Ce qu'il avait possédé une heure, il a prétendu le posséder toujours.... Pour lui, nul point d'arrêt dans sa course rétrograde. Prince nouveau, il lui fallait disparaître du rang des souverains; né sur le trône, il eût gardé le trône, tout en perdant ses conquêtes1. » Voilà aussi pourquoi il disait qu'il se fût relevé du pied des Pyrénées, s'il eût été seulement son petit-fils; stérile hommage à un principe qu'il méconnut si souvent.
(2) Napoléon, Discours d'abdication. ↩
(3) Bignon, Histoire de France depuis le 18 brumaire jusqu'à la paix de Tilsitt, t, 1, p. 57. ↩
(1) Bignon, Hist. de Fr., etc., p. 29 et 31. ↩
Ainsi, il voyait s'élever contre lui, et l'origine de son pouvoir, et l'usage qu'il en fit contre les souverains et les peuples; et l'infraction à sa parole impériale, quand il vint à rompre son ban ; et la main de Dieu, qui le força de signer son abdication sur cette même table où s'était accoudé son auguste captif, le pape Pie VII. Napoléon sur le trône avait outragé sans pitié ce qu'il y a de plus faible et de plus fort au monde : la femme et la religion; de quoi pouvait-il se plaindre, et de quoi se plaignait-on pour lui, lorsque le bras du Seigneur vint à s'apesantir sur sa tête ? C'était un homme très-criminel que Toussaint-Louverture, mais néanmoins Bonaparte avait signé des conditions avec lui, et au mépris de ces conditions, Toussaint fut jeté dans une prison de France, où il périt misérablement. Quant à l'âpreté et à l'injustice relatives de son livre de Bonaparte et des Bourbons, Chateaubriand l'a rachetée plus tard dans les bornes voulues, en écrivant un parallèle de Washington et de Napoléon, et il n'a jamais eu à se reprocher la félonie des impérialistes et de ces révolutionnaires devenus princes , ducs, comtes, barons de l'Empire, qui abandonnèrent lâchement ou allèrent jusqu'à décréter de déchéance le soldat heureux qui les avait comblés de dignités et de faveurs. Nous ne saurions comprendre, en vérité, le zèle que montrent pour la mémoire du despote tant de libérâtres , qui rugiraient sous un pouvoir semblable à celui qu'il exerça contre les idéologues surtout, les tribuns et les barbouilleurs de papier.
Il est vrai que les hypocrites regrets adressés à Napoléon, les intarissables panégyriques de son génie militaire que personne ne conteste, ont toujours eu pour but secret de flétrir le retour des Bourbons et le gouvernement qui vint succéder à l'Empire, auquel il fallait bien substituer quelque chose. Que n'a-t-on pas dit sur larépulsion qu'inspirait à la France son ancienne dynastie, etsur les fourgons de l'étranger qui ramenèrent les émigrés? Quel beau thème n'a-ce pas été, même pour les partisans de Louis-Philippe, lui qui apparemment n'était point tombé des cieux ?
Vaines et mensongères paroles ! Voici un ancien membre du comité de salut public, un homme peu suspect conséquemment, qui déclare que « le retour des Bourbons produisit en France un enthousiasme universel, qu'ils furent accueillis avec une effusion de cœur inexprimable, et que les anciens républicains partagèrent sincèrement les transports de la joie commune. Napoléon les avait particulièrement tant opprimés, toutes les classes de la société avaient tellement souffert, qu'il ne se trouvait personne qui ne fût réellement dans l'ivresse, et qui ne se livrât aux espérances les plus consolantes1. »
(1) Carnot, Mém. adressé au roi en juillet 1814, p. 27. ↩
Si ce n'est point assez de Carnot, il faut entendre encore Benjamin Constant, qui ajoute que « Bonaparte fils de la République avait conspiré contre sa ruine... ; qu'il fut renversé en 1814, bien moins par les rois coalisés que par l'inaction d'un peuple qui s'était mis à part de son gouvernement, parce qu'il était étranger à ses vœux, à ses spéculations, à ses habitudes2. » C'est aux heures les plus violentes de la guerre contre la Restauration, en 1829, que l'un des coryphées du parti libéral s'exprimait ainsi sur l'empereur. Ne pouvons-nous pas dire encore avec le même publiciste à ceux qui embouchent à tout propos la trompette épique, pour chanter Bonaparte, « qu'on a oublié aujourd'hui le sentiment de fatigue et d'aversion qui, vers la fin de l'Empire, s'attachait même aux victoires que la France était condamnée à remporter1 ? ,
(2) Mém. sur les cent jours, p. XI et XII. ↩
(1) B. Constant, Mélanges de litter. et de polit., p. 83. ↩
Napoléon renversé par les rois armés contre lui, par les nations soulevées, par la Jeune Allemagne, ses poètes et ses universités, que fallait-il faire? continuer, reprendre un gouvernement républicain? Les souverains de l'Europe ne s'étaient pas ligués pour remettre la France en état de leur envoyer de nouvelles agitations, et de souffler sur l'Europe l'esprit de vertige et de conquête. Ce qu'il y avait de plus naturel, de plus rassurant pour tous les intérêts, c'était donc le retour à une dynastie consacrée par les siècles et par une gloire solide, car ses conquêtes du moins étaient restées à la France, et si c'est un bonheur pour une nation que l'agrandissement de son territoire, le nôtre s'était accru jusque sous le triste règne de Louis XV. L'Empereur une fois écarté, les Bourbons étaient donc la meilleure solution, et c'est dommage que les grands esprits, les fortes âmes qui s'indignent, qui s'irritent contre le parti auquel s'arrêtèrent les souverains et les politiques, n'aient pas été là pour trouver un expédient meilleur. Sans doute, ils auraient rallié nos armées, pour leur donner la victoire contre l'Europe et sa terrible puissance ; ils auraient mis obstacle à l'infamie d'un sénat qui, le 2 avril 1814, dans des articles outrageants pour lui-même, proclamait la déchéance de l'empereur, sénat où figuraient les Grégoire et les Lambrechts, comme devaient figurer à la Chambre des représentants, en 1815, et Quinette et Barrère, et Fouché et Lafayette. Lorsque le maréchal Ney, l'un des derniers et fermes soutiens de l'Empire, pressait Napoléon d'abdiquer, et que, le 20 avril, la vieille garde recevait de sublimes adieux ; quand le héros, n'hésitait pas à reconnaître alors que avec lui, « la guerre eût été interminable, que c'eût été la guerre civile, et que la France n'en eût été que plus malheureuse, » ne fallait-il pas accepter ce qui s'offrait comme moyen de réconciliation avec l'Europe ?
Louis XVIII, mûri par l'expérience, les leçons de l'exil et une raison élevée, aurait pu remédier aux maux de la France, gouverner sagement une grande nation jadis unie à ses ancêtres par des liens glorieux ; mais il trouva, en prenant possession du trône, les difficultés les plus insurmontables qu'un souverain eût jamais rencontrées. Monarque impotent, il succédait à un soldat qui avait passé sa vie à cheval; il voyait au cœur de la France cinq cent mille étrangers; une armée désorganisée et sans solde depuis plusieurs mois; plus de trente mille officiers, ayant des droits acquis, et, à côté de ces cruels embarras, une dette énorme. Les passions s'agitaient autour de lui en mille sens, et ces hommes que toutes les puissances du jour sont condamnées à trouver sous leurs pas, obstruaient les avenues du pouvoir nouveau dont ils devinrent la fatalité. Louis XVIII rentra avec grandeur aux Tuileries , et, quand il fut sur le seuil de la salle du trône, prit noblement le pas sur les monarques étrangers. Il montra plus d'une fois qu'il avait le sentiment de sa dignité de roi de France, et l'on sait que, lorsque les Prussiens menaçaient de faire sauter le pont d'Iéna, il répondit qu'il irait se placer dessus, et qu'on verrait si Blücher mettrait le feu aux poudres. La déclaration de Saint-Ouen avait fait connaître en partie les intentions de Louis XVIII; sa charte constitutionnelle, hâtivement formée par une commission, et présentée le 14 juin à une Chambre qu'on n'avait eu ni le temps, ni le soin de renouveler , acheva de montrer d'après quel principe il entendait exercer le pouvoir; mais l'octroi royal ne satisfit personne, et renfermait des articles dangereux ou équivoques. Pour les uns, ce n'était pas assez; c'était trop pour les autres. Aux royalistes purs, il semblait que le roi devait rentrer dans la plénitude de sa puissance, ne pas s'enchaîner dans des entraves dès le début du règne, garder pour lui toute la force, surtout quand il fallait maîtriser une nation si agitée; et les vétérans du républicanisme, les libéraux ne voyaient dans la Charte que les corollaires qu'il serait possible d'en faire sortir peu à peu.
Elle devint comme une arène où l'on combattit sans franchise de part ni d'autre, jusqu'au jour où, les batteries étant démasquées, il vint les fameuses ordonnances de juillet, et la révolution qui mit la branche cadette des Bourbons à la place de la branche aînée. La commission de la Charte voulut dater son œuvre de l'an XIX du règne de Louis XVIII: étrange folie qui supprimait un fait immense, une République et un Empire, sans pouvoir rien donner de plus aux droits qu'elle entendait consacrer. Il était facile d'attaquer les divers articles dans ce qu'ils avaient d'irréfléchi, d'insuffisant et de vague; la Charte tout entière pouvait être un jour ou l'autre, confisquée au profit de l'article 14, car enfin, si le roi avait le droit de • faire les règlements et ordonnances nécessaires pour l'exécution des lois et la sûreté de l'Etat1, » qui donc était si bon logicien, qu'il démontrât sans peine à Charles X que ses ordonnances de juillet ne devenaient pas nécessaires à la sûreté de l'Etat? Qui donc est juge entre le pouvoir et la nation de l'opportunité, de la nécessité d'un règlement et d'une ordonnance? Ne voit-on pas qu'il y a là-dessous l'éternelle question qui s'agite des gouvernants aux gouvernés, et qui se résout par le triomphe de ceux-ci ou de ceux-là?
(1) Charte, art. 14. ↩
Cependant, l'enthousiasme excité par la rentrée des Bourbons s'était singulièrement refroidi ; il était impossible de répondre aux vœux de toutes les ambitions et de cicatriser en quelques mois la profonde plaie qui travaillait la France. Bientôt, les dépits, les rivalités, les inimitiés les plus vives éclatèrent: l'audace de certains hommes ne connut pas de bornes devant l'indécision et la mollesse du gouvernement. Ce fut alors qu'il circula un Mémoire de Carnot, qui justifiait effrontément la Convention et le meurtre de Louis XVI, osant rejeter sur les royalistes la mort de ce prince, et se plaignant qu'on écartât des emplois ceux qu'avait égarés un amour excessif de la liberté. Il aurait sans doute fallu, par égard pour ces grands citoyens, donner à des régicides les premières charges de l'état, et relever une monarchie avec des républicains de 93. Probablement que Carnot, membre du comité de salut public, avait rappelé aux différentes charges beaucoup de fidèles sujets de Louis XVI! Que voulait-il donc, ce sauvage publiciste qui venait déclarer « qu'il n'y a pas de bon droit sans la force? » Il porta l'audace jusqu'à adresser au roi son Mémoire séditieux. M. de Chateaubriand prit la parole et donna ses Réflexions politiques sur quelques brochures du jour. Il plut médiocrement aux royalistes, quand il essaya de leur prouver que la Charte n'était point une plante exotique, venue d'Angleterre; que c'était le résultat de nos mœurs présentes, un traité de paix signé entre les deux partis, une fatale nécessité, à laquelle, bon gré mal gré, il fallait bien se soumettre.
Toutefois, il produisit une sensation générale, dans cette foudroyante apostrophe aux agitateurs : « Par quelle imprudence, disait-il, des hommes qui devraient surtout se faire oublier1, sont-ils les premiers à se mettre en avant, à attirer sur eux l'attention publique? Qui pensait à eux? qui
(1) Il n'y eut pas jusqu'à Méhée de Latouche qui ne voulût, dans son scrupule politique, écrire une Dénonciation au roi, etc. ↩
les accusait? qui les priait de se justifier? Pourquoi, fidèles au souvenir de nos temps de malheur, continuent-ils à accuser leurs victimes?.... Ils demandent ce qu'a fait la noblesse pour le roi? Elle a versé son sang pour lui à Haguenau, à Weissembourg, à Quiberon; elle a supporté pour lui la perte de ses biens. L'armée de Condé qui, sous trois héros, combattait à Berstrein, en criant Vive le Roi! ne le tuait pas à Paris. Ce qu'a fait le clergé? interrogez l'église des Carmes, les pontons de Rochefort, les déserts de Sinnamari, les forêts de la Bretagne et de la Vendée, toutes ces grottes, tous ces rochers où l'on célébrait les saints mystères en mémoire du roi martyr ; demandez-le à ces apôtres qui, déguisés sous l'habit de laïc, attendaient dans la foule le char des proscriptions pour bénir en passant nos victimes ; demandez-le à toute l'Europe, qui avec le clergé français, suivit dans ses tribulations le fils aîné de l'Eglise, dernière pompe attachée à ce trône errant que la religion accompagnait encore, lorsque le monde l'avait abandonné!.... Et ces Vendéens, et ces Chouans qui vous importunent de leur faveur, de leur éclat? Jetons les yeux autour de nous, et tâchons, si nous pouvons, d'être justes. Par qui la presque totalité des grandes et des petites places est-elle occupée! est-ce par des Chouans, des Vendéens, des Cosaques, des émigrés, ou par des hommes qui servaient l'autre ordre de choses ? Que veulent donc, au fond, les auteurs de cesdéplorables apologies ? La République? ils sont guéris de cette chimère1. Une Monarchie limitée? ils l'ont. Si nous sondons la blessure, nous trouverons une conscience malade qui ne peut se tranquilliser; une vanité en souffrance qui s'irrite de n'être pas appelée au conseil du Roi2, et qui voudrait jouir auprès de lui, non de l'égalité, mais de la préférence ; enfin, un désespoir secret, né de l'obstacle insurmontable qui s'élève entre Louis XVIII et les juges de Louis XVI...... Qu'ils jouissent en paix de ce qu'ils ont acquis; qu'ils élèvent tranquillement leurs familles.
(1) « Nous crûmes avoir saisi le fantôme de la félicité nationale; nous crûmes qu'il était possible d'obtenir une République sans anarchie, une liberté illimitée sans désordre, un système parfait d'égalité sans factions. L'expérience nous a cruellement détrompés : que nous reste-t-il de tant de chimères vainement poursuivies? » Carnot, Mém., p. 13.- Nous avons pu voir, en 1848, que les fautes et les aveux des pères sont souvent perdus pour les fils. ↩
(2) Le mot est dur, mais qu'on examine s'il est vrai. Le 20 mars 1815, Carnot fut nommé ministre de l'intérieur par Napoléon, puis comte, puis enfin pair de France, le 4 juin suivant. ↩
« Il n'est pas cependant si dur, lorsqu'on approche de la vieillesse, qu'on a passé l'âge de l'ambition, qu'on a connu les choses et les hommes, qu'on a vécu au milieu du sang, des troubles et des tempêtes; il n'est pas si dur d'avoir un moment pour se reconnaître avant d'aller où Louis XVI est allé. Louis XVI a fait le voyage, non pas dans la plénitude de ses jours, non pas lentement, non pas environné de ses amis, non pas avec tous les secours et toutes les consolations, mais jeune encore, mais pressé, mais seul, mais nu, et cependant il l'a fait en paix. »
L'auteur de cette éloquente apologie avait été nommé ambassadeur en Suède, mais peut-être ne vit-il dans cette mission qu'une honorable disgrâce, car il ne se hâta pas de se rendre à Stockholm; peut-être aussi avait-on fait un tel choix, parce qu'on jugeait l'illustre écrivain capable de maintenir, près d'un trône moderne, la dignité d'un sceptre antique, bien que le gouvernement ne fût pas si attentif à ses intérêts.
Averti de toutes parts, il n'avait ni prévu, ni empêché le retour de Napoléon, qui affectait dans son île d'Elbe l'abnégation de Dioclétien à Salone et le dégoût de toute grandeur, en sorte qu'un formidable ennemi, qu'on avait aux portes de la France, dont il aurait fallu surveiller les démarches, put mettre pied à terre aux côtes de Cannes, et s'avancer jusqu'aux portes de Grenoble, sans rencontrer de résistance. Cette brusque apparition d'un Empereur qui s'était condamné à la vie privée, et qui avait engagé ses soldats a servir fidèlement Louis XVIII, qu'il venait maintenant leur apprendre à renverser, fut au monde un exemple unique de la misère de l'esprit humain et de l'indigne lâcheté avec laquelle on peut violer, d'un lever du soleil à l'autre, les serments les plus solennels ; promettre d'enchaîner un téméraire tyran, puis le proclamer ensuite invincible et clément Empereur, et lui offrir à genoux une parole vénale, un cœur avili par la félonie. Mais le retour de Napoléon ne devait pas être le terme de ces immorales transactions de la conscience avec le devoir et l'honneur : sa seconde abdication, et l'homme le plus ennemi l'en plaindrait profondément, fit voir à l'univers des turpitudes pires que les premières. Chateaubriand qui ne s'était pas rendu à son ambassade, suivit le roi dans sa fuite, pendant que les trahisons se multipliaient autour de lui, et devint l'un de ses ministres. On établit à Gand un Moniteur, que rédigeaient MM. Bertin, Lally-Tollendal, Chateaubriand, Beugnot, etc., et qui pénétrait en France, tantôt par la frontière de Namur, tantôt par celle de Lille. Chateaubriand inséra, le 12 mai, son Rapport au Roi sur l'état de la France; Napoléon le fit réimprimer à Paris, avec des altérations qui montraient l'auteur comme proposant à Louis XVIII le rétablissement des droits féodaux, les dîmes du clergé et la reprise des biens nationaux. La proclamation du Golfe Juan (1° mars 1815) était entrée déjà, et largement, dans cette voie de mensonges qui ne sauvent pas et qui ne peuvent durer. Napoléon avait beau dire qu'il avait été, non pas vaincu, mais trahi, que ses droits étaient ceux du peuple, on savait à quoi s'en tenir, et nos affreux désastres ne dataient pas de si loin. Chateaubriand, qui présentait à Louis XVIII, dans son Rapport, une suite frappante d'observations et de faits sur les dispositions de la France et les manœuvres des partis rebelles, parlait en même temps du « dernier triomphe qui couronnait et qui allait terminer la carrière de Bonaparte...... Ce n'était point une révolution véritable, c'était une invasion passagère. » Il examinait ensuite les reproches adressés au gouvernement du roi, et, dans son éloquente réfutation, présentait la Charte comme le palladium de la monarchie, n'appelait même l'Acte additionnel que la Charte améliorée; on ne peut s'empêcher de sourire quand on le voit faire à Napoléon un crime de cette amélioration. Chateaubriand toutefois avait raison d'observer que « Bonaparte s'était embarrassé dans ses propres adresses ; que l'Acte additionnel lui serait fatal ; que si cet acte était observé, il y avait dans son ensemble assez de liberté pour renverser le tyran. »