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L'Enchanteur 1768—1848
Châteaubriand Chapitre XI (suite 2)

Chapitre XI (suite 2)

Châteaubriand · 22 min de lecture · p. 380–401 · chapitre 18 sur 21

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : Périsse, 1851, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les partis, dans ces dernières années, se sont disputé des phrases de Chateaubriand qui étaient un sacrifice malencontreux à l'esprit du siècle. On s'est prévalu de quelques formules plus humanitaires que réfléchies, et on a fait de lui ce qu'il n'était pas, un républicain ; mais son tort a été de laisser du vague sur ce chef, et il en a laissé trop. Que veut dire , par exemple, cet écrivain lorsqu'il se déclare « républicain par nature, monarchiste par raison, et bourbonniste par honneur1? » pitoyable logomachie où il se fait gloire d'opposer la nature à la raison et à l'honneur tout ensemble.

(1) Sur le bannissement de Charles X, p. 20. ↩

« Quel serait, dit ailleurs ce républicain par nature, l'homme assez insensé pour rêver la République après l'expérience? L'étendue de la France, le génie de la nation , mille souvenirs odieux ne s'opposent-ils pas d'une manière invincible à cette forme de gouvernement2? » - « La Convention nous a guéris pour jamais du penchant à la République3.»-i Le peuple souverain étant partout, quand il devient tyran, le tyran est partout : c'est la présence universelle d'un universel Tibère4. »

(2) Reflexions polit., 1814, chap. 21. ↩

(3) Ibid., chap. 22. ↩

(4) Mém., t. III, p. 2. ↩

Dans la Vie de Rancé, après avoir rapidement indiqué les vagues idées d'avenir et de réforme qui ont pris possession de M. de La Mennais , il poursuit : « Voilà ce que pense l'immortel compatriote dont je pleurerais en larmes amères tout ce qui pourrait nous séparer sur le dernier rivage. Rancé, qui s'accotait contre Dieu, acheva son œuvre; l'abbé de La Mennais s'est incliné sur l'homme ; réussira-t-il? L'homme est fragile et le génie pèse ; le roseau, en se pliant, peut percer la main qui l'avait pris pour appui1. »

(1) Vie de Rancé, p. 136. ↩

Très-bien, mais cela renfermera la réfutation de ce que Chateaubriand avait précédemment avancé, que « le salaire n'est que l'esclavage prolongé, qui s'émancipera à l'aide de l'égalité entre le producteur et le consommateur2 ; » énormité criante, mots vides de sens, s'il en fût jamais , utopie qui présente un abîme que rien ne saurait combler, si ce n'est la société tout entière , producteurs, consommateurs entassés pêle-mêle.

(2) Essai sur la litter. angl., t. IV, p. 392, ↩

M. de Chateaubriand, qui osait risquer de pareilles prophéties, qui les empruntait plutôt, et qui se flattait que « les préjugés nationaux tomberont , » déclarait cependant que, pour arriver à l'Eden qu'il entrevoyait dans l'avenir, « il faudra traverser la décomposition sociale, temps d'anarchie, de sang peut-être, d'infirmités certainement...., et il ajoutait que cette décomposition est commencée3. »

(3) Ibid. ↩

Rien de sûr néanmoins dans l'annonce des temps à venir qui seront chargés de réparer le mal des temps passés et présents. Ecoutons « : L'avenir à nous si cher n'existe pas ; il est pour un peuple des millions de millions d'avenirs possibles ; de tous ces avenirs, un seul sera et peut-être le moins prévu. Si le passé n'est rien, qu'est-ce que l'avenir, sinon une ombre au bord du Léthé, qui n'apparaîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant et une chimère1.» Alors, pourquoi prophétiser, oracle trompeur?

(1) Etudes, t. 1, P. XXx. ↩

« J'ai une si ferme opinion que les hommes désormais, pris ensemble comme public et cela pour plusieurs siècles, seront pitoyables, que je rougis d'user mes derniers moments au récit des choses passées, à la peinture d'un monde fini , dont on ne comprendra plus le langage et le nom2. » - « Je suis convaincu que nous nous évanouirons tous , premièrement, parce que nous n'avons pas en nous de quoi vivre; secondement, parce que le siècle dans lequel nous commençons ou finissons nos jours, n'a pas lui-même de quoi nous faire vivre. Des générations mutilées, épuisées, dédaigneuses, sans foi, vouées au néant qu'elles aiment, ne sauraient donner l'immortalité ; elles n'ont aucune puissance pour créer une renommée. Quand vous cloueriez votre oreille à leur bouche, vous n'entendriez rien : nul son ne sort du cœur des morts1 »

(2) Mém, d'Outre-Tombe, t. VII, p. 451. ↩

(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. VII, p. 199. ↩

C'est désespérer de la Providence, et ces sentiments d'amertume ne sont pas dignes de l'auteur du Génie. Le Seigneur, dit l'Ecriture sainte, a fait les nations guérissables. Son bras serait-il raccourci pour nous ?

D'autres fois, Chateaubriand ajoute qu'il est « sans foi dans les rois, sans conviction à l'égard des peuples2.-Hors en religion, il n'a aucune croyance3 ; - il ne croit à rien, excepté en religion4; -il ne croit qu'à la vérité religieuse, dont la liberté est une forme5. » Cette manie de parler de ce qu'il croit ou ne croit pas, finit par conduire trop loin Chateaubriand. Il dépasse , nous l'espérons , les bornes de la réalité; comment, celui qui avance qu'il a été « le restaurateur de la religion6 » ne craint-il pas d'ajouter ailleurs qu'une « alternative de doute et de foi a fait longtemps de sa vie un mélange de désespoir et d'ineffables délices7? » Il y aurait eu ainsi des moments où l'auteur du Génie aurait douté de la religion qu'il a célébrée! et c'est lui-même qui ne sait pas se dispenser de cette confidence ! Alors, il a quelque raison de dire qu'il « n'attache ni la moindre foi, ni la moindre importance à l'opinion des hommes1 ; • mais il n'est pas nécessaire, dans cette supposition, de poser à travers douze volumes de Mémoires, et de se dresser un tel piédestal. Que de légèreté, dans toutes ces échappées d'indiscrétion vaniteuse ! Nous nous obstinons à croire M. de Chateaubriand meilleur qu'il ne se fait auprès du public, et nous l'avons entendu qui disait, en 1826, que, s'il n'était pas chrétien, il ne se donnerait pas la peine de le paraître.

(2) Ibid., t. VII. ↩

(3) Ibid., t. I, p. 299. ↩

(4) Ibid., t.III, p. 223. ↩

(5) Ibid., p. 319. ↩

(6) Ibid., t. VIII, p. 96. ↩

(7) Ibid., tom. XI, pag. 57, ↩

(1) Chateaubriand, Mém., t. X, p. 30. ↩

On a écrit de M. de Chateaubriand, qu'il « a toujours été beaucoup moins homme d'Etat que chevalier français; et que les chevaliers français sont peu propres à faire de la politique, même constitutionnelle2. • Quant à lui, il s'est révolté plus d'une fois, avant qu'un tel jugement fût prononcé » contre cette imbécille opinion moderne, née de l'envie pour consoler la médiocrité, que les talents littéraires sont séparés des talents politiques3. » Il prétend que cette opinion est repoussée dans l'antiquité, par l'exemple de Solon, en qui le poète n'a rien ôté au législateur, pas plus qu'il n'a ôté à Xénophon la science politique, à Cicéron, l'éloquence ; à César, la vertu guerrière. Qui fut plus homme de lettres, dit-il, que le cardinal de Richelieu ? M. de Chateaubriand s'est plu à faire observer que l'Europe vit aux affaires trois poètes à la fois : G. Canning en Angleterre, Martinez de la Rosa en Espagne, et en France l'auteur des Martyrs. Les idées de Chateaubriand là-dessus peuvent être aisément combattues, et , sans se mettre du côté de ceux qui penseraient, suivant lui, que, « pour être un homme d'Etat, il faut commencer par ne savoir pas le français1 » ne serait-on pas fondé à dire que les talents politiques ne suivent pas nécessairement les talents littéraires, poétiques surtout? Louis XVIII, qui n'aimait pas Chateaubriand , mais qui s'en servit parce que sa parole et sa plume le portaient naturellement au ministère , chez une nation qui mesure l'habileté à l'action sur l'habileté au discours , avait coutume de dire : « Donnez-vous de garde d'admettre jamais un poète dans vos affaires ; il perdra tout. Ces gens ne sont bons à rien2. » N'est-ce point dans sa propre cause, et contre les prétentions de S. M. Louis XVIII, que Chateaubriand prend en main la cause des hommes de lettres ? Sans doute oui ; mais à quoi bon ? Quand on admettrait, et l'expérience en a été récemment faite chez nous, que les poètes n'ont rien valu aux affaires, qu'ils ont tout gâté encore, qu'en dehors même des affaires ils sont des brouillons , de beaux discoureurs et des myopes, s'ensuit-il que les hommes qui ont le bonheur de ne pas manier la lyre, d'ignorer les plus simples lois du mètre poétique, soient tous des Richelieu et des Colbert? N'avons-nous pas vu, pour un poète, médiocre politique, si l'on veut, bien des habiletés illettrées et gourmées qui ont précipité la ruine d'une monarchie? Si M. de Chateaubriand, poète et rêveur, gâta les affaires de Louis XVIII, M. Decazes les éleva-t-il bien haut ? Sont-ce des poètes qui ont gâté celles de Charles X, gâté celles de Louis-Philippe? On répudiera un homme d'un caractère loyal et chevaleresque, parce qu'il aura été assez mal inspiré pour écrire le Génie du Christianisme, les Martyrs, Atala et René ; mais un évêque infidèle, un prêtre apostat, régicide et terroriste, un abbé très-peu pratiquant ; ah ! voilà des ministres bien choisis, et qui ne sauraient jamais rien perdre, ni rois, ni peuples !

(2) Cormenin, Orat. parlement., 11e édit., gr. in-8°, p. 85. ↩

(3) Essai hist., t. I, pag. 142. ↩

(1) Œuvres, t. XXVI, p. 362. ↩

(2) Mém. d'Outre-Tombe, t. VI, p. 332. ↩

En politique donc, où sont les sages et les habiles de nos jours? Où nous montrera-t-on les hommes d'Etat si supérieurs à Chateaubriand , lors même qu'il aurait été médiocre ? Le plus remarquable ministre de la Restauration, M. de Villèle, était un arithméticicien venu trop tôt, un financier qui eût été bon sous la nouvelle dynastie, laquelle n'aurait pas voulu de lui. Quels grands souvenirs reste-t-il de sa présence au pouvoir ? Le règne de Louis-Philippe n'a pas eu de ministre plus renommé par ses antécédents, plus résolu et plus audacieux que Casimir Périer ? par quels actes mémorables a-t-il signalé son gouvernement? Il semblait que la bourgeoisie, arrivée au faîte du pouvoir, y parlerait à l'Europe autrement que les gentilshommes et les princes ; elle le faisait assez entendre dans son opposition tracassière et dans ses doctorales brochures. Quand donc la fortune s'est donné le jeu d'élever certains hommes de leur chaire de professeur à la chaise curule de consul, de rhetore Consul, s'est-on aperçu que les destins de la France en aient été plus brillants et son attitude plus fière? Le prince de Polignac, lorsqu'il résolut l'expédition d'Alger, disait à l'ambassadeur anglais : « Dans une entreprise accomplie par le pays , le cabinet des Tuileries ne prend conseil que de l'honneur et de l'amour du pays. » Quand M. Guizot a-t-il jamais été aussi énergique et aussi digne ? Où est la guerre d'Espagne de ces autres ministres de dix-sept ans de règne ? où est leur Alger conquis à la France ?

On a dit que « ce qui a manqué à Chateaubriand c'est le respect, c'est le culte du principe d'autorité, et que l'égarement de son siècle a été aussi un peu le sien1. » Oui, l'illustre défenseur de la religion et de la royauté a fait au pouvoir une guerre mesquine et de mauvais exemple ; offensé, il n'a pas su rentrer gravement dans la vie privée et s'y renfermer, s'y contenir ; mais nous ne croyons pas qu'il ait méconnu jamais le principe d'autorité. Il s'engagea dans une fatale coalition, comme celle qui a mis plus tard aux prises deux antagonistes fameux, M. Thiers et M. Guizot. Toutefois, l'écrivain qui se séparait avec éclat de la révolution de 1830, condamnait par la même le principe révolutionnaire, au profit du pouvoir légitime.

(1) Th. Grandperret, Concours ouvert sur l'Eloge de Chateaubriand, p. 9, ↩

Qu'est-ce que le principe d'autorité? Plusieurs qui en parlent aujourd'hui avec les plus honorables intentions et qui l'entourent de leur respect, de leur culte, nous semblent le comprendre autrement qu'il ne doit être compris ; c'est peut-être ce qui arrive à l'écrivain que nous voulions désigner tout à l'heure, car il avance que « le pouvoir est tout à la fois une donnée de l'instinct social et une conclusion de la science. » Certes, le pouvoir a des bases plus solidement assises que celles-là, si nous avons bien saisi la pensée de l'honorable écrivain. Le pouvoir civil vient de Dieu, l'obéissance aux puissances légitimes est de droit divin, comme l'obéissance du fils au père de famille. Dieu, qui veut la fin de la société en veut aussi les moyens, sans quoi il serait l'auteur d'un chaos plus affreux que celui d'avant la création, Mais, afin que le pouvoir civil puisse exiger l'obéissance, il faut que ce pouvoir soit légitime, c'est-à-dire que le prince, que l'homme qui le possèdera, l'ait acquis légitimement, conformément au droit. En ce qui est des formes politiques, l'Eglise, si souvent calomniée à ce sujet, n'a rien déterminé. La convenance ou la légitimité de telle ou telle personne, ne sont pas choses comprises dans le cercle du droit divin. Ceux qui s'évertuent à nier, à ridiculiser ce droit, pour lui substituer la raison pure, ne savent ce qu'ils font : ils travaillent seulement pour les éternels perturbateurs de la société.

« Les amateurs de l'indépendance et les républicains outrés, disait un ami de Fénelon , en résumant ses doctrines politiques, croient que le seul remède contre les abus de l'autorité souveraine, est de permettre au peuple de se soulever contre les princes injustes, de les déposer et de les traiter en criminels. Ils avancent partout des principes qui, en attaquant le pouvoir arbitraire, font tomber dans l'anarchie... Si le peuple peut se révolter aujourd'hui, pour quelque raison que ce soit, il prétendra trouver demain des raisons semblables pour se révolter de nouveau..... Il n'y a point d'autorité infaillible dans la politique ; les meilleurs princes font de grandes fautes. Si la révolte peut être légitime , tous ceux qui ont conçu de la haine contre les princes, tous ceux qui ne trouvent pas le gouvernement à leur gré, tous ceux qui sont mécontents, parce que l'autorité n'est pas en leurs mains, ne cesseront de soulever le peuple et de flétrir les meilleurs princes du nom odieux de tyrans ; tous les esprits hardis et ambitieux , qui sont capables de faire des brigues et d'être chefs d'un parti , prendront un nouveau prétexte de changer et de raccommoder la forme du gouvernement. Voilà l'anéantissement de tout ordre , et la source des révolutions tumultueuses, non-seulement dans chaque siècle, mais à chaque moment1.»

(1) Le chevalier de Ramsay, Essai sur le gouvernement civil, chap. X, d'après les principes exposés par Fénelon, dans le Télémaque. ↩

Bossuet, avec une expression vive et laconique, n'a pas d'autres doctrines que Fénelon : « L'Etat est en péril et le repos public n'a plus rien de ferme , dit-il, s'il est permis de s'élever pour quelque cause que ce soit, contre les princes1. » Nous savons bien ce qu'objectent à cela les docteurs politiques de nos jours : ils évoquent aussitôt le fantôme, l'épouvantail d'un prince tyran; mais , à tout prendre, autant vaudrait encore un tyran qui ne peut durer toujours que cette « présence universelle d'un universel Tibère ,i dont parlait tout-à-l'heure Chateaubriand.

(1) Politique sacrée, liv. VI, art. II, propos. 4. ↩

Le monde s'effraie des abîmes qu'il voit s'en tr'ouvrir devant lui, et il y court gaîment ; ceux qui pensent être du nombre de ses sauveurs, ne lui enseignent que des doctrines par lesquelles se renouvelle éternellement l'agitation des sociétés. N'a-t-on pas vu naguère un remarquable écrivain, qui retraçait jadis avec distinction les grandes phases de l'histoire, un ministre qui a été le soutien le plus durable et le plus éloquent de la monarchie de Juillet, venir, tout meurtri encore de sa terrible chute, analyser dogmatiquement un drame mêlé de régicide et d'usurpation, la révolution d'Angleterre, et conclure par l'apologie finale de ces grandes violations du droit ?

C'est pitié d'entendre les organes les plus renommés de cette reine du jour, qu'on nomme la presse, applaudir à ces révolutions qui ont si profondément remué la France et grâce auxquelles, depuis soixante ans, nous avons traversé toutes les libertés. Au milieu de ces révolutions éclatantes, on doit néanmoins, suivant eux, faire un choix ; celle de 1789 fut intègre et pure, celle de 1830 éminemment juste ; mais on s'arrête devant celle de février 1848, sans autre raison qu'une logomachie: c'est que la première fut faite par le parti de la révolution, et que la troisième , conséquence rigoureuse et inévitable des autres, a été l'œuvre du parti révolutionnaire1.

(1) On peut voir le Journ. des Débats, au 25 août 1850 et au 13 juin de la même année. ↩

Non, ce n'est point là, nous l'avons vu , ce que Chateaubriand admettait dans ses doctrines politiques ; il restait donc, malgré de regrettables aggressions, foncièrement fidèle au principe d'autorité. Nous en condamnerons d'autant plus l'inconséquence par laquelle, dans l'excitation de son amour-propre, il a si mal parlé des princes qu'il avait servis. Certes , le plus cruel ennemi des Bourbons aurait à peine osé dire des Tuileries, que « la famille royale végétait isolée dans cette citadelle de la bêtise et de l'envie, qu'assiégeaient, sans pouvoir y pénétrer, les générations nouvelles1. » Le dépit de n'être pas tout jusque dans les Tuileries désertes de l'exil, éclate sous la plume de M. de Chateaubriand ; il croit qu'il eût porté aux Bourbons, s'ils l'avaient appelé, la popularité dont il jouissait au double titre d'écrivain et d'homme d'Etat2. Ce serait à d'autres qu'à l'intéressé même à tenir ce langage.

(1) Chateaubriand, Mém., t. XI, p. 4. ↩

(2) Ibid., p. 90. ↩

M. de Chateaubriand a mêlé aux différentes faiblesses de sa vie celle de vouloir, poète en prose, passer pour quelque peu poète en vers, si l'on peut parler ainsi; ce n'est pas sans un secret motif qu'il raconte que, dans ses études, on le nommait l'Elégiaque. « J'ai fait des vers au sortir du collége, dit-il, dans sa préface de Moïse , et j'ai continué d'en faire jusqu'à ce jour ; seulement , je me garderais bien de les montrer aux gens. Les Muses étaient pour moi des divinités de famille, que je n'adorais qu'en secret et au plus intime du foyer domestique. » Depuis César et Cicéron, beaucoup d'éminents personnages ont essayé de parler la langue des poètes ; le plus souvent, ils n'ont fait que balbutier, et leur voix n'était pas reconnaissable, observe M. Sainte-Beuve. Ainsi Fénelon, ainsi Bernardin de Saint-Pierre, ainsi Me de Staël, ainsi encore J.-J. Rousseau. Malgré quelques jolis vers du Devin de village, le grand écrivain avouait nettement qu'il n'entendait rien à cette mécanique-là. C'est encore M. Sainte-Beuve qui en fait souvenir , et il est aisé de s'en convaincre en prenant de Rousseau les premières pièces venues. On a cru, dans ces derniers temps, retrouver des vers français de Bossuet; mais l'Elévation, le cantique qu'on a donné pour être de cet immortel et sublime génie, ne peut que servir à confirmer la remarque. Ni Cicéron, ni César, ni Bossuet, ni Fénelon , ni Rousseau, ni Chateaubriand, ne possédaient l'instrument merveilleux.

Les débuts poétiques de l'auteur de René sont des tableaux descriptifs de la nature, des épanchements de l'ame, qui ont un lointain caractère d'affinité avec la méditation de Lamartine, moins la noblesse et le jet rapide et abondant.

M. de Chateaubriand avait conçu le plan de trois tragédies, la première sur un sujet antique, dans le système de la tragédie grecque; la seconde, sur un sujet emprunté de l'Ecriture Sainte ; la troisième, sur un sujet tiré de l'histoire des temps modernes. Il avait écrit le plan en prose, et quelques scènes en vers d'A Astyanax, le sujet grec ; saint Louis eût fourni le sujet de la tragédie moderne; enfin, le sujet biblique, Moïse, achevé et remanié souvent, devait se jouer vers la fin de la Restauration. Il fut représenté à Versailles, devant une assistance d'élite, sous le règne de Louis-Philippe, et devait faire son apparition sur la scène destinée à Corneille et à Racine, quand l'auteur eut le bon esprit de retirer son ouvrage. Déjà les plaisanteries prenaient cours; elles auraient pu frapper la tragédie d'un coup terrible, à la représentation même. Ce qui fait le succès dramatique, les passions habilement combinées, les dialogues conduits avec art, les réparties vives et ménagées, l'enchaînement gradué des scènes, tout cela était-il bien dans la nature de ce génie pompeux et plein d'allures si libres? Il n'y a rien de tragique dans l'idolâtrie de toute une nation qui se livre aux plus honteux déportements, tandis que Moïse reçoit la loi de Dieu. Le héros de la pièce est condamné à une froideur désespérante. Nadad, fils d'Aaron, sacrifiant sa foi religieuse à sa passion pour une reine captive, n'est qu'un amant vulgaire ; Arzane est peu intéressante, et d'ailleurs quels lieux pour ces amours terrestres que l'aspect du Smaï! Ce qui manque au Moïse de Chateaubriand, ce sont les caractères hardiment tracés, les personnages sur qui se concentre l'intérêt, les situations saisissantes. Enfin, il y a placé des chœurs à la manière des poètes grecs et des deux tragédies sacrées de Racine; ainsi Marie, sœur de Moïse, célèbre la gloire de Jéhovah ; et Nédée, confidente d'Arzane, invoque la déesse Astarté. Mais d'heureux mouvements, quelques bons vers, des tirades estimables, ne font point une tragédie ; il manque toujours le souffle dramatique, cet esprit puissant qui anime et fait mouvoir tous les ressorts cachés :

Mens agitât molem et magno se corpore miscet.

Eloigné des affaires dès 1830, désenchanté de toutes les illusions de la jeunesse et des espérances de l'âge mûr, ayant assez goûté des grandeurs pour en sentir le vide, restant la comme un débris d'une époque morte, M. de Chateaubriand, qui se sentait approcher du terme, reprit peu à peu l'œuvre inachevée des Mémoires de sa vie, et, forcé par la dure nécessité, « hypothéqua sa tombe, » comme il dit dans la préface de ce livre posthume. A mesure que se présentaient l'image des temps écoulés, les vicissitudes de sa longue carrière, il les retraçait pour la postérité, les mêlant parfois aux années qui lui restaient à vivre, et les colorant de toute la fantaisie d'un pinceau encore si riche et si varié. Ces Mémoires, où sa voix nous arrive d'Outre-L'Tombe, furent écrits en des situations et en des lieux bien divers, à la Vallée-aux-Loups en 1814, à Montboissier en 1817, à Berlin en 1821, à Londres en 1822, et dans l'intervalle des ministères ou des ambassades de l'auteur, puis à la suite de la révolution de 1830. Un cercle choisi et privilégié, celui d'une femme renommée long-temps pour sa beauté, jusqu'à la fin pour sa distinction et sa grâce parfaite, Mme Récamier, entendit vers 1834, à l'Abbaye-aux-Bois, la lecture des plus remarquables endroits de ces causeries du noble vieillard.

C'est sur le temps de sa jeunesse que M. de Chateaubriand s'est arrêté avec le plus de complaisance. Il va à la recherche de son antique Bretagne, de ses châteaux ombragés de vieux chênes ; il aime les plages battues de l'Océan, les forêts qui répondent aux gémissements sourds des vents, il se plaît à contempler son poétique berceau, il aspire la brise que lui apporte le printemps, et rêve à la douce lumière de Phébé, qui argentait les cimes de sa demeure aérienne ; il retrace avec amour les coutumes patriarchales, les mœurs chevaleresques. On entend les premiers battements de son cœur, on assiste aux premiers essorts de son esprit, à ses craintes et à ses espérances. Dans ce romantique pays de la Bretagne, dans ses murs féodaux, il faut le suivre entre la piété de sa mère et l'austérité de son père, entre mille douloureuses contrariétés, lorsqu'il sent s'éveiller en lui cet instinct secret de mélancolie qui ne l'abandonna jamais; il faut assister à ces soirées des vieilles tantes, dont l'une se mêlait d'être poète, comme Chateaubriand prétend qu'on l'était assez souvent dans la famille, et célébrait ses amours malheureuses dans les amours assez surprenantes d'un épervier et d'une fauvette. Ces premiers chapitres sont pleins de grâce, de fraîcheur et de rêveuse tristesse.

Mais les Mémoires d'Outre-Tombe, quoiqu'ils soient parsemés de grands tableaux, de délicieuses arabesques, de fantaisies de tout genre, sont bien loin de répondre à ce qu'on devait attendre de l'auteur, et surtout à ce qu'en avaient écrit les intimes, ceux qui furent admis aux lectures de l'Abbaye-aux-Bois. Il est vrai que le temps, le lieu, le choix même des chapitres, mille secrètes influences commandaient à des juges, excellents d'ailleurs, une admiration à laquelle le public n'est pas engagé par les mêmes motifs, et dont les privilégiés n'ont eu que trop le temps de revenir.

M. de Chateaubriand avait à parcourir, dans ses Mémoires, l'espace d'un demi-siècle; et que d'évènements prodigieux, que de choses retentissantes, que de physionomies diverses lui présentaient ces cinquante années! L'auteur avait vécu dans les deux mondes, s'était trouvé en rapport avec des potentats, et avait vu accourir près de lui la plus grande partie de l'Europe savante et lettrée : n'était-ce pas là un sujet de récits et de peintures comme il n'en existe encore dans aucun livre de Mémoires? Ne fallait-il pas espérer des révélations plus étendues et plus importantes, surtout à travers douze volumes qui portent le nom de Chateaubriand? Le mécompte a été universel; les ennemis de l'auteur ont eu largement où se prendre pour exercer des représailles, et les amis ont été déconcertés devant le vide de ce livre, qui est principalement rempli d'un amour-propre incommensurable.

Chateaubriand, est-ce calcul, est-ce conviction, rabaisse considérablement la plupart des hommes dont il parle, les malmène sans pitié, ceux même qu'il avait jadis loués. Le moi, ce moi tant reproché à l'illustre auteur, revient éternellement dans son récit; et Chateaubriand, tout-en ayant l'air de faire peu de cas de sa personne, de sa gloire littéraire, du rang qu'il occupe dans le souvenir des hommes, n'arrive qu'à manifester davantage une prodigieuse vanité, sous ces vains dehors de modestie et d'abnégation.

Si on voulait signaler ce qu'il y a , aans ces longs Mémoires, de faits inexacts, d'appréciations injustes ou légères, de contradictions flagrantes, de frivolités qui contrastent péniblement avec le ton grave et pieux que devait prendre une voix qui s'élève du pays des morts, on serait infini. Nous ne pouvons qu'être douloureusement affecté, quand nous arrivons en face de ces propos vaniteux, légers, mondains, pour ne rien dire de plus, qui remplissent le plus inutilement du monde ces nombreuses pages. A quoi bon, par exemple, insister avec complaisance sur les impudicités de J.-J. Rousseau, à Venise, et les déportements de lord Byron? Ces tableaux-la, outre l'inconvenance, ne sont point à leur place dans les Mémoires de Chateaubriand. Nous pourrions trop aisément indiquer sur d'autres points, cette passion pour les épisodes et les caprices de l'imagination.

Il faut bien compter parmi les inadvertances , les faiblesses de Chateaubriand, ces singulières échappées sur les effets, sur le pouvoir et le charme magique de l'or1. Est-ce bien un poète et un rêveur, ce qu'il y a de plus sublime et de plus éthéré ; est-ce bien un vrai chrétien, ce qu'il doit y avoir de plus modéré et de plus résigné devant les richesses, qui montre ainsi cette grande admiration pour l'argent? L'auteur de René, et c'est une route où d'autres l'ont trop suivi depuis , nous parle avec affectation des caprices et des cruautés de la fortune à son égard; que pouvait donc faire de plus l'infortunée déesse pour un homme qui confesse d'ailleurs qu'il est « un panier percé1?» Quand Dieu a donné le talent, n'est-ce pas une convenable richesse, et faut-il des patrimoines à dévorer ? Encore les patrimoines, où devraient-ils s'arrêter pour les lettrés d'aujourd'hui, et pour leurs coupables prodigalités? Mais comme tout désordre entraîne avec lui son châtiment, ils sont punis d'ordinaire par où ils pèchent ; et plus ils s'éloignent de la courageuse pauvreté de Corneille, de la médiocrité de Racine et de Despréaux, plus aussi ils sont portés vers la foule et vers ses honteuses passions, dont il faut capter les applaudissements, dès qu'on veut le succès, et par le succès les jouissances matérielles.

(1) Mém., t. X, p. 47.-T. XI, p. 48. ↩

(1) Mém., t. VIII, p. 33. ↩