Chapitre V
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Pendant qu'Atala faisait son chemin dans le monde, et, en dépit d'amères critiques, passionnait les esprits, Chateaubriand travaillait à achever le Génie du Christianisme, qui était attendu avec une légitime impatience.
Ce fut au sein de l'amitié, chez Mme Beaumont, à Savigny, dans la Beauce, que l'été de 1801 le vit mettre la dernière main à ce livre tant annoncé. La, dans un cercle distingué et littéraire, se trouvaient souvent Fontanes, le critique d'un goût sûr et parfait, le poète, le prosateur harmonieux; avec lui, Joubert, l'ingénieux penseur, dont on a des réflexions délicates et fines, « harpe éolienne, qui rendait quelques beaux sons et n'exécutait aucun air1, » a-t-il dit de lui-même ; le vicomte de Bonald, métaphysicien rigide et ferme, qui avait pris rang dans le nombre des penseurs éminents; M. Molé, noble gentilhomme qui relevait la maison paternelle désolée par les révolutions, et , le mieux fait de tous pour prêter l'oreille aux finesses de Joubert, méditait des Essais de morale et de politique ; le chantre futur du Génie de l'Homme, Chênedollé, poète sombre et triste, rêvant de Lucile, la sœur de René. Au bonheur que donne la culture des lettres et de l'amitié, on ajoutait, dans cet asile hospitalier, la joie qu'inspirait le retour de la sécurité, de l'ordre, des doctrines élevées et réparatrices.
(1) Chateaubriand, Mém., t. IV, p. 19. ↩
Un jour, l'auteur d'un chapitre sur le livre du Divorce avait écrit : « Grâces soient rendues à ces hommes forts qui reparaissent aujourd'hui avec une vigueur nouvelle, pour attaquer les erreurs et rétablir toutes les vérités dans leurs droits ! La philosophie, qui défend encore les derniers restes de son empire, trouve en eux de terribles adversaires. Nourris à l'école du malheur, les uns, avec une imagination ardente et vive , nous ramènent aux vrais principes par le charme des peintures les plus brillantes ; les autres, avec une logique profonde et une instruction étendue, nous subjuguent par la force d'une raison victorieuse1. » Aussitôt Joubert, éloigné de Savigny, adressait ces réflexions opportunes à Mme de Beaumont, et lui faisait observer avec joie qu'il y en avait qui ne se pouvaient entendre que de. leur ami, a de son compagnon de solitude à elle ; puis il ajoutait : « Offrez à son talent et à son ame le peu de justice qu'on lui a rendu en passant, et qui ne peut que lui faire du bien, dans l'état d'abattement où le réduisent par-ci, par-là, les rudesses de la critique2. »
(1) Journ. des Débats, 1801, ↩
(2) Joubert, Pensées, t. I1, p. 275-76. ↩
Le même Joubert écrivait encore à Mme de Beaumont, dans son amicale sollicitude: « J'envoie à M. de Chateaubriand la traduction italienne d'Atala.... Recommandez à l'auteur d'être plus original que jamais, et de se montrer constamment ce que Dieu l'a fait. Les étrangers, qui composent les trois quarts et demi de l'Europe, ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent machinalement à croire bizarre, dans le premier moment. L'essentiel est d'être naturel pour soi : on le paraît bientôt aux autres... L'accent personnel plaît toujours ; il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. Vous verrez quelle grâce incontestable a celui de M. de Chateaubriand en Italie1. »
(1) Joubert, Pensées, 1. II, p. 274. ↩
Pendant que le travail avançait, les amis de l'auteur cherchaient pour lui les livres dont il avait besoin dans sa retraite; c'étaient les Lettres édifiantes, précieux recueil qu'il a si éloquemment loué; c'était l'Histoire ecclésiastique de l'abbé Fleury, etc. ; mais on insistait, et avec raison, pour qu'il n'empruntât que bien peu, tout au moins pour qu'il dissimulât, dans un travail de ce genre, tout importun bagage d'érudition. « Dites-lui qu'il en fait trop, continuait le même spirituel conseiller; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que c'est plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que c'est de la beauté, et non pas de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune; qu'enfin il compte sur M. de Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand... Qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire et d'être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu'à tout autre par la nature même de son esprit, esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu. Cette règle est celle-ci : Cache ton savoir... Ecrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs par la puissance de sa pensée et de ses mots ; sa prose est de la musique et des vers ; qu'il fasse son métier, qu'il nous enchante... Que notre ami nous accoutume à regarder avec quelque laveur le christianisme, à respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre au ciel, à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie : le reste sera l'œuvre de la religion; si la poésie peut lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances1. » Tels étaient les sages conseils que Joubert donnait avec admiration et avec une insistance aussi aimable que judicieuse. D'un autre côté, Fontanes, qui avait pris sous sa tutelle littéraire le brillant auteur d'Atala, donnait aussi ses avertissements. « C'est M. de Fontanes, dit Chateaubriand, qui encouragea mes premiers essais; c'est lui qui annonça le Génie du Christianisme, c'est sa muse qui, pleine d'un dévouement étonné, dirigea la mienne dans les voies nouvelles où elle s'était précipitée ; il m'apprit à dissimuler la difformité des objets par la manière de les éclairer; à mettre, autant qu'il était en moi, la langue classique dans la bouche, de mes personnages romantiques. Il y avait jadis des hommes conservateurs du goût comme ces dragons qui gardaient les pommes d'or du jardin des Hespérides : ils ne laissaient arriver la jeunesse que quand elle pouvait toucher au fruit sans le gâter1. »
(1) Joubert, 2 sept. 1801, Pensées, t. II, p. 284, ↩
Ce furent les conseils sérieux de Fontanes qui, en déterminant le courageux auteur à remanier d'un bout à l'autre un livre dont il y avait déjà deux volumes d'imprimés, retardèrent l'apparition du Génie. Il vit enfin le jour, au mois d'avril 18021, et s'ouvrait par cette noble et loyale déclaration : « Mes sentiments religieux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Tout en avouant la nécessité d'une religion, et en admirant le christianisme, j'en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et des vices de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la cause sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais. Mais j'aime mieux me condamner; je ne sais point excuser ce qui n'est point excusable. Je dirai seulement de quel moyen la Providence s'est servi (sic), pour me rappeler à mes devoirs. Ma mère, après avoir été jetée à 72 ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un lieu obscur, sur un grabat où ses malheurs l'avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère1 ; quand la lettre me parvint au-delà des mers, ma sœur elle-même n'existait plus, elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé. Je suis devenu chrétien; je n'ai point cédé, j'en conviens, à de grandes lumières surnaturelles; ma conviction est sortie du cœur ; j'ai pleuré , et j'ai cru. »
(1) Chateaubriand, Mém., t. IV, p. 22. ↩
(2) Paris, Migneret, 5 vol. in-8°. Les volumes sont minces et de médiocre impression ; le dernier contient, avec une pagination appropriée à chacun d'eux, les notes des quatre autres. Cette édition, qui est devenue très-rare, diffère assez des suivantes pour qu'elle vaille la peine d'être recherchée. ↩
(1) Le 31 mai 1789, Mme de Chateaubriand mourut dans une campagne isolée, où deux ouvriers, dont l'un ne savait pas écrire, témoignèrent seuls de sa mort. La lettre de Mme de Farcy (c'est le nom de la sœur de Chateaubriand) était datée du 1er juillet 1789, Préface de l'Essai hist., t. I, p. 12. ↩
Chateaubriand se trouva chrétien comme tant d'autres, de nos jours, se sont trouvés tout-àcoup jetés hors des voies du christianisme, pour s'être attaqués à un ou deux articles de son enseignement. Le brillant écrivain inaugurait d'une façon éclatante la littérature de l'âge nouveau, qui s'était annoncé par tant de gloire militaire; il brisait les routes irréligieuses du siècle passé, pour frayer un chemin vers un autre avenir et convier les esprits à la source des grandes inspirations. C'était une révolution tout entière dans les lettres, une guerre déclarée aux préjugés philosophiques du dernier siècle qui avaient gardé d'opiniâtres représentants, soldats attardés sur un champ de bataille, d'où le chef avait disparu depuis vingt-trois ans, enseveli dans sa bruyante et déplorable renommée. Essayer de prouver à des hommes qui sortaient des abîmes de l'incrédulité, que l'irréligion est ennemie du bon et du baeu dans les lettres et les arts, que le christianisme est bien loin d'étouffer le goût et de tuer le sentiment, qu'il porte dans ses flancs sacrés une civilisation puissante et toujours jeune : voilà ce qu'avait entrepris M. de Chateaubriand, et c'était, à coup sûr, une tâche hardie, une grande et généreuse idée. Plus que cela, c'était du courage et du désintéressement: car si son livre se trouva être une œuvre de circonstance, il faut bien se rappeler qu'il n'avait pu le prévoir et qu'il eut tout le mérite de sa glorieuse tentative.
On lui a reproché d'avoir envisagé la religion chrétienne, uniquement comme une religion mythologique, prêtant à des beautés inconnues ou malencontreusement dédaignées. Erreur profonde ! la justification de l'auteur, s'il en fallait une, se trouve dans le caractère des temps mêmes où il écrivait. Et, en effet, chez une nation qui avait abattu ou fermé ses temples, brisé violemment la pierre du sacrifice, profané tout dans des saturnales sans nom, guillotiné ou déporté les prêtres; chez un peuple qui n'avait pas encore partout rouvert ses églises, rappelé ses pontifes, ni reconnu la verge de Dieu dans les calamités inouïes dont toutes les classes avaient été frappées ; devant des hommes tout imbus encore des déclamations de la philosophie, des sottises amassées par la tourbe de nos écrivains impies ou immoraux, que fallait-il faire? Quelle apologie devait tenter un défenseur du christianisme? Quels moyens employer pour secouer cette génération railleuse et incrédule? Est-ce que la voix austère et tonnante de Bossuet eût été assez écoutée ?
Ni ce grand évêque, si habile à comprendre et à servir les intérêts immortels de l'Eglise, ni les pontifes qui marchèrent de loin sur ses traces et les divers apologistes que l'on vit s'élever contre les philosophes, n'avaient pensé à cette défense de la foi chrétienne par la beauté de ses inspirations et la poésie ineffable de ses rits. Cependant on a trop complaisamment sacrifié leur zèle et rabaissé leur mérite, quand on a prétendu « qu'ils étaient ridicules pour le défaut de talent, lors même qu'ils avaient raison'1. » Qu'avaient donc trouvé de nouveau les ennemis du christianisme, et quels motifs si puissants mettaient-ils à la base de leur incrédulité, ces « esprits durs et sybarites, qui regardaient l'invocation à Dieu comme une faiblesse2? » Nous avons leur dernier mot, et le christianisme, que nous sachions, n'en a reçu aucun ébranlement dogmatique. Depuis les froides assertions du président Montesquieu sur la sainte Trinité et la présence réelle, jusqu'à l'Origine de tous les cultes (1795) et au fameux zodiaque de Dendérah, les philosophes n'ont rien inventé contre le christianisme ; ils ont rajeuni et ressassé des arguments cent fois pulvérisés : que ce soit là leur éternelle gloire. Voltaire, a régné surtout par d'intarissables bouffonneries; mais qui donc voudrait hériter de l'odieux renom qu'il s'y est acquis ? Rousseau, plus grave et affectant de grands airs, s'est noyé dans son déisme, et sans doute a pensé qu'il était irréfutable, quand il ne voulait croire que ce qu'il comprenait, ou qu'il écrivait qu'il faut s'en tenir à la religion de ses pères, ce qui ferait que le monde serait scrupuleusement resté païen pour complaire à un sophisme. Non, les défenseurs du christianisme au XVIII siècle, n'eurent pas en partage le charme de langage qui attirait vers deux ou trois de leurs adversaires ; mais il faut dire à leur louange et à leur justification, qu'ils ne donnèrent pas à l'erreur le droit de prescrire, qu'ils ne laissèrent passer aucun mensonge sans le réfuter, aucune folie sans la relever, aucune ignorance sans la démasquer. Et il faut dire aussi que les philosophes , en montrant dans leurs aggressions l'ignominie de leur ame, l'abjection de leurs pensées et de leurs désirs, épargnèrent presque aux défenseurs de la vérité le soin de les réfuter ; car ils se laissèrent aller à de telles variations sur les mêmes points, ils se contredirent tellement les uns par les autres, que l'on put, au moyen de leurs aveux, disposer une apologie entière des doctrines du christianisme.
(1) Cette assertion est de M. Villemain, qui nomme assez plaisamment Burigny parmi les apologistes. Cours de litter., t. II, p. 77. ↩
(2) Villemain, Ibid., t. III, p. 364. ↩
Ainsi, Lefranc de Pompignan, qui mourut archevêque de Vienne, publia la Religion vengée de l'incrédulité par l'incrédulité elle-même (1772) ; l'abbé Dubois de Launay montrait dans une Analyse de Bayle (1782) , par le langage même de cet écrivain, que si le sceptique parle pour toutes les erreurs, il rend également hommage à toutes les vérités ; Barruel, dans ses Helviennes, plusieurs fois réimprimées, au dernier siècle (1781) et de nos jours, s'appliquait surtout à mettre les philosophes en contradiction avec eux-mêmes ; le père Paulian , dans son Dictionnaire philosophico-théologique, faisait voir l'accord de la véritable philosophie avec la saine théologie, et réfutait les faux principes établis dans les ouvrages des philosophes modernes (1770).
Chaque apologiste semblait réclamer quelques questions spéciales, dans cette lutte qui embrassait l'imposant ensemble de la religion de Jésus-Christ.
L'abbé Nonnotte déployait contre les diverses Erreurs de Voltaire une érudition peu commune et un sens honnête et droit. Bullet , théologien solide et hébraïsant remarquable, faisait face , dans ses Réponses critiques (1773), à tout ce que les incrédules avaient proposé de difficultés sur les livres saints ; il racontait avec une rare science : l'Histoire de l'établissement du Christianisme (1764), en même temps qu'il se plaisait à démontrer l'Existence de Dieu par les merveilles de la nature (1768). Aussi modeste que savant, l'abbé François publiait, sous le voile de l'anonyme, une série de livres destinés à repousser les sophismes et les vaines assertions des écrivains irréligieux. Il établissait ainsi les Preuves de la religion de Jésus-Christ contre les Spinosistes et les Déistes (1751) , répondait aux difficultés proposées dans la profession de foi du vicaire Savoyard (1765) , puis dénonçait les impostures de la Philosophie de l'Histoire et du Dictionnaire philosophique (1770). Le père Hyacinthe, réfutant les nouveaux docteurs par leurs propres aveux, attaquait dans un sérieux Examen (1771) le livre de l'Esprit par Helvétius ; et le père Pichon ruinait (1776) les hideuses doctrines étalées dans le livre de l'Homme par le même matérialiste. Pluquet se prenait à toutes les aberrations de l'esprit humain, dans un Dictionnaire des Hérésies, et confondait en particulier la doctrine du fatalisme (1763). Le docte et vertueux abbé Bergier poursuivait dans ses dernières subtilités le déisme raisonneur de Jean-- Jacques, établissait invinciblement la Certitude des preuves du Christianisme, faisait un solide exposé de toute la religion, et , dans un Dictionnaire théologique fort étendu, continuait son œuvre imposante de docteur et d'apologiste. Que de questions , que d'idées et de faits ce docte prêtre n'a-t-il pas remués dans ses nombreux ouvrages !
Tandis que l'abbé Duvoisin écrivait pour venger l'Autorité des livres du Nouveau Testament (1775), La Luzerne démontrait l'Excellence de la Religion (1786) ; le père de Colonia, le père Baltus, l'abbé de Pontbriand, l'abbé Floris , l'abbé Houtteville, le père Delamarre , le père Longueval, l'abbé de Feller, l'abbé Lamourette , le père Hubert Hayer et bien d'autres membres du clergé français prenaient en main la défense de la vérité, suivant la tournure propre de leur esprit et de leur science. L'abbé Gérard faisait ressortir dans son Comte de Valmont, quels peuvent être pour la raison et pour le cœur les résultats des doctrines rationalistes; le cardinal de Polignac, ressuscitant la muse latine, opposait aux erreurs renouvelées de Lucrèce les ressources d'une raison supérieure et d'une imagination souple et brillante. Alors aussi un remarquable philosophe chrétien, le père André, combattait, dans son Traité sur l'Homme, les doctrines avilissantes de son siècle. On vit un Religieux du même ordre apparaître soudain par un éclatant Discours sur l'esprit philosophique, pour rentrer dans un regrettable silence avec la disparition des siens ; et l'abbé Para du Phanjas, penseur et écrivain distingué tout à la fois, mais victime d'un injuste oubli, établir que les principes de la saine philosophie doivent marcher d'accord avec ceux de la religion. Le père Buffier, qui appartenait à la même Compagnie que Guénard et Para du Phanjas , exposait aussi à sa manière les Preuves les plus sensibles de la véritable religion. Un disciple de Malebranche, l'abbé de Lignac, regarda en face et combattit la philosophie régnante. Mais Guénée surtout se distingua dans cette lutte contre le mensonge, et attaqua Voltaire avec ses propres armes, le sarcasme et l'ironie, qu'il sut manier si habilement. Ses Lettres de quelques Juifs sont restées comme un chef-d'œuvre de polémique.
La ne se bornait pas la défense. Il partait de Trévoux des Mémoires mensuels dans lesquels le père Berthier harcelait le philosophe de Ferney , et n'opposait à ses éclats de mauvaise humeur et de colère, qu'une imperturbable force de raison et de vérité. Bien des pages de ce modeste et savant Religieux peuvent être citées comme un modèle de discussion, d'urbanité et de bon goût.
Il y a donc bien lieu de s'étonner qu'un historien critique de la littérature française au XVIII® siècle, appréciateur infidèle et perfide des efforts du clergé contre le funeste envahissement de la philosophie, soit allé jusqu'à dire que « le principal défenseur du christianisme était Fréron1 ; » e que chez nous le prêtre, « partagé entre l'intolérance et la frivolité, ne sut pas réparer par la science les pertes de la foi2. »
(1) Fréron, après tout, n'est point si ignorant ni si méprisable. Ce n'était pas pour rien que s'allumait le courroux de Voltaire, et il y avait un courage méritoire à se dévouer ainsi, sous le feu roulant de plaisanteries et d'injures qui partaient sans cesse de Ferney. ↩
(2) Villemain, Cours de litter. fr., t. 1I, p. 77 (18e siècle). ↩
Voilà comment il n'y eut que Fréron, à cette grande croisade contre des erreurs publiées par tout et sous toutes les formes. Non, ce clerg français, qui souffrit, sans doute, du malheur des temps et de la défaillance publique, ne fut pas plus infidèle à la doctrine chrétienne avec les armes de la science, qu'il ne devait l'être bientôt avec les armes de la foi et de la piété devant les proscriptions et les échafauds. Si aujourd'hui encore on étudie si peu les livres qu'il écrivit, que l'on ne sache pas en parler pour lui rendre justice, ce n'est pas sa faute, assurément. D'un autre côté, si l'on ne trouve pas à ses apologies un charme mondain qui attire et captive, c'est qu'il est aisé d'abattre, de détruire, et malaisé de relever ; c'est que l'erreur a pour la nature humaine un attrait secret que n'aura jamais la vérité ; c'est qu'enfin, une ligne d'aggression, une plaisanterie, un doute insidieux, veulent des traités entiers de réfutation, et que ce genre de labeur porte avec lui une pesanteur de formes, un ennui qu'il est difficile de dissimuler.
Nous ne pensons pas que ce soit un travail superflu d'avoir montré quels furent les apologistes du XVIII® siècle. Avant le Génie du Christianisme, tout était dit, mais il le fallait dire autrement. C'est ce que sentait l'abbé F'Frayssinous , qui débutait , en 1801, dans l'église des Carmes, et qui apparaissait avec un talent aimable, persuasif, quelque peu fénelonien. Ne prenait-il pas des routes nouvelles? ne créait-il pas un genre inconnu à la tribune chrétienne, ce qu'on a appelé Conférence, et qui n'est ni le prône, ni le sermon des orateurs du siècle passé ?
Chateaubriand fit donc ce qu'il y avait possibilité de faire. Il fit goûter le charme de la religion chrétienne à des esprits passionnés uniquement pour Athènes et pour Rome; il la présenta avec ses divins attributs, ses pompes touchantes, et révéla dans cette religion des richesses inaperçues, des harmonies particulières, de nouvelles sources de splendeur et de beauté, de poésie et d'imagination ; lui donna une lyre plus poétique que celle d'Homère, et dont les cordes répondent à toutes les affections du cœur, aux célestes pensées de la vierge, aux soupirs du jeune homme solitaire, aux soupirs de l'ame qui rêve et attend un bien inconnu. Le protestant Charles de Villers disait qu'un des motifs qui l'empêchaient de revenir en France, c'était que la religion n'y pouvait être défendue que par des ouvrages trop agréables, trop mondains, trop romanesques. Probablement que si l'auteur du Génie eût embrassé un autre système, parlé une autre langage, celui-là même qui accusait la mondanité des apologies, eût trouvé que la religion était chez nous défendue en style de capucin.
« Dieu, comme Chateaubriand l'observe, dans sa cause même, ne défend pas les routes fleuries, quand elles servent à revenir à lui ; et ce n'est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne que la brebis égarée retourne au bercail1. »
(1) Génie, liv. I, chap. I. ↩
Un illustre poète, le chantre harmonieux des croisades, avait dit avant le chantre d'Eudore , et dans un sens pareil :
Sai che là corre il monde ove più versi
Di sue dolcezze il lusinghier Parnaso2.
(2) Tasso, Gerusalemme, cant. 1, str. 3. ↩
Après cela il n'en coûte rien aux plus fervents admirateurs de Chateaubriand d'avouer qu'il y a dans son livre les inconvénients du système adopté; que, plus d'une fois, emporté par une imagination vive et brillante, il fait descendre le christianisme à des arts indignes de lui et où cette religion sainte n'a que faire ; qu'il s'égare de temps à autre dans des accessoires qui semblent lui faire perdre de vue l'idée principale ; mais il n'en règne pas moins dans l'exécution de son vaste plan une imposante unité. Il faut tenir compte aussi à l'auteur de ce ton calme et décent, de cette discussion pleine d'une majestueuse gravité, dont il était si aisé de dévier, à une époque toute bouillonnante encore de passions irréligieuses.
• « On a raconté qu'un bénédictin de Sorrèze, Dom Dulau , homme d'esprit et de jugement, que l'émigration avait tranformé en libraire à Londres, et à qui Chateaubriand confia la vente de son Essai historique, lui représenta qne les déclamations anti-chrétiennes n'étaient plus de mise ; que tout cela était devenu banal et de mauvais ton ; qu'il serait plus sûr et plus avantageux de défendre le christianisme, et que là-dessus Chateaubriand se prit à écrire le Génie1. Ce récit mensonger transformerait un livre de conviction et de foi en une misérable spéculation de librairie, et ne vaudrait pas la peine qu'on s'y arrêtât, lors même qu'on ne saurait pas d'ailleurs l'exacte vérité. Chateaubriand, à l'époque où il commença le Génie du Christianisme, croyait aux vérités dont il parlait avec tant de séduction ; les preuves matérielles subsistent encore, preuves écrites de sa main , échappées à l'intimité et destinées à voir le jour1.
(1) Mémorial de Sainte-Hélène, t. IV, p. 121, édit. de 1823, in-S°. ↩
(1) Elles sont aux mains de M. Sainte-Beuve. ↩
Au surplus, son caractère est au-dessus de ces tristes insinuations. « Je crois très-sincèrement, disait-il en 1826 ; j'irais demain pour ma foi d'un pas ferme à l'échafaud. Je ne déments pas une syllabe de ce que j'ai écrit dans le Génie du Christianisme ; jamais un mot n'échappera à ma bouche, une ligne à ma plume, qui soit en opposition avec les opinions religieuses que j'ai professées depuis vingt-cinq ans.....
» Si je n'étais pas chrétien, je ne me donnerais pas la peine de le paraître : toute contrainte me pèse , tout masque m'étouffe..... J'attache trop peu d'importance à la vie pour m'ennuyer a la parer d'un mensonge2. »
(2) Essai hist., t. 1, pag. XLVII. ↩
Il a été dit que Chateaubriand, qui résista plus tard à Bonaparte, et qui, avec un écrit plein de véhémence, attaqua le grand empereur déchu, avait cependant mis à ses pieds le Génie du Christianisme. On aurait pu rappeler tout aussi bien qu'un passage de la préface, disparu depuis, faisait penser à Cyrus, en glorifiant, dans la première édition, « cet homme puissant qui nous avait retirés de l'abîme. » Il y a là oubli de dates importantes, et , en les rétablissant, on en finit avec toute induction hostile. La seconde édition (août 1803) du Génie portait, il est vrai, une dédicace à Bonaparte ; mais cette dédicace est antérieure à la mort du duc d'Enghien et même au consulat à vie. Elle n'a rien de servile, rien qui engage l'avenir de l'écrivain1, et ce n'est pas toujours ainsi qu'on parle aux puissances du monde.
(1) Voici cette pièce : » Citoyen premier Consul, » Vous avez bien voulu prendre sous votre protection cette édition du Génie du Christianisme; c'est un nouveau témoignage de la faveur que vous accordez à l'auguste cause qui triomphe à l'abri de votre puissance. On ne peut s'empêcher de reconnaître dans vos destinées la main de cette Providence qui vous avait marqué de loin pour l'accomplissement de ses desseins prodigieux. Les peuples vous regardent ; la France, agrandie par vos victoires, a placé en vous son espérance, depuis que vous appuyez sur la religion les bases de l'Etat et de vos prospérités. Continuez à tendre une main secourable à trente millions de chrétiens, qui prient pour vous au pied des autels que vous leur avez rendus. » Je suis avec un profond respect, » Citoyen premier Consul, » Votre très-humble et très-obéissant serviteur, i Chateaubriand. » ↩
Le Génie du Christianisme est divisé en quatre parties. Dans la première, qui embrasse les dogmes et la doctrine, Chateaubriand étudie les mystères dans leurs rapports avec la nature morale de l'homme et les instincts secrets de son cœur. On a objecté un certain manque de gravité au sujet du nombre trois qui n'est point engendré, mais qui engendre toutes les autres fractions, et que les Grâces avaient pris pour leur terme1. Ce reproche semblera frivole, dès que le passage ne restera point isolé de la sorte. L'auteur aborde ensuite la question des Sacrements, toutefois sans entrer assez avant dans un sujet si riche et si varié; c'est ainsi qu'il jette quelques mots seulement sur la confession, et n'en dit rien qui attache l'esprit, qui remue le cœur. De toute manière, un tel chapitre méritait beaucoup mieux, à cause de l'importance qu'il a dans la vie du chrétien; il en est la base, et ceux qui observent fidèlement les préceptes de l'Evangile, le savent bien. Les trois vertus qui se trouvent à la tête de la loi de Jésus-Christ, la Foi, l'Espérance et la Charité, ne figurent pas non plus dans le Génie avec les développements qu'elles comportaient, même à une telle place et dans une œuvre nécessairement restreinte. Ce que Chateaubriand écrit de la supériorité de la tradition mosaïcale sur les autres cosmogonies, ne peut que paraître faible, depuis les savantes découvertes qui ont mis dans un plus grand jour, en la venant confirmer, la pensée générale de l'auteur. On serait tenté de se demander ce que font dans une apologie du christianisme, des chapitres sur l'astronomie, sur la jeunesse de la terre, si l'on ne s'apercevait que l'auteur cherche sa route et qu'il n'a pas encore mis le pied sur le terrain où il lui sera permis de se jouer librement, de donner tout son essor à ses brillantes facultés.
(1) Genie, livre 1, chap. 1. ↩