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L'Enchanteur 1768—1848
De Châteaubriand à Ernest Renan Comtesse Pauline de Beaumont sépia de m. bardoux

Première partie

Comtesse Pauline de Beaumont sépia de m. bardoux

De Châteaubriand à Ernest Renan · 8 min de lecture · p. 81–87 · chapitre 6 sur 34

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Ambert, 1914, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

« Je ne saurais aborder un tel personnage, qui tient une place importante dans l'histoire de ma vie, sans en dire quelque chose à mes lecteurs.

« Le vicomte de Chateaubriand était de petite taille, chétif ; son front haut, très développé, révélait le génie. Comme sont en général les gens maigres et nerveux, il était d'une sensibilité extrême ; un rien le faisait pleurer. J'ai été souvent témoin de ses accès de sensibilité. Pour Chateaubriand, le coiffeur était de la maison, et il ne cherchait nullement à dissimuler ses impressions en ma présence.

« Je l'ai vu bien des fois mouiller de larmes la page de ses Mémoires d'Outre-Tombe, qu'il relisait, après l'avoir dictée, ou un feuillet du livre qu'il consultait. Quelque passage ou quelque souvenir attendrissant venait alors, sans doute, frapper son imagination et gonfler sa poitrine.

« Il était très simple dans ses goûts ; peu riche, mais sans préoccupation du présent et de l'avenir, assurés par ses œuvres.

« Le personnel de sa maison se composait d'un 'cuisinier, d'un valet de chambre et de la femme de ce dernier, qui servait de lingère. Il avait une voiture et louait deux chevaux au mois. Un secrétaire passait une grande partie de la journée dans une pièce servant à la fois de cabinet et de chambre à coucher, qui donnait sur un beau jardin.

« Je vois encore Chateaubriand assis dans un grand fauteuil, ayant à sa gauche la cheminée où pétillait un feu clair en toute saison, car il était très frileux. A sa droite, se trouvait une table chargée de papiers, de livres et de journaux politiques et littéraires, de tous formats et de toutes nuances ; tout cela pêle-mêle et dans un admirable désordre. J'étais autorisé à prendre, dans le tas, les journaux qui me convenaient ; chaque jour, j'en emportais trois ou quatre pour la plus grande satisfaction des clients de ma boutique. »

Pour un coiffeur, voilà qui n'est pas trop mal raconté.

« La bouilloire contenant l'eau qui devait servir pour la barbe, continue M. Pâques, clapotait devant l'âtre. Je rasais sur place. J'ai déjà parlé de la simplicité des goûts du grand écrivain ; la redingote qui lui servait de robe de chambre était minable ; ses regards indiquaient surabondamment à ceux qui l'ignoraient, que le premier déjeuner du porteur devait être le chocolat.

« Le vicomte paraissait avoir pour moi une grande considération et beaucoup de sympathie : son visage s'épanouissait à mon arrivée. La conversation s'engageait familièrement ; il aimait beaucoup les petites chroniques, les historiettes drolatiques. Connaissant son goût, j'en faisais provision ; en cas de disette, j'inventais. Et lui, de rire comme un enfant, à gorge déployée.

« Mme de Chateaubriand venait souvent dans la chambre en question, pendant que j'y étais. Bien que froide et peu causeuse, elle me témoignait beaucoup de bienveillance, et avait avec moi le petit mot pour rire. Assez fréquemment s'adressant à son mari, elle lui disait en entrant : « Eh bien ! ami, que t'a raconté M. Pâques? Quelle nouvelle t'a-t-il apportée ? i

« L'excellent homme répétait mes fariboles en les amplifiant, et était pris d'une nouvelle quinte d'hilarité.

« Chateaubriand sortait habituellement vers une heure de l'après-midi ; presque tous les jours, il allait rendre une visite à Mme Récamier. Je me suis maintes fois trouvé avec elle chez mon illustre client, où elle se faisait conduire, car elle voyait peu clair ; vers la fin de la vie de son ami, elle devint presque aveugle.

« La beauté de Mme Récamier a fait non moins de bruit que son esprit : c'est à juste titre. Malgré son grand âge, elle était encore fort belle, et très spirituelle. J'allais souvent chez elle, je lui ajustais ses papillotes, et nous faisions ensemble la petite causette. Elle m'entretenait surtout de Chateaubriand, qu'elle aimait profondément.

« Comment l'avez-vous trouvé ? » me disait-elle à chaque instant, pendant sa dernière maladie. J'avais toujours soin de dire qu'il allait beaucoup mieux. »

Le titre de coiffeur de l'auteur des Martyrs et du Génie du Christianisme valut à M. Pâques la pratique d'un certain nombre de célébrités, parmi lesquelles il faut citer le baron Thénard et Ampère. Au sujet de ce dernier, notre barbier écrit :

« M. Ampère, un grand ami de Chateaubriand, lui-même auteur distingué, aurait pu poser pour la peinture du distrait : c'était la distraction même. Ainsi, je l'ai vu souvent, venant d'être rasé, non lavé, prendre son chapeau et ouvrir la porte pour sortir, ayant encore la serviette au cou.

« Une autre fois, c'est cette même serviette qu'il met dans sa poche, la prenant pour son mouchoir. Il lui est arrivé à plusieurs reprises de me renvoyer des serviettes qu'il avait emportées par mégarde. Chez lui, il se levait fréquemment de dessus sa chaise, me disait : « Merci ! » et se dirigeait précipitamment vers son bureau, se croyant rasé, tandis que je n'en étais encore qu'à la préparation du savon. Ou bien il s'essuyait avec force, alors qu'il n'avait encore rien sur la figure, et demeurait tout surpris, quand je lui faisais remarquer que l'opération n'était même pas commencée.

« La distraction engendrait un désordre si complet dans sa toilette qu'il eût fallu le suivre et remédier à chaque instant à ses négligences. Ce dernier détail tenait peut-être à ce qu'il avait la vue très mauvaise

Le récit de la mort de Chateaubriand, par M. Pâques, ne manque pas de relief. Appréciez ce qui suit :

« Ce que tout le monde redoutait arriva : Chateaubriand, usé par la maladie, rendit son âme à Dieu. Je fus témoin de sa dernière agonie. Sept personnes étaient présentes. Il y eut, au moment suprême, une scène déchirante. Mme Récamier se précipita sur le corps déjà refroidi de l'homme illustre qui nous quittait, et, d'une voix que brisait la douleur, elle l'appelait par son nom. Hélas ! personne ne répondit. La mort est impitoyable.

« La pauvre femme, n'ayant plus ni force ni courage, me pria de couper pour elle une mèche des cheveux du défunt. J'en pris plusieurs que je distribuai aux personnes présentes. Béranger était du nombre, ainsi que l'abbé Deguerry, depuis curé de la Madeleine.

« Le lendemain, Chateaubriand fut embaumé. Je revis cette chambre où, chaque matin, je causais si gaiement avec lui. Quel changement ! Quelle tristesse ! Il était là, immobile, dormant du sommeil éternel, sur son petit lit blanc, bien simple, dont quatre montants en ter soutenaient le baldaquin, vêtu d'un surplis blanc, les mains couvertes de gants de même couleur et la tête coiffée. Son visage avait ce calme, cette douce expression qui n'appartiennent qu'à celui du juste. L'aile d'un ange planait sur lui.

« Le silence était profond, solennel. Au chevet du lit, un prêtre agenouillé était en prières. Quatre cierges brûlaient et projetaient sur le trépassé une lumière vacillante.

« La bouche qui dictait les Mémoires d'Outre-Tombe étant fermée pour toujours, un voile noir couvrait la table sur laquelle on les écrivait. Les papiers et les livres dont elle était encore chargée la veille avaient disparu. A leur place, s'étalaient les plaques de l'Ordre du Saint-Esprit, toutes les croix et tous les rubans dont cette poignée d'argile qui s'appelait Chateaubrand avait été honorée. Ils jetaient leur dernier éclat, le rôle des hochets est fini quand l'immortalité commence !

« Le service religieux eut lieu à l'église des Missions étrangères. J'y pris place au milieu des amis les plus intimes. Après l'absoute, je reçus le goupillon, pour jeter l'eau bénite, de la main d'Alexandre Dumas, et je le passai à mon tour à Béranger qui me suivit en pleurant. »

M. Pâques resta fier toute sa vie d'avoir figuré, à ce cortège funèbre, entre l'auteur des Mousquetaires et le chansonnier de Lisette. Lorsque Chateaubriand fut inhumé à la pointe du Grand-Bé, à Saint-Malo, sa ville natale, notre barbier s'y rendit, et rapporta de son pieux pèlerinage une petite fleur cueillie sur la tombe du grand homme, et une pierre détachée de son mausolée. Mais il eut d'autres souvenirs, d'un prix inestimable pour lui. Écoutez :

« Peu de temps après la mort de Chateaubriand, dit-il, je fus mis en possession des ustensiles de barbe qui lui ont servi : sa sébille de bois, son blaireau, son dernier morceau de savon, à demi usé, que je garde depuis vingt ans.

« Une pièce en règle établit ma propriété de ces objets et en atteste l'authenticité. Néanmoins, j'ai fait légaliser mon titre, avec assistance de témoins à la mairie du dixième arrondissement, le 29 octobre 1848 ; j'en fis faire autant plus tard, le 26 février 1853, par M. le général de Polignac, maire de Fontainebleau.

« Tenant beaucoup à mettre de plus en plus à l'abri de tout soupçon de fraude les ustensiles de barbe de mon illustre client, qui font ma joie et mon orgueil, j'écrivis à Béranger, qui les avait vus souvent, pour le prier de vouloir bien certifier leur origine. »

M. Pâques termine ses souvenirs par la page suivante : « Je résolus d'employer les cheveux de Chateaubriand, dont j'étais possesseur, à la composition de deux tableaux, l'un représentant son tombeau, l'autre la chambre n° 7 de l'Hôtel de France, à Saint-Malo, où il est né. Je fis dans cette ville deux voyages pour lever les plans nécessaires à l'exécution de mon projet, et je me mis sérieusement à l'œuvre.

« La possession de ces deux tableaux, de beaucoup de vérité et d'un grand effet, me valut de fréquentes visites du chansonnier et de ses amis. J'eus la malencontreuse idée de les envoyer à l'exposition de New-York ; l'un d'eux, celui qui représentait le Grand-Bé, fut brisé en Amérique. Un seul me reste : il est unique en son genre. Beaucoup d'offres séduisantes m'ont été faites pour l'obtenir. J'ai constamment refusé de le céder ; je préfère à l'or la satisfaction de ma passion pour le beau, et un précieux souvenir de mon illustre client. »

Hommes de lettres, écrivains de toute sorte, poètes chevelus ou non, romanciers, historiens, dramaturges, ne négligez pas votre coiffeur ! C'est par lui peut-être que vous passerez à la postérité ! N'oubliez donc point de le coucher sur votre testament, et de lui céder, en bonne et due forme, votre dernier blaireau et tous vos ustensiles de barbe : ils peuvent devenir les documents de votre gloire !