Introduction
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Un jour, au lendemain de Corinne, dans cette année 1807, où madame de Staël réunissait à Coppet tout ce que l'Europe comptait d'esprits supérieurs, un de ses hôtes préférés, M. de Sabran, souleva une thèse qui donna lieu à une de ces conversations fines, vives et brillantes dont l'écho, grâce à une lettre de M. de Barante, est venu jusqu'à nous. Il s'agissait de savoir si les femmes entre elles étaient susceptibles d'une amitié profonde, durable, désintéressée.
Cette spirituelle société s'accordait à dire, avec Thomas, qu'une amie pour l'homme était chose rare, mais que, lorsqu'elle se rencontrait, elle était plus délicate et plus tendre; que, s'il fallait désirer un ami dans les grandes occasions, il fallait l'amitié d'une femme pour le bonheur de tous les jours. « Mais, interrompit Sismondi, qui pensait à la comtesse d'Albany, nous sommes convaincus. Revenons aux doutes de M. de Sabran; il ne croit pas les femmes susceptibles entre elles de la véritable amitié. » La conversation, dont nous n'avons pas les détails, se continuait même pendant le souper, étincelante de saillies, de verve et d'originalité, lorsque madame de Staël, coupant court aux contradictions, s'écria vivement : « Je crois que vous nous calomniez, messieurs. J'ai admiré et aimé, des mon entrée dans le monde, le plus noble caractère; je n'en ai pas connu de plus généreux, de plus reconnaissant, de plus passionnément sensible. C'était une femme; je tenais à elle par toutes les racines; j'en eusse fait l'amie de toute ma vie. Je veux parler de Pauline de Beaumont, la fille de l'infortuné Montmorin, le fidèle collègue de mon père. •
Pendant que la fille de Necker parlait avec enthousiasme de cette amitié ébauchée, dans une petite ville de Bourgogne, « Villeneuve-sur-Yonne, un homme d'un esprit rare, d'une âme supérieure, d'un talent digne de n'être apprécié que par les délicats, bien moins amoureux de gloire que de perfection, Joubert, restait inconsolé d'avoir perdu celle qui, de 1794 à 1803, avait été la confidente de ses pensées, et à la fois son public et sa muse. Ceux qui ont lu la Correspondance de Joubert savent quelle place tenait dans son existence Pauline de Beaumont..Il consacrait, chaque année, tout le mois d'octobre à la mémoire de celle dont l'affection avait fait, pendant dix années, les délices de sa vie. Il disait, après l'avoir perdue, au comte Molé : « Je ne pensais rien qui i quelque égard ne fût dirigé de ce côté, et je ne pourrai plus rien penser qui ne me fasse apercevoir el sentir ce grand vide. » Et, dix-neuf ans plus tard, après avoir traîné, lui aussi, la longue chaîne des affections brisées, il célébrait encore dans son cœur, toujours plein d'un tendre souvenir, le funèbre anniversaire-Un cercle d'élite s'était formé autour de cette jeune femme dans un coin de la rue Neuve-du-Luxembourg, société de bien courte durée, de deux ans à peine, ou l'admiration avait reparu, où le goût, notre conscience litéraire, était à la recherche de tout lalent nouveau; et cependant, en dehors de quelques lettrés, qui donc aurait gardé le nom de la comtesse de Beaumont, si, dans des pages immortelles, les plus belles peut-être de ses Mémoires, Chateaubriand n'avait comme transfiguré son visage et à jamais poétisé ses derniers moments? C'est le privilège attaché au génie de donner une existence impérissable à ces femmes qui ont un instant charmé ses heures. Il le devait bien, l'enchanteur, à celle qui, avec Lucile, l'avait le plus adoré, alors qu'il était presque inconnu et que sa renommée n'était pressentie que par le cénacle au milieu duquel il vivait au retour de l'émigration.
Morte è trente-trois ans, aucune douleur ne lui avait été épargnée; elle les avait toutes épuisées. Mariée par convenance, à dix-sept ans à peine, au sortir du couvent, elle n'avait pas eu un jour d'intimité avec son mari, plus jeune qu'elle d'une année; attachée à son père, comme Germaine Necker l'était au sien, elle avait assisté, à ses côtés, à cette suite d'épreuves qui finirent par le massacre de M. de Montmorin; son frère préféré s'était noyé à vingt et un ans; elle s'était vu arracher sa mère, sa sœur, son second frère; elle s'était vainement accrochée aux bourreaux pour accompagner sa famille à la Conciergerie, mourir avec elle, avec leurs amis, le jour où la même hache trancha leurs têtes et celle de madame Élisabeth. Dédaignée par le Comité de salut public à cause de sa pâleur et de la fragilité de sa personne, voyant ses biens confisqués, madame de Beaumont attendit chez de pauvres paysans la fin de la l'erreur; rentrée en possession de son château de Theil, elle répétait volontiers le mot de Marguerite d'Ecosse : « Fi de la vie! qu'on ne m'en parle plus ! » lorsque Fontanes et Joubert la mirent en présence de René ; elle reçut alors le coup de foudre; dévouée jusqu'à l'abnégation, elle se donna tout entière au culte de cette violente affection; elle se reprenait, dans son milieu de Paris, aux joies de l'esprit; mais les souffrances morales avaient miné la frêle enveloppe; et, consumée à la fois par ses sentiments et la maladie, elle s'éteignait, le 3 novembre 1803, à Rome, où elle était allée pour revoir une dernière fois M. de Chateaubriand.
On a deux portraits d'elle fort ressemblants; l'un de madame Vigée-Lebrun, daté de 1788, la représente à dix-huit ans, avec la pose un peu théâtrale du temps; elle apporte une couronne à son père. Elle n'est point belle; mais sa bouche spirituelle, ses yeux profonds, fendus en amande, d'une suavité extraordinaire, à demi éteints par la langueur, sa longue chevelure, sa taille élégante et souple faisaient d'elle la plus séduisante et la plus distinguée des grandes dames. L'autre portrait, que nous préférons, est une miniature d'un prix inestimable. Il est du commencement du siècle. Les souffrances ont amaigri et pâli le visage encadré par les coiffures a la mode du Directoire; le châle est noué autour de la taille; le regard, noyé par les larmes, s'est encore adouci, comme un rayon de lumière à travers le cristal de l'eau. Je ne sais quelle mélancolie attire et attache, quand on contemple ce visage expressif. « On n'aime pas impunément, écrivait un ami de Joubert, on n'aime pas impunément, ces êtres fragiles qui semblent n'être retenus dans la vie que par quelques liens prêts à se rompre. » Comme on comprend bien, avec cette forme aérienne, que madame de Beaumont ait pu être comparée à ces figures antiques qui glissent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'une tunique!
Non pas que ce fût un cœur frivole et une tète légère, elle possédait une admirable intelligence; elle comprenait tout. Son âme était virile et forte; son jugement était sûr, et l'on pouvait compter que tout ce qui lui avait plu était esquif. Elle aimait le mérite, a-t on dit d'elle, comme d'autres aiment la beauté. Plaçant au-dessus de toutes les fantaisies l'amour des lettres, passionnée pour les beaux livres, sans être pédante, connaissant les hommes, les roués de son temps, les héros à la mode de Crébillon fils, et professant pour ce monde-là le plus profond dédain, elle avait horreur de toutes les vulgarités. Elle était friande du délicat, comme d'autres femmes le sont du succès. Mais, pour se montrer ce qu'elle était, il fallait qu'elle se sentît pénétrée comme d'une douce température, celle de l'indulgence. N'était-ce pas aussi une raffinée que celle qui, après avoir entendu lire cette page de René : « Levez-vous vite, orages désirés, etc., » confiait à madame de Vintimille cet aveu : • Le style de M. de Chateaubriand me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour; il joue du clavecin sur toutes mes fibres. »
C'est cette existence malheureuse et passionnée que nous voudrions raconter. Mêlée aux événements les plus tragiques de la Révolution, à ceux qui la précédèrent comme à ceux qui l'accomplirent, elle nous permet d'étudier, avec des documents ignorés en partie jusqu' ce jour, le rôle véritable de M. de Montmorin, comme ministre des affaires étrangères, la fin de la vieille France aristocratique et ces commencements du Consulat qui faisaient dire aux survivants de cette terrible époque : « Enfin la terre n'est plus attristée !
La famille Montmorin. - Saint-Hérem. - Le comte
Marc de Montmorin, ambassadeur.
Pauline-Marie-Michelle-Frédérique-Ulrique de Montmorin appartenait à l'une des plus anciennes familles de l'Auvergne, à l'une des plus illustres maisons de la noblesse française. Le nom de Saint-Hérem avait été ajouté i celui de Montmorin le 28 mai 1421. On retrouve leurs aïeux dans les premières chartes du prieuré de Sauxillanges. Deux branches s'étaient formées à la fin du xvi siècle. Le chef commun était alors François de Montmorin, gouverneur du haut et bas pays d'Auvergne, celui-là même qui, en 1572, lors du massacre de la Saint-Barthélemy, écrivit cette lettré célèbre à Charles IX: • Sire, j'ai reçu un ordre de Votre Majesté de faire mourir tous les protestants qui sont en ma province. Je respecte trop Votre Majesté pour ne point croire que ces lettres sont supposées, et si, ce qu' Dieu ne plaise, l'ordre est véritablement émané d'elle, je la respecte trop pour lui obéir. » Madame de Beaumont était très fière de son arrière grand-père.
La branche aînée était représentée, en 17831, par Jean-Baptiste de Montmorin, marquis de Saint-Hérem, seigneur de Yollore et de la l'Tourette, lieutenant général, gouverneur de Belle-Isle en Mer et de Fontainebleau, et par son petit-fils, qui succéda à ses charges et fut, comme son cousin, massacré en septembre dans des circonstances tragiques. Le fils était mort en juillet 1779.
1. Archives nationales, section judiciaire, L° 3, B. ↩
Le père de madame de Beaumont, Armand-Marc, comte de Montmorin Saint-Ilérem, appartenait à la branche cadette. Il était né au château de la Barge en Auvergne, le 13 octobre 1746; son grand-père Joseph-Gaspard avait eu trois fils et six filles. Étant devenu veuf, il avait embrassé l'état ecclésiastique, et avait obtenu l'évêché d'Aire. C'est de lui que parle Voltaire dans le Dictionnaire philosophique. I| présentait ses enfants à son clergé ; on se mit à rire. « Messieurs, dit-il, la différence entre nous, c'est que j'avoue les miens. » Le premier de ses fils avait été lieutenant général, le second évèque de Langres ; le troisième, surnommé le chevalier de Saint-Hérem, cornette dans la seconde compagnie de mousquetaires, allié au garde des sceaux Voyer d'Argenson, avait recueilli titres et fortune. Menin du dauphin, père de Louis XVI, il avait laissé trois enfants: deux filles qui entrèrent à l'abbaye de Fontevrault, où leur tante était abbesse, et notre Armand-Marc, comte de Montmorin, seigneur de Seymiers et de Coppel.
Comme les enfants de la haute noblesse, il fut élevé par le clergé et surtout par le monde.
Ce que l'on enseignait aux jeunes gens de l'aristocratie française, c'était, avec les exercices du corps, les qualités que les salons seuls pouvaient donner, la connaissance de la vie, les belles manières, plus de tact que de science, plus de discernement que de fortes études. La noblesse vivait alors plus ou moins rapprochée des gens de lettres, qui la mettaient au courant de ce qui s'imprimait. Elle restait ainsi familière avec les bons livres; elle en savait assez pour y faire allusion, et le langage choisi qu'elle entendait conduisait au goût. A moins d'être destiné à la magistrature ou à l'église, l'instruction allait tout au plus jusqu'à la rhétorique. Armand fut plus instruit. Comme son père avait été le menin du premier dauphin, il fut le menin du second. Il fut donc élevé avec le prince qui devait être Louis XVI. La Correspondance entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau, à la date du 16 novembre 1770, renferme une anecdote assez curieuse : « Le 27, la journée étant pluvieuse et fort mauvaise, M. le dauphin passa près de trois heures de l'après-dîner avec Madame la dauphine. Il lui confia beaucoup de détails sur les gens de son service; il lui dit qu'il croyait bien connaître ceux qui l'entouraient; que le duc de Saint-Mégrin et le comte de Montmorin avaient le projet de le gouverner et de devenir les maîtres. Le dauphin ajoutait que les comtes de Beaumont et de la Roche-Aymon étaient des gens nuls et très bornés. » De ces jours de service à la cour datent certainement les projets de cette fatale union entre les enfants des deux amis.
Le comte de Montmorin s'était marié en 1767. Il avait épousé sa cousine, Françoise-Gabrielle de Tanes, fille du marquis de Tanes et de Louise Alexandrine de Montmorin. La famille de Tanes, originaire du Piémont, s'était établie en Auvergne, à la fin du xvi siècle, par suite d'une alliance . avec les Montboissier, seigneurs du Pont-du-Chateau. Par son mariage, Armand de Montmorin ajoutait à sa fortune personnelle les fiefs de Tallende et de Chadieu, des Martres et de Monton. Il devenait un des grands propriétaires de la province. Mademoiselle de l'anes, plus riche que son cousin, était plus Agée de deux années. Elle était loin d'être belle; si son portrait est fidèle, elle était haute en couleur, d'une taille robuste, avec des yeux sombres et une force de volonté que trahit le bas du visage osseux et accentué, enfin ambitieuse el fine, comme les races de montagne; son esprit n'était en rien distingué; elle fut néanmoins pour son mari d'un excellent conseil, le servit dans son dévouement absolu à Louis XVI. Le comte de Montmorin était, au contraire, de petite taille, d'un tempérament nerveux jusqu'à l'excès, et ne payait pas de mine. Il était laborieux, appliqué, el, sous une apparence de bonhomie, cachait une réelle habileté. De ce mariage naquirent quatre enfants, deux filles et deux fils; l'aînée, Victoire, fut mariée en 1787 au vicomte de la Luzerne, fils du ministre de la marine; la cadette était Pauline; Auguste, officier de marine, péril en 1793 dans une tempête en revenant de l'Ic de France; le dernier enfant, Antoine-Ilugues-Galixte, devait, par une lin héroïque, à vingt-deux ans, honorer le nom qu'il portait.
Admise à la cour, d'abord en qualité de dame pour accompagner les tantes du futur roi, Victoire, Sophie et Louise, madame de Montmorin disposa vite d'une sérieuse influence; elle utilisa sa parenté avec la duchesse d'Havré, dont la fille venait d'épouser M. de l'anes, gentilhomme de la chambre du roi de Sardaigne. Dès son avènement au trône, Louis XVI nomma son ancien menin ministre près l'électeur de Trèves, et madame de Montmorin dame d'atours de madame Sophie, en remplacement de la comtesse de Périgord. Peu de temps après, janvier 1778, Armand de Montmorin était envoyé ambassadeur en Espagne en remplacement de M. d'Ossun. M. de Maurepas avait convoité ce poste pour une de ses créatures; afin de parvenir i ses fins, il avait débité et fait débiter que M. d'Ossun était aussi incapable qu'infirme. Le roi devint donc persuadé qu'il ne pouvait plus le laisser sans inconvénient à Madrid, et, comme il avait depuis long-temps l'envie de donner une brillante situation « Montmorin, il le prévint de sa nomination. Une querelle s'éleva alors entre Louis XVI et Maurepas. Le vieux mentor, vivement affecté de la ténacité de son souverain, sur lequel il avait jusqu'à ce moment exercé un empire absolu, insistait en disant: « Puisque telle est votre intention, sire, elle sera suivie; mais il serait bon du moins que M. de Montmorin allât à Madrid sans caractère pendant quelque temps pour que M. d'Ossun pût le mettre au courant des affaires. - Mais, monsieur de Maurepas, répliqua le roi, M. d'Ossun est incapable, à ce que vous m'avez dit! mais il est sourd! mais... » Le roi, sentant que l'humeur s'emparait de lui, n'en dit pas davantage et se retira brusquement dans son cabinet. C'est ainsi que l'ambassade la plus importante, avec celle de Vienne, fut donnée.
La double politique extérieure qui devait être si dangereuse pour le malheureux Louis XVI et pour son ministre, l'administration clandestine des affaires étrangères, avait commencé à la fin du règne précédent. Lorsque M. de Saint-Priest, nommé par M. de Choiseul, était sur le point de se rendre à son poste d'ambassadeur à Constantinople, il reçut un billet du comte de Broglie, qui le priait de passer chez lui1. M. de Saint-Priest s'y rendit et le comte lui remit une lettre de la main du roi; c'était l'ordre de communiquer à M. de Broglie les instructions qu'il venait de recevoir, les dépêches qui lui seraient adressées, ainsi que la copie de ses réponses. Cette habitude d'être instruit de tout à l'insu du ministre fut reprise de 1789 1792; à côté de l'ambassadeur constitutionnel se tenait un représentant de Louis XVI et de la reine. Ces agents étaient connus, si bien qu'en 1790 M. de Ségur, nommé à Vienne, déclara que, M. de Breteuil ayant. déjà dans ce poste la confiance personnelle du roi, il ne pouvait accepter. Montmorin était si avant dans l'amitié du roi, qu'il eut moins que personne à redouter cette méfiance; il devait plus tard, cependant, subir pour lui-même les périlleuses conséquences d'une double politique.
1. Lettres et Instructions au comte de Saint-Priest, publiées par M. de Barante. ↩
La cour d'Espagne était plus solitaire que jamais2, l'Escurial plus assombri encore par les formalismes d'une étiquette rigide. Montmorin y montra de la gravité sans pédantisme et de la dignité sans morgue. La froideur de ses formes de grand seigneur ne déplaisait pas. Personne même, si l'on écoute les mauvaises langues de Versailles, n'aurait pu faire mieux que lui auprès d'un monarque dont la tête était absolument dérangée. Un conseil de régence venait de se former à Madrid, sous la présidence du prince des Asturies, et notre ambassadeur avait soutenu, avec autant de fermeté que de tact, la politique difficile créée à la France par l'un des événements les plus importants du XVIIIe siècle, la guerre d'Amérique. C'est cette fermeté qui donna naissance à une calomnie, colportée par les pamphlets*et les journaux, sous la Révolution, à savoir que Montmorin avait été, dans une altercation, souffleté par le prince des Asturies et n'avait pas demandé raison de cette offense.
2. Vos. Correspondance secrète. - F. de Bourgoin, Tableau de l'Espagne. - Flassan, Diplomatie française, t. VII. ↩
La cour de Versailles avait été saisie d'une offre de médiation par la cour de Vienne. Tandis que l'Angleterre l'avait acceptée avec empressement, M. de Vergennes, mécontent de la base principale qui était l'abandon de la cause des insurgents d'Amérique, alléguait la nécessité de connaître le vœu de l'Espagne, l'intime alliée de la France et très intéressée, du reste, à la question par ses propres colonies. Pour se disculper auprès de l'empereur Joseph II, M. de Vergennes lui avait fait communiquer, comme éclaircissement de sa conduite, un mémoire où l'on rapprochait, quoiqu'il n'y eût pas une véritable analogie, la situation de la France sous Henri IV à l'égard des Provinces-Unies de celle du gouvernement de Louis XVI l'égard des Américains. Le mémoire tendait à prouver qu'il fallait se borner à une trêve entre l'Angleterre et la France. Ce plan avait été le même jour envoyé à Madrid. La cour de Londres, présumant que la tenue d'un congrès à Vienne éprouverait de grandes lenteurs, essaya de traiter directement avec la cour de Versailles. Le comte de Vergennes avait mis Montmorin dans la confidence de ces ouvertures; il voulait rejeter, aux yeux de l'Europe, l'avance des premières propositions pacifiques sur l'Angleterre.
La confiance entre les deux souverains de la maison de Bourbon était entière. Les dépêches échangées en témoignent. Lord North quittait sur ces entrefaites le ministère et était remplacé par lord Shelburn et M. Fox. Comme il s'était montré zélé dans les rangs de l'opposition pour la cause américaine et qu'il était de plus l'ami personnel de Franklin, lord Shelburn lui avait envoyé un membre du Parlement, M. Oswald, porteur d'une lettre de créance et de propositions satisfaisantes pour la paix. Franklin avait refusé toute ouverture qui séparait la cause de l'Amérique de celle de la France et avait fait sentir à l'envoyé anglais que la paix ne pouvait se traiter sans notre intervention. M. Oswald, après s'être muni d'instructions plus précises, s'était alors présenté chez le comte de Vergennes et avait ouvert officiellement des conférences. Il fallait obtenir de la cour d'Espagne une complète adhésion à cette politique. Montmorin y réussit. Lord Granville, frère de lord Temple, arriva en France, et, le 10 janvier 1783, les préliminaires de la paix étaient signés à Paris entre la France et la Grande-Bretagne d'une part, l'Espagne et la Grande-Bretagne de l'autre. Le 3 septembre suivant, l'indépendance des États-Unis était solennellement reconnue.
Les services éminents de Montmorin furent récompensés par l'offre de la grandesse, qu'il refusa, et par la Toison d'or. Louis XVI le nommait maréchal de camp et chevalier du Saint-Esprit. Lorsque le comte d'Artois et le duc de Bourbon avaient traversé, l'année précédente, l'Espagne, allant au siège de Gibraltar, ils avaient été heureux de se mettre sous la tutelle de Montmorin et d'être dirigés par lui. Depuis que la maison de Bourbon régnait en Espagne, c'était la première entrevue de ce genre, et Charles III, en recevant les deux jeunes princes à Saint-Ildefonse, avait témoigné à l'ambassadeur de France tous les égards que méritaient l'habileté de sa conduite el la hauteur de sa tenue. Après six années de séjour en Espagne, Montmorin demanda à rentrer en France. Le 3 mai 1784, M. de Vergennes lui adressait la lettre suivante :
« Le roi1 ayant bien voulu, monsieur, agréer votre retraite de la place de son ambassadeur à la cour de Madrid, j'ai pris les ordres de Sa Majesté sur l'indemnité qui vous est due pour les frais de retour de votre maison et de vos effets d'Espagne en France. Je vous annonce avec plaisir, monsieur, que Sa Majesté a bien voulu, sur ma proposition, vous accorder, pour cet objet, une gratification extraordinaire de cinquante mille livres.
1. Archives nationales, papiers séquestrés, cote 27 T. ↩
» J'ai l'honneur d'être avec un profond attachement, votre très humble et très obéissant serviteur.
I Vergennes
Très protégé par Mesdames tantes, Montmorin était destiné à rendre de nouveaux services. A peine installé à Paris, il fut appelé à commander en chef en Bretagne, en remplacement de son compatriote le marquis d'Aubeterre. Les têtes y étaient alors 'fort montées; mille incidents graves ou futiles étaient l'objet de controverses, depuis les édits de Turgot et l'affaire du Collier jusqu'à Mesmer et Cagliostro. Les états de Bretagne, avec leurs privilèges particuliers, représentaient dans l'ancienne monarchie l'indépendant esprit provincial. Très jaloux de ses droits, chacun des ordres luttait pour leur défense, et ils se réunissaient ensuite pour les revendications communes contre la royauté. Une déclaration du 1° juin 1781 sur les octrois des villes était, aux yeux des Bretons, une violation du pacte fondamental de 1532, qui, en réunissant à la couronne de France le duché de Bretagne, lui avait garanti ses antiques libertés. On exigeait le consentement formel des étais pour toute levée de taxes. Le droit de fouage, espèce de taille réclamée par chaque feu sur les biens roturiers, excitait encore plus d'animosités intestines. On avait conçu le projet de créer avec des deniers du fouage un capital et de le convertir en rentes. L'injustice était de faire porter l'impôt sur l seule propriété roturière. Les communes ne cessaient de protester. La noblesse bretonne, qui tenait moins à son argent qu'à ses privilèges, ne voulait pas entendre parler de redevances qui l'auraient rendue taillable. Le comte de Montmorin, sur la question des octrois, trouva le moyen de s'arranger avec la commission permanente chargée par les trois ordres de faire parvenir au roi leurs doléances. L'affaire du fouage ne fut réglée que quelques mois avant 1789 et amena des luttes sanglantes dans les rues de Rennes. Le comte de Thiars commandait alors la province.
Montmorin, si bien instruit par la cour de Charles III du respect des formes, avait plu aux Bretons par sa réserve hautaine; et la comtesse de Montmorin, par son savoir-faire, n'avait pas été inutile dans celte œuvre de conciliation entre tant de susceptibilités; aussi la reconnaissance publique entoura-t-elle le mari et la femme. Une promenade fut appelée le Champ-Montmorin et la Gazette de France du 4 février 1785 mande « que la comtesse de Trémargat, épouse du comte de Trémargat, Jambe-de-Bois, président de l'ordre de la noblesse, étant accouchée d'un fils, les états ont arrête de donner à cet enfant le nom de Bretagne et d'envoyer à la comtesse de Montmorin une députation pour la prier de le présenter au baptême ». Ils décidèrent par acclamation d'offrir à la comtesse de Montmorin un diamant de dix mille écus; elle ne voulut pas l'accepter, et elle pria les députés de permettre que cette somme fût destinée fonder une place au couvent de la Présentation pour les jeunes demoiselles nobles, une autre l'école des cadetsgentilshommes et une bourse dans un college pour le tiers état.
Sa haute charge n'obligeait pas Montmorin à résider constamment à Rennes; un intérêt de famille l'appelait d'ailleurs à Paris au mois de septembre 1786; il s'agissait du mariage de sa seconde fille.