Premiere partie
Domestique et changement dans les sentiments de l'auteur. — commence-. MENT DU Génie du Christianisme. - PREMIER VOLUME DE CET OUVRAGE IN- (suite 4)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Lévy, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Indulgence pour l'humeur d'un grand esprit, encore neuf aux affaires : mais, il est impossible de ne pas relever ici son injustice et son erreur. Les deux infamies, qu'il dénonce, étaient deux dispositions sensées et nécessaires. L'Eglise romaine pouvait-elle, sans manquer à sa prudence et à ses traditions, ne pas valider l'effet des sacrements conférés par des prêtres, dont elle avait d'ailleurs blâmé l'adhésion à une loi civile, qu'elle n'approuvait pas? Pouvait-elle, par exemple, déclarer illicites et non avenus tous les mariages consacrés par des prêtres constitutionnels? cela n'aurait-il pas été le plus grand trouble des consciences et le plus fâcheux scandale? Et, quant aux évêques non démissionnaires, malgré l'invitation du pape, et depuis meme le Concordat, quelque repectable que fut le motif de leur résistance, n'est-il pas évident que le Pontife qui, pour un si grand intérêt religieux, avait autorisé une réduction si marquée et une division toute nouvelle des siéges épiscopaux, ne pouvait souffrir et laisser sans blâme la protestation permanente des anciens titulaires? L'idée contraire, chez M. de Chateaubriand, et les manœuvres obscures de quelques prêtres émigrés, qui, par lui, voulaient arriver au Pape, expliquent assez comment la finesse toute pratique du cardinal Gonsalvi le tenait à distance et en échec. Le secrétaire de légation, évidemment, ne connut rien, ne soupçonna rien de la grande affaire1 qui se suivait auprès du Pape, et où la capacité très-médiocre, mais ardemment dévouée du cardinal Fesch importait bien plus au premier Consul que tous les talents du monde. Cette grande affaire était l'intervention future du Pape dans la transformation de Pouvoir méditée par Bonaparte, mais désavouée et obscure encore. Ce concours, cherché à Rome, avant même celui de la Législature de France, - était le secret des entretiens du Secrétaire d'Etat romain et de l'ambassadeur français : c'était le nœud de leur intimité.
* Lettres inédites communiquées.
1 Le cardinal Fesch, etc., etc., par M. l'abbé Lyonnet, t. I, p. 305 et suiv. ↩
A part ces graves questions d'intérêt public et canonique, M. de Chateaubriand laissait voir encore dans cette lettre une impatience plus mondaine, dont l'expression prouve du moins sa complète franchise avec un tel ami : Voilà, disait-il, où m'ont conduit des chagrins domestiques. La crainte de me réunir à ma femme m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie. Les plus courtes sottises sont les meilleures; je compte sur votre amitié, pour me tirer du bourbier. Je vous dirai plus : à présent que j'y suis, je vois même que la place de secrétaire d'ambassade est une place trop inférieure pour moi. Permettez cette franchise à l'amitié; rien ne m'excuserait d'être ici, si je n'étais auprès du Pape et de l'oncle du Consul. Tous mes confrères, les secrétaires ici, sont des jeunes gens sans nom et sans autorité, des hommes qui commencent ; et moi je dois finir.
« Adrien Lezay a été bien servi; il a obtenu du premier coup une ambassade. Je suis donc résolu à interrompre tout à coup cette carrière commencée, sous de si tristes auspices, à passer en Grèce et à revenir ensuite m'ensevelir dans quelque grenier de Paris, avec mes souvenirs et mes amis. Je vous laisse cependant encore un an, mon cher ami, à voir ce que vous pouvez faire de moi; mais, comptez qu'au bout de ce temps, je suis inexorable et que je jette là le harnais. »
On voit nettement le rapport de cette lettre, que nous avons sous les yeux, avec la note adressée mystérieusement au premier Consul. Quelle impression fit cette note? demeura-t-elle ignorée du Cardinal? lui attira-t-elle un des avis, que son neveu ne lui épargnait pas? nous ne pouvons l'indiquer à coup sûr. Mais, évidemment, le secrétaire de légation, mécontent, était, à son tour, fort épié et fort attaqué; il avait terminé sa lettre à M. de Fontanes par ces mots : « Réponse, réponse: la poste est sûre. » Mais quelques semaines après la date de cette lettre, M. de Fontanes, s'adressant à un jeune ami, dont il préparait l'avancement, lui écrit : « Je voudrais bien1, mon cher ami être heureux, en vous ; car je ne le suis que pour mon propre compte. J'ai éprouvé quelques amertumes, depuis votre départ : des étourderies de notre ami Chateaubriand m'ont été vivement reprochées. Je crains bien que ce pauvre ami n'ait choisi la carrière qui lui convenait le moins. Son ambassadeur est un sot, j'en conviens; mais il est oncle et tout-puissant. Le secrétaire, qui devait user de la plus grande circonspection auprès d'un ennemi si redoutable, surcharge tous les courriers de ses plaintes; or, vous savez qu'il y a en Europe un écho qui redit tout; cet écho est à la poste, où toutes les lettres sont décachetées. Jugez de l'effet de confidences pareilles. Rome, le cardinal Gonsalvi, le pape lui-même sont les premiers dénonciateurs de notre ami, accusé par son ambassadeur. Le pape n'est plus qu'un vice-consul ; et c'est ce que n'a pas senti Chateaubriand. »
1 Lettres inédites communiquées. ↩
Tout cela était fort vrai ; et M. de Fontanes avait déjà, on peut le croire, averti et calmé de son mieux l'ami, dont il s'inquiétait ainsi. Mais, nous n'avons pas cette première réponse, ni le détail de ce qui fut dit aux Tuileries. Seulement M. de Chateaubriand, dans une lettre du 27 vendémiaire an XI, écrit à M. de Fontanes : « Je vous remercie a mille fois de vos bons sermons, qui sont ceux d'un ami.n Puis, il ajoute : « Je suis fort bien, et j'ai toujours été fort bien avec le Cardinal, personnellement; je puis encore vous dire, que je suis très-aimé à Rome, et qu'il n'en est pas ainsi du Cardinal. Si l'ex-ministre m'a dénoncé, j'en suis fâché pour lui; mais je m'attends à tout, dans ce monde; et, grâce à Dieu, à présent que j'ai pris la résolution de ne rien être, je me moque des dénonciateurs et des protecteurs. » Puis, il ajoute, sans doute au sujet de quelque inquiétude un peu exagérée de son ami : Allons, mon cher ami1, reprenez courage; oubliez-moi comme secrétaire; j'aime et respecte le Consul ; s'il me fait mettre au Temple, je le lui pardonnerai de tout mon cœur, parce qu'il est impossible q'il ne soit pas trompé; s ils veulent me donner encore un peu plus de gloire, qu'ils me persécutent ! » Le climat d'Italie'm'a guéri de tous mes rhumatismes ; et je puis passer quelques mois au Nord,. sans de grands inconvénients. » Cette dernière phrase, que n'attend pas ici le lecteur, se rapporte à une des médisances et contre-intrigues, auxquelles le secrétaire de légation était exposé, sur ce terrain agité de l'ambassade française à Rome.
1 Lettres inédites communiquées. ↩
Un grand nombre d'influences venait en effet s'y réunir, ou s'y heurter. C'étaient d'anciens émigrés, des prêtres réfugiés pour défaut de serment, des émissaires étrangers, anglais, ou russes. Un de ces derniers fut chargé d'offrir à l'ambassadeur l'éducation d'un prince de la famille impériale. L'offre ne fut pas acceptée; mais elle fut connue et dénoncée. Ces difficultés diverses, que grossissait un peu l'impatience du secrétaire de légation, se compliquaient des rapports de l'ambassade de Rome avec deux ministères en France, le ministère des affaires étrangères et le ministère des cultes. M. de Chateaubriand se croyait attaqué, surtout près du premier, par le canal de la légation romaine à Paris, et, près du second, par les agents de l'ancienne légation; mais, en même temps, il s'était rapproché du Cardinal, et se louait personnellement de lui.
Une lettre à M. de Fontanes, du 3 brumaire an XI, indique naïvement ces saillies d'imagination et d'humeur : Cette lettre, mon cher ami1, sera un peu plus consolante que celle que e vous écrivais, par la dernière poste, en réponse à deux bonnes et longues lettres de Paris. Je suis toujours résolu à demander mon remplacement, au printemps prochain. Je n'ai promis que d'être une année. Je tiendrai ma parole, à moins qu'on ne me suscite quelque nouvelle perse cution. Personne, après cela, ne peut trouver mauvais que je quitte une place, que je n'ai prise que dans l'espérance d'être utile à la religion, et qui ne m'a attiré que d'inutiles calomnies. Je ne veux plus rien, du reste. Je renonce pour la vie à toute espèce de places; et je me repentirai longtemps d'avoir désiré et accepté celle-ci.
1 Lettres inédites communiquées. ↩
« Je suis maintenant au fait de tout ce qui s'est fait contre moi, et je commence par vous dire que je suis infiniment content du Cardinal. Il a agi avec loyauté; et, loin de m'accuser, il m'a défendu, à mon insu, auprès du Gouvernement. Le ministre des cultes doit le savoir; et M. de Talleyraud le saura bientôt. La plus parfaite intelligence règne et régnera maintenant entre le Cardinal et moi. Il n'a rien à me reprocher, et me rend ouvertement et publiquement justice; et moi, je me plais à convenir de la franchise de ses procédés, dans des cir- - a constances délicates. s
Cette reconnaissance n'était pas très-fondée. Le Cardinal avait continué ses attaques : j'en vois la preuve dans une lettre de M. de Fontanes à M. de Mussy; et, s'il s'agit de la portée qu'elles avaient, la lettre confidentielle n'est pas moins explicite à cet égard. « Pour comble de ridicule, dit-elle, madame de Beaumont est en Italie et se rend à Rome. Je suis désolé. Le maître s'est plaint hautement de ce choix. Je défends le mieux qu'il m'est possible mon ami. Mais que puis-je contre l'orage? Dimanche dernier, pourtant, on m'a paru moins irrité. Cependant la prévention reste, etc. »
Cette lettre, cependant, ne fait pas supposer que l'Empereur ait dit de ses lèvres contractées par la colère à M. de Fontanes, ce que répète un docte prélat1. « Votre protégé, je le ferai amener ici, pieds et poings liés, sur une charrette. » Il ne parait pas non plus que M. de Talleyrand ait eu besoin de grands efforts, pour apaiser la colère d'Achille, selon l'expression du même historien. M. de Talleyrand avertit, en quelques mots seulement, que le Cardinal, pieux et dévoué, comme il l'appelle, était parfois trop emporté par son zèle, et qu'il fallait lui donner raison, sans donner tort à personne.
1 Le cardinal Fesch, etc., eic., par M. l'abbé Lyonnet, t. I, p. 284. ↩
Ce fut probablement, sous le contre-coup de cet avis modéré, que le Cardinal s'adoucit dans ses procédés, tout en ne renonçant pas à son extrême désir d'être délivré du secrétaire, mais en voulant son éloignement, bien plus que sa ruine. Le secrétaire se crut donc, un moment, raffermi, et triompha des marques d'intérêt, qu'il avait reçues de toutes parts. « Aussitôt, écrivait-il à son ami, que le « bruit absurde que j'étais au Temple se fut répandu dans « Paris, vingt personnes ont été solliciter mon élargissement. On m'a écrit, pour me proposer des retraites et un asile. Les membres du clergé de France m'ont témoigné l'intérêt, qu'ils prenaient à ma situation. A Rome, où je suis très-aimé, même des jacobins français, l'opinion a été toute en ma faveur. Enfin le Cardinal lui-même a pris hautement en main ma défense. Cette persécution lui a semblé odieuse : le Cardinal secrétaire d'Etat est le seul qui ait vu manquer avec chagrin le projet formé de me culbuter. » Puis, il ajoutait : « Vous me dites de me défier des sociétés, dont je me crois le plus sûr, et des Italiennes. Je vois qu'on vous a fait mille contes ridicules. Je ne vois absolument personne, et surtout point d'Italiennes. Notre amie de la rue Neuve-du-Luxembourg est ici mourante, presque abandonnée des médecins : et je passe mes nuits et mes jours en larmes, au chevet de son lit. Si je la perds, attendez-vous à me voir quitter Rome sur-le-champ. Le Cardinal et toute la ville s'est conduit admirablement pour cette femme si intéressante et si malheureuse : et je vous assure que l'attachement que je lui témoigne, bien loin de me nuire, m'a fait généralement estimer. Je suis dans un pays, où rarement les amis mourants sont environnés de leurs amis : cela semble une espèce de phénomène; Sa Sainteté elle-même a fait demander plusieurs fois des nouvelles de madame de Beaumont. Tranquillisez-vous donc, mon cher ami; cette affaire est terminée; et, quant à l'avenir, j'y renonce absolument; vous n'avez plus, ainsi que notre bonne protectrice, à me défendre et à vous occuper de moi. Quelque grenier obscur, dans un coin de Paris, fera parfaitement mon affaire, et, pourvu que je vous voie quelquefois, je serai content. »
Tout cela était vrai, ou dit sincèrement, alors; mais les plaintes du Cardinal n'en subsistaient pas moins; et l'amitié de M. de Fontanes n'était pas rassurée. Une lettre de l'ambassade de Rome, 4 février 1804, ne laisse à cet égard aucun doute : « Citoyen premier consul, écrit le Cardinal à son puissant neveu, permettez que je vous entretienne un instant de Chateaubriand. Mécontent de n'avoir pu s'emparer de mon ministère, et voyant que je n'avais besoin de personne pour faire ma besogne, il a voulu se venger. Il a entrepris de corrompre les prêtres, que j'avais amenés à Rome ; il leur a mis dans la tête que je devais leur faire donner des bénéfices et des prélatures du Pape; et j'ai appris que, par ses insinuations, ils se plaignaient amèrement d'être à Rome sans considération et sans crédit. » C'étaient là, il faut en convenir, de pauvres accusations, surtout; le Cardinal ajoutant : qu'il ne pouvait produire les preuves ostensibles de ce fait, ainsi que des propos tenus sur son compte; mais il ajoutait d'autres reproches sur le langage du secrétaire, touchant le premier Consul lui-même. « Dans mon salon, écrivait-il, en ma présence, il a osé dire que les Français ne devaient au premier Consul que le rétablissement de la religion et la modération de la loi de la conscription, qui est encore imparfaite et injuste. En peu de mots, je le fis taire. » De là, passant à quelques plaintes contre l'abbé Guillon, que le Cardinal avait appelé en qualité d'auditeur pour le travail des congrégations, et qu'il venait de renvoyer, le cardinal ajoutait : « Chateaubriand n'oubliait rien pour décrier mes opérations, toujours entouré d'émigrés et de ceux que vous avez exilés de Paris. » Au fond, c'était là, avec les jalousies de pouvoir d'un homme médiocre, le grand grief du Cardinal. il avait pris d'abord ombrage de la partialité du secrétaire pour quelques prêtres émigrés ; puis, de ses égards pour des princes déchus. Il lui reprochait maintenant son amitié pour M. Louis Bertin, rédacteur de journal, proscrit sous le Directoire et exilé par le Consul à l'île d'Elbe, d'où il avait obtenu de sortir, pour voyager en Italie. Dévoué d'admiration et de cœur à M. de Chateaubriand, qu'il avait connu à Paris en 1800, M. Bertin s'était offert pour conduire à Rome madame de Beaumont, à sa sortie des eaux du Mont-Dor.
C'était ce voyage, dont M. de Fontanes avait craint l'effet défavorable et que la noble origine de madame de Beaumont, le respect attaché aux malheurs de sa famille, sa maladie même et sa fin prochaine rendaient innocent, aux yeux de tous. En arrivant à Rome, pour y mourir, madame de Beaumont avait reçu les marques d'égards empressés de la plus haute société romaine et étrangère. Sa douloureuse langueur lui prescrivait la retraite. Aucune défiance politique ne pouvait s'attacher à la présence de cette jeune femme malade et presque solitaire. Comme beaucoup d'héritiers des anciennes familles proscrites, elle était même considérée avec bienveillance par le gouvernement du premier Consul. Et, c'est ainsi qu'il faut expliquer la dernière et la plus vive insinuation du Cardinal contre ce secrétaire de légation, dont il avait voulu à tout prix, l'éloignement. «Quoique Chateaubriand, écrit-il, soit le pensionnaire et le protégé de madame de Beaumont, il n'est point votre ami. Si vous ne le faites surveiller où vous l'envoyez, vous ne tarderez pas à être assuré, qu'il fera tout pour les émigrés et pour ceux qui sont mécontents de votre gouvernement. Cet intrigant est encore un méchant homme. »
Ce langage est bien fort dans sa naïve colère; et, il ferait croire que le Cardinal avait eu connaissance de la note secrète du secrétaire de légation, et qu'il en gardait vive rancune, malgré sa réconciliation apparente.
Sans aucun doute, cependant, une cruelle distraction avait enlevé dès lors M. de Chateaubriand à cette activité un peu inquiète, qu'on pouvait lui reprocher. Au premier avis du voyage de madame de Beaumont, il s'était absenté de Rome, pour aller à Florence au-devant d'elle et de son ami M. Bertin. Là il avait vu, non sans une émotion de gloire, les honneurs funèbres d'Alfiéri et le corps du grand poète exposé dans son cercueil; puis, il était revenu à Rome avec sa noble amie, plus rare et plus constante que celle d'Alfiéri. Cette réunion devait être aussi courte que douloureuse. Belle, seulement, par une expression de grâce et de dignité morale, que la souffrance et l'extrême maigreur ne pouvaient détruire, madame de Beaumont ne sentait plus la vie que par le déchirement de la quitter.
Dévouée de tendresse, comme d'admiration, au génie moins sensible de M. de Chateaubriand, elle s'était liée d'une vive alfection avec une des sœurs de son ami, cette mélancolique et charmante Lucile, dont la vie ne devait pas être longue non plus. Leur séjour en commun à Savigny, dans l'été qui précéda le Génie du Christianisme, avait formé cette amitié; elle s'était soutenue dans l'absence, par l'affinité des pensées et du dévouement. Retournée à Rennes, n'ayant plus sa mère, presque sans famille et loin de ses amis, Lucile écrivait, le 2 septembre 1803, à madame de Beaumont, avec mille vœux de la plus intime affection, ces mots de triste pressentiment : « J'ai bien la mine d'être déplacée sur la terre. » Deux jours après, elle écrivait à son frère, sur lui-même et sur son amie, sur son talent et sur son élévation future, une lettre vraiment admirable d'éloquence naturelle. On souhaiterait, en la lisant, voir ces trois personnes si rares quelque temps réunies et heureuses, autant qu'elles pouvaient l'être ici-bas, l'une par la satisfaction d'une grande gloire et une sorte de bonté calme qui se laisse aimer, les deux autres, par l'enthousiasme le plus tendre et la plus pieuse amitié.
Mais, la fin de l'une d'elles était déjà marquée et se précipitait, avec l'automne de Rome. Entre les soins assidus de M. de Chateaubriand, les égards officiels du cardinal Fesch, les religieux conseils d'un ecclésiastique, aumônier de l'ambassade, les visites empressées encore de quelques nobles étrangers, madame de Beaumont toucha rapidement son dernier jour. Le 4 novembre, elle expira désespérée et ravie, nous raconte son ami, avec cette analyse d'un grand artiste, qui sait décrire ce dont un homme plus simple serait accablé. M. de Chateaubriand était là, veillant, depuis longues heures, au chevet de cette amie mourante. Il touchait cette main dévouée, qui se refroidissait sous l'agonie : il a pu, dans la crise de sa douleur, observer encore ce qu'un jour il devait dépeindre ainsi : Son cœur palpitait avec rapidité, comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. O moment d'horreur et d'effroi! je le sentis s'arrêter.
Viennent ensuite d'autres détails, accompagnement de la mort, le soin des derniers honneurs à rendre, les consolations de quelques amis, une lettre vive et vraiment touchante de madame de Staël, une autre de Chenedollé, homme de cœur et d'étude, sincère dans son culte pour M. de Chateaubriand, comme dans son amour pour Lucile, mais trop inférieur à ce qu'il admirait et à ce qu'il aimait.
M. de Chateaubriand écrivait à son ami, M. de Fontanes, sur cette perte d'une des personnes qui, disait-il, l'attachaient le plus à la vie : «Si c'est une consolation pour « vous, je puis vous dire que jamais mort ne fut plus belle, « plus religieuse, plus courageuse. Votre malheureux ami a;
« a du moins fait honorer la mémoire de cette femme si bonne et si aimable pour lui; et, vous ne sauriez croire à quel point ma douleur et ma conduite, à cette occasion, m'ont fait aimer et respecter ici. Je vous annonce que je vais demander ma démission, par le courrier prochain. Le Cardinal, qui m'aime maintenant beaucoup, et qui se conduit à merveille pour moi, écrira au premier Consul et à Talleyrand en ma faveur, de sorte que j'espère sortir de ma place, sans offenser le Gouvernement; mais, dans tous les cas, ma résolution'est prise. Je m'aperçois au reste très-bien que la chance a tourné et qu'on voudrait me retenir. Je puis dire que je sors de cet emploi, irréprochable, n'ayant rendu que des services, n'ayant pas fait une faute. Il ne fallait donc pas me persécuter, sans cause et sans une ombre même de justice. Il s'est élevé une voix populaire en ma faveur; et les ennemis se sont un moment retirés; mais, le coup est porté. Je ne veux plus rien de ceux que la probité et l'honneur ne désarment point. Je rentre, pour toujours, dans mon obscurité et dans ma misère ; et jamais je n'importunerai personne de mes plaintes, ni de mes demandes. »
Suivent quelques détails d'affaires concernant une lettre de change, tirée de Rome, sur M. de Fontanes, qui touchait, à Paris, les quartiers échus du traitement de Secrétaire, puis, une mention de la bibliothèque léguée, dans un ancien testament, à M de Chateaubriand par son amie, morte, dit-il, avec le regret de ne lui avoir pas donné toute sa fortune. Ce dernier souvenir ne mérite d'être ici rappelé que parce qu'il explique une lettre consignée dans les Mémoire d'Outre-Tombe, et où M. de Fontanes semble trop préoccupé du regret que son ami ne soit pas l'héritier de celle qu'il pleure. Cette lettre était une réponse; et le noble cœur, qui s'inquiétait ainsi pour un autre, doit être excusé d'une pensée, qu'il n'aurait pas eue pour lui-même.
Quoi qu'il en soit de ce deuil péniblement souffert, les intentions de II. de Chateaubriand furent assez mobiles. Le 8 novembre 1803, il écrivait à N. de Fontanes1 : Ma résolution est changée. J'ai parlé au Cardinal; il m'a traité avec tant de bonté; il m'a fait sentir tellement les inconvénients de ma retraite, en ce moment, que je lui ai promis, que j'accomplirais au moins mon année. - Il n'est donc plus question, pour le moment, de démission; et vous pouvez dire hautement, car c'est la vérité, que non-seulement je reste à Rome, mais qu'on y est fort content de moi. Mes entrées chez le Pape vont m'être rendues : on va me traduire, au Vatican ; et la Gazette de Rome fait, aujourd hui mème, un éloge pompeux de mon ouvrage, qui, selon les chimistes, est mis à l'index, etc. On me donne un congé de douze jours pour Naples, afin de me tirer un moment de cette ville, où j'ai eu tant de chagrins. Je désire que cette lettre, mon cher ami, vous fasse autant de plaisir que les autres ont pu vous faire de peine; mais, je n'en suis pas moins très-malheureux. J'espère vous embrasser, au printemps. En attendant, souvenez-vons que je ne pars plus. Mille amitiés. »
1 Lettres inédites communiquées. ↩
Sous ce revirement d'impressions et d'humeur, le secrétaire d'ambassade n'en était pas moins fort dénoncé. Un général russe, très-aimé de l'empereur de Russie, avait renouvelé la proposition du titre de gouverneur du grand-duc. Il s'agissait de six ou huit années d'assiduité, pour arriver à une fortune considérable. Une place à l'académie de Saint-Pétersbourg était offerte, avec une pension. Cet exil nouveau, et même l'académie de Saint-Pétersbourg attiraient peu l'illustre écrivain ; mais, la proposition même le rendit suspect; et il s'en irritait, à son tour, au point d'en être malade et de reprendre toute sa colère, en écrivant à son ami : Il est impossible d'avoir été plus indignement persécuté que je l'ai été. C'était le moment même, où l'extradition d'un émigré français, entré au service de la Russie et employé par elle à Rome, marquait la rude surveillance et l'ascendant impérieux du Gouvernement français. Le pape livra cet agent, que, plus tard, l'autorité française même laissa s'évader. Mais l'opinion exprimée du secrétaire de légation, sur ces rigueurs tracassières, renouvelait son malaise avec le Cardinal ambassadeur, qui lui offrait un congé, sous formes amicales, et l'inculpait de nouveau dans sa correspondance. Revenu à son projet de démission, M. de Chateaubriand était enfin résolu de ne plus l'ajourner, au delà de quelques mois. L'amitié de M. de Fontanes combattait, de Paris, ces reprises d'impatience, non par de grandes vues de politique, ou d'ambition, mais par quelques raisonnements sur les avantages d'une telle place, sur l'aisance de fortune qui convenait à l'homme de lettres, et sur les goûts mêmes de M. de Chateaubriand, qui lui rendaient ce besoin plus sensible.
M. de Fontanes faisait plus encore. Toujours admis près du premier Consul, à ses entretiens du soir, déjà destiné à la présidence du Corps législatif, dont il était membre, - il voulait, à tout prix, détourner, ou plutôt changer en avancement la démission de son ami. Il y réussit : tout à coup, M. de Chateaubriand apprend par lui qu'une légation de la République française est créée près du pays de Vaud, et qu'il y sera nommé, au titre de ministre. Il faut lire sa réponse inédite du 21 décembre 1803 : Votre lettre, mon cher ami, me confond. Je ne m'attendais pas à ce dénoûment. Oui, le pays de Vaud, le voisinage de la France, et surtout l'indépendance, sont de très-belles choses. Dois-je me renfoncer dans une carrière, où j'ai essuyé tant de chagrins? N'est-il pas plus sage de songer à la retraite? Quoique je sois très-capable de faire les affaires des autres (bien qu'on en puisse dire), ne dois-je pas profiter de cette incapacité, qu'on attribue si facilement aux gens de lettres, pour me retirer? Ma santé, mes goûts, tout m'éloigne des places. J'admire le Consul ; et sa personne m'a toujours été chère, comme le sauveur de la France; mais son gouvernement m'a suscité une persécution si injuste, si honteuse, que j'ai le cœur gros d'amertume. Si donc, au moment où vous recevrez cette lettre, je ne suis pas nommé officiellement, ne pressez rien, laissez les choses traîner en longueur. On m'oubliera bientôt; et je donnerai ma démission, au bout de mon année; si, au contraire, je suis nommé, je respecterai l'ordre du Consul et le vœu de mes amis : j'irai au pays de Vaud. Mais, pour Dieu, qu'on me délivre de Rome! Je meurs ici. » . de Chateaubriand touchait ensuite, avec un peu
d'embarras et d'humeur, une question délicate, sur laquelle, évidemment, son ami avait cru devoir l'avertir, dans l'intérêt de cette promotion tant désirée. « Je ne puis m'y résoudre actuellement, répondait-il; et, je vous prie de ne m'en plus parler. » Puis, il revenait à cet espoir donné et à son impatience de quitter Rome : « Oh ! avec quel plaisir, écrivait-il, mon cher ami, je vous embrasserai à Paris, si j'y suis rappelé bientôt, si j'y vais, avant d'aller en Suisse, en cas que cette place me soit donnée! Adieu, adieu. Votre lettre est arrivée, au moment même du courrier; et je ne sais si vous pourrez déchiffrer cet infâme barbouillage. Je remets mes destinées à votre sagesse et à celle de notre excellente protectrice.
« N. B. Observez que je ne puis quitter Rome que sur une lettre de Talleyrand, qui m'annoncera officiellement ma nomination; que, quand le Consul dirait cent fois qu'il m'a nommé, cela ne me rendrait pas libre ici. Voyez donc si c'est dans les bureaux que la nomination › « est suspendue. Car, votre lettre est si positive, que je dois croire la chose faite; et pourtant, le ministre ne m'écrit pas. » On sent, on voit dans la naïveté de ces détails ce qu'avait fait M. de Fontanes, à ses visites du soir chez le premier Consul. M. de Chateaubriand n'en doutait pas. Longtemps après, toutefois, dans un monde tout changé, et lorsque lui-même revenait en partie de ses rancunes vengeresses contre Napoléon, il s'est souvenu surtout de cette ancienne promotion, pour en faire honneur à la haute sagacité du Chef qui, disait-il, l'avait en cela bien jugé, et avait compris qu'il était de cette race bonne à employer seulement sur le premier plan.