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L'Enchanteur 1768—1848

« Notre meilleur ami » (suite 3)

Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues · 22 min de lecture · p. 37–49 · chapitre 3 sur 81

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Clausel comptait quatre campagnes à son actif dans le corps de Condé. A sa rentrée en France, il ne put se dépouiller de l'esprit batailleur - qui était comme une marque de famille. La vie des camps répondait à bien des particularités de son humeur, Joubert dirait de son essence. Sa place de député fut à l'extrême-droite; il devint un des porte-voix et des porte-drapeau du parti ultra-royaliste. Vivacité des convictions, impétuosité du tempérament, brusquerie de la parole, loyauté chevaleresque, besoin de dévouement, culte exalté de l'honneur, un caractère fait de ces éléments devait jeter Clausel aux postes avancés. Aussi s'explique-t-on qu'il ne soit pas compté parmi les grands politiques de la Restauration, bien que distingué par Louis XVIII dès le principe, comme l'un des notables du royaume, et chargé de travailler avec les ministres à la rédaction de la charte. Député, pendant plus de vingt ans, il a étudié les questions à l'ordre du jour et publié de nombreux écrits politiques.

S'il suffisait d'avoir approfondi les problèmes contemporains, aimé le bien public, allié un vaste savoir historique et juridique à un désintéressement sans réserve, pour prendre rang parmi les hommes d'Etat, Clausel eût figuré en première ligne, il eût même distancé les rivaux. Mais cela ne suffit pas. Il faut en outre, et par dessus tout, une certaine habileté, un certain tempérament, un certain caractère qui n'étaient à aucun degré le fait du bon, chevaleresque et ardent Clausel. C'était un éclaireur, un combattant d'avant-garde, le modèle des ultras. Le poste qu'il avait choisi n'est pas le bon à qui veut saisir les mouvements d'ensemble, s'initier aux savantes combinaisons des stratèges. Si loin du centre, on court risque de ne plus entendre la voix des chefs, de brûler sa poudre en pure perte, d'être le martyr de sa cause sans assez de profit pour elle. Quelque chose de semblable, plus d'une fois, arriva à Clausel. Une fois surtout. Et cependant, même quand il oubliait la consigne, quand il s'oubliait, tirailleur obstiné, - parlons sans figure - même quand il publiait son Projet d'accusation contre le duc Decages, si l'ultra royaliste cédait trop à l'impétuosité de sa nature et à la chaleur de ses convictions, cet excès ne l'empêchait pas de mêler à ses vivacités des observations singulièrement sagaces. Au point de vue spécial de la légitimité, il semblerait qu'il fût dans le vrai. Le volume dont je viens de souligner le titre reste, de tous ceux qu'a publiés Clausel, le plus curieux à relire aujourd'hui. Laissons l'exagération qui vise la personne du duc Decazes ; ne voyons que l'étude des tendances politiques de 1815 à 1820. Cet ultra, peu fait pour commander en premier, savait néanmoins raisonner en philosophe, discuter en jurisconsulte, prévoir en politique. Œuvre de passion et de sincérité, comme aussi de science et de talent, ce livre, tout vibrant des sentiments d'alors, très nourri d'informations directes et très vivement mené, présente encore aujourd'hui un intérêt puissant. Comme il se confond avec l'acte le plus incriminé - le seul incriminé - dans la longue carrière politique de Clausel, c'est à lui surtout que je ferai des emprunts : quelques extraits auront le double avantage de donner au lecteur une idée de l'écrivain et de l'ultra. On y verra de plus que le sens de l'accusation n'était pas, Dieu merci, celui d'une complicité personnelle du duc Decazes dans l'assassinat du duc de Berry, pas plus qu'il ne l'était du mot fameux de Chateaubriand : « le pied lui a glissé dans le sang. » Procès de tendances contre le camp libéral tout entier, dont Decazes était le chef le plus influent parce qu'il avait l'oreille et le cœur du Roi.

A la fin de son livre, l'auteur a placé cette observation importante :

« Ce ne sont pas les actes particuliers, objets des différents chefs d'accusation qui, considérés séparément, prouveraient le crime de trahison, tel qu'il a été prévu par l'article 56 de la charte. Ce n'est que de la persistance, pendant plusieurs années, dans des actes a illégaux ou funestes, que nous avons tiré les motifs d'accusation.

Les prétentions ambitieuses de M. Decazes s'irritèrent bientôt contre la surveillance légale que la Chambre des députés voulut exercer sur lui. Un grand coupable condamné par une Cour d'assises, et que le Roi s'était cru forcé d'exclure de sa clémence, s'évada des prisons de la Conciergerie. Cet agent de la conspiration du 20 mars était allié de la branche de la famille de Bonaparte, à laquelle M. Decazes devait sa première fortune. On soupçonna la police elle-même d'avoir favorisé cette évasion. Des reproches directs sur cet outrage à la justice nationale et à la clémence du Roi furent adressés au ministre de la police par plusieurs orateurs, pendant la discussion sur la loi d'amnistie. Enfin, une Commission fut nommée dans le sein de la Chambre, pour examiner la conduite du Ministre dans cette affaire. Ce fut cinq jours après la formation de cette Commission que M. Decazes osa dire à la tribune cette parole si étrange dans la bouche d'un ministre constitutionnel : Les ministres ne peuvent être menacés que par les ennemis du Roi.

M. Decazes commença vers ce temps à faire l'abus le plus coupable de la censure et de la direction des journaux qui lui étaient confiés, en faisant calomnier dans ces feuilles toutes les opérations de la Chambre. Plusieurs propositions avaient été faites dans son sein, toutes ayant pour but le rétablissement de la religion et l'affermissement de la monarchie. M. Decazes, ministre du Roi très chrétien, fit attaquer dans les journaux et la religion et les principes de la monarchie; ce fut alors que M. Brennet, député de la Côte-d'Or, fit éclater sur ce sujet les premières plaintes dans la séance du 22 mars : « La Chambre des députés, dit-il, connue de la France et de l'Europe entière par son amour et son dévouement sans bornes à son Roi et à sa patrie, veut-elle, par son exemple et ses principes, améliorer l'esprit public, rétablir la morale, indiquer quelques moyens de raffermir et de recréer quelques-unes des institutions si nécessaires à l'appui du trône? la malveillance, la calomnie, les coteries, dénaturent et empoisonnent tout; les absurdités les plus ridicules se répètent ; il serait au-dessous de la dignité de la Chambre de les relever, si on n'en trouvait pas aussi des traces dans les feuilles publiques qui paraissent sous l'influence de l'autorité. »

La conduite de M. Decazes devenant de plus en plus audacieuse, l'un des secrétaires de la Chambre, organe avoué de la majorité, fit, à la fin du même mois, une proposition de supplique au Roi pour demander une loi sur la responsabilité des ministres. Personne ne se dissimula que c'était un acte préparatoire pour accuser le ministre de la police. Voici comment s'exprime M. de Kergorlay : « La crainte des conjonctures ou nous nous trouvons frappe d'ailleurs assez tous les yeux ; l'évasion d'un grand criminel a excité sur deux ministres des soupçons qui ne sont pas dissipés... Le ministre de la police emploie l'autorité arbitraire qu'il exerce sur les journaux à y organiser une diffamation systématique contre les principes religieux et monarchiques, et contre la Chambre des députés qui les professe. Ce honteux héritage de Fouché, son maître, fidèlement contenu encore par notre réunion, va prendre évidemment, aussitôt après la fin de notre session, un développement séditieux dont il est impossible de calculer les suites. »

La Chambre des députés prit en considération la proposition de M. de Kergorlay ; elle sentit des lors à quels nouveaux et effroyables dangers exposait la destinée de la France, la conduite si irrégulière, si audacieuse, si machiavélique d'un ministre qui cherchait à se procurer, et qui déjà semblait avoir acquis une prépondérance marquée ; mais des ménagements, qui tiennent à un sentiment profondément gravé dans le cœur de tous les Français, rendirent inutile ce premier mouvement de zèle ; et de vieux amis de la monarchie, oubliant une trop fatale expérience, négligèrent de se conformer aux conseils de la politique la plus sage, et, puisqu'il faut le dire, au plus important de leur devoir.

La Chambre fut séparée au milieu de ses travaux; le ministre avait annoncé qu'il serait obligé de protéger les députés contre l'indignation des départements : ils furent reçus en triomphe. Le roi aurait pu alors être éclairé sur les véritables sentiments de son peuple; mais le ministre fit défendre aux journaux de rien dire de cet accueil, qui était une sorte de sanction publique des opérations de la Chambre1.

(1) PP. 32-35 - ↩

La dissolution de la Chambre de 1815 est l'acte de l'autorité royale le plus étonnant qu'offre l'histoire moderne. Il entre dans le plan de ma proposition d'en examiner les causes et les suites...

Les circonstances avaient malheureusement amené le Roi a conserver une des plus funestes institutions de la révolution, le ministère de la police. L'homme qui en était chargé entreprit d'être, auprès du trône, le seul canal de ce qu'il appelait l'opinion publique; et par les moyens que nous avons déjà exposés, le Roi dut être entraîné à douter si la Chambre des députés représentait véritablement les sentiments de la nation, et si en conséquence elle pouvait offrir à la couronne un véritable appui. Dans ce doute, Sa Majesté, dominée par son amour pour son peuple et par sa confiance entière dans les Français, put croire prudent de renvoyer les députés au jugement des assemblées électorales, afin que, s'ils étaient confirmés par un nouveau suffrage, le gouvernement pût marcher avec eux, d'un pas assuré, dans la carrière de toutes les améliorations que leurs premiers travaux avaient indiquées.

Ici commence la série des plus graves prévarications de M. Decazes. Quel devait être, après la dissolution de la Chambre de 1815, le vœu d'un ministre fidèle, affectionné à son Roi, ami de son pays ? Sans doute le vœu d'un tel ministre aurait été que cette Chambre, à laquelle Sa Majesté avait donné les plus touchants éloges, à laquelle la France entière, hors les hommes du 20 mars, avait applaudi, et contre laquelle il ne s'était élevé aucune réclamation, obtînt les nouveaux suffrages des assemblées électorales !

Que fit au contraire le ministre de la police ?

Au lieu de laisser ces assemblées à leur libre détermination, il écrivit des circulaires, les unes publiques, les autres confidentielles, pour exclure les membres de la majorité de la dernière Chambre. I envoya une multitude d'agents qui, partout, se mirent en relation avec les ennemis les plus ardents de la royauté. Ici, nous rappellerons ce qu'à cette époque un noble Pair dit sur ce sujet, s'adressant à la Chambre des Pairs : « Les intrigues de la police ont mis les partis en présence, elles ont ranimé des factions prêtes à s'éteindre ; l'opinion qui devenait excellente, a sensiblement rétrogradé vers les principes révolutionnaires; les royalistes ont été consternés; et comment ne l'auraient-ils pas été à la vue de ces commissaires de police, parmi lesquels ils remarquaient des hommes trop connus dans la révolution, et pendant les Cent-Jours, par leurs erreurs politiques, par leur haine contre les Bourbons! Pouvaient-ils croire que de tels agents eussent pu être choisis pour apôtres de la légitimité ? Pouvaient-ils comprendre quelque chose à ce renversement d'idées? Les Jacobins, poussant un cri de joie qui a été entendu de leurs frères en Europe, sont sortis de leurs repaires. Ils se sont présentés aux élections, tout étonnés qu'on les y appelât, tout surpris de s'y voir caressés comme les vrais soutiens du trône. »

Lorsque les agents de M. Decazes ne pouvaient pas dominer une assemblée électorale, ils tentaient d'y opérer des scissions, et de rendre ainsi les élections impossibles. La culpabilité de M. Decazes, relativement à ces scissions, qui eurent lieu dans huit départements, est d'autant plus clairement démontrée que l'année précédente, pas un des collèges électoraux de France n'avait vu se former de pareilles divisions, et que toutes les élections furent complètes en 1815.

Un des principaux moyens de discorde qu'employa ce ministre, fut d'appeler, dans les assemblées électorales, les hommes auxquels il avait fait subir lui-même l'application de la loi du 20 octobre, et qu'il avait en conséquence considérés comme prévenus de délits contre la personne et l'autorité du Roi, contre les personnes de la famille royale et contre la sûreté de l'État : ce sont les termes de la loi. Le rappel de ces hommes, le choix des agents du gouvernement, les calomnies atroces qui furent répandues contre les Princes, les déclamations contre les prêtres et les nobles, que l'on prétendait vouloir rétablir la dîme et les droits féodaux; tous ces moyens, renouvelés des premiers temps de la révolution, eurent un effet d'autant plus puissant, qu'ils étaient employés par les dépositaires même de l'autorité la plus vénérée. Il s'exerça alors un genre de séduction dont aucun siècle n'avait donné l'exemple : on vit le ministre d'un grand Roi remplir le rôle de démagogue, soulever les passions les plus viles de la multitude ignorante, et parvenir à faire proclamer les députés du royaume très chrétien aux cris d'à bas les prêtres ! à bas les nobles !

Cependant trente-deux départements résistèrent à de si puissantes séductions, et renvoyèrent les mêmes députés; seize autres départements partagèrent leur députation entre les membres de la majorité de la dernière Chambre et de nouveaux candidats. Ainsi quarante-huit départements furent plus royalistes que le gouvernement du Roi; et les nouveaux députés, qui reçurent ainsi, à juste titre, la qualification d'ultra-royalistes (1) (expression certainement nouvelle dans l'histoire du monde) furent dans la nouvelle Chambre au nombre de quatre-vingt-douze; et lorsqu'on considère que tous les moyens de gouvernement légaux et illégaux furent employés pour empêcher la nomination des anciens députés, et qu'il ne s'en fallut cependant que de trente-cinq voix qu'ils n'eussent la majorité, l'on ne peut guère douter que si les assemblées électorales avaient été laissées à leur libre détermination, la nouvelle Chambre n'eût été animée du même esprit que celle de 1815.

(x) « Le mot ultra-royaliste, inventé par Fouché, n'a été cependant répandu en France que par l'armée de la police qui parcourut la France à l'époque des élections de 1816. Un ultra-royaliste était un homme qui voulait rétablir la dîme, les droits féodaux, détruire l'article de la Charte relatif aux biens nationaux, exclure de toutes les places ceux qui avaient servi sous Buonaparte, et mettre tout le pouvoir entre les mains des émigrés : pour tout dire, un ultra-royaliste était un partisan de la majorité de la Chambre de 1815... « Creusez le mot ultra-royaliste, et vous verrez qu'il veut dire uniquement un home opposé au système de M. Decazes, c'est-à-dire un homme qui dit que le bien est bien et que le mal est mal. C'estdonc un homme bien vulgaire qu'un ultra-royaliste.

Ainsi, le Roi aurait retrouvé la Chambre que Sa Majesté avait daigné appeler introuvable, et qu'il avait regardée comme le plus insigne bienfait de la Providence. Comme nous l'avons déjà dit, Sa Majesté avait voulu, dans sa prudence et dans les sentiments de son intime union avec son peuple, avoir un nouveau témoignage de l'opinion de la France : et quand même M. Decazes n'aurait envoyé qu'un seul de ses agents, quand il n'aurait écrit qu'une circulaire pour diriger les élections, il serait évidemment coupable d'avoir empêché la nation de manifester librement son vœu ; manifestation qui est le principe fondamental de la Monarchie représentative; et, pour cela seul, il serait coupable, dans de pareilles circonstances, de la trahison la plus criminelle qu'un ministre puisse concevoir envers le monarque et son peuple1.

(1) Pp. 42-45. ↩

La session de 1818 s'ouvrit le ro décembre, et Sa Majesté prononça ces paroles du haut de son trône : « Je compte sur votre concours, Messieurs, pour repousser les principes pernicieux qui, sous le masque de liberté, attaquent l'ordre social, conduisent par l'anarchie au pouvoir absolu, et dont le funeste succès a coûté au monde tant de sang et de larmes. »

On se rappelle l'heureuse impression que ces paroles produisirent dans toute la France; on put espérer enfin le changement du système dont tout l'odieux retombait sur le ministre qui, exerçant la police, avait eu tant de moyens de tromper la confiance du Roi.

Il n'est que ce qu'ont été les honnêtes gens dans tous les temps et dans tous les pays. Il n'y a donc pas grande gloire à l'être, non sans doute, mais aussi, pour être ultra-royaliste, on n'est pas un homme fort dangereux à son roi et à son pays. » (PP. 359-362).

Peu de jours après, on annonça un changement dans le ministère. Le 22 décembre, le président du conseil et trois ministres qui partageaient ses opinions portèrent au Roi leur démission; le ministre de la police et ses deux amis portèrent la leur le 23. Mais avant la formation du nouveau ministère, M. Decazes voulut, dans un seul acte, détruire le plus beau titre que se fût acquis la France depuis la Restauration, la loi qui, punissant les régicides, avait rendu un hommage éclatant à l'inviolabilité des Rois. Ainsi, M. Decazes, s'il ne pouvait conserver le ministère, s'assurait l'appui qu'il croyait le plus précieux pour lui, en acquérant tous les droits à la reconnaissance des premiers représentants de la Révolution1.....

(1) Pp. 76-77. ↩

Je commencerai par remarquer que les vingt-huit juges de Louis XVI à l'égard desquels le ministre faisait déclarer à Sa Majesté que la loi du 12 janvier n'était pas applicable, avaient notoirement signé l'acte additionnel et accepté des emplois ou fonctions de l'usurpateur pendant les Cent-jours. On ne pouvait trouver un motif de ne pas leur appliquer la loi, que dans le cas où une condition opposée à leur vote eût empêché de compter leurs suffrages dans le recensement du nombre des votants, d'après lequel le Roi fut condamné à mort. Or, sur ces vingt-huit, il y en a sept qui prononcèrent la mort purement et simplement.

Le ministre a donc évidemment surpris, l'égard de ces sept régicides, la religion de Sa Majesté et violé la loi du 12 janvier, sans aucune espèce d'excuse2...

(2) P. 79- ↩

Cet acte qu'on ne sait comment qualifier, n'est qu'une conspiration tramée dans l'ombre, contre l'honneur de la couronne et de la nation française, et contre les droits de la puissance législative.

Ce caractère de conspiration est d'autant plus marqué dans ce rapport au Roi, que M. Decazes, bien loin d'en avoir délibéré dans le conseil, n'en avait donné aucune connaissance à ses collègues, ce qui semblerait suffisamment prouvé par cette phrase du rapport : « Si Votre Majesté daigne donner son assentiment à ces propositions, j'ose la prier de vouloir bien le témoigner en approuvant le présent rapport, afin de me mettre en mesure de donner connaissance à nos collègues, chacun en ce qui concerne son département, des dispositions adoptées par Votre Majesté. » Mais ce défaut de communication aux autres ministres est démontré par cette autre phrase du rapport : « Le conseil avait pensé en 1816 que les membres des collèges électoraux qui avaient siégé pendant les Cent-jours, soit au champ de mai, soit au collège de leur département, étaient passibles des dispositions de l'article 7 de la loi du 12 janvier; je ne pense pas, etc.1.... »

(1) Pp. 8ı-81. (=) 1'. 83. G ↩

Il m'est impossible de ne pas remarquer, pour l'honneur de la France, au sujet de cette clandestinité, que M. Decazes a rendu au peuple français le même hommage involontaire que lui rendit la Convention, en refusant l'appel au peuple. Lorsque l'histoire rappellera la rentrée des régicides, elle dira aussi que le ministre qui commit ce crime, n'osa pas, malgré son audace, offrir un tel acte aux yeux des Français; que cet acte n'a jamais pris place dans le recueil de nos lois, et qu'il n'a point souillé l'audience de nos tribunaux.

Les mêmes rapports de police qui avaient trompé le Roi sur l'opinion de la nation française, au point d'obtenir la signature de Sa Majesté pour la rentrée des régicides en France, servirent aussi à livrer à M. Decazes la formation du nouveau ministère, dont l'unique lien fut l'engagement commun à maintenir cette loi d'élection qui devait faire arriver les régicides jusqu'à la Chambre (2).

Suivent une quatrième partie : De la culpabilité ministérielle de M. Decazes dans l'assassinat de M. le duc de Berry, et une cinquième partie : Des atteintes portées par M. Decazes à la religion de l'Etat, à toute religion, et à la morale universelle.

De la quatrième, je ne citerai rien : il suffit de relever le mot culpabilité ministérielle, qui la résume et en limite le sens.

De la cinquième, pleine de tristes vérités, voici le passage le plus vif. Dioclétien y est comparé et - naturellement - préféré à M. Decazes :

On ne peut comparer ce crime qu'à celui qu'aurait commis un ministre de Constantin, s'il eût fait exécuter les lois impies de Dioclétien.

Mais que parle-je de Dioclétien! ses lois étaient des actes de vertu auprès d'une loi du ministère de M. Decazes : ces lois prononçaient des peines contre ceux qui méprisaient la religion de l'État, et M. Decazes a encouragé par une loi ceux qui outragent la religion de l'État. Dioclétien avait pour excuse les préjugés de la naissance et le respect pour les antiques lois de Rome; M. Decazes et ses complices ont au contraire commencé par fouler aux pieds les institutions héréditaires et la religion même qui avait fondé la monarchie. La loi athée qui a été votée dans la séance du 17 mai 1819, a été un crime nouveau sous le soleil, et, sans aucun doute, la plus grande injure qui ait été faite au Dieu créateur, depuis la propagation de l'Évangile.

L'assemblée dite constituante, qui voulut faire apostasier la France, en refusant de reconnaître que la religion catholique était la religion de l'État, cette assemblée supprima les peines contre le sacrilège et le blasphème; mais ce fut une simple omission dans son code pénal. La Convention et Buonaparte, en publiant de nouveaux codes, ne firent qu'imiter ce silence. Il était réservé au ministère de M. Decazes d'exclure le nom de Dieu des lois françaises, par une délibération solennelle et par l'opposition formelle des orateurs du gouvernement aux réclamations les plus vives d'une grande partie des députés de la France.

J'ose dire que nous n'aurons fait un pas vers le véritable établissement du gouvernement constitutionnel que lorsque nous aurons mis d'accord nos mœurs avec nos lois : que lorsqu'on jugera qu'il est permis de préférer les grands intérêts de la monarchie à un administrateur quelconque sans passer pour un homme impoli, dur et même haineux.

Par exemple, M. de Saint-Aulaire et M. Courvoisier m'ont reproché ma haine contre M. Decazes. Bien loin de haïr M. Decazes, c'est certainement l'homme au monde que je plains le plus : et je le plains en raison de la conviction où je suis du mal incontestable qu'il a fait à la France et à l'Europe, en y ranimant, pour l'intérêt propre de sa fortune, l'esprit de toutes les révolutions. Quel mal plus grand peut-on désirer à un homme qui est condamné è porter le poids d'une semblable responsabilité ?

Aussi, l'objet de ma proposition d'accusation n'a été autre que l'intérêt de mon pays. J'ai cru que tout serait perdu, si un ministre pouvait impunément sacrifier l'état à soi.

J'ai lu dans le Moniteur que M. Courvoisier, après m'avoir reproché ma haine, dans la séance du 12 juillet dernier, avait ajouté que l'ancien ministre répondrait au libelliste par le mépris. Je ne puis me dispenser de dire un mot sur ce sujet :

M. Decazes était encore enfant, que j'avais sacrifié mon patrimoine, et que j'exposais tous les jours ma vie pour la défense des justes droits du trône et des antiques lois de mon pays.

Il était commis dans les bureaux d'un ministère, lorsque, par la bienveillance de mon département, j'avais été porté, sans intermédiaire, de la position d'émigré rentré à celle de député au Corps législatif. J'étais réélu au Corps législatif, et j'avais été nommé sans l'avoir demandé, et même sans le savoir, à la place de conseiller à une Cour d'appel, lorsqu'il était encore à solliciter une place de secrétaire chez Mme Letitia Buonaparte.

A l'époque de la Restauration, j'eus l'honneur d'être mis par Sa Majesté au nombre des commissaires chargés de discuter la rédaction de la Charte ; tandis que M. Decazes n'avait pu montrer son zèle pour son ancien maître, qu'en sortant aux barrières en qualité de volontaire de la garde nationale, pour faire une bien faible et inutile parade contre les armées de l'Europe, qui allait nous rendre le gouvernement de nos Rois.

Enfin, dans la première moitié de 1815, je me trouvais dans un rang supérieur au sien, et dans la même hiérarchie. J'avais l'honneur d'être conseiller à la Cour de Cassation, lorsqu'il avait l'honneur d'être conseiller à la Cour Royale de Paris.

Depuis, il est devenu pair par la grâce du Roi, et j'ai été nommé député pour la quatrième fois en 1816, quoique, pour m'exclure, on eût abusé du nom du Roi.

Je ne puis donc consentir à cette énorme distance politique où M. Courvoisier a voulu me placer à l'égard de M. Decazes : et si cet ancien ministre ne me répond pas, je le préviens qu'on n'attribuera son silence qu'à la difficulté de la réponse1.

(1) Pp. 170-172. ↩

Clausel rendit à Chauteaubriand des services littéraires, articles, éditions abrégées, à lui demandés par son illustre ami.

Mais je le soupçonne d'en avoir rendu un bien plus essentiel dans les premières années de leur liaison, et que Chateaubriand ne songeait guère à solliciter.

D'accord avec Fontanes et Joubert, - Fontanes auquel il reconnaît devoir beaucoup, et dont il recommandait à ses enfants et petits enfants de se souvenir devant Dieu, - Joubert dont il occupa si souvent la pensée et qui l'a crayonné si vigoureusement, - Clausel dut travailler au rapprochement des deux époux.

Des que Mme de Chateaubriand et M. Clausel de Coussergues se connurent, charmés l'un de l'autre, ils se lièrent d'étroite amitié. Les deux âmes étaient en parfait accord. Bon, religieux, ardent, dévoué, délicat, discret, Clausel n'avait-il pas tout pour plaire à l'ardente, pieuse et fière Bretonne? Elle, de son côté, quelque pénétrante qu'elle fût, ne démêlait, au fond de cette droite nature, rien qui ne fût selon ses goûts.

M. et Mme de Chateaubriand étaient réunis depuis un mois. L'assassinat du duc d'Enghien, crié dans les rues, vient aux oreilles du nouveau ministre. Aussitôt Chateaubriand écrit au premier Consul une lettre de démission. Clausel arrive sur ces entrefaites. Mis dans la confidence, il fait supprimer de la lettre « quelques phrases de colère » « par pitié pour Mme de Chateaubriand. » On devine la reconnaissance de l'épouse terrifiée. L'amitié s'en accrut et la confiance n'eut plus de bornes.

Mme de Chateaubriand ne mettait pas le monde dans ses confidences, avons-nous dit : elle était trop fière. Mais avec M. de Clausel, elle n'eut pas de secrets. Certes, Joubert aussi était un ami de cœur, un intime confident à qui elle pouvait tout dire; et Fontanes également, sans nul doute. Mais Fontanes, captif de ses grandeurs, était tenu de court à la chaîne impériale. Et Joubert était si souvent absent ou malade. Et si souvent elle-même avait besoin de consolations !

Quand Mme de Chateaubriand se sentait le cœur trop gros, ou que, son mari courant le monde, elle restait seule, uniquement occupée à broyer du noir, ou lorsqu'elle était consignée dans sa chambre de malade, et, plus tard, lorsqu'elle eut à traiter pour son Infirmerie avec les autorités civiles et religieuses, c'est le bon Clausel qu'elle invoquait, c'est à lui qu'elle se recommandait, sur lui qu'elle comptait.

Aussi en était-elle venue à l'appeler, reine toujours obéie, son serviteur Clausel, son cher ministre. Sa correspondance débute par ce petit billet :

Ce vendredi.

Vous devriez bien venir aujourd'hui faire maigre avec nous.

Si vous ne pouviez pas absolument venir dîner, venez, je vous en prie, de bonne heure ce soir. M. de Chateaubriand sera sorti : je pourrai vous raconter mille choses qui me tourmentent.

Non seulement Clausel, ainsi appelé, arrivait avec empressement; mais, le plus souvent, il devançait l'appel.

Un autre billet de la même époque ne porte que cette ligne : Venez donc dîner avec moi : je suis seule et malade.

En 1805 et 1806, « Clausel venait passer les soirées chez Mme de Chateaubriand avec Fontanes, Joubert et Molé, » au dire des Mémoires d'Outre-Tombe.