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L'Enchanteur 1768—1848
Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 Madame de Chateaubriand (suite 2)

Madame de Chateaubriand (suite 2)

Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 · 22 min de lecture · p. 227–248 · chapitre 24 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. Joubert avait trop bien prévu les inconvénients de cette acquisition pour M. de Chateaubriand, toujours large dans ses dépenses et incapable de calculer. Dix ans ne devaient pas s'écouler jusqu'au jour où, privé de la pension de ministre d'État, il serait obligé de mettre en loterie, puis de faire vendre aux enchères sa chère campagne de la Vallée au Loup1.

1. La Vallée au Loup fut achetée par M. le vicomte de Montmorency et appartient aujourd'hui à M. le duc de la Rochefoucauld-Bisaccia. ↩

En attendant, M. et madame de Chateaubriand jouissaient de leur nouveau séjour : « Ces gens-la sont absorbés par leur Vallée au Loup, ils en perdent la tête et moi aussi, » écrit M. Joubert à madame de Vintimille ; et se plaignant en 1810 M. Clausel de Coussergues de ne plus voir aussi souvent à Villeneuve M. et madame de Chateaubriand, il lui disait : « Je m'y ennuie, parce qu'il me tarde de voir mes amis et surtout les deux Chats de la Vallée au Loup, dont nous n'avons point de nouvelles, quoique nous leur ayons écrit. »

M. Joubert reçut bientôt deux lettres datées de cette retraite, qui déjà semblait moins charmante à madame de Chateaubriand.

A m. Joubert

La Vallée au Loup, 1812.

« La campagne n'est pas soutenable; pas une feuille, pas un brin d'herbe; Florette est plus bête que jamais et le bel André nous mettra bientôt i la porte. De quoi vous parlerai-je? de la pluie et du beau temps ? Du beau temps, il n'en est pas question, il fait un temps horible; pour la pluie, nous savons ce qu'en dire, car, Dieu merci! elle n'a pas cessé de tomber depuis que nous sommes dans la Vallée, ce qui nous rend assez tristes et maussades et nous fait pousser quelques soupirs vers Paris. Dans quinze jours nous y serons, j'espère, ce qui me fera plaisir, je l'avoue à vous seulement, car comment oser dire que je m'ennuie à Val-de-Loup, avec M. de Chateaubriand ? Je me ferais arracher les yeux par une dizaine de femmes et le cœur même, si après un tel aveu elles me soupçonnaient d'en avoir un. Le Chat ramage des vers par le mauvais temps; quand la pluie cesse, il vole à ses chers arbres, qu'il plante et déplante tant qu'il peut. Pour moi, je ne suis occupée tout le jour qu' souffler un feu de souches qui ne brûlent pas et à gronder Florette qui ne m'écoute guère.

» Voici une négociation dont je vous charge, c'est de décider le grand maître à venir dîner un de ces jours avec vous, à la Vallée. On tâchera de lui donner un bon dîner et on lui lira tout ce qu'il voudra. Je voudrais bien que M. de Langeac1 fût du voyage, mais il faut savoir si cela ne fera pas grimacer le nez du grand maître. Vous voyez que voilà une lettre qui demande une réponse; aussi ne manquez pas de me la faire. Adieu. »

1. M. de Fontanes avait alors pour chef de son secrétariat M. le chevalier de Langeac. ↩

A m. Joubert

La Vallée au Loup, 12 juin 1812.

« Vous devriez bien m'écrire une lettre ; il y a tantôt mille ans que je n'ai reçu un mot de vous. Les Madames n'en pourraient pas dire autant; cependant vous suez sang et eau pour leur tourner des phrases à leur manière, tandis qu'il ne vous en coûte seulement pas la plus petite transpiration pour m'en faire à la mienne. Que dit madame Joubert de cela? Je parie qu'elle ne met point son veto sur notre correspondance, elle sait trop qu'elle ne peut coûter tout au plus qu'une pauvre feuille de papier, mais que des cahiers ne suffisent pas pour la rue Saint-Dominique et des rames pour la rue de Grenelle.

» Madame de Vintimille devait venir déjeuner demain à la Vallée; mais la mort de madame de Fitz-James empêche cette partie ; il faut rester à consoler M. de Vintimille, qui ne voit pas une tombe s'ouvrir qu'il ne la croie prête à se refermer sur lui. »

La lettre suivante est datée de Verneuil, près de Meulan, chez madame de Tocqueville, et écrite de grand matin. Madame de Chateaubriand s'éveillait dès l'aube et faisait ordinairement sa correspondance avant de se lever : elle griffonnait sur son petit pupitre ou sur quelque boîte placée devant elle, se servant parfois du premier papier qui lui tombait sous la main et de fort mauvaises plumes. Quand arrivait sa femme de chambre, madame de Chateaubriand avait déjà terminé ses lettres, fait ses lectures et récité son chapelet.

A madame Joubert

Verneuil, ce 25 août 181½.

« Je vous écris un mot seulement pour que vous me répondiez, car en vérité il est honteux de ne pas recevoir une seule lettre au milieu de gens qui ont une correspondance à ne plus finir. On a l'air de n'avoir pas d'amis, et cependant j'en ai que je ne donnerais pas pour tous ces consommateurs de papier ; pour moi, je voudrais qu'on n'employât du papier qu'à mettre des papillotes et à faire des romans... Je viens d'effacer deux lignes qui étaient méchantes et même un peu diaboliques ; vous vous en fussiez réjouie, vous, mais M. Joubert s'en serait fort scandalisé.

« faut que je vous quitte, parce que je vous écris avec un cure-dents et que cela n'est point du tout aisé. Il n'y a pas plus de plumes ici qu'à la Vallée; je ne puis en aller chercher dans ce moment, car il n'est que six heures et personne n'est levé que moi, qui me réveille avec l'alouette, de douleur de ne pouvoir avaler mon café avant dix heures et demie. Adieu. »

E'le est chez d'autres amis, dont elle ne donne pas le nom, et se fait à l'avance un plaisir des réunions de chaque soir, qui à cette époque avaient lieu chez elle pendant l'hiver. M. de Chateaubriand demeurait alors rue de Rivoli, non loin de M. Joubert, et il dit dans ses Mémoires que ses amis Fontanes, Glausel et Joubert venaient après dîner commenter les événements de la journée. M. de Fontanes et M. Joubert, dans ces soirées, se laissaient souvent absorber par les sujets qui se rattachaient à leurs fonctions : « Le zèle même pour la bonne direction de l'instruction, lisons-nous dans la notice de M. P. de Raynal, allait si loin parfois que, fatiguée un soir d'enseignement, de professeurs et de lycées, madame de Chateaubriand s'écria :

L'ennui naquit un jour de l'Université.

Elle avait sans doute oublié cette boutade, quand elle écrivait à M. Joubert :

Ce jeudi matin, 1813.

« Nous voici dans le meilleur château du monde, y menant la plus douce vie, si vous partagiez cette douceur avec nous. Jusqu'ici mes pressentiments ne se sont pas vérifiés, mais à l'heure où je vous écris, le Chat est à la chasse avec des chasseurs qui n'ont jamais manié le fusil que pour estropier quelqu'un, entre autres le curé du village, qui, dit-on, ne manque pas son coup de cette manière. Aussi je suis dans des transes mortelles qu'on ne nous rapporte plus d'hommes morts que de gibier.

« Adieu, voilà la poste qui part et ne me laisse que le temps de vous dire une grande vérité, c'est que vous et tous les vôtres, vous êtes tout ce que nous aimons au fond, sincèrement et inaltérablement.

» Mon cher Monsieur Joubert, je vous prie de bien vous ménager pendant notre absence, afin de pouvoir faire cet hiver les quatre pas de chez vous chez moi. Que voulez-vous que deviennent mes soirées, si vous ne venez y veiller et y dormir? »

A côté des lettres proprement dites, très nombreuses et dont nous ne donnons qu'un choix restreint, se trouvaient beaucoup de billets sans date, où se montrent au vif l'esprit de madame de Chateaubriand et son affection pour M. et madame Joubert. Les uns paraissent écrits de la Vallée au Loup; les autres étaient de petites lettres du matin, envoyées par un domestique et dans lesquelles madame de Chateaubriand demandait des nouvelles de ses voisins, leur annonçait sa visite ou les priait de venir chez elle dans la journée. En voici quelques-uns qui ne paraissent pas indignes d'être publiés :

A madame Joubert

Ce samedi.

« Nous allons lundi à Paris. Voulez-vous nous donner dîner? Un peu de choux pour moi, rien du tout pour le Chat. Mais nous verrons sans doute le Cerf demain. Est-il raccommodé avec madame de Vintimille ? Adieu, je suis malade aujourd'hui, je vais me ménager pour lundi, afin d'être douce et charmante. i

A madame Joubert

« Ne sortez pas pour moi, mais, si vous sortiez ce matin, comme je suis à quatre pas de vous, vous seriez bonne de venir me voir un petit moment. Je suis dans mon lit, bien malade et avec trente-six mille idées dans la tête, que je serais bien aise de faire passer dans la vôtre. »

A madame Joubert

Ce mardi.

« Je vous envoie le roman de madame de Genlis. Je l'ai lu, ainsi lisez-le à votre aise et faites durer l'ennui aussi longtemps que vous voudrez.

» Pourquoi M. Joubert est-il venu hier au soir? Il m'avait assuré le matin qu'il ne sortirait pas de la journée ; voilà à présent qu'il devient capricieux ! S'il n'y prend garde, en peu il me ressemblera à faire peur, car on ne saurait se dissimuler qu'il est déjà hargneux et haineux comme moi.

« La première fois que M. le grand maître aura le temps d'aller vous dire qu'il n'a pas le temps de venir nous voir, parlez-lui encore de M. P. »

A m. Joubert

« Sortirez-vous ce matin? Si vous ne sortez pas, j'irai mourir chez vous, car je suis vraiment à l'agonie. J'ai trois rages, l'une de tête, l'autre d'estomac, et la troisième contre une méchante femme que je voudrais étrangler ! »

A m. Joubert

«Je suis horriblement enrhumée, c'est vous qui en êtes cause. Si je vous avais trouvé hier au soir en rentrant au coin de mon feu, je n'aurais pas été faire une visite à une dame qui se chauffait avec des briquettes qui ne chauffent point et qui ont une odeur insupportable, et cela en sortant de chez madame D., où le dîner, le parler et le foyer étaient à la glace.

» Si vous n'aviez pas été hier à l'Opéra, sans rime ni raison, vous eussiez passé la soirée avec la belle madame de Bérenger, la gentille madame de Caumont et un très ennuyeux personnage. Il fait un temps horrible, mais je vais mourir aujourd'hui, si vous m'abandonnez. Venez dîner, je tâcherai qu'il y ait un plat de la façon de Ménil. »

A m. Joubert

« me paraît que nous sommes fâchés; il n'y a pas grand mal à cela, mais ce qui m'embarrasse, c'est comment nous ferons pour nous raccommoder, car nous avons tous les deux tort. En attendant, détestons-nous donc, rien de mieux, mais voyons-nous pour avoir le plaisir de nous le dire. »

A m. Joubert

« M. de Chateaubriand est ce matin tout attendri sur votre compte. Je ne sais pourquoi, mais, afin de calmer sa tristesse et puisque vous ne pourrez pas venir ce soir, il faut absolument que vous veniez dîner avec nous : vous ferez maigre ou gras, comme vous voudrez, nous dînerons avant cinq heures, vous vous promènerez jusqu'à sept, et à huit vous serez prêt à danser une courante avec madame du Boisseron. Nommez votre plat de fantaisie »

A madame Joubert

« Mon Chat n'est bon à rien, pas même à manger les souris. Il devait aller hier réclamer le Cerf et le sommer de venir manger le plus excellent des foies de veau ; point du tout : il est allé courir de Madame en Madame jusqu'à cinq heures, et ne s'est souvenu de sa commission qu'au moment où mes grandes fureurs ont éclaté contre lui et contre votre époux sans foi. Écoutez : je m'habille tout de rouge comme le khalife Haroun, et je dis que, si le Cerf ne vient pas demain partager avec nous le fardeau de Frisell, je ferai raser sa maison, pour n'y plus mettre le pied. Qu'il ne mette pas sa gourmandise en avant, parce que nous aurons un fort mauvais dîner; mais, pour passer le temps, je lui conterai trois histoires que je sais depuis hier. Clausel sera des nôtres. Et vous, chère dame Vous savez qu'il y a du plaisir à vous avoir, parce qu'on n'est pas gourmand chez vous. »

Nous arrivons à l'année 1813 qui fut en quelque sorte la dernière de l'Empire : vainqueur è Lutzen, à Bautzen, à Dresde, l'Empereur dut battre en retraite à Leipzig devant ses ennemis réunis, et les coalisés étaient à la veille d'entrer en France. Madame de Chateaubriand, après une visite chez une dame qu'elle appelle la Présidente, fait de celle-ci, élégante et un peu fantasque, un croquis très fin, plus spirituel que malveillant, et dont chaque trait a sa valeur1.

1. Nous avions cru pouvoir d'abord appliquer ce portrait à une femme, dont le mari était alors grand chambellan et président du Corps législatif et qui était elle-même en relations avec madame de Chateaubriand; mais des doutes nous sont survenus, et l'original reste à découvrir d'une manière certaine. ↩

A m. Joubert

Paris, 11 novembre 1813.

« La paix paraît rétablie pour l'instant dans notre cuisine; mais vous savez qu'il n'y a que des trêves entre les ennemis domestiques; ceux qui gouvernent les États sont à mon avis de bien petites gens auprès des femmes qui savent gouverner leur maison. Honneur et louange à madame Joubert !

« Je vous dirai que j'ai été voir la Présidente. Elle était plus impertinente et par conséquent plus aimable que jamais. Elle m'a d'abord reçue plus que froidement et m'a quittée en m'assurant que j'étais la femme du monde qu'elle aimait le plus. Vous savez comme moi ce que cela signifie. Je l'ai trouvée environnée de broderies, de chapeaux, de châles, de souliers, etc.; elle ne rêvait qu'opéra, musique, promenade et bal. Elle a pris la harpe en fureur et en joue sept heures par jour. Au milieu de toutes ces mondanités, elle m'a assuré qu'elle ne respirait que solitude et qu'elle avait pendant six mois hermétiquement fermé la porte à tous les sots qu'elle serait obligée de recevoir cet hiver. Du reste, elle m'a beaucoup demandé de vos nouvelles, il faut que vous soyez terriblement bien sur ses papiers. Je ne saurais vous dire si vous êtes aussi bien sur ceux de madame de Coislin. Elle ne pense plus à autre chose qu'aux Cosaques, dont elle a une peur horrible. M... Bibiloff, Odicoff, Linckoft?.. Prussien, lui a dit que les barbares se portaient à des excès qui font frémir notre jeune voisine. Vale et me ama. »

Madame de Chateaubriand, dans une lettre écrite vers la même époque à M. Joubert, indique bien délicatement que son mari trouvait quelquefois sa chaumière un peu étroite, et avoue qu'elle-même aimerait à y être plus entourée.

La Vallée, vendredi soir.

« Le Chat est revenu mardi de Verneuil, et il en est reparti aujourd'hui pour Chanday, chez madame de Caumont; il y trouvera madame d'Aguesseau, il ne vaudra rien a son retour. Pour moi, je m'ennuie à mourir dans ma chère solitude ; je n'y ai d'autre occupation que de m'inquiéter et d'avoir peur, occupation au surplus dont je m'acquitte à merveille. Si vous étiez une personne comme une autre, c'est-à-dire comme une autre meilleure que vous, vous, madame Joubert et le petit monstre, vous viendriez me voir dimanche, lundi même; c'est le jour que le Chat revient du sabbat, et il ne serait pas fâché de vous trouver ici à son arrivée. Ah ! que tous ces jours-ci j'ai regretté mon serviteur Clausel. Car, vous le savez, hors le lundi qu'il consacrait aux affaires de sa province, le mardi à Cambacérés, le mercredi à M. de Montesquiou, le jeudi au Cercle, le vendredi à l'abstinence, le samedi à la pénitence et le dimanche à Dieu, le reste de son temps était à mon service.

» Si vous venez, je vous conterai deux jolies histoires; de plus, vous me ferez un grand et très grand plaisir. Je vous enverrai le cabriolet, ainsi ne vous mettez point en peine d'une voiture. Quel jour le voulez-vous ?

» Ma chère madame Joubert, venez, c'est à vous que je me recommande. »

Celui que madame de Chateaubriand appelait familièrement son serviteur n'était autre que M. Clausel de Coussergues, célèbre plus tard par son ardeur politique et ses sorties violentes contre M. Decazes, après l'assassinat du duc de Berry. Sous l'empire, il n'était pas mêlé à la politique, et son tempérament religieux et contemplatif, nous dit le biographe de M. Joubert, ne s'était pas encore échauffé aux ardeurs de la discussion parlementaire; il voyait souvent M. de Chateaubriand et M. Joubert, qui avaient pour lui une vive affection. L'un des frères de M. Clausel, aumônier de la duchesse d'Angoulême en 1819, devint plus tard évêque de Chartres.

Nous arrivons à 1816. Madame de Chateaubriand écrit à madame Joubert pour s'excuser d'un silence prolongé; elle est encore à la Vallée au Loup, que son mari ne tardera pas à vendre et où il est assailli de compatriotes venus pour solliciter sa protection.

A madame Joubert, a Villeneuve

Jeudi, 18 octobre 1816.

«Ingrats voyageurs! comment pouvez-vous croire que j'aime autant mes ennemis que mes amis ? Vous à qui je ne souhaite que bonheur et prospérité, tandis qu'il n'y a pas un seul de mes ennemis que je n'étranglasse jusqu'à septante fois sept fois !

» M. de Chateaubriand a dû vous écrire hier, pour réparer mes torts envers vous. Il les trouve fort grands, il dit que vous êtes trop bons ; il vous le dit peut-être dans sa lettre. Croyez a ses tendresses, mais point du tout a ses compliments. Ni vous ni moi, chère dame, ne sommes trop bonnes. Pour M. Joubert, je conviens qu'il est parfois excellentissime, mais il y a des jours où il s'entend avec nous épouvantablement.

» Je vous dirai, pour décharger ma rage, que depuis un mois nous sommes assiégés des Bretons les plus bretonnants. Il nous en est arrivé deux avant-hier pour dîner ; c'étaient le père et le fils : le père est en enfance depuis dix ans, et le fils fou depuis qu'il est au monde. Aussi il n'y a sorte de gentillesses qu'ils n'aient faites ici tout le jour : le père courait les champs nu-tête, par une pluie horrible; le fils courait après le père et le cherchait en l'appelant comme on appelle les chiens à la chasse, et, quand il l'avait trouvé, il se perdait à son tour; enfin, à l'heure du dîner, ils étaient perdus tous les deux, et on les chercha vainement jusqu'à sept heures du soir, qu'on les trouva gambadant dans le potager, après s'être remplis de vin comme des paniers de vendange.

» Vous avez lu de vos yeux la nomination de notre ami Pasquier1, il dînait ici ces jours derniers avec madame de Vintimille, mais nous ne vîmes percer aucun rayon de sa gloire future.

1. M. Pasquier fut nommé à cette époque président de la Chambre nouvelle. ↩

» Je vais enfin me défaire de Florette, son impertinence et son hypocrisie ne sont plus supportables.

« Adieu, voilà une lettre assez longue, j'espère. Dites à M. Joubert que c'est lui qui m'a appris à ne pas répondre aux lettres qu'on m'écrit. i

M. de Chateaubriand avait été nommé pair de France par le roi Louis A VIII; au commencement de la session de 1816, il fut choisi comme un des quatre secrétaires de la Chambre. Mais bientôt il publia, à l'occasion de la nouvelle loi électorale, une sorte de catéchisme constitutionnel intitulé : la Monarchie selon la Charte, qui provoqua les rigueurs du duc de Richelieu; l'ouvrage fut saisi par l'ordre de M. Decazes, ministre de la police, puis rendu l'imprimeur; mais M. de Chateaubriand se vit rayé de la liste des ministres d'État et privé de la pension attachée è ce titre; il dut se défaire de la Vallée au Loup et chercher une maison modeste à Paris. « Ce pauvre garçon est bien malheureux cette année », écrit alors M. Joubert à madame de Vintimille. Lemoine, secrétaire de M. de Chateaubriand, attaché jadis en la même qualité à M. de Montmorin, père de madame de Beaumont, fut chargé de découvrir ce logement. Madame de Chateaubriand, dans les deux lettres qui suivent, raconte très gaiement ses embarras :

A madame Joubert

13 septembre 1817.

» Voilà donc M. de Chateaubriand presque décidé à retourner cet hiver dans l'exécrable Babylone. Pour moi, sauf le plaisir de vous y voir, je m'y déplairai mortellement: chercher encore une maison, la meubler, la monter, etc., voilà bien de la besogne; ma paresse et ma pannerie en sont également effrayées.

» Voilà le plaintif Lemoine qui m'écrit pour me dire qu'il ne peut nous trouver de maison à moins de trois ou quatre mille francs. S'il faut en prendre une à ce prix et payer la voiture du pair, du reste nous irons dîner chez nos amis, et pour le vêtement nous ferons ce qu'un honnête breton recommandait à sa fille, qui lui demandait des chemises : nous nous parerons de notre modestie et de notre innocence.

» Les bons dîners de Montgraham ne m'empêchent pas de regretter la soupe de vendange. »

A m. Joubert

Ce mercredi, novembre 1817.

« Comme je devais croire qu'on obtenait tout avec des bassesses, je vous en ai fait de toute espèce pour hâter voire retour, et il faut que j'aie eu affaire à un original comme vous pour que cette manière ne m'ait pas réussi.

» Votre ami Molé1 veut éterniser la mémoire de son règne. Par son ordonnance qui chasse de la marine les hommes qui ont trente ans, il n'y a pas un émigré, pas un échappé de Quiberon qui ne soit à mourir de faim, et entre autres mon beau-frère, qui a atteint l'âge de proscription2 ». Mais, si nous perdons l'ancienne marine, celle de Bonaparte nous reste, et, si elle n'a pu garder nos colonies, elle prendra bien l'île Sainte-Hélène. Mon Dieu! mon Dieu ! où en sommes-nous ? On meurt de la politique, et l'on ne peut vivre sans elle. On en parle sans cesse, non pas moi, mais malheureusement j'ai des oreilles qui entendent et quelquefois une langue qui répond. Tenez, pour le moment devenir sourde et voir P. pendu seraient pour moi deux grands points de tranquillité!

1. M. Molé était ministre de la marine depuis deux mois. ↩

2. Le comte Duplessis-Parscau, alors commandant des élèves de la marine à Brest. ↩

» Vous nous trouverez rue du Bac, n° 42, dans un hôtel de belle apparence et dans un appartement loué par Lemoine, où il ne manquait, lors de notre arrivée, qu'une cuisine, une cave, des chambres de domestiques, une remise et une des portes d'entrée. Nous avons obtenu quelques-unes de ces bagatelles, de sorte que nous sommes assez bien pour que ma pannerie ne soit pas aux abois ni ma tête à l'envers.

» J'ai grand besoin de vous, car, depuis que je vous ai quitté, je n'ai pas dit une folie, ni une chose qui eût le sens commun, à mon aise. »

Nous avons déjà raconté qu'à cette époque M. Joubert, dont la santé chancelante inspirait des inquiétudes, avait pris l'habitude de passer une partie de la journée dans sa chambre; il demeurait assis dans son lit, à demi vêtu d'un spencer de soie et entouré de ses livres favoris. Les visites ne lui manquaient pas, et madame de Chateaubriand était très empressée à le distraire; elle venait prendre de ses nouvelles le matin, en sortant de l'église, et passait souvent une partie de l'après-midi dans sa chambre, charmée par la conversation de M. Joubert et le charmant lui-même par toutes les originalités et toutes les spirituelles saillies d'une verve étincelante. Madame de Chateaubriand ne se privait pas d'ailleurs de plaisanter le malade sur des précautions dont l'événement ne devait que trop bien démontrer la nécessité.

A m. Joubert

« Je suis sortie hier par le vent du nord ; aujourd'hui je suis malade; le Chat a aussi mal à la jambe.

« Vous vous rappelez notre neveu Blossac, que j'avais en horreur? Eh bien, il est destitué par le grand Laîné1, et cela pour avoir bien fait; c'est, je crois, la première fois de sa vie; aussi le voilà chassé et à notre charge, lui, sa femme et vingt-deux enfants qu'ils vont faire, i présent qu'ils n'ont plus de quoi les nourrir.

1. Alors ministre de l'intérieur. ↩

» Malgré le poids de mes maux, j'irai peut-être vous voir ce matin; mais, comme auparavant je vais aller à confesse, je vous préviens que je vous dirai du bien de tout le monde: vous traduirez. »

Samedi matin.

« Je vous écris sur ce que j'ai de plus cher au monde, mon mémoire de cuisine. »

A m. Joubert

Mardi gras 1817.

« Mille remerciements de vos grives ; elles étaient excellentes.

» Le Chat prétend qu'il vous a trouvé hier dans le meilleur état de santé possible et qu'il n'a aperçu sur votre visage d'autre enflure que celle d'un honnête embonpoint. Pourquoi gardez-vous donc la chambre et nous envoyez-vous dire que vous êtes à l'extrémité?

» Venez done, si vous tenez encore me voir; car moi, sur le bord de ma tombe, je suis bien décidée à ne plus monter vos trente-six volées d'escalier, pour garder dans son lit votre figure rubiconde. C'est dit. J'irai vous chercher à quatre heures. »

Madame de Chateaubriand fut elle-même très malade en 1817, et M. Joubert écrivait le 21 juillet madame de Vintimille : « Madame de Chateaubriand, à la suite d'un catarrhe qui avait extrêmement fatigué sa poitrine, a eu la rougeole à Mont-Boisier. Elle est mieux, mais elle nous a fort inquiétés, et nous avions envoyé son médecin, M. Laënnec. »

Elle prit la plume, dès qu'elle fut řétablie, pour donner de ses nouvelles M. Joubert :

Lundi, 22 juillet 1818.

« Voici un certificat de vie : je me porte beaucoup mieux, j'ai bien dormi cette nuit pour la première fois depuis vingt-quatre jours, et ce matin je suis forte et tousse fort peu.

» Le bon Chat est à la messe : j'ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel, car en vérité il est trop parfait pour habiter cette mauvaise terre et trop pur pour être atteint par la mort. Quels soins il m'a prodigués pendant ma maladie ! Quelle patience ! Quelle douceur ! Moi seule, je ne suis bonne à rien dans ce monde. Cependant, quand on ne vaut rien du tout, on n'a pas des amis comme ceux que j'ai.

» Adieu, mille compliments à toute la famille. Écrivez-moi.

Nous partons samedi pour Montgraham. »

De Montgraham, près Nogent-le-Rotrou, ou demeurait alors la famille de Pisieux, elle mande bientôt à M. Joubert :

A m. Joubert

Mercredi soir, 1818.

« M. de Chateaubriand vient de recevoir une lettre qui l'oblige d'aller à Paris; il en serait furieux, si l'espoir de vous y trouver encore ne l'adoucissait un peu. J'espère donc que la pluie, vos malles, vos paquets, vos si, vos mais vous auront empêché de partir. Au fait, qu'iriez-vous faire à Villeneuve cette année, où il n'y aura d'autre raisin mangeable que celui qui vient tout mûr?

» Dites mille et mille choses tendres Frisell; je sais qu'il parle comme il faut de M. de Chateaubriand, et cela me va au cœur et y reste. »

Les lettres suivantes sont écrites de Noisiel, chez le duc de Lévis, ou de Paris. M. de Chateaubriand était alors dans le feu de ce qu'il nomme ses combats pour la défense de la liberté de la presse ; à l'arme de la parole, il avait ajouté celle du journal et fondé le Conservateur. Il parvint i enrôler sous sa bannière les noms les plus illustres : « Je mis la plume à la main aux plus grandes familles de France, » dit-il dans ses Mémoires.

Il adjoignit aux Montmorency et aux Lévis MM. de Bonald, de la Mennais, de Villèle, de Corbière, de Vitrolles, de Castelbajac et jusqu'à un prince de l'Église, le cardinal de la Luzerne. Madame de Chateaubriand ne parle du Conservateur que pour rappeler les tribulations qu'il lui cause et les dangers qu'il fait courir à son mari. Elle a peu d'espoir d'ailleurs dans le succès de l'entreprise, et l'événement, en amenant le rétablissement de la censure après la mort du duc de Berry, ne devait que trop tôt réaliser ses prévisions.