Madame de Chateaubriand (suite 3)
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A m. Joubert
Noisiel, ce 11 octobre 1818.
« Nous nous installons demain dans ce palais, plein non de grandeur mais de meubles, que nous éclairerons avec une lampe, quand cent lampes ne l'éclaireraient pas, et que nous chaufferons avec tout autant de bois qu'il en faudra pour le rendre un peu moins froid que la sommité du mont Blanc. Cependant n'allez pas trop vous effrayer de ce que je vous conte là; vous savez que, bien que je dise toujours la vérité, il y a la partie poétique qu'on peut rayer, et, si je vous ai fourré là le mont Blanc, c'était pour prendre la chose de haut. Au fa.., avec ma vanité, mon avarice et mon industrie combinées, je parviendrai à vous faire, sans trop de frais, deux ou trois petits retranchements, où vous aurez froid ou chaud, comme vos caprices l'entendront ce jour-là ; ensuite il vous restera un promenoir d'environ trois quarts de lieue, bien enclos.
» Le Conservateur est-il arrivé jusqu'à vous? M. de Chateaubriand est bien capable de ne vous l'avoir pas envoyé. Voilà un nouvel ultra lancé dans le monde et jusqu'à présent fort bien accueilli du public, mais qui n'est pour moi qu'un sujet de tribulations ; bien sûre qu'il sera bientôt pour à qui de droit un sujet de persécution.
» Adieu, monsieur et madame, vous me manquez bien tous les deux : l'un pour la partie politique, l'autre pour ce qui regarde le ménage, et ensemble pour mon bonheur et ma joie ! »
A m. Joubert
Noisiel.
« Je vous ai donné une marque d'amitié à ma manière, en écrivant à madame Joubert sans lui parler de vous : une personne indifférente aurait-elle manqué à la politesse à ce point?
» Nous voici de retour à Noisiel. Nous rentrons de demain en huit à Paris, pour n'en plus sortir, à moins d'en être chassés, ce qui pourrait bien m'arriver et me ferait grand plaisir.
» Voilà M. le duc de Lévis qui se promène dans son jardin, avec une vieille paire de pantoufles vertes, des bas et une culotte de soie noire, une veste de toile grise écrue, et par-dessus un spencer de drap bleu coupant les longues basques de la veste. Sa noble tête poudrée est coiffée d'un chapeau de paille brillante ; d'une main il tient une houlette et de l'autre une grappe de raisin. A ce costume de ville et de campagne ajoutez une figure qui n'est d'aucun pays, et vous verrez, comme je le vois, le seigneur de Noisiel.
« Adieu, portez-vous bien pour me faire plaisir et revenez vite pour ne pas me mettre en colère. »
Madame Joubert
Paris, 17 novembre 1818.
Voilà un beau silence que nous gardons l'une et l'autre ; je le romps pour vous dire des injures. Qui vous aurait crue capable d'être si longtemps sans m'écrire, ne fût-ce que pour vous plaindre de mes rigueurs? Car enfin il y a deux mois que je ne vous ai donné signe de vie; vous en auriez été jadis inquiète ou furieuse. Mais vous vous êtes gâtée à mon école, sans que je me sois amendée à la vôtre. Voilà ce que c'est que l'enseignement mutuel!
» On dit que vous revenez à la fin du mois ; si vous saviez. combien je le désire? Que faites-vous à Villeneuve par le vent et la pluie? || faut que le Cerf revienne au plus tôt prendre possession de son lit, au bord duquel je m'engage à passer comme de coutume tous mes moments de loisir et de santé.
» M. de Chateaubriand vous dirait mille choses, s'il parlait; mais, depuis qu'il s'occupe du Conservateur, il ne voit, ni n'entend, ni ne répond. »
Madame de Chateaubriand avait, comme on le voit souvent dans ses lettres, l'esprit assez mordant. M. Daniélo, l'un des secrétaires de son mari, qui exprime pour elle des sentiments de respect profond et presque de vénération, reconnaît qu'elle avait l'humeur bretonne, un peu vive et capricieuse, qu'elle se laissait souvent entraîner à des jugements sévères et qu'elle n'arrêtait guère ses critiques que devant Dieu et ses saints. « Encore ne sais-je, dit-il, s'il n'y avait pas quelques saints qui avaient eu bien du bonheur d'être canonisés. »
Mais elle avait pour excuse la vivacité même de son esprit et une égale sévérité pour ses propres imperfections ; elle s'avouait, comme on l'a vu plus haut, haineuse et hargneuse, et s'adressait quelquefois des reproches excessifs; elle faisait d'ailleurs oublier son défaut par des vertus éminentes. « La charité, ajoute M. Daniélo, était dans son cœur plus que sur sa langue, dans ses actes plus que dans ses paroles. » Admirablement dévouée à son mari, dont elle pardonnait et raillait doucement les faiblesses, fidèlement attachée à ses amis, elle savait compatir à toutes les infortunes et passait la plus grande partie de son temps à les soulager.
Presque toutes les lettres qui suivent contiennent des détails sur une œuvre qui a rempli vingt-huit années de son existence, l'infirmerie de Marie-Thérèse. L'idée de cette fondation était née dans son esprit, ou pour mieux dire dans son cœur, vers l'année 1815; frappée des souffrances de quelques femmes ruinées par la Révolution et d'ecclésiastiques âgés et privés d'asile, madame de Chateaubriand rêva de leur créer une retraite. Elle parla un jour dans son salon de son projet à quelques amis : une quête fut improvisée et constitua les premières ressources de l'œuvre. Madame de Chateaubriand obtint bientôt le concours dévoué de la duchesse d'Angoulême et l'approbation de l'archevêque de Paris, Mgr de Talleyrand-Périgord. Une maison, située au numéro 86 de la rue d'Enfer1, fut louée pour la somme de trois mille francs et confiée à la direction des sœurs de Saint-Vincent de Paul; elle prit le nom de la Dauphine; on y admit d'abord un petit nombre de vieux prêtres et de femmes malheureuses.
1. Aujourd'hui numéro 92, rue Denferi-Rochereau. ↩
Madame de Chateaubriand, jusqu'àsa mort, se consacra entièrement à cette œuvre et fit pour son succès, malgré une santé très délicate, des prodiges d'activité et de dévouement. Chaque jour, après avoir entendu la messe, elle se donnait à sa chère infirmerie : elle visitait d'abord les hôtes de Marie-Thérèse, n'arrivant jamais les mains vides et s'informant des besoins de chacun ; si des demandes d'admission lui étaient adressées, elle faisait elle-même ses enquêtes et allait voir les malades à domicile; puis elle courait chez ses amis pour recueillir des souscriptions ou des dons en nature; elle organisait des sermons de charité. Habile acheteuse, elle se chargeait de procurer à l'infirmerie le linge, les meubles, le bois et le vin nécessaires, parcourait souvent même les magasins de revendeurs, d'où elle rapportait ce qui pouvait en tous genres être utile à ses pensionnaires, à la maison ou à la chapelle. Pour créer des ressources à l'œuvre, elle eut l'idée d'y organiser une fabrique de chocolat, qui continue maintenant encore à prospérer et forme le principal revenu de Marie-Thérèse. Elle envoyait des prospectus de tous côtés et dépensait une ardeur extrême à ce qu'elle appelait son commerce; un jour même, par mégarde, dit-on, mais croirions-nous plutôt par plaisanterie, elle signa : vicomtesse de Chocolat, une lettre où elle faisait un éloge enthousiaste de sa marchandise. On put bientôt, grâce à l'accroissement des revenus, acheter la maison et y construire une chapelle, que bénit solennellement Mgr de Quélen en 1822. M. et madame de Chateaubriand firent don à l'infirmerie d'une petite propriété qui s'y trouvait contiguë; ils vinrent eux-mêmes en 1824 se fixer dans le voisinage, en acquérant un immeuble important, où l'on menaçait d'établir des jeux publics, et y demeurèrent jusqu'en 1831. Fondée et développée principalement par le zèle de madame de Chateaubriand, l'infirmerie de Marie-Thérèse rend encore les plus grands services; elle a cessé de recevoir des femmes et est devenue l'asile exclusif des prêtres âgés et infirmes du diocèse de Paris. Ceux qui ont quelques ressources payent une pension, les ecclésiastiques pauvres y sont reçus gratuitement, et une retraite paisible est ainsi assurée à ces hommes vénérables, qui, après avoir prodigué leurs forces pour le bien des âmes et le soulagement de toutes les infortunes, se trouvent trop souvent, à la fin de leur vie, privés de ressources, quelquefois infirmes et presque toujours isolés. L'infirmerie avait été ouverte le 15 octobre 1819, et les religieuses de Saint-Vincent de Paul allaient en prendre possession, quand madame de Chateaubriand écrit à madame Joubert :
A madame Joubert, a Villeneuve
« Je me prends au vol pour vous écrire, très chère dame, je n'ai pas un moment à moi, ils sont tous à la rue d'Enfer, n° 86, où je passe ma vie. Je croyais que c'était peu de chose que de monter une infirmerie, mais je vois qu'il en coûte tout autant pour cuire une médecine qu'un gigot de mouton. Nos trois sœurs y entrent lundi; ma supérieure est une fille charmante, avant déjà quatorze ans dans les hôpitaux et étant excellente pharmacienne. J'espère que M. Joubert tient toujours à son abonnement de dix francs.
» Vous ne vous mettez guère en peine du pauvre Chat; aussi de dépit court-il les champs ; il est en Normandie, ou dans le Perche, ou dans le Maine; là, il oublie (sur les bords de la mer, au Havre, ou en courant la poste, pour se rendre chez madame du Lionfort) la politique, les politiques et le Conservateur. Du reste, il me mande que sa santé s'est merveilleusement trouvée de ce vagabondage et que le mouvement des roues lui cause un grand mouvement d'esprit.
» Notre petit secco, dit Laënnec, est parti pour son pays de Quimper; il n'a dit adieu à personne, mais il a envoyé son mémoire à tout le monde. Je pense qu'il ne reviendra pas1. Enfin, j'ai pris le parti de me porter à merveille et suis décidée n'avoir plus d'autre médecin que le bon sens et de médecine que le lait d'ânesse.
1. Madame de Chateaubriand parle un peu légèrement ici de l'inventeur de la méthode d'auscultation, qui, après avoir épuisé sa santé Dieu. « Je me suis mise à vous écrire à six heures ; en voilà à inaugurer cette découverte dans les hôpitaux de Paris, dut à cette époque aller se reposer en Bretagne. ↩
« Vous, qui n'avez pas un mari en campagne et un hôpital à mener, pourquoi ne m'écrivez-vous pas? Au moins, si c'était que vous fissiez vos paquets pour revenir ; mais non, vous songez à hiverner à Villeneuve-sur-Yonne, sans vous inquiéter de Paris-sur-Seine, qui est bien encore la plus triste et la plus puante ville du monde : personne n'est revenu de la campagne; on va, on vient, sans rencontrer un chat de connaissance, et l'on courrait les rues du matin au soir, sans pouvoir trouver le moyen d'y être écrasé une pauvre fois. Paris cependant n'est pas si désert qu'il n'y reste Lemoine et Clausel ; je garde le premier comme somnifère; l'autre a repris son caractère d'ambassadeur; c'est lui qui traite de mes affaires d'hôpital avec mon archevêque, mes conseillers, etc., etc.; il est aussi de mon conseil privé, où il n'a point de rivaux, parce qu'il est seul; Victoire est appelée quelquefois extraordinairement, mais seulement les jours où il faut agir d'inspiration ; hier, par exemple, elle me conseille d'envoyer Ménil1 garder l'infirmerie, que la propriétaire venait de quitter. Le bonhomme partit joyeux, mais ne revint pas qu'il n'eût visité tous les cabarets de la barrière d'Enfer, ayant laissé portes et fenêtres ouvertes dans la maison et toutes nos richesses à la garde de sept, on m'apporte à déjeuner, mais il n'y a point de Chat.
1. Cuisinier de madame de Chateaubriand. ↩
« Adieu, chère paresseuse et cher paresseux, vous mériteriez que je... Je ne sais quoi. Bonsoir. »
A madame Joubert, a Villeneuve
Novembre 1819.
« N'attendez plus rien de moi. Je suis tout mon hôpital et au désespoir d'y être. Je crains de tomber malade à force de fatigues morales et physiques. Pour m'achever, le pauvre Chat vient d'avoir pendant huit jours son rhumatisme tout à fait fixé sur la poitrine et dans la région du cœur. Récamier a été assez inquiet, et le Chat l'était à l'excès; pour moi, j'avais entièrement perdu la tête. il est mieux maintenant, mais il est condamné à faire des remèdes el à ne pas travailler : il travaille et ne fait point de remèdes. Aussi je m'attends tous les jours à le voir retomber.
» Vous aurez bien fait du noir sur les dernières élections1? Voilà ce que c'est que les gens à espérances, tout les désespère! Pour moi, qui ne puise ma politique que dans l'Ecriture sainte, je sais que nous avons les vices des derniers temps, c'est-à-dire les vices qui finissent les empires; ainsi tenons-nous pour mortes, pour nous tenir en repos.
1. Les élections de 1819 avaient amené à la Chambre un grand nombre de députés hostiles à la royauté, notamment l'abbé Grégoire. ↩
» Voilà le Chat qui, malgré ses rhumatismes, se frisote pour aller chez quelques madames du Lionfort; mais, tout en se faisant beau, il me charge de vous dire qu'il vous aime, qu'il vous remercie de l'avoir lu avec plaisir. Pour moi, je n'aime rien de ce qui vous amuse à Villeneuve, et je dirais à Le Normant1 de ne plus vous envoyer le Conservateur, si je ne savais que pour un article passable il y en a dix des plus ennuyeux.
1. Imprimeur de M. de Chateaubriand. ↩
» Êtes-vous toujours pas trop bonne, chère dame? Pour moi, je suis devenue douce comme une colombe, charitable, point médisante, enfin parfaite. Vous direz peut-être que la modestie me manque? C'est vrai, Votre Excellence, mais cette vertu est si inutile en ce monde qu'il est bien permis de l'oublier de temps en temps.
» On dit que vous revenez du 8 au 9; c'est quelques jours de gagnés. Au surplus, comme le Gerf ne peut plus aller sauter sur les montagnes, il n'a rien de mieux à faire que de se réduire aux abois et de venir pleurer avec nous.
» La famille Clausel n'est point encore arrivée; il paraît qu'on veut avant marier la fille aînée et la laisser dame de château dans le Rouergue; c'est bien penser, car on marie mal à Paris les filles qui n'ont rien.
i Nous allons aujourd'hui dîner à Montrouge, ou madame de Talaru2? se trouve de nouveau embarrassée par un maître d'hôtel qui lui a volé du vin, un laquais qui, pour n'être pas chassé, s'est donné la jaunisse, en se frottant le visage avec des graines d'asperges, et une femme de chambre qui tombe d'épilepsie.
2. Cousine de madame de Chateaubriand. ↩
» Madame nomme dimanche Mademoiselle d'Artois; mais elle nomme aussi M. Cazes ; faites vos réflexions là-dessus, les nôtres ne sont pas gaies. Adieu. »
Celui que madame de Chateaubriand appelle malicieusement et tout court M. Cazes n'est autre que le duc Decazes actuel, qui fut porté sur les fonts baptismaux par la fille de Louis XVI. Madame de Chateaubriand n'avait pu pardonner au père, alors président du conseil, et qui ne devait être fait duc que l'année suivante, la disgrâce de M. de Chateaubriand. Elle se croyait en droit, comme le font quelquefois les femmes les meilleures, de manifester pour les adversaires politiques de son mari une animosité que celui-ci éprouvait à un degré beaucoup moindre. Elle se désolait de voir madame la duchesse d'Angoulême faire au fils de M. Decazes le même honneur qu'à la jeune princesse, fille du duc de Berry.
M. de Chateaubriand était à cette époque également séparé par la politique de M. Molé. L'intimité des deux amis semble d'ailleurs avoir subi quelques éclipses. Nous trouvons dans la correspondance de M. Joubert, à la date du 12 juillet 1806, veille du départ de M. de Chateaubriand pour l'Orient, une lettre à madame de Vintimille, où il est fait mention d'une réconciliation entre M. Molé et M. de Chateaubriand, et que nous citerons encore :
« J'avais invité à dîner pour mardi, écrit M. Joubert, M. de Chateaubriand et M. Molé. Ils sont venus, l'un à cinq heures et demie, l'autre à six. Il y avait peu de monde, et on a donné une minute aux révérences ; après les révérences, ils se sont vus; en se voyant, ils se sont pris la main d'un air charmé et se sont secoué le bras d'une manière très sensible. On a servi. Ils ont été voisins et n'ont cessé pendant tout le repas de jaser très gaiement et de manger comme des ogres. J'ai remarqué qu'ils demandaient toujours du même plat et qu'ils soutenaient toujours le même avis contre tous les convives. Je ne me souviens pas d'avoir observé en ma vie une plus parfaite uniformité de cœurs, d'esprits et d'appétits. Après dîner, je leur ai proposé d'aller se jucher en tête à tête dans la bibliothèque, où ils se sont ébattus pendant deux grosses heures,et d'où il m'a fallu les arracher à la nuit noire. Le lendemain mercredi, ils ont couru les champs ensemble, depuis trois heures jusqu'à cinq et se sont réunis encore à sept chez Chateaubriand, où j'ai laissé M. Molé à dix heures et demie. Je ne sais pas s'il y a couché. Il y était attablé le lendemain jeudi. Ceci est sûr, car j'y ai dîné avec lui. Ce jour-là, ils se sont encore promenés seuls pendant toute la soirée, car ils n'étaient pas rentrés à dix heures. Je ne sais pas ce qu'ils ont fait hier. Voilà le bulletin exact de tout ce que j'ai vu. Quant à ce que j'ai entendu, je puis vous assurer qu'ils rient aux grands éclats comme des fous, et qu'ils ne parlent pas trop comme des sages. C'est qu'apparemment ils extravaguent de joie. Si, pour compléter la narration, il faut mêler mes conjectures à mes récits, je vous dirai confidemment que je crains un peu que ce rapprochement ne se soit fait aux dépens du genre humain, car ils ne cessent de se moquer du monde entier, même de moi ! Aussi leur ai-je dit de ne pas revenir; je les ai appelés serpents réchauffés dans mon sein. Mais ils plaisantent de tout cela. Heureusement pour les mauvais effets que pourrait avoir leur réunion et l'esprit de ligue offensive et défensive qui les anime, ils vont bientôt se séparer, car Chateaubriand part demain. J'ai la bonté d'en être fâché, quoique je ne perde évidemment que des coups, « l'éloignement où vont vivre l'un de l'autre ces deux hommes qu'a ressaisis une amitié si enragée. »
Sous la Restauration, la politique fut cause d'un nouveau refroidissement : M. Molé avait accepté le portefeuille de la marine dans le premier ministère du duc de Richelieu, dont M. Decazes faisait partie comme ministre de la police, et M. de Chateaubriand vit de mauvais œil cette alliance avec les deux hommes qui avaient récemment contribué à sa disgrâce. Mais en 1818, 2 la chute du duc de Richelieu, M. Molé se retira; et quand, à deux reprises, M. Decazes fut chargé, en 1818 et en 1819, de constituer le ministère, M. Molé se tint à l'écart des nouvelles combinaisons. Il fut alors facile d'amener entre les deux amis le rapprochement que madame de Chateaubriant raconte à son tour à M. Joubert :
A m. Joubert
» Je vous dirai, pour nouvelle de haute politique, qu'après une trêve de huit jours, la paix a été signée hier 2 février dans ma chambre, à quatre heures précises de l'après-midi, entre les deux grandes puissances Mathieu Molé et François-Auguste de Chateaubriand. Les deux rois, voulant se donner au plus tôt des preuves de leur bonne intelligence et en assurer la durée par de fréquentes visites, ont arrêté entre eux qu'ils feraient démanteler toutes leurs places frontières et qu'ils pourraient pénétrer l'un chez l'autre, sans rencontrer hérauts, gardes et retranchements, ni femmes, si cela est possible. On dit qu'il y a quelques articles secrets, mais on ne les connaîtra qu'en cas de rupture. - Vous devriez venir dîner aujourd'hui avec moi; je suis seule, le Chat dîne chez deux femmes d'un rare esprit, qui ne veulent pas qu'il mange autre chose que des feuilles de roses humectées de rosée; autrement il ne serait pas l'auteur de tant de beaux ouvrages pleins de sentiment et d'imagination, etc., etc. Ges deux femmes sont mesdames de Damas et de Vogüé. Viendrez-vous? »
Dix jours après cette lettre, le duc de Berry fut assassiné. La Chambre renversa M. Decazes, et quelques mois plus tard, après de nouvelles élections, les amis de M. de Chateaubriand, MM. de Villèle et de Corbière, furent nommés ministres d'État et membres du conseil privé ; lui-même fut envoyé comme ambassadeur à Berlin. Il quitta Paris le 1er janvier 1821 et n'était installé que depuis quelques mois sous les Tilleuls, quand il revint en France pour le baptême du duc de Bordeaux; à celte occasion, Louis XVIII lui rendit le titre et la pension de ministre d'État.
Madame de Chateaubriand annonce en ces termes cette bonne nouvelle a madame Joubert :
« Je vous dirai et au Cerf aussi, pour vous faire plaisir à tous les deux, qu'on a rendu à M. de Chateaubriand la grande pension de ministre d'Etat, c'est-à-dire vingt-quatre mille francs; avec les douze mille francs de pair, cela nous donne le moyen d'avoir une voiture qui sera au service du Cerf. Revenez donc, nous irons nous promener, faire des campagnes, dîner au cabaret, etc., etc. »
Les vraies campagnes de madame de Chateaubriand étaient des démarches pour son infirmerie, qui profita surtout de l'accroissement des revenus de l'ambassadeur de Berlin, La lettre qui suit montre une fois de plus la sollicitude de madame de Chateaubriand pour l'œuvre qu'elle avait entreprise1:
1. D'après un document qui existe encore à Marie-Thérèse, madame de Chateaubriand procura à l'œuvre, dans les sept premières années seulement, près de 240 000 francs en souscriptions, dons, legs et vente de chocola . ↩
A m. Joubert, a Villeneuve
» Voilà comme les bonnes gens me jugent ; il n'y a que des méchants comme vous qui puissent douter de l'immense bonté, du cœur et de l'esprit de la respectable dame ; l'excellent abbé aurait pu ajouter : et de l'adresse ; je vous dirai le pourquoi à votre retour.
» J'ai reçu hier votre lettre à minuit le Chat rentrant, et je vous écris ce matin à quatre heures, n'ayant pas un autre moment à moi dans la journée.
» Imaginez-vous tout ce que j'ai à faire aujourd'hui? A déjeuner d'abord, puis la messe; après cela, il fant que je coure aux quatre coins de Paris, pour des dons à toucher, que j'aille chez tous les marchands de guenilles pour acheter de quoi meubler la chambre d'un prêtre qui vient de nous arriver; ensuite mille lettres à écrire, cent ouvriers à gronder, une supérieure à apaiser, parce que depuis hier elle est en colère contre notre nouveau venu ; enfin ma santé à soigner, car véritablement depuis trois jours je l'ai mise à une telle épreuve qu'elle est en ce moment des plus chancelantes.
» Le Chat part demain pour le Havre, Lisieux, etc.; il va courir sur les grands chemins pour fuir la politique : il est vrai qu'après la fièvre jaune, je ne trouve pas qu'il y ait une maladie dont on doive plus se garer. Mais en quoi je blâme le pauvre Chat, c'est de ne pouvoir s'occuper d'autre chose à Paris que de la Chambre des pairs et de la Chambre des députés; qu'il laisse les morts en paix et qu'il ne songe qu'à son immortalité! i
M. de Chateaubriand était en pleine faveur, lorsque survint un nouveau changement ministériel. Nous avons déjà rapporté qu'il suivit la fortune de M. de Villèle et donna sa démission. Mais celui-ci fut chargé par le roi de reconstituer le cabinet et appela bientôt M. de Chateaubriand à l'ambassade de Londres, en remplacement du duc Decazes. Madame de Chateaubriand ne suivit pas plus à Londres son mari qu'elle ne l'avait fait à Berlin ; elle avait d'ailleurs une grande terreur de la mer1.
1. En 1828, au contraire, elle accompagna à Rome M. de Chateaubriand, lorsqu'il y fut envoyé en la même qualité. Tous deux passèrent cette fois à Villeneuve, en se rendant en Italie; mais ils n'y trouvèrent plus leur vieil ami : « Que de souvenirs! lit-on dans les Mémoires; Joubert a disparu, le château de Passy a changé de maîtres! » Madame de Chateaubriand était à Rome au moment du conclave qui donna Pie VIII pour successeur au pape Léon XII; elle se plaisait extrêmement dans la ville éternelle. Toutefois, quand, à l'avènement de M. de Polignac, M. de Chateaubriand sc démit de l'ambassade de Rome, elle ne fit rien pour le retenir et rentra courageusement dans la vie privée. Il lui rend à cette occasion témoignage : « Madame de Chateaubriand, écrit-il, avait la tête tournée d'être ambassadrice, et certes une femme l'aurait à moins ! Mais, dans les grandes circonstances, ma femme n'a jamais hésité à approuver ce qu'elle pensait propre à mettre de la consistance dans ma vie et à rehausser mon nom dans l'estime publique; elle accepte d'un esprit ferme mes disgrâces en les maudissant. » ↩
Pendant que M. de Chateaubriand est en Angleterre, sa femme continue à faire de l'infirmerie et du placement de son chocolat son occupation principale ; elle écrit à madame Joubert :
« Quelle irrévérence pour une ambassadrice! La quitter malade, sans se mettre en peine des nouvelles de Son Excellence! Voilà ce que c'est que d'avoir abdiqué la grandeur pour se faire sœur du pot!
» Rien de nouveau ni à Paris ni à Londres, du moins de nouvelles que vous ne sachiez; celles d'Espagne doivent vous désoler et vous mettre en fureur.
» Donnez-moi des nouvelles du chocolat, s'il prend et si on en prend à Villeneuve: nous en avons une partie très conséquente en ce moment, et qui est excellent. N'est-ce pas là le bon style marchand?
» Vous n'avez pas l'idée de l'ennui de Paris. Il n'y a rien de supportable ici que le Diorama; c'est ravissant! Ce sont deux vues, l'une de l'église de Cantorbéry, l'antre d'une vallée suisse; c'est mille fois au-dessus du Panorama pour la vérité; l'illusion est complète.
» Le pauvre Chat me dit mille tendresses pour vous. Voici comme il s'exprime dans sa dernière lettre : « Nos bons Joubert sont partis, je m'en désole pour toi. Voilà de vrais amis et au fond les seules personnes qu'après toi j'aime et regrette véritablement ! »
» Je me recommande à vos bontés pour un bon paquet de vieux draps et de vieilles chemises. L'infirmerie a grand besoin d'un renfort de linge. La lingerie, qui est maintenant grande comme celle des Invalides, n'est pas pleine, malgré nos successions, qui ne sont pas cependant trop mauvaises.
» Mais voici un bonheur qui arrive au Chat, à vous et à l'infirmerie : la jolie maison, avec le beau jardin qui touche l'hospice, est à vendre. C'est tout ce que désirait M. de Chateaubriand, il me donne l'ordre positif de l'acheter. Mais la propriétaire, qui jusqu'à présent avait eu l'air de ne vouloir jamais s'en défaire, parce qu'elle avait appartenu à sa mère, veut que Madame lui fasse dire qu'elle en a envie, parce qu'alors ayant, dit-elle, des obligations à cette Princesse, elle ne pourrait pas la refuser. Madame ne lui écrira pas, et la pieuse fille vendra un jour ou l'autre. Dites-moi si vous me conseillez le marché ? Ce sera une affaire de trente à quarante mille francs. Si vous n'êtes pas de cet avis, je ne tiendrai compte des ordres de M. l'ambassadeur. Ce serait une maison de campagne fort agréable pour les familles Joubert et Chateaubriand : le Gerf entendrait la messe de son lit, et le Loup et la Chatte ne feraient qu'un saut du leur à la chapelle.
» Adieu, voilà une lettre bien soignée et pas trop amusante. Je vous quitte pour aller à la messe. »
Un an plus tard, cette acquisition fut réalisée, à la grande joie de madame de Chateaubriand et pour la somme de quatorze mille francs seulement. La maison était séparée de l'infirmerie par une ruelle qui conduisait de la rue d'Enfer aux boulevards. On obtint du préfet de la Seine la concession de ce passage, qui fut fermé aux deux extrémités, i charge de faire à la ville une rente annuelle de quarante francs. Les murs de séparation furent abattus et la propriété réunie à l'infirmerie1.
1. Cette maison, qui porte aujourd'hui le n° 88 de la rue Denfert-Rochercau, est occupée par les Sœurs aveugles de Saint-Paul qui reçoivent dès l'âge de quatre ans et entourent de soins touchants les jeunes filles aveugles et demi-voyantes. ↩