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L'Enchanteur 1768—1848
Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues [Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], Ce 15 juillet [1817], Vallée-aux-Loups

Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)

[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], Ce 15 juillet [1817], Vallée-aux-Loups

Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues · 3 min de lecture · p. 63 · chapitre 36 sur 81

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Ce 15 juillet [1817].

Mon cher ministre,

Je ne mets pas la main à la plume pour vous faire des compliments mais pour vous dire des injures. Ne pas nous donner signe de vie depuis que vous êtes dans vos montagnes inaccessibles ! voila bien la douce quiétude d'un égoïste. Votre chère personne à l'abri, vous ne vous inquiétez plus de quel côté vient le vent. Cependant au physique comme au moral, il est ici à la tempête, et les collines de Val-de-Loup ne nous empêchent pas de l'entendre souffler de tous côtés. Chacun, dans la grande Babylone, attend le mois d'octobre à sa manière : les uns avec espoir de salut, les autres avec désespoir et rage. Pour moi je le vois venir avec indifférence, ou plutôt résignation, bien sûre qu'il nous ramènera des députés excellents, mais qui n'en feront pas de meilleure besogne. La confusion des langues est parmi les honnêtes gens, ils ne s'entendent et ne s'entendront jamais : le pourquoi est tout au long dans mes Prophéties.

Nous sommes à la campagne depuis quinze jours. Nous ne nous promenons point, parce qu'il pleut toujours; mais nous nous chauffons beaucoup, parce qu'il fait grand froid : c'est un joli temps du mois de juillet. On dit que la fin du monde doit arriver le 17, le peuple le croit fermement, et moi, un peu : j'attends le 18 avec impatience. Du reste, rien de nouveau, mais si ma nouvelle est vraie, elle en vaut mille. M. de Chateaubriand, qui est un incrédule, s'occupe encore d'intérêts temporels; il vous recommande de n'être pas oisif dans votre tournée et de revenir promptement. Nous vous avons fait meubler une petite chambre, à la Vallée, où il ne vous manquera rien, ni pluie, ni vent, ni soleil, parce qu'elle est sous le toit.

Venez donc et apportez-moi de ces champignons qu'on cueille à grands frais sur les montagnes du Rouergue : vous savez qu'ici, avec les mains pleines, on est toujours sûr de faire sa paix1.

(1) Mme de Chateaubriand était heureuse de donner, heureuse aussi de recevoir. A l'occasion, elle ne se gênait pas pour provoquer ou réclamer les petits tributs de l'amitié. Elle savait joindre à la pratique de son admirable charité, l'art délicat d'accepter avec empressement ce qui lui était offert de bon cœur. Parmi les moyens de faire plaisir, de dilater une âme généreuse, en est-il un plus infaillible que d'agréer ses dons, que de paraître lui devoir une joie? Madame de Chateaubriand aurait été capable, à tous égards, de contester la vérité du proverbe : « Mieux vaut donner que recevoir. » ↩

Pour vous dire un mot de politique . L'ami Lainé va toujours de mal en pis, le Richelieu de pis en pis; pour le Cazes, c'est le pire de tous, parce qu'il est le plus fin, j'entends fin comme un laquais ; mais dans ce temps-ci, les tours d'antichambre réussissent mieux que d'autres.

Voilà qu'on dit que Lainé donne sa démission; je n'en crois pas le mot. Cependant, à entendre le cher homme, il n'est là que pour faire place à quelqu'un de plus capable que lui; mais je commence à soupçonner sa foi aussi mauvaise que ses principes, et c'est beaucoup dire2.

(2) Le passage est vif, mais de touche légère. Voyez avec quelle rudesse de ton et quelle sévérité de jugement M. le comte de Villèle parle des mêmes personnages, et du Roi, et des princes, et des courtisans, dans ses Mémoires. Quelle massacrante humeur! - Mème au point de vue de l'humeur, et abstraction du génie ittéraire, Je préfère les Mémoires d'Outre-tombe. ↩

Adieu, je ne voulais vous écrire qu'un mot pour vous gronder, et voilà une lettre. Répondez-moi. - Je pars pour Paris; je vais diner avec ma bonne duchesse; je lui ai déjà annoncé votre visite pour la session prochaine; elle est bien prévenue qu'elle verra la perle des députés, et le plus chrétien des chrétiens. Elle vous prie d'avance à dîner.

Quand revenez-vous? Je pense que tout ira mal jusqu'à votre retour. Je crois que quand les coquins vous voient trotter par les rues de Paris, cela les fait rentrer dans leur coquille.