Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)

Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)

Madame de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues · 7 min de lecture · p. 93–95 · chapitre 71 sur 81

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le passage relatif à la Trappeet au Salve Regina prouverait que Chateaubriand s'occupait déjà de la Vie de Rancé, et qu'il s'en entretenait quelque peu avec Mme de Chateaubriand. J'ai vu les premiers linéaments de ce livre, dans les manuscrits qui ont survécu. L'écriture ronde de Danielo s'y mêle à l'écriture, devenue mince et grêle, de l'illustre auteur : - « De mes grands jambages d'autrefois, je suis arrivé à ces pattes de mouche, écrivait il trop justement à Mme Récamier.

Chateaubriand réalisa le voyage dont il estquestion dans la lettre de sa femme. Il a consigné ses impressions en différents passages de la Vie de Rancé. Rêveries pleines d'un charme mélancolique : on les lira ici avec plaisir, et plutôt ici que dans l'ouvrage, où elles sont perdues au milieu de beaucoup de choses bizarres, qui détonnent et font de la peine:

« La Trappe étoit le lieu où Bossuct se plaisoit le mieux : les hommes éclatants ont un penchant pour les lieux obscurs. Devenu familier avec le chemin du Perche, Bossuet écrivoit à une religieuse : « J'espère bien vous rendre, à mon retour de la Trappe, une plus longue visite, » paroles qui n'ont d'autre mérite que d'être jetées à la poste en passant et d'être signées: Bossuet.

« Bossuet trouvoit un charme dans la manière dont les compagnons de Rancé célébroient l'office divin : « Le chant des Psaumes, dit l'abbé Ledieu, qui venoit seul troubler le silence de cette vaste solitude, les longues pauses de Complies, le

• On ne doit pas juger de l'Infirmerie par son entrée, par les seuls édifices que l'on aperçoit d'abord. Il faut pénétrer dans les jardins et aller jusqu'au bâtiment neuf, qui se cache derrière les peupliers et que l'on n'aperçoit que lorsqu'on y arrive.

« Cet édifice, loin de la rue, et isolé au milieu des arbres comme une maison de campagne, peut loger vingt-six infirmes, sans parler des infirmiers et de la chapelie-bibliothèque qui occupe une partie du rez-de-chaussée.

« Cette bibliothèque est tellement disposée que l'on ne l'aperçoit pas quand on entre dans l'oratoire. On dirait que les murs sont boisés tout simplement, mais c'est dans cette boiserie que se trouvent les armoires contenant les livres. Quand on en veut prendre, on ouvre un panneau ; on le referme quand on les a pris ou remis et rien ne paraît.

« On reconnait encore là le goût et le génie de Mme de Chateaubriand... « La maison étant double, un corridor sépare les deux rangées de chambres de chaque étage.

« Le corridor est en brique, mais les chambres sont bien parquetées, bien closes, bien tapissées, bien aérées, fort gaies et par conséquent très saines. Elles sont meublées avec élégance et même presque avec richesse.

« Entourées d'arbres, elles ont tout un horizon de verdure et sont comme plongées dans un bain de lumière et d'air aromatique.

* Les cellules des hauts étages ont des échappées de vue sur les monuments de Paris; mais celles des étages inférieurs n'ont pour perspectives ‹ue le feuillage, le gazon, les fruits et un petit chalet d'abeilles.

« On se croirait loin de Paris, dans les jardins d'une forêt. C'est un petit paradis entre le boulevard et la rue d'Enfer.

« Les infirmes qui ne peuvent plus marcher sont promenés dans de jolies petites voitures dans lesquelles ils se font traîner dans la cour d'entrée. Là. on les voit arrêtés sur leurs chars dételés et se livrant à de paisibles conversations.

« Mme de Chateaubriand elle-même passait souvent dans cette cour lorsqu'elle sortait pour visiter ce qu'elle appelait son usine.

« Son usine, c'était la fabrique de chocolat.

« Il serait impossible aux infirmes et aux vieillards de se procurer chez eux ou ailleurs, même à haut prix, tant de jouissances, tant de douceurs, tant de soins, tant de consolations et une si bonne compagnie.

« Aussi est-il plus d'un vieux prêtre qui quitte l'isolement de son chez soi pour venir demander, en payant, un asile dans cette douce et honorable retraite.

« D'après le prospectus que j'ai sous les yeux, et qui doit être de la main de de Chateaubriand, les prêtres pauvres y sont reçus gratis, quand Mgr l'archevêque de Paris le permet, et quand ils ont prouvé qu'ils sont dans l'impossibilité de se faire soigner chez eux... » DANIÉLO.

Bibl. Jag.

son doux, tendre et perçant du Salve Regina, inspiroient au prélat une sorte de mélancolie religieuse. » A la Trappe, il me sembloit en effet pendant ces silences ouïr passer le monde avec le souffle du vent. Je me rappelois ces garnisons perdues aux extrémités du monde et qui font entendre aux échos des airs inconnus, comme pour attirer la patrie : ces garnisons meurent, et le bruit finit.

« Bossuet assistait aux offices du jour et de la nuit. Avant Vêpres, l'évêque et le réformateur prenoient l'air. On m'a montré, près de la Grotte de Saint-Bernard, une chaussée embarrassée de broussailles qui séparoit autrefois deux étangs. J'ai osé profaner, avec les pas qui me servirent à rêver René, la digue où Bossuet et Rancé s'entretenoient des choses divines. Sur la levée dépouillée, je croyais voir se dessiner les ombres jumelles du plus grand des orateurs et du premier des nouveaux solitaires.

« D'après les Pouillés, l'abbaye possédoit les Terres-Rouges, les bois de Grimonart, le chemin au Chère-de-Bérouth, les Bruyères, les Neuf-Étangs et les ruisseaux qui en sortent. Par où passoit le chemin au Chêne-de-Bérouth? D'où venoit l'immortalité de ce chêne, immortalité qui ne dépassoit pas son ombre? Les bruyères s'étendant vers cet horizon sont-elles les mêmes que celles mentionnées aux Pouillés ? Je viens de les traverser; enfant de la Bretagne, les landes me plaisent, leur fleur d'indigence est la seule qui ne se soit pas fanée à ma boutonnière. Là s'élevoit peut-être le manoir de la châtelaine; elle consuma ses jours dans les larmes, attendant son mari, qui ne revint point de la Terre-Sainte avec l'abbé Hebert. Qui naissoit, qui mouroit, qui pleuroit ici? Silence! Des oiscaux au haut du ciel volent vers d'autres climats. L'œil cherche dans les débris de la forêt du Perche les campaniles abattus, il ne reste plus que quelques clochetons de chaume : bien que des sings annoncent encore la prière du soir, on n'entend plus à travers le brouillard retentir cette cloche nommée à Aubrac la cloche des Perdus, qui rappelle les errants, errantes revoca. Mœurs d'autrefois, vous ne renaîtrez pas; et, si vous renaissiez, retrouveriez-vous le charme dont vous a parées votre poussière?

« L'abbaye n'avoit pas changé de lieu : elle étoit encore, comme au temps de la fondation, dans une vallée. Les collines assemblées autour d'elle la cachoient au reste de la terre. J'ai cru en la voyant revoir mes bois et mes étangs de Combourg, le soir, aux clartés allenties du soleil. Le silence régnoit : si l'on entendoit du bruit, ce n'étoit que le son des arbres ou les murmures de quelques ruisseaux; murmures foibles ou renflés selon la lenteur ou la rapidité du vent; on n'étoit pas bien certain de n'avoir pas ouï la mer. Je n'ai rencontré qu'à l'Escurial une pareille absence de vie : les chefs-d'œuvre de Raphaël se regardoient muets dans les obscures sacristies : à peine entendoit-on la voix d'une femme étrangère qui passoit.

« Rentré dans son royaume des expiations, Rancé dressa des constitutions pour ce monde, convenables à ceux qui pleuroient. Dans le discours qui précède ces constitutions, il dit : « L'abbaye est sise dans un vallon fort solitaire; quiconque voudra y demeurer n'y doit apporter que son âme : la chair n'a que faire là-dedans. »

«Il y a des usages pour sonner la cloche, selon les heures du jour et les différentes prières. Il y a des règles pour le chant : dans les psaumes, allez rondement jusqu'à la flexe; le Magnificat doit s'entonner avec plus de gravité que les psaumes; quoique aucune pause ne soit commandée dans le cours d'un répons, on en doit faire dans le Salve, Regina : il faut qu'il y ait un moment de silence dans tout le chœur.

« Ce qui est digne de considération, dit dom Félibien, est la manière dont ces religieux font l'office; car vous les voyez d'une voix ferme et d'un ton grave chanter les louanges de Dieu. Il n'y a rien qui touche le cœur et qui élève davantage l'esprit que de les entendre à matines. Leur église n'étant éclairée que d'une seule lampe, qui est devant le grand autel, l'obscurité, jointe au silence de la nuit, fait que l'âme se remplit de cette onction sacrée répandue dans tous les Psaumes. Soit qu'ils soient assis, soit qu'ils soient debout, soit qu'ils s'agenouillent, soit qu'ils se prosternent, c'est avec une humilité si profonde, qu'on voit bien qu'ils sont encore plus soumis d'esprit que de corps. »

Voici la dernière lettre à l'abbé Bonnevie1. En insérant ces quatre lettres au milieu de la correspondance adressée à Clausel, j'ai cu surtout en vue de mieux montrer, par un nouvel exemple, ce qu'était Mme de Chateaubriand en amitié. Ces lettres sont d'ailleurs très gracieuses.

(1) L'abbé Bonnevie s'éteignit le 7 mars 1849, dans sa quatre-vingt-huitième année. Il a laissé quatre volumes de sermons, panégyriques, oraisons et éloges funèbres, imprimée en 1823 (par complaisance). ↩