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L'Enchanteur 1768—1848
Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 Madame de Beaumont (suite 3)

Madame de Beaumont (suite 3)

Les correspondants de J. Joubert 1785-1822 · 22 min de lecture · p. 128–147 · chapitre 9 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. de Fontanes n'avait pas manqué déjà de vanter les rares talents et les qualités aimables du jeune écrivain près des fidèles du salon de la rue Neuve-du Luxembourg, et il pria M. Joubert de le présenter chez madame de Beaumont. Recommandé par de tels patrons, M. de Chateaubriand reçut un accueil digne de son mérite, et fut bientôt l'un des membres les plus entourés de cette société choisie.

Au commencement de 1801, il fit paraître Atala, épisode détaché de son grand ouvrage, et de cette publication, comme il le dit dans ses Mémoires, date le bruit qu'il a fait dans le monde. Exalté par les uns, dénigré par les autres, il devint le sujet de toutes les conversations et remplit la presse de son nom.

Madame de Beaumont, qui avait conservé un goût prononcé pour la campagne, passait alors une partie de l'été aux environs de Paris; elle avait en 1801 loué une maison à Savigny-sur-Orge, à l'entrée du village, près d'un vieux chemin appelé par les habitants le chemin de Henri IV, et en face du parc de Savigny; elle aimait ce pays, entouré de vallées, ou elle allait chaque soir avec quelques amis à la découverte de promenades nouvelles; l'habitation était adossée à un coteau de vignes et avait devant elle la plaine de Viry, jusqu'aux fontaines de Juvisy. Dans l'été de 1801, elle y reçut mesdames de Marigny et de Caud, sœurs de M. de Chateaubriand, et M. de Chateaubriand lui-même. C'est dans cette retraite paisible que celui-ci, comprenant, comme il l'a dit lui-même, « qu'on n'écrit avec mesure que dans sa patrie, » refondit, d'après les conseils de M. Joubert et de M. de Fontanes, le Génie du Christianisme. Les lettres de madame de Beaumont, adressées de Savigny à M. Joubert, nous font assister au travail de M. de Chateaubriand; elles nous montrent avec quelle ardeur, sentant alors, suivant l'expression de M. Sainte-Beuve, « que son heure était venue, » il corrigea l'œu re qui devait tant contribuer à sa gloire. M. Joubert l'aidait de ses avis et de ses livres, et madame de Beaumont, avec le goût littéraire dont elle était douée, l'encourageait de son admiration éclairée.

Dans la première lettre, elle rend compte à M. Joubert de leur arrivée à Savigny, et le presse de venir les y rejoindre.

Savigny, 23 mai 1801.

« A peine arrivée depuis vingt-quatre heures, je suis déjà impatiente de vous donner de nos nouvelles. Il me semble que vous devez être plus curieux du solitaire que de moi. Vous savez trop combien la campagne me charme, combien la solitude m'est bonne. C'est donc du sauvage que je veux vous entretenir.

« Avant même la fin du voyage, il avait oublié sa conversation avec Fontanes, ses sujets d'inquiétude et de chagrin. Jamais je ne l'ai vu plus calme, plus gai, plus enfant et plus raisonnable. Il n'y a pas jusqu'à M. Pigeau, qui n'ait été un sujet de joie pour nous. Nous redoutions sa figure sur le seuil de la porte : il était absent ! Et ensuite, quand il est venu me faire signer son état de maison, et le supplément de douze poules et deux coqs, et le retranchement de sept lignes composées de soixante-douze mots, il nous a pris un fou rire qui dure encore. Après son départ, nous avons été aux fontaines de Juvisy par un chemin court et charmant. A dix heures, toute la maison était couchée et profondément endormie. Ce matin, le sauvage m'a lu la première partie du premier volume, en m'indiquant les changements qu'il doit faire. En vérité, je lui souhaite des critiques plus froids et plus éclairés que moi ; car je ne suis pas sortie du ravissement et suis beaucoup moins sévère que lui. Cela est détestable !

» Adieu, j'embrasse madame Joubert. Je vous répète que le pays est charmant et que nous vous attendons avec une extrême impatience. »

La correspondance de M. Joubert contient deux lettres, qui se placent par leur date à la suite de celle qu'on vient de lire1. Il envoie, pour M. de Chateaubriand, à Savigny, une traduction d'Atala en italien, qui vient de paraître, ainsi qu'un feuilleton de Geoffroy, rédacteur littéraire aux Débats. Ce feuilleton était mêlé d'éloge et de critique : « Geoffroy, dit-il, y donne d'abord assez joliment la patte; mais il finit par des ruades, qui mettent trop en évidence les quatre fers attachés à ses quatre pieds. » l signale en même temps un article du même journal, ou M. de Chateaubriand ne trouvera que des louanges : « Offrez, dit-il, à son esprit, à son talent et à son âme ce peu de justice qu'on lui a rendu en passant, et qui ne peut que lui faire du bien, dans l'état d'abattement où le réduisent, par-ci par-là, les rudesses de la critique. » Puis il conte d'une manière plaisante l'inutilité du travail qu'il s'est imposé pour permettre à Fontanes, chargé de faire un article sur Kant « qui tourne alors tant de têtes, » de juger ce philosophe, sans prendre la peine de l'étudier. Il compare Kant. dont il traite d'ailleurs le système avec respect, mais dont il trouve la morale plus neuve et plus belle que la métaphysique, à un homme qui accouche de ses idéeș sur son papier, et qui n'y met rien de net, de tout prêt et de tout lavé, « « et son style à des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête et où la plupart du temps on ne trouve rien »

1. On trouvera ces deux lettres, comme toutes celles que nous citons de M. Joubert, au tome l°r des Pensées et correspondance. Voy. p. 57 et s. ↩

Madame de Beaumont lui répond :

Savigny, août 1801.

« M. de Chateaubriand me laisse entièrement le soin de vous remercier de son Atala. Il a jeté avec ravissement un coup d'œil sur le vêtement italien de sa fille. C'est un plaisir qu'il vous doit, mais qu'il ne goûte qu'en courant, tant il est plongé dans son travail. Il en perd le sommeil, le boire et le manger. A peine trouve-t-il un instant pour laisser échapper quelques soupirs vers le bonheur qui l'attend Villeneuve. Au reste, je le trouve heureux de cette sorte d'enivrement qui l'empêche de sentir tout le vide de votre absence. Quant à moi, je ne le sens que trop vivement, et vous vous en apercevriez bien à la tristesse de ma lettre, si je me livrais au sentiment qui me domine. Tandis que nous menions une vie si douce, que nous formions le projet enchanteur de la continuer et de nous y fixer, on faisait au pauvre solitaire (en projet) de terribles querelles avec un tourbillon de ce monde, je veux parler de madame de Staël. On l'accusait d'avoir montré ses lettres avec orgueil. C'est à moi qu'elle a porté ses plaintes, douces de paroles et amères de cœur. Elles n'ont assurément aucun fondement, et sa justification est facile. Il n'en eût pas été de même, si quelque bienveillant plus malin l'eût accusé d'avoir perdu les lettres, de les avoir très mal lues ou de ne les avoir pas lues du tout. Alors il eût fallu parler sans conviction, c'est-à-dire ne pas persuader. Mais laissons les tracasseries de ce monde, qu'il ne faudrait voir qu'en perspective, seulement du rivage, et comme les tempêtes, pour s'applaudir d'être à l'abri.

»J'avais laissé Fontanes si décidé à faire son article sur Kant dans un certain sens que, si votre examen ne vous eût pas donné un très grand plaisir, j'aurais beaucoup regretté les soins et l'attention qu'il vous coûtait. Mais vous avez gagné quelques idées qui vous plaisent et trouvé un point lumineux mal placé, pour lequel vous bâtirez un phare à votre guise. Convenez que, sans le point lumineux, le phare ne mériterait pas un nom si pompeux, qu'il serait inutile ou plutôt un véritable cassecol. Au reste, l'article sur Kant, sans être ce qu'il aurait été, s'il n'eût été conçu qu'après votre impression donnée, sera fort adouci. C'est une obligation de plus que vous aura F'ontanes, cet autre tourbillon. Puisse votre souffle l'envoyer enfin dans les régions élevées pour lesquelles il est fait!

» Êtes-vous bien sûr que Geoffroy, en ruant, montre quatre fers de bon aloi? N'y aurait-il pas quelque bout d'une corne tout usée?

» Mille tendresses à madame Joubert. M. de Chateaubriand me charge de mille tendres compliments. Il est malade de travail. Sa sœur m'a écrit une lettre aimable, dans laquelle elle me charge de mille choses pour le ménage.

» Adieu, il faut vous quitter. C'est bien assez, comme dit Geoffroy, de payer avec du cuivre, il ne faut pas en rendre la charge trop pesante. Vous savez bien ce que j'éprouve en recevant une lettre de vous. Mon plaisir serait trop vif, si la crainte qu'il ne vous eût fatigué ne s'y mêlait. »

M. Joubert, dans sa réponse datée du 12 septembre, indique le moyen de se procurer certains livres que M. de Chateaubriand désire consulter, et il insiste pour que celui-ci ‹ n'en fasse pas trop », et observe avec le plus grand soin la règle : L'art est de cacher l'art. « Notre ami n'est point un tuyau, ajoute-t-il, comme tant d'autres; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Qu'il file la soie de son sein, qu'il pétrisse son propre miel, qu'il chante son propre ramage; il a son arbre, sa ruche et son trou : qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères? » - « Recommandez-lui, je vous prie, de faire ce qu'il voudra dans sa chambre de ses in-folio, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pastorale; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le Christianisme, i respirer avec quelque plaisir l'encens qu'il offre au Ciel, à entendre ses cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la Religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi »

Madame de Beaumont, qu'une défiance exagérée de son tact littéraire rendait plus timide dans ses conseils, montre, dans la lettre suivante, qu'elle partage tout à fait les idées de son correspondant, mais n'espère pas les faire complètement accepter par son hôte.

Savigny, septembre 1801

« En vous faisant toutes mes demandes, j'étais convaincue intérieurement que j'allais recevoir une nouvelle marque de votre intérêt pour M. de Chateaubriand et pour son ouvrage, mais qu'elle serait inutile dans la partie qui concerne les livres. Je ne me suis pas trompée. Il a fallu se les procurer de suite. Il les a, et maintenant les Lettres édifiantes et l'Histoire de la nouvelle France sont à vos ordres, quand vous aurez le goût et le loisir de vous en occuper. M. de Chateaubriand a maintenant à peu près tout ce qui lui est nécessaire.

» L'Histoire ecclésiastique ne lui a servi qu'à s'assurer de la hiérarchie; Montfaucon, à rien encore. Mais il fait des Lettres édifiantes et de tous les missionnaires un usage merveilleux. Cela me paraît tout simple : il y a là une ample moisson. Mais ce qui me confond, c'est le parti qu'il a tiré des huit volumes des Moines, de ce fatras si sec, si aride, et qui m'a si mortellement ennuyée. Il y a véritablement la une sorte de miracle, et le secret de l'enchanteur est de s'enchanter lui-même. Il n'a l'air d'avoir fait que rassembler des traits épars, et avec cela il vous fait fondre en larmes et pleure lui-même, sans se douter que son talent soit pour quelque chose dans l'effet qu'il produit et qu'il éprouve. Cependant, au milieu de son ravissement, il faut que je vous avoue la crainte dont je suis tourmentée et qui ne me laisse pas un moment de repos. Il veut que son ouvrage paraisse au mois de février au plus tard, et, d'après ce qu'il a encore à faire, et surtout à refaire, s'il paraît aussitôt, je suis intimement convaincue que ce ne peut être qu'avec de grandes imperfections, et très faciles à effacer, en se donnant plus de temps; mais la moindre note sur ce ton le jette dans un abattement qui approche du désespoir, de sorte que j'ose à peine m'avouer à moi-même toute ma crainte. Mon seul espoir est qu'en lui montrant ces imperfections, il se sentira, de sa propre impulsion, forcé de les faire disparaître ; mais l'impatience de finir ne lui fera-t-elle pas illusion? Je n'ai jamais mieux senti que dans cette occasion le malheur de n'avoir pas un goût plus ferme, plus sûr, plus exercé, et de manquer de cette conviction et de cette force qui entraînent. Je lui ai lu, comme vous croyez bien, toute votre lettre. Il en a été enchanté, mais il n'en profitera pas. Il s'est écrié vingt fois : « C'est le meilleur, le plus aimable, le plus étonnant des hommes! Oui, je le reconnais bien. Il craint toujours que je ne cite trop. » Puis il s'est mis à rire. Il a réellement retranché beaucoup de citations; mais il en a beaucoup ajouté. Ce qui m'effraye surtout, c'est la légèreté avec laquelle il énonce certains jugements, qui demanderaient, pour ne pas effaroucher, à être présentés avec une adresse et une douceur infinies. A cela il n'y a plus de remède. Ge qui me rend timide dans mes observations, c'est qu'il est réellement important pour lui que son ouvrage paraisse promptement. Sans cela, j'aurais bien plus de courage, et je ne serais effrayée que de son extrême docilité.

» Si par hasard vous m'écriviez encore avant que j'arrivasse, ne me parlez pas de ce long bavardage, et ne m'en parlez pas devant lui, avant que nous ayons causé ensemble.

» J'embrasse madame Joubert, je vous embrasse et meurs d'envie de vous voir.

» Madame de Caud1, qui est ici, me charge de la rappeler à votre souvenir. »

1. Lucile, sœur de M. de Chateaubriand. B. ↩

Madame de Beaumont, après avoir rendu compte d'une visite de M. de Fontanes à Savigny, entretient M. Joubert d'un certain animal qu'il faisait engraisser à Villeneuve, et dont il avait écrit le 12 septembre : « Je n'ai que deux mots essentiels à dire à Chateaubriand, les voici, ne les lisez pas : Le porc à s'engraisser coûtera peu de son; on l'en gorge, et dans peu de jours il ne sera bon qu'à être tué. Mais il est amoureux de vos dents blanches et ne veut être mangé que par vous. Venez donc, que nous puissions vous offrir le mets d'Eumée, les festins du divin porcher; la première graisse et les grillades opimes seront pour vous. Je salue et j'attends avec impatience votre ogrerie, qui me demandait d'un ton à faire trembler les étables : « Et le cochon ! est-ce qu'il vivra toujours? » Vous aviez la fièvre canine apparemment, en parlant d'une voix si forte et avec cette impatience d'affamé. Je souhaite qu'il vous soit resté quelque pointe de cet effroyable appétit. »

Savigny, 19 septembre 1801.

» Votre ami Fontanes a été extrêmement aimable, et nous avons été assez heureux pour lui arracher des vers et des vers admirables; pour cette fois, l'expression banale de Savigny tombe juste. Votre poète m'a si bien assuré qu'aucune femme n'aimait les vers que j'ai été un momenteffrayée, mais je me suis rassurée en me rappelant l'impression que les siens m'ont faite et me font encore. Est-ce une preuve de ne pas aimer que de n'aimer que ce qui est excellent?

» Votre frère a dû vous dire que X. possède des lettres originales de madame de Sévigné. Il n'a, ce me semble, oublié ni son rôle de vieille commère, ni ses vieilles petites haines; la critique de Necker fait, dans cette petite notice, le revers de l'éloge de madame de Sévigné. Cet acharnement n'est-il pas misérable? et, parce que madame de Grignan aime Descartes, la voilà, malgré toute sa paresse et son excellente conduite, rangée parmi les femmes philosophes ; ici, la commère est bien maladroite.

» M. de Chateaubriand est retombé assez d'aplomb du Marais1 dans la solitude ; il travaille comme un nègre.

1. Le Marais appartenait a madame de la Briche, belle-mère de M. Molé. Chateaubriand, dans ses Mémoires, dit, IV, 72 : « Quelques-uns de ces manoirs étaient restés intacts, tels que le Marais, échu à madame de la Briche, excellente femme dont le bonheur n'a jamais pu se débarrasser. Je me souviens que mon immortalité allait rue Saint-Dominique d'Enfer, prendre une place pour le Marais dans une méchante voiture de louage, où je rencontrais madame de Vintimille et madame de Fezensac, » ↩

» Tout le Marais doit fondre ici à dîner ou à déjeuner, et une lettre doit avertir du jour qu'enfin il faut savoir.

» Vous n'avez pas d'idée du degré de renommée où arrive votre cochon; je ne serais pas étonnée que tout Paris et ses environs ne fondissent à Villeneuve pour être témoin de sa glorieuse mort et pour se partager ses dépouilles ; j'en tremble et ne tarirais point sur un si beau sujet, sans l'inquiétude que me cause votre fils.

» Adieu, je vous embrasse tous tendrement. »

Les lettres qu'on va lire maintenant datent de 1803, année fatale ou madame de Beaumont, mortellement atteinte, dut, sur le conseil des médecins, prendre le chemin du Mont-Dore, puis de l'Italie. Depuis longtemps, ses amis s'inquiétaient sérieusement de sa santé, et, dès 1795, M. Joubert lui écrivait : « Je'suis payé pour vous désirer de la santé, puisque je vous ai vue; j'en connais l'importance, puisque je n'en ai pas. Je suis tourmenté depuis trois mois de l'inquiétude que vous me causez à cet égard. Un homme habile, bien consulté et bien écouté, peut rendre le voyage à Plombières inutile; mais, si vous tardez à prendre des précautions, votre éloignement nous deviendra indispensable et ne produira peut-être aucun fruit. » Madame de Beaumont n'avait pas suivi ces conseils, elle vit trop tard le danger, et les soins qu'elle consentit enfin à accepter furent inutiles. Au moment de son départ, M. Guéneau de Mussy écrit à M. de Chênedollé : « A mon avis, sa santé s'altère de plus en plus. Je crois les sources de la vie desséchées; sa force n'est plus qu'irritation, et son esprit si plein de grâces ressemble à cette flamme légère, à cette vapeur brillante qui s'exhale d'un bûcher prêt à s'éteindre. Ce n'est pas sans une sorte d'effroi que j'envisage les fatigues du voyage qu'elle projette d'entreprendre au Mont-Dore. »

Avant de quitter Paris, elle met M. Joubert au courant de tout ce qui peut l'intéresser. Elle parle de l'auteur de Paul et Virginie, rencontré fortuitement par elle chez la baronne de Krudner, et dont la physionomie ne répondait pas au portrait qu'elle s'en était tracé. Elle donne des nouvelles de M. de Chateaubriand, arrivé récemment à Rome et rempli d'enthousiasme pour les ruines et pour le Pape Pie VII.

«Je ne voulais vous écrire que pour vous dire: Je suis partie; le guignon en ordonne autrement. Je suis excédée au point d'attendre du repos de la diligence même. Ne me grondez pas de mon impatience d'arriver au Mont-Dore et de mon profond dégoût pour les lenteurs d'une diligence qui ne sera pas composée de mes plus chers amis comme vous. J'aime la doctrine de Montlosier, mais je ne la pratique pas aussi bien, et tout ceci est en votre faveur.

» J'ai eu une sorte de bonne fortune depuis votre départ. J'arrive une après-dînée chez madame de Krudner; je la trouve avec les habitués de la maison, établie dans son jardin auprès d'une table; près d'elle était une femme au teint bruni par le soleil, aux lèvres épaisses, à l'air bien commun, bien matériel; un peu plus loin, un vieillard qui n'avait rien de bien distingué, si ce n'est une chevelure flottante; la petite Krudner, une véritable rose, placée entre le vieillard et sa mère, et lisant avec un son de voix enchanteur le fameux roman. Tout le monde a tâché d'être fâché de l'interruption, mais personne ne l'était. Bientôt j'ai appris, et déjà je m'en doutais, que le vieillard était Bernardin, la grosse femme, sa femme, et le maillot, son enfant. Je suis bien aise de l'avoir vu, mais je ne désire pas le revoir. Il a reçu fort simplement des louanges vraies et faites de bon cœur. Je lui en ai su gré. Mais je ne sais jusqu'à quel point sa bonhomie est bonne.

« Depuis votre départ, je n'ai presque pas passé un jour sans voir M. de Lézay. Je ne saurais m'expliquer cette assiduité que par son désœuvrement; son esprit me plaît, quoiqu'il me tourmente, et il ne me tourmente que parce qu'il est lui-même tourmenté. Il a de la bonhomie et de la naïveté, mais c'est dans l'esprit et non dans le cœur. Cela forme un composé piquant et bien près d'être attachant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les plus longues apparences d'oubli ne m'ont jamais désintéressée de cet homme très remarquable. Il parle dignement de votre héros, de Bonaparte; il le fait admirer. C'est une autre manière de voir que Fontanes, mais c'est le même résultat : grandeur, justesse, etc.!

» J'aurais dû commencer par vous parler de Rome. J'en ai reçu deux lettres. C'est une sorte de délire et des monuments et des déserts que l'on trouve de toutes parts: des déserts, « où la trace de la dernière charrue romaine n'a pas été effacée, des villes tout entières vides d'habitants, des aigles planant sur toutes ces ruines, etc.! Le Pape a une figure admirable, pâle, triste, religieuse. l'outes les tribulations de l'Église sont sur son front.. »

» Le Pape l'a reçu avec une bonté toute particulière. Il lui a pris la main affectueusement, l'a appelé son cher Chateaubriand et l'a fait asseoir auprès de lui.

» Voilà un extrait bien sec d'une lettre bien aimable, mais je ne saurais faire mieux, et je vous quitte parce que je suis fatiguée. Je n'ai plus assez de force pour vous dire tout ce que je sens pour vous tous. Comment vous trouvez-vous de la solitude? Êtes-vous le maître de vos idées, ou sont-elles maîtresses de vous? Vous devriez bien faire que je trouvasse une lettre de vous à Clermont. Songez combien de Clermont, et distinguez par le nom du département. M. Julien me charge de mille choses.

» Je vous écrirai de Clermont. Si vous saviez combien j ai pris longuement des potions édulcorées, sans que ma poitrine s'en trouve mieux ! »

Madame de Beaumont partit le 28 juin de Paris pour l'Auvergne, n'emmenant avec elle que madame Saint-Germain, femme de chambre d'origine espagnole, qui lui était très dévouée. Elle arriva à Clermont le 2 juillet et s'empressa d'écrire à M. Joubert.

Cette lettre et celles qui viennent à la suite, pleines de détails sur sa santé, sur les fatigues. qu'elle éprouve, témoignent en même temps de la profonde affection qu'elle portait à M. et à madame Joubert. On voit qu'elle les considère comme ses amis les plus dévoués et sa véritable famille, et l'on se sent ému par l'accent de tristesse et de découragement dont ces lettres sont empreintes à chaque p « e.

Ce 20 août 1803.

« Il fait une chaleur si accablante que je n'ai pas le courage d'aller à la poste voir si j'y trouverai une lettre de Villeneuve ; j'écris done au hasard et dans l'espérance d'en avoir une.

» Je suis partie jeudi de Paris, onze heures du matin, dans un cabriolet allant à Moulins. J'avais pour compagnons de voyage un vieux négociant rusé, très occupé de lui, de ses affaires, très peu du reste du monde, poli cependant et plein de sens; un jeune homme menteur, hâbleur, connaissant tout, s'étant trouvé partout, ayant pourfendu des bataillons entiers, mais réellement ne sachant pas donner un ordre à un postillon, d'ailleurs le meilleur enfant du monde, plein de complaisance et d'attention; il ne me manquait, pour me divertir, qu'une dupe de ses vaillantises, mais mon vieux négociant riait sous cape, et ma femme de chambre bayait aux corneilles ou dormait, non pas de tout son appétit, car nous étions cruellement cahotés. En arrivant à Fontainebleau, j'étais tellement fatiguée que je ne croyais pas pouvoir continuer; le lendemain, à demi morte, j'ai pris mon courage à deux mains et me suis embarquée dans ce terrible cabriolet, pour faire une traite de trente-deux lieues; je n'ai pas été plus fatiguée que la veille, mais le lendemain, en arrivant à Moulins, je n'avais plus ni force ni volonté ; une espèce de mégère qui tenait notre auberge m'a rendu le service de me mettre en colère, ce qui m'a remontée. J'ai arrangé mon départ pour le lendemain dans une noble patache; pour se payer du bien qu'elle m'a fait, elle m'a volée, - non pas la patache. - Je suis montée en tremblant, et j'ai été toute surprise de me trouver mieux que dans le cabriolet. J'ai couché six lieues de Clermont, où je suis arrivée de très bonne heure, ei d'où je vous écris, toujours bien fatiguée. Les quintes de toux que vous me connaissez m'ont quittée le long de la route; je n'avais plus qu'une toux de rhume et mal à la poitrine ; les quintes m'ont reprise avec violence, depuis que je suis à Clermont; à la vérité, le temps est extrêmement orageux ; tout le monde me salue d'un : Madame est malade ? qui m'impatiente, quoique je n'en sois que trop convaincue. Il y a un monde prodigieux aux eaux, cela me désole; j'y serai ennuyée, logée indignement; adieu tout le bien que j'en attends ! Je ne vous dis rien de vous tous, si ce n'est que je suis souvent avec vous, même en courant les grands chemins et presque morte, à la souffrance près.

« On vient de me demander vingt-sept francs pour me mener au Mont-Dore en carriole! J'ai refusé bravement, mais peut-être que j'ai eu tort, et je ne suis pas sans inquiétude. »

M. Joubert avait écrit le 26 juillet et le 10 août; il cherchait maintenant à rassurer la malade sur sa santé : « Gardez-vous de croire, disait-il, qu'elle est désespérée, quand même ce premier essai ne serait suivi d'aucun succès. Il est impossible que la vivacité qui vous anime avec une force si constante ne tienne pas à un principe de vie parfaitement conservé. Votre esprit a tant et tellement tarabusté votre pauvre machine qu'elle est lasse et surmenée : voilà, je crois, toute la cause de votre mal. Ranimez votre corps et faites reposer votre âme : nous ne tarderons pas à vous revoir telle que nous vous désirons. » la priait de leur écrire souvent : « Ayez soin de nous envoyer le bulletin de votre conduite et de vos remèdes, toutes les fois que vous le pourrez sans vous fatiguer. Nous recevrions trois lettres de vous par semaine avec reconnaissance. Qu'il me tarde de voir le timbre du lieu dont je vais écrire le nom à côté du vôtre ! »

Mais les deux lettres de M. Joubert subirent un retard, et madame de Beaumont, accablée par la solitude et la maladie, se crut un instant abandonnée par ses amis.

Cc 20 août 1803.

«Je commence à croire que je partirai du Mont-Dore sans avoir reçu un mot de vous. Si M. votre frère ne m'avait écrit de Vichy, je serais inquiète. S'il ne s'agissait de M. et madame Joubert, je me croirais oubliée et je me résignerais tristement au sort des absents; mais cela ne peut être, et je ne sais que craindre ou que penser. Je vous ai écrit de Clermont, et même dans le plus fort de mes dégoûts et de mes fatigues; ma tête vous écrivait, et je rêvais à vous ! Mille petits détails me semblaient devoir vous plaire, et je m'en occupais, quoique je ne fusse pas trop en état de le faire; enfin votre silence m'a tout effarouchée, et il a ajouté aux déplaisances que m'inspirent le Mont Dore, et sa société, et ses quatre pas de promenades, et ses montagnes, que je ne puis franchir, et ses orages continuels, qui amènent tout coup un froid du mois de novembre. Ma chambre n'a point de cheminée, il n'y en a guère qu'à la cuisine ; aussi je gèle en vous écrivant. Cependant, je suis encore ici pour dix-sept jours au moins, je veux faire les choses en règle. Adieu! Si par hasard je sais quelque chose de vous, alors je causerai de meilleur courage; en attendant, je suis comme le temps, triste, sombre et maussade, pas froide cependant; ma tristesse même prouve pour moi. »