M. de Chateaubriand (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Calmann Lévy, 1884, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Plût à Dicu que M. de Chateaubriand se fût, sur tous les points, conformé au programme dont il faisait alors part à M. Joubert dans un si beau langage, et que, n'imitant pas dans des aveux inutiles le philosophe genevois dont il flétrissait la conduite, il nous eût laissé un tableau moins détaillé de ses misères et de ses faiblesses! Ses Mémoires, où l'on trouve de nombreux passages encore marqués de la griffe du lion, à côté de pages si justement critiquées, auraient fait plus d'honneur à son caractère. Il se plaît dans cet ouvrage à comparer poétiquement la vie aune Alpe difficile à gravir, et l'homme au voyageur qui, parvenu péniblement au sommet, regarde l'espace parcouru, les sentiers qu'il eût dû choisir et « l'aide desquels il se fût élevé par une pente adoucie, et le point où il a commencé à s'égarer. Ne pourrait-on continuer la comparaison et ajouter que, si ce voyageur fait au retour le récit de sa course, il décrit surtout les merveilles du chemin et n'insiste d'ordinaire ni sur les mauvais pas qu'il a rencontrés, ni sur les chutes qu'il a pu faire ?
Bientôt M. de Chateaubriand obtint une situation indépendante et fut nommé ministre dans le Valais. Il quitta Rome et visita l'Italie méridionale avant de rentrer en France. Il se trouvait à Paris, au mois de mars 1804, prêt à partir pour la Suisse, avec madame de Chateaubriand. Déjà le conseil de la catholique ville de Sion lui avait manifesté dans une lettre flatteuse la joie qu'elle éprouvait de voir arriver dans ses murs le défenseur illustre de la religion. Le 18 mars, il prit congé du Premier Consul et fut frappé de l'altération de son visage. Le 211, se trouvant vers midi près des Tuileries, il entendit tout à coup annoncer par des crieurs le jugement du duc d'Enghien. Il rentra chez lui sous le coup d'une vive indignation et rédigea sa démission. Madame de Chateaubriand, naturellement portée vers les sentiments généreux, accepta avec un grand courage la détermination de son mari, et la lettre fut envoyée à Bonaparte. A partir de ce jour et jusqu'à la fin de l'Empire, M. de Chateaubriand resta étranger à la vie publique.
1. M. de Chateaubriand dit le 20, mais il fait évidemment erreur, puisque le duc d'Enghien n'arriva à Vincennes que dans la soirée du 20 mars. ↩
Ses relations avec M. Joubert devinrent de plus en plus fréquentes; elles étaient d'ailleurs rendues plus intimes par l'affection qui s'était établie depuis peu entre madame de Chateaubriand et madame Joubert. Dans l'année 1804, M. et madame de Chateaubriand passèrent plusieurs mois à Villeneuve, et nous trouvons, dans une lettre du 18 novembre, écrite par M. Joubert à M. Molé, pour le prier de venir rejoindre ses amis, un passage curieux sur le caractère aimable et facile de M. de Chateaubriand : « Je serai fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaieté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas; s'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu depuis huit jours sa sœur Lucile, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. S'ils font bien, ils passeront ici le mois de décembre. Je crois qu'ils ne pourront s'en dispenser; arrivez donc, arrivez vite. Je vous verrai volontiers tout seul, mais je vous verrai sans peine mêlé à cette société. »
Lorsqu'ils étaient à Paris, M. de Chateaubriand et M. Joubert s'écrivaient sans cesse ; nous avons recueilli un grand nombre de petits billets qui, précieux pour les amateurs d'autographes, sont trop courts et trop intimes pour intéresser sérieusement le lecteur. Nous n'en reproduisons qu'un seul, à titre d'exemple; il renferme d'ailleurs la trace d'ur usage très commun dans les correspondances du dix-septième siècle, habituel dans le cercle intime de M. Joubert, et que nous retrouverons fréquemment dans les lettres de madame de Chateaubriand, celui des sobriquets de société.
M. de Chateaubriand était familièrement surnommé le Chat, soit par abréviation de son nom, soit à cause d'une écriture détestable et illisible, qui fit, à Rome, le désespoir du cardinal Fesch : « Mon écriture, lit-on dans les Mémoires d'outre-tombe, était un obstacle à mes talents, et le cardinal haussait les épaules, quand il apercevait ma signature. » Madame de Chateaubriand était la Chatte. On désignait MM. de Chênedollé et Guéneau de Mussy, sans doute à cause de la mélancolie de leur caractère, par les noms de grand et de petit Corbeau; quelquefois aussi, M. de Chateaubriand était plaisamment appelé l'illustre Corbeau des Gordillières, par allusion i son voyage en Amérique. M. de Fontanes, ayant dans sa petite taille quelque chose de ramassé et d'athlétique, était comparé au sanglier d'Érymanthe, et nommé le Sanglier. La pauvre madame de Beaumont avait de son vivant le sobriquet poétique d'Hirondelle. Quant à M. Joubert, ami des hauteurs et à cette époque encore grand promeneur, celui de Cerf lui avait été donné; et sa femme, pleine d'intelligence et de bonté, mais parfois un peu sauvage, acceptait volontiers celui de Loup. Le petit billet que nous copions est écrit par M. de Chateaubriand avant de partir pour Dieppe, où il avait tenu garnison en 1786, comme sous-lieutenant au régiment de Navarre, et où il retrouvait aussi, avec le spectacle de la mer, le souvenir de son enfance, passée au bord de l'Océan :