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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand Chapitre VI

Livre I — L'homme et la vie

Chapitre VI

Chateaubriand · 30 min de lecture · p. 116–142 · chapitre 7 sur 11

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Hachette, 1892, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Soit mouvement de dépit, soit calcul de coquetterie, Chateaubriand, plus ennuyé du présent qu'inquiet de l'avenir, se résigna à l'exil, dont il espérait être bientôt rappelé. Certains biographes malicieux ont appelé cette ambassade, dont l'œuvre principale fut la défense des intérêts de la France pendant un conclave, et où l'ambassadeur fut bientôt rejoint par sa femme, une ambassade de pénitence. De toutes les occasions flatteuses pour l'amour-propre d'une femme que lui avaient offertes les missions et le ministère de son mari, celle-ci n'avait été tentée que par ce voyage ou plutôt ce pèlerinage de Rome, par les spectacles qu'il promettait à sa pieuse curiosité, par les faveurs et les appuis qu'il assurait à cette infirmerie de Marie-Thérèse, asile des prêtres invalides, chef-d'œuvre de sa vie de dévouement et de charité.

Pendant que l'ambassadeur tâchait à Rome d'oublier Paris, qu'il se reprenait au goût des beaux-arts, qu'il visitait l'École française, dirigeait des recherches d'antiquités, restaurait le tombeau du Tasse et élevait un monument au Poussin, tout en trouvant encore du loisir pour des visites moins artistiques et des distractions moins littéraires1, la session de 1828 s'ouvrait sous d'assez heureux auspices, sauf le danger d'un choc et d'un conflit entre deux entêtements proverbiaux : celui de M. Royer-Collard, président de la Chambre, encore raidi par le succès d'une sextuple élection, et celui de Charles X. Le vieux roi, entouré d'un conseil nouveau dont il se défiait, contre lequel il conspirait, dont il souhaitait la chute, regrettant Villèle et désirant Polignac, n'avait garde de se prêter à l'occasion de la démission du comte de La Ferronnays malade, pour replacer dans le cabinet Chateaubriand, à qui fut préféré le plus commode Portalis.

1. Les voiles en ont été soulevés après Sainte-Beuve, par un témoin oculaire, qui parle des faiblesses de son ambassadeur avec la malice, mais aussi de ses qualités, de son culte de l'honneur, de ses prodigalités de grand seigneur de cœur comme de rang avec l'admiration de la jeunesse. (Ma jeunesse, 1814-1830 → Souvenirs, par M. le comte d'Haussonville, de l'Académie française, 1885, p. 163 à 222.) ↩

Il partit de Rome le 16 mai sur un congé pris brusquement, et arriva à Paris le 23 plus satisfait de s'y retrouver que d'autres ne l'étaient de l'y voir.

Bientôt il profita de son congé pour aller aux eaux de Cauterets, laissant Mme de Chateaubriand dans son Infirmerie Marie-Thérèse, où la pieuse dame revenait chargée de reliques, de médailles, d'indulgences, de largesses, de promesses, pouvant montrer sur ses genoux ou à ses pieds, se prélassant sur un coussin, le vieux Micetto, le chat roux, rayé de noir, favori du pape Léon XII, dont elle avait hérité.

C'est à Cauterets, au milieu de rêves fort éloignés d'une si menaçante réalité, que son mari apprit la formation du ministère du 8 août 1829, comprenant MM. de Polignac, de Bourmont, de la Bourdonnaye, « Coblentz, Waterloo, 1815, tous nos malheurs et toutes nos hontes » disait le Journal des Débats, prévoyant déjà, dans ce coup de tête, ne portant encore que sur les personnes, le coup d'État qui devait porter sur les choses.

Chateaubriand n'hésita pas à faire à la cause de la liberté constitutionnelle, exposée au plus grand danger qu'elle eût jamais couru, un dernier sacrifice, celui de l'ambassade de Rome, où il se berçait de l'espoir de finir ses jours, fût-ce dens une cellule à Saint-Onuphre, se réservant de faire, en ce cas, de sa maison de Paris un asile de retraite pour les gens de lettres et les artistes. Ce sacrifice lui fut douloureux. Mais il était nécessaire. Chateaubriand était celui qui pouvait garder le moins d'illusions sur M. de Polignac, qu'il avait appris à connaître à ses dépens : homme naturellement et inconsciemment fatal, dangereux dans le dévouement plus que dans la haine, doué de l'imperturbable infatuation de la médiocrité, augmentée encore par l'exaltation d'une mysticité qui lui donnait Dieu pour confident et le lui promettait pour complice, allant droit à son but, grâce à cette double œillère, avec la pire des témérités, celle qui non seulement brave le danger, mais même ne le voit pas.

Le prince de Polignac, qui appréciait cependant la valeur du concours d'un homme comme Chateaubriand, et redoutait encore plus l'effet de sa retraite, ne négligea rien pour le retenir. Mais ils ne purent et ne pouvaient s'entendre, l'un jouant au naturel le rôle d'Alceste qui doute de tout, et l'autre celui de Philinte, qui ne doute de rien; celui-ci fermant brusquement sur lui, le sourcil froncé, avec un adieu d'un pessimisme prophétique, la porte que celui-là laissait entr'ouverte avec le sourire de cet optimisme imperturbable, « qui faisait de lui, a dit plus tard Chateaubriand dans ses Mémoires, un muet éminemment propre è étrangler un empire »

Un an plus tard, le muet avait fait son œuvre. On la connaît assez pour qu'il suffise de rappeler les incidents suprêmes de cette politique dénaturée, exaspérée, où chaque parti dépassa son but, où chacun alla au delà de son ambition et de son opinion, où le gouvernement poussa la réaction jusqu'au coup d'Etat et où l'opposition poussa la résistance jusqu'à la Révolution.

Le jour même où furent signées les ordonnances dictatoriales du 25 juillet, Chateaubriand, qui vivait au fond de son pavillon de la rue d'Enfer dans le laborieux isolement du travail, de la disgrâce et de la pauvreté, peu propice aux relations, aux informations nécessaires, aux prévoyances opportunes et aux interventions décisives, partait pour Dieppe, où il allait rejoindre Mme Récamier.

Lorsqu'il revint à Paris en toute hâte, le 28 juillet, il était déjà trop tard pour prétendre réparer l'irréparable, éviter l'inévitable.

Chateaubriand n'eut donc et ne pouvait avoir à ces événements de Juillet qu' « une part de spectateur » spectateur non indifférent, quoique désintéressé, grâce auquel les principes ne cédèrent pas aux circonstances, le droit à la force des choses et à l'ambition des hommes, sans une protestation aussi éclatante que stérile.

Rencontré près du Louvre, au milieu des traces encore mal effacées de la lutte, par un groupe de jeunes gens, reconnu, salué de son titre glorieux de défenseur de la liberté de la presse, acclamé, porté en triomphe jusqu'aux portes du Luxembourg par cette jeunesse généreuse qui aura toujours le respect des poètes et des vaincus, qui criait : Vive la Charte ! et ne regimbait pas quand Chateaubriand l'adjurait de crier aussi : Vive le Roi! le pair de France tira argument des incidents de cette petite scène d'ovation pour nier devant ses collègues l'imminence du péril révolutionnaire. Il essaya de leur faire considérer le ministère du duc de Mortemart, le retrait des ordonnances et la nomination du duc d'Orléans en qualité de lieutenant général du royaume comme une solution suffisante de la crise, offrant toutes les garanties nécessaires pour le droit, l'ordre et la liberté. Ses protestations, ses adjurations n'eurent et ne pouvaient avoir aucun succès devant l'impatience raisonnée ou intéressée d'une consécration plus sûre des événements. Les assemblées ne sont pas chevaleresques et, toujours surprises par les révolutions, « ont hâte d'y mettre un terme et de les retirer des mains de la foule1 ». La politique de Chateaubriand ne parut que romanesque à la Chambre des pairs le 30 juillet et le 3 août. Elle ne sembla pas plus pratique au Palais-Royal, où, dans une double entrevue, le duc d'Orléans, appelant à son aide, pour conquérir un ami précieux ou tout au moins pour désarmer un dangeureux ennemi, la vertu dans la personne de Marie-Amélie, et l'esprit dans la personne de MIle Adélaïde, échoua, malgré cette double intervention.

1. Villemain. ↩

Peu de jours après, Chateaubriand donna sa démission de pair de France, renonça à tout titre et pension et sortit de la vie publique pour rentrer ruiné, mais content d'avoir fait son devoir, dans sa modeste demeure de la rue d'Enfer.

Il consacra les loisirs ou plutôt les travaux de sa retraite à l'achèvement de l'édition de ses Œuvres. I! ne se détourna de ce labeur que pour lancer quelques écrits de circonstance que les événements imposaient à une verve réchauffée par la colère. Pendant les dix-huit mois de solitude laborieuse où il animait d'imagination, parait de poésie les notes d'une érudition hâtive à lui fournies par quelques collaborateurs zélés, et où, bénédictin artiste, il pétrissait cette argile d'un pouce magistral, rendant la vie d'une résurrection prodigieuse aux figures du premier et du moyen âge du monde chrétien, il était parfois sollicité à sortir de sa retraite par quelque appel au secours ou quelque bruit de combat. Alors, laissant là ses évocations d'empereurs romains et de conquérants barbares, d'ermites du désert ou de chevaliers, il revenait faire, à travers les buissons de la presse, la guerre de partisan, brûlant contre le régime usurpateur ses dernières cartouches de chouan de l'opposition.

Dans ces suprêmes efforts, animés par la colère plus que par l'espérance, en faveur d'une cause qu'il considérait comme perdue pour longtemps, sinon pour toujours, l'illustre protestataire ne payait pas seulement de son talent, mais de sa personne, c'est-à-dire qu'il ne reculait pas devant les dangers de son zèle et les risques de son dévouement.

S'il refusait les missions secrètes, les concours furtifs, il ne refusait ni les conseils ni les services ; s'il ne voulut pas, à son âge et avec sa gloire, prendre part, durant l'été de 1832, à l'expédition de la duchesse de Berry en Vendée, qu'il désapprouvait comme Berryer; s'il ne lui convint pas de s'affubler de la casaque du guerrillero ou de galoper, en chevalier errant, derrière la princesse à l'amazone verte, il n'hésita pas à se faire tour à tour, à ses risques et périls, le mandataire des largesses royales aux victimes du choléra, le défenseur des droits de l'auguste veuve et de l'auguste orphelin, l'avocat devant l'opinion de la prisonnière de Blaye, l'ambassadeur auprès de la famille et de la cour exilées des revendications et des protestations de la mère de Henri V

C'est à propos de l'offrande de 12 000 francs, reçus de la duchesse de Berry à l'intention des victimes du choléra, que Chateaubriand fit connaissance non avec la persécution, mais avec la prison. Et cela sur l'ordre de M. de Montalivet, son ancien admirateur, son ancien collaborateur dans la campagne de coalition royaliste et libérale menée contre le ministère Villèle. Mais au lendemain des révolutions, quand on va en prison, c'est souvent sur l'ordre d'un ancien compagnon d'opposition devenu ministre.

Le préfet de police, M. Gisquet, plus spirituel en cela que son chef, se hâta de réparer de son mieux sa bévue, en donnant au captif l'hospitalité de la chambre d'honneur de son appartement, où il dut attendre pendant près d'un mois, non sans ennui, mais sans dommage pour sa santé ou sa dignité, l'ordonnance de non-lieu qui le rendit libre.

M. et Mme de Chateaubriand, que les hommages de l'opinion flattaient sans les rassurer sur les violences du pouvoir, prirent la résolution de quitter Paris. L'exécution de ce projet était rendue difficile par la plus honorable pauvreté.

C'est à ce moment que le vieux roi Charles X, de son exil en Autriche, fit parvenir à Chateaubriand une somme de 20 000 francs à compte sur les deux années arriérées de sa pension de pair et ministre d'État qu'il avait refusée de la royauté nouvelle et que la royauté légitime lui rendait.

Le tribut de l'exil et un prêt de famille ayant dégagé Chateaubriand de ces soucis subalternes et pourtant dominants du res angusta domi, qui tyrannisaient et humiliaient sa vie, il partit pour la Suisse, abjurant toute servitude politique ou littéraire au point de scandaliser quelques-uns de ces amis trop difficiles qui veulent qu'on marche toujours accompagné de ses ambitions et de ses haines. Or c'est précisément une des rares joies, un des rares profits des lendemains de révolution pour les vaincus que de pouvoir désarmer, que de pouvoir goûter le plaisir d'être impartial, que de pouvoir se donner le luxe de sympathies indépendantes et désintéressées. Chateaubriand se donna ce plaisir, s'accorda ce luxe.

Affranchi de tous autres devoirs politiques que ceux du dévouement et de la fidélité, Chateaubriand pouvait, sans dommage pour la probité sinon pour la correction de son attitude, céder à l'attrait généreux qui lui inspirait l'estime de tous les combattants vaincus, loyaux et désintéressés comme lui, eussent-ils été et fussent-ils demeurés des adversaires. Il put serrer la main de Lafayette déçu, recevoir l'hommage du chansonnier politique qui avait combattu la Restauration avec des refrains à l'aile légère mais au dard piquant, capable de faire de douloureuses et dangereuses blessures. Il put entretenir une liaison fondée d'un côté sur une admiration filiale, de l'autre sur une sorte d'affection paternelle pour un talent et un caractère également purs, nobles et fiers, avec cet Armand Carrel dont il pleura la mort, dont il suivit le convoi et dont il entretint la tombe. Il put renouer avec son compatriote, l'abbé de Lamennais, de théocrate devenu démocrate, foudroyé par l'Eglise après en avoir été l'apôtre, emprisonné par le pouvoir après avoir été le champion de l'autorité, des relations fondées sur l'estime pour son courage, la pitié pour sa disgrâce. Mais surtout il put déployer sa chevalerie de courtisan du malheur, de visiteur de l'exil envers toutes les augustes infortunes, toutes les royales déchéances. C'est ainsi qu'il ne crut manquer à aucun devoir, à aucune convenance, en accompagnant Mme Récamier au château d'Arenenberg, et en y répondant par des hommages de courtoisie aux gracieux compliments de la reine Hortense ou aux témoignages d'admiration de son fils.

C'est au retour de cette promenade en Suisse et en Allemagne que la nouvelle de l'arrestation et de l'incarcération de la duchesse de Berry le rappela à Paris. Chateaubriand n'eut pas à plaider devant des magistrats, faute de procès, la cause de la princesse : il la plaida devant l'opinion avec une éloquence entraînante, une émotion communicative, un succès qui assura la popularité à l'auteur du Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry.

Impliqué dans les poursuites, sur sa demande, Chateaubriand comparut devant le jury et n'eut besoin que de quelques paroles pour obtenir un verdict favorable de cette juridiction civique qui ne hait point de donner des leçons au pouvoir. Chateaubriand fut acquitté et renonça à la politique militante. Mais il ne put refuser le mandat de confiance dont l'honora sa cliente encore prisonnière.

Il s'agissait d'une négociation délicate pour le succès de laquelle ce n'était pas trop de l'autorité de sa parole et de son nom : porter au roi Charles X et à la Dauphine la déclaration du mariage de la duchesse de Berry avec le comte Lucchesi-Palli, et obtenir d'eux la reconnaissance du fait accompli, sans qu'il en coûtât à la princesse aucun sacrifice, ni celui du titre, ni celui du rang, ni surtout celui de l'autorité maternelle et de l'affection de ses enfants.

Le 14 mai 1833, Chateaubriand partit pour ce qu'il a appelé « la dernière et la plus glorieuse de ses ambassades ».

Il a raconté ce voyage dans des pages de ses Mémoires qu'on ne saurait ni analyser, ni résumer. Il faut y lire ce récit plein d'une verve tour à tour ironique et mélancolique. Il rentra à Paris le 6 juin. Il avait assez réussi dans sa mission pour que la duchesse de Berry ne lui permît pas de la considérer comme terminée. Elle l'avait choisi pour l'accompagner dans sa visite au roi et à ses enfants, et, si son voyage était contrarié, pour la suppléer à Prague pendant l'inévitable et difficile épreuve de la déclaration de majorité du jeune roi Henri V.

Chateaubriand rentra à jamais mécontent de cette dernière ambassade, aux fatigues inutiles, aux déceptions décisives.

Ces sentiments d'un serviteur ulcéré éclatent dans les amertumes de franchise de sa correspondance de 1833 à 1836 avec Mme Récamier1.

1. Voir les lettres, dont plusieurs inédites, citées par M. Imbert de Saint-Amand (les Dernières Années de la duchesse de Berry, p. 44 à 147). ↩

Pour Chateaubriand, désormais l'avenir n'est ni à l'aristocratie, ni à la monarchie, mais à la démocratie, avec des intermittences d'anarchie et de dictature. Cet avenir n'effraye pas un homme qui a gardé le goût des belles nouveautés, qui en arrive à avoir plutôt foi dans les nations que dans les rois, qui écrivait en 1831 dans sa brochure la Restauration et la monarchie élective : « Je suis bourbonien. par honneur, royaliste par raison et par conviction, républicain par goût et par caractère ».

On le voit, si Chateaubriand avait gardé la religion du passé, il n'en avait pas la superstition. Il n'insultait pas le couchant, mais il comprenait que d'autres attendissent l'aurore des jours nouveaux ; et il enviait, parmi les privilèges de leur jeunesse, aux deux grands poètes dont il avait encouragé les débuts, consacré, de sa bénédiction, la gloire naissante, l'évolution en vertu de laquelle le chantre de la colonne et le chantre du sacre, Victor Hugo et Lamartine, allaient de l'empire et de la monarchie à la Révolution et à la République.

Lorsque, se détournant du monde politique, Chateaubriand considérait le monde littéraire, où il n'avait pas occupé une moindre place, il éprouvait - les mêmes tristesses. Si, en politique, il ne pouvait plus que suivre dans un songe prophétique, précédant de peu les deuils de la réalité, les funérailles, de la monarchie traditionnelle et légitime, en littérature, il sentait finir sa propre royauté, menacée par un art nouveau, par des gloires nouvelles. Le romantisme le reconnaissait pour son précurseur, mais il sentait qu'il n'exerçait plus seul l'empire sur les esprits et les cœurs; il sentait que le pouvoir lui échappait, à l'exagération même de certains hommages. On lui dissimulait sa déchéance à force de respects. On le traitait en grand aïeul, en ancêtre. Pas plus dans son école littéraire que dans son parti politique, il n'était le chef. Il assistait à la division anticipée de son héritage; et ses admirateurs et successeurs n'attendaient pas sa mort pour le reléguer dans l'immortalité.

Là aussi, résigné à son sort, non sans révolte et sans amertume, il préparait laborieusement sa retraite définitive et soignait ses adieux au monde avec la coquetterie d'un homme qui n'a plus que des ambitions posthumes, qui ne s'occupe plus que de faire un sort à sa mémoire et cherche l'attitude la plus digne de sa gloire pour s'y fixer et s'y poser à jamais devant la postérité.

A partir de 1838, Chateaubriand entre dans la période crépusculaire de son existence. Il retombe sous le joug parfois pesant de l'intimité conjugale, sous le joug plus léger d'une plus douce habitude, consacre le reste de ses forces à des travaux qui ont le caractère testamentaire, s'arrangeant pour finir dignement entre le dévouement et l'amitié sa vie, désormais partagée entre l'Infirmerie Marie-Thérèse et l'Abbaye-aux-Bois.

Nous avons esquissé le caractère un peu fantasque et variable de Mlle de La Vigne, qui avait ses sautes d'humeur comme la côte bretonne a ses sautes de vent, ainsi que son illustre mari l'a rappelé à propos de lui-même. On retrouve des traits de cette humeur tour à tour gaie ou triste, mélancolique ou enjouée, de cette malignité que la piété et la charité avaient grand'peine à réduire à la malice, dans la vicomtesse de Chateaubriand, pacifiée par l'expérience et la résignation, sanctifiée par les œuvres de la plus ingénieuse et de la plus intrépide bienfaisance. Elle écrivait des billets qui ravissaient M. de Fontanes, M. Joubert et M. Clausel de Coussergues, ses admirateurs et ses amis, les deux derniers surtout, et où la griffe de ses petites revanches, de ses innocentes représailles contre les messieurs qui importunaient son mari, contre les Madames qui se disputaient son hommage, perce sous le velours de façon fort piquante. De même, dans cette taille courbée, cette maigreur ascétique, cette pâleur de valétudinaire, que faisait encore ressortir son habituelle robe blanche, dans ce visage effilé et émacié, on retrouvait les traces de l'ancienne beauté, de l'ancienne grâce.

Chateaubriand ne put s'empêcher d'estimer sa femme pour sa vertu, son courage, sa résignation dans les traverses communes, son zèle pour ses intérêts, son dévouement d'autant plus méritoire qu'il était sans illusions. Il ne put s'empêcher de goûter l'agrément de son commerce qu'assaisonnait le sel d'un esprit original.

Aux heures d'examen de conscience et d'impartialité réparatrice, Chateaubriand reconnaissait qu'il avait reçu, dans l'échange conjugal, plus qu'il n'avait donné, plus même qu'il ne méritait et il a tracé de sa femme, dans ses Mémoires, un portrait plein - à travers quelques réticences discrètes - de son estime et de sa gratitude.

Depuis la publication des Mémoires, un livre de M. de Raynal, en la faisant connaître par ses lettres, a fait sortir de l'ombre la figure piquante de la femme du grand écrivain. Enfin l'œuvre de réhabilitation a été achevée et poussée peut-être jusqu'à un excès de glorification par une série de travaux curieux et intéressants dus à la plume d'un prêtre lettré, qui nous ont fait entrer à fond dans l'intimité de cet intérieur dont les discrètes confidences de M. Danielo, le dernier secrétaire de M. de Chateaubriand, nous avaient entr'ouvert la porte. Ainsi cette mémoire un peu revêche de sainte un peu profane a trouvé son chevalier dans ce pieux et savant ecclésiastique dont elle a fait la conquête posthume1.

1. M. l'abbé G. Pailhès, ancien vicaire général, curé de la paroisse de Saint-Martia!, à Bordeaux. Ses deux ouvrages ont pour titres, l'un : Mme de Chateaubriand; d'après ses Mémoires et sa Correspondance, grand in-8° de 400 p., 1887, et l'autre : Mme de Chateaubriand, Lettres inédites à M. Clausel de Coussergues, 1888. Ils seront prochainement suivis de deux volumes intitulés : Chateaubriand d'après sa Correspondance familière, et Du nouveau sur Joubert. ↩

Nous avons signalé la date à laquelle les relations de Chateaubriand avec Mme Récamier devinrent intimes et régulières. C'est à partir de sa disgrâce de 1816, qui lui rendait la liberté de la lutte et lui prêtait l'intérêt du malheur, que la liaison d'un homme célèbre par son génie et d'une femme célèbre par sa beauté s'établit sur un pied d'admiration et d'affection réciproque et devint pour tous deux la plus douce habitude de leur vie.

En 1816, Mme Récamier avait trente-neuf ans et Chateaubriand quarante-huit. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que la liaison au début ait eu à essuyer des orages que l'amitié ne connaît pas.

Chateaubriand, entré dans la place au nom de l'amitié, n'aspira-t-il pas à quelque chose de plus? Il avait succédé dans les bonnes grâces de Mme Récamier à Benjamin Constant, dont on connaît les lettres enflammées de 1814 Juliette, demeurées sans succès, même appuyées par la menace d'ensanglanter sa défaite par un suicide à la Werther. On lui avait immolé ce souvenir en lui livrant sa correspondance et la Vie de l'héroïne commencée par Benjamin. Ne se flatta-t-il pas, sur le don de ces trophées, de l'ambition d'être plus heureux que les Lucien Bonaparte, les prince Auguste de Prusse et les Benjamin Constant? Mystère. Ce qui est certain, c'est que Mme Récamier, un moment, se crut menacée, trouva dangereux pour la paix de son âme, pour l'indépendance de sa vie, pour les droits des amitiés antérieures, l'ascendant de cette amitié fascinatrice dont la domination prétendait à une conquête sans limites. Elle avait besoin d'intérêt dans sa vie. Celui de l'amitié lui suffisait. Mais elle voulait le devoir à plusieurs. Se donner à un seul, même d'amitié, c'était abdiquer. Et elle ne voulait pas abdiquer.

C'est alors qu'elle inaugura ce système d'habile défense, d'ingénieuse diversion, qui achevait, sans qu'un ami qu'on voulait contenir sans le mécontenter, pût s'offenser de l'obstacle, de la rendre invulnérable. Quand elle eut renoncé à sa popularité mondaine, fondée sur sa beauté, sa coquetterie, son succès à plaire ; quand elle fut arrivée par la satiété au dégoût de cette idolâtrie banale qui ne s'adressait qu'à son visage, oubliait son esprit, méconnaissait son cœur; quand elle ambitionna des triomphes plus modestes et plus doux, voyant dans l'amitié le seul sentiment qui lui fût permis, celui pour lequel elle était née, et où elle porta en effet tout l'art d'une sorte de génie, elle sentit aussi le besoin de se protéger contre toute témérité et tout entraînement par un acte décisif, attestant une résolution inviolable. Elle se réfugia dans la vie de famille, comme d'autres, au renoncement plus parfait, s'étaient retirées dans la vie claustrale, ne laissant ouvertes, entre le monde et elles, que les grilles du parloir.

Elle fit de sa nièce Amélie sa fille adoptive et se donna l'innocence pour gardienne de sa vertu. Cette maternité d'adoption lui permettait d'épuiser sans danger sa tendresse et de défendre, par les respects dus à la mère, la femme contre l'effet encore si séduisant de ses charmes.

Ces débuts parfois orageux d'une amitié qui fut troublée, dans cette période qui s'écoule de 1817 à 1825, par quelque chose des tendresses passionnées et des ambitions jalouses de l'amour, eurent pour premier théâtre l'hôtel élégant et le jardin de la rue d'Anjou où Mme Récamier ne fit que passer. Les derniers revers financiers de son mari l'obligèrent de les abandonner, donnant désormais pour modeste cadre à sa vie de retraite un petit appartement au troisième étage des bâtiments extérieurs de l'Abbaye-aux-Bois. L'établissement dans cette demeure étroite, presque cellulaire, dura six ou sept ans.

A ce moment, la chambre à coucher, promue le jour à la dignité de salon, était ornée d'une bibliothèque, d'une harpe, d'un piano, du portrait de Mme de Staël par Gérard, d'une vue de Coppet au clair de lune. Sur les fenêtres étaient des pots de fleurs. « La plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel, disent les Mémoires, tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. »

Chateaubriand écrivait tous les matins de bonne heure à Mme Récamier, et chaque jour invariablement il venait chez elle à trois heures; il y venait le plus souvent à pied, et son exactitude était telle qu'il prétendait que les gens de la rue de Sèvres réglaient leurs montres en le voyant passer. A cette heure, dont il s'était réservé le privilège, il était le plus souvent reçu seul, ne voulant confondre son hommage avec aucun autre. Ce n'est que rarement, et sur sa permission, que quelques visiteurs favorisés étaient admis, à son heure, aux honneurs de l'audience. Après le dîner, la chambre de l'Abbaye-aux-Bois s'ouvrait pour un certain nombre d'amis fidèles, et la soirée se terminait par l'arrivée tardive de Mathieu de Montmorency, que son service auprès de Madame retenait assez tard aux Tuileries.

C'est en 1825 que la mort de la duchesse de Montmirail, belle-mère du duc de Doudeauville, permit à Mme Récamier de lui succéder dans son grand appartement du premier étage, plus large et plus commode, et d'y concilier les exigences d'un train de vie modeste, avec les convenances d'une influence politique, littéraire, sociale considérable, et du salon le plus recherché de Paris. Jusqu'à 1828, cette influence de Mme Récamier fut surtout politique. Ses amis traversaient tour à tour le pouvoir ou les ambassades. « Elle a cette chance ou ce malheur, disait le plus illustre d'entre eux en riant, que tous ses amis sont ministres. » « Trois générations de la famille de Montmorency, ajoutait, toujours en riant, le duc Adrien de Laval, ont passé sous le joug. » Mme Récamier usa avec tact de cette influence. Elle accepta souvent les rôles de confidente, de médiatrice, de pacificatrice, mais ne joua jamais à l'Egérie. Elle ne se servit de son crédit que pour obtenir non des faveurs, mais des grâces et des pardons.

A partir de 1828, l'influence de Mme Récamier et de son salon se modifie et devient presque exclusivement littéraire et académique. Chateaubriand, qui a renoncé à la politique active, trône et règne désormais sans partage à l'Abbaye-aux-Bois. Mathieu de Montmorency est mort. C'est le duc de Noailles qui héritera de sa part. Amélie, la nièce de Mme Récamier, est mariée. C'est Mme Charles Lenormand. De sa part il reviendra quelque chose à J.-J. Ampère, dont la liaison avec Mme Récamier eut aussi des vicissitudes caractéristiques, qui fut son dernier innamorato, sur lequel elle exerça une influence dont le pâle roman expira dans un sentiment d'affection maternelle d'un côté, filiale de l'autre.

Ce fut le dernier triomphe de la femme dans Mme Récamier, qui n'emploiera plus les restes de sa beauté, de son charme qu'à rendre plus gracieuse et plus douce l'autorité de son dernier et de son plus glorieux empire, celui qu'elle exercera sur la vieillesse de Chateaubriand désabusé, mécontent des autres et de lui-même.

Grâce à elle, à son ingénieuse et infatigable sollicitude, Chateaubriand eut un second foyer; il y trouva ce que ne pouvait lui donner le premier, où Mme de Chateaubriand, tout entière aux affaires de son Infirmerie, n'attirait, avec quelques vieux amis, que des prêtres, des prélats, des personnes pieuses et charitables comme elle. Dans ce milieu étroit et dévot, Chateaubriand eût étouffé de l'excès de cet incurable ennui auquel il échappait avec tant de peine jusque dans ce salon sanctuaire de sa gloire. C'est par le salon de Mme Récamier, où la grâce de la maîtresse de la maison, son esprit attiraient, non moins que la renommée de son plus illustre familier, tant de visiteurs d'élite, que Chateaubriand demeura en communication avec le monde littéraire, et eut la consolation de voir, par un hommage dont son amie s'ingéniait à varier les formes, les générations nouvelles s'incliner devant lui.

C'est là que dans la première phase des réceptions de l'Abbaye-aux-Bois son salon vit passer, venant rendre hommage à la beauté et au génie, les plus célèbres du siècle, la duchesse de Devonshire, son frère le duc de Bristol, sir Humphry et lady Davy, miss Edgeworth, miss Berry, lady Stuart, Alexandre de Humboldt, le prince Tufiakin, la reine de Suède parmi les étrangers ; et parmi les Français, en dehors des habitués, tels que Mathieu de Montmorency, Ballanche, Benjamin Constant, la maréchale Moreau, la comtesse de Boigne, Mme Sophie Gay, M. de Catellan, M. de Forbin, Parseval-Grandmaison, Baour-Lormian, M. de Gérando, le peintre Gérard, M. de Kératry, M. Dubois, M. Bertin l'aîné.

A ces premiers admirateurs et visiteurs succédèrent, dans la dernière et non la moins brillante période du salon de l'Abbaye-aux-Bois et de son influence, le duc de Noailles, M. Pasquier, J.-J. Ampère, Villemain, Augustin Thierry, Henri de la Touche, M. de Salvandy, Edgar Quinet, Sainte-Beuve, Mérimée, Nisard, Charles Lenormand, Louis de Loménie, Charles Brifaut, M. Léonce de Lavergne, Frédéric Ozanam, Alexis de Tocqueville, David d'Angers, Eugène Delacroix, le docteur Récamier.

Il faut citer hors pair Victor Hugo et Lamartine dont les Méditations furent lues et respirées à l'Abbaye-aux-Bois dans leur pénétrant parfum de nouveauté, et qui y assista à cette lecture du Moïse dont il a tracé un si curieux et malin tableau.

Nous ne pouvons retracer ici les principaux événements de l'histoire mondaine de l'Abbaye-aux-Bois; mais parmi ceux d'un caractère plus intime et plus littéraire, il faut citer ces lectures plus ou moins solennelles, toujours parées du charme d'un certain mystère, des Mémoires d'Outre-Tombe, qui furent la grande préoccupation de Mme Récamier.

Elle fut admirable vraiment dans son art d'entretenir au-dessus de la tête de son illustre ami la flamme de la lampe d'admiration, de protéger ses derniers ouvrages contre les vicissitudes du goût public et les inconstances de la critique, grâce à elle toujours fidèle, toujours dévote à la petite chapelle de la gloire de René. Un curieux volume est demeuré le monument de cette sollicitude infatigable1. C'est à la suite de la publication de ce recueil d'extraits et d'éloges que Chateaubriand, obligé, disait-il, pour vivre, d'hypothéquer sa tombe, put, en 1836, vendre ses Mémoires à la société chargée de les publier après sa mort, moyennant une pension viagère de 20 000 francs pour lui, réversible pour 12 000 francs sur la tête de sa femme.

1. Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand, ou recueil d'articles publiés sur ces Mémoires, avec des fragments originaux. Paris, 1834, in-8°. ↩

Avant de se mettre en règle avec la postérité, Chateaubriand s'était mis en règle avec la mort. Il avait veillé, avec une patiente et prévoyante sollicitude, au tombeau de son corps, comme à celui de sa mémoire. Les négociations avec la municipalité de Saint-Malo pour assurer à sa dépouille « six pieds de terre bénite sur le rocher du Grand-Bé » s'ouvrirent en 1828, pour se prolonger assez long-temps. Enfin le vœu de l'écrivain l'emporta, et Chateaubriand put savourer l'âpre plaisir d'être assuré d'un enterrement selon son goût. « Chacun, dit-il à ce propos dans le Congrès de Vérone avec une rude ironie, prend son plaisir où il le trouve. »

Dès le milieu de l'année 1846, Mme Récamier fut affligée d'une cataracte qui ruina peu à peu sa vue. A la même époque, les suites d'un accident de voiture firent dégénérer sourdement en paralysie la goutte qui rongeait les jambes de son illustre ami. La belle Juliette frappée aux yeux dont elle faisait si bel et si bon usage pour ses amis ! Ce visage au galbe à peine altéré, condamné à l'affront d'une prochaine cécité! René goutteux, puis paralysé, réduit à l'immobilité, couvrant, par une sorte de pudeur, d'un manteau ses jambes déjà mortes, enfoncé jusqu'à mi-corps dans la tombe et protestant contre l'affront de cette déchéance partielle par l'opiniâtreté de vie et de fierté qui anime encore son œil où passe une dernière flamme, sa tête blanche qui défie encore le sort, de vieux Titan foudroyé ! Quel spectacle émouvant, que cette décadence de la beauté et du génie, se préparant, l'une avec le sourire qu'elle gardera jusque devant la mort, l'autre avec la fierté superbe qui ne s'inclinera que devant la croix, aux suprêmes épreuves de leur destinée! Chateaubriand avait demandé à Dieu la grâce de partir le premier et de ne pas voir mourir celle qu'il avait tant aimée1. Ce vœu fut exaucé. Le bon Ballanche, qui supportait encore moins l'idée de vivre sans celle qui seule lui faisait supporter la vie, avait sollicité de Dieu la même grâce, qui lui fut accordée, de la précéder dans l'éternité.

1. Lettre à Mme Récamier du 4 novembre 1837. Souvenirs et Correspondance, t. I1, p. 479-480. ↩

C'est Mme de Chateaubriand qui fut atteinte la première, montrant et frayant à son mari et à ses amis, en sa qualité de presque sainte, la route du ciel (février 1847). Ballanche suivit, mourant en grand philosophe chrétien, consolé jusqu'au bout par les espérances de la foi et les tendresses de l'amitié. C'est à son chevet d'agonie que Mme Récamier acheva, par les larmes qu'elle y versa, de compromettre sa vue de plus en plus affaiblie juin 1847).

A ce moment Chateaubriand offrit à Mme Récamier de consacrer leur amitié en partageant son nom. Elle refusa cet honneur avec un attendrissement reconnaissant, par suite des plus nobles et des plus délicats scrupules. Un an après, c'était au tour de l'illustre écrivain de subir le sort commun de l'humanité. La canonnade de l'insurrection de Juin scanda de son bruit sinistre les râles de son agonie. Il vécut assez pour apprendre la défaite de l'anarchie. Mais il mourut dans l'incertitude des suites d'une révolution qui le vengeait trop en menaçant d'ajouter d'autres chutes à celle de Louis-Philippe, partagé entre les angoisses du patriote sur l'avenir du pays, du libéral sur le sort de la liberté, et consolé par les espérances du chrétien.

Il rendit son âme à Dieu le 4 juillet 1848. Quatre personnes assistaient à ce passage de la vie à l'immortalité d'un des hommes qui ont le plus honoré la France en ce siècle : son neveu Louis de Chateaubriand, son directeur, l'abbé Deguerry, une sœur de charité et Mme Récamier ' ; elle avait aussi mérité ce titre par son dévouement envers celui dont elle venait consoler l'agonie par le dernier regard de ces yeux qui se fermèrent à la lumière, en même temps que ceux de son ami se fermaient à la vie, et qui, depuis, ne virent plus ?.

i. C'est à tort que M. Villemain cite Béranger comme présent à la mort de Chateaubriand.

2. Mme Récamier mourut le 11 mai 1849, toujours aimable,

Transporté de l'appartement de la rue du Bac, n° 112, dernier domicile du grand écrivain, dans un caveau de l'église des Missions Etrangères, son cercueil y reçut le 6 juillet les premiers honneurs funèbres et les adieux de la population parisienne qui, au lendemain de tant d'autres malheurs et de tant d'autres deuils, sut montrer qu'elle ressentait profondément la perte que faisaient les lettres françaises.

Mais c'est à Saint-Malo que les funérailles prirent le caractère d'un deuil public, d'un hommage national. La cérémonie du transport solennel au Grand-Bé, du cercueil sorti de la cathédrale tendue de noir, reçut du spectacle de ce cortège de cinquante mille personnes, assistant sur les remparts ou dans des barques pavoisées de deuil à cet ensevelissement grandiose sur un rocher entre la mer et le ciel, illuminé par les éclairs de l'orage, la poésie triomphale d'une apothéose. Le deuil était conduit par la famille, au premier rang de laquelle marchaient MM. Louis, Geoffroy et Frédéric de Chateaubriand, neveux du défunt, accompagnés par la municipalité de Saint-Malo et les autorités du département. L'Académie française y était représentée et le fut dignement par M. J.-J. Ampère. La messe des obsèques avait été célébrée par le curé de Combourg. A l'élévation, par une heureuse et touchante inspiration, la muet encore belle, en dépit de la cécité, sous sa couronne de cheveux blancs qui avaient commencé à s'argenter à Rome, en 1824, à la nouvelle de la chute et de la disgrâce de Chateaubriand.

sique de la garde nationale de Saint-Malo avait exécuté l'air de la populaire romance :

Combien j'ai douce souvenance !, etc.

et tous les yeux s'étaient mouillés de larmes.

Le même universelle émotion présida aux suprêmes adieux au glorieux mort inhumé, selon ses vœux, au bord de cette mer qu'il avait tant aimée, au sommet de l'îlot escarpé cher à ses yeux et à ses rêveries d'enfant. C'est dans ce sépulcre de granit, qui demeure le but de plus d'un pieux pèlerinage, qu'il dort son dernier sommeil, bercé dans le tombeau, comme dans le berceau, par le bruit aimé des flots et des vents, en fils privilégié de cet Océan, qui salua ses funérailles d'une tempête comme il l'avait fait pour sa naissance.

Vingt-sept ans plus tard, le 5 septembre 1875, l'hommage de l'admiration et des regrets de la France était complété par l'érection à Saint-Malo d'une statue de bronze sur un piédestal de granit, œuvre d'Aimé Millet, payée au moyen d'une souscription nationale. MM. Camille Doucet, E. Caro et le duc de Noailles, successeur de Chateaubriand, avaient été délégués par l'Académie française à la cérémonie d'inauguration, et y prononcèrent des discours dignes de la mission et du sujet.