Livre II
Chapitre III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Hachette, 1892, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Dès 1809, l'auteur des Martyrs, dans le chant XXIVe, faisait ses adieux à la Muse : « C'en est fait, ô Muse ! encore un moment et pour toujours, j'abandonne tes autels ! je ne dirai plus les amours et les songes séduisants des hommes : il faut quitter la lyre avec la jeunesse. » l faut la jeunesse en effet à la poésie et à l'amour, aux voyages et aux romans, aux œuvres d'imagination et de sentiment. La passion de la virilité, c'est l'ambition, c'est l'action, l'empire non seulement sur les rêves, mais sur les réalités, non seulement sur les idées, mais sur les faits, la gloire de participer non seulement au gouvernement des esprits, mais à la conduite des affaires publiques. Sorti de la littérature, Chateaubriand, qui avait toutes les curiosités et toutes les ambitions d'un génie avide de nouveauté et de domination, se jeta dans la politique, nous savons avec quelles alternatives de revers et de succès, quels contrastes de triomphe et de disgrâce, quelles illusions et quels désabusements.
Arrivé à l'âge de la retraite et des recueillements suprêmes, Chateaubriand consacra le reste de ses forces aux travaux sévères qui conviennent aux mélancolies de la vieillesse, de l'expérience, de la sagesse. Il se réfugia dans le passé contre les dégoûts du présent, les craintes de l'avenir. Il demanda ses consolations vengeresses à la recherche de la vérité et de la justice sur les événements et les hommes qui ont présidé à la fondation de la société chrétienne sur les ruines du monde païen, à la formation de la société française et des institutions nationales.
Il ne se borna pas à rechercher ces leçons du passé sur les temps où il n'avait pas vécu; il voulut aussi fournir à l'histoire de son temps et de sa vie son témoignage. Il goûta, dans leur douceur et leur amertume, les plaisirs du souvenir. Il acheva d'écrire et de reviser ses Mémoires. Il initia le futur lecteur aux secrets de la genèse de ses ouvrages, aux mystères de sa vie intime et de ses vicissitudes, non sans y laisser des voiles de coquetterie ou de discrétion. Jaloux aussi de sa réputation comme homme politique et public, il consacra un livre à la fois solennel et familier, qui tient de l'histoire et des Mémoires, à faire l'apologie de son ministère et de la guerre d'Espagne, à révéler, en brisant les sceaux du hiératisme diplomatique, en déchirant les bandelettes du secret d'Etat, les dessous de cartes de cette partie audacieuse, gagnée, en dépit des hasards défavorables, par suite de ce jeu hardi plus encore qu'habile qui n'hésita jamais à risquer le va-tout.
Enfin, en 1844, obéissant à un vœu de son directeur de conscience, Chateaubriand septuagénaire, malade et dévot autant qu'un pareil homme, fier même avec Dieu, pouvait l'être, écrivit la Vie de Rancé, passé du monde à la retraite, du péché au repentir, des ambitions de la terre à l'espérance du ciel. Il fit, sans tenir assez compte de la vérité historique, de Rancé une sorte de René foudroyé, repentant non sans murmure, converti non sans révolte et ne se rendant pas au premier coup, portant dans le cloître l'humilité superbe du gentilhomme et du soldat avec la grâce mélancolique du courtisan qui ne fait plus la cour qu'à Dieu. Il se mira dans cette dernière image, et la trouva ressemblante au peintre sinon au modèle.
Il y a dans cet ouvrage de décadence, de pénitence, mais de décadence à la Corneille, de pénitence à l'espagnole, avec des restes récalcitrants de jeunesse, d'orgueil et d'amour, plus d'une belle page, plus d'un éclair de l'ancien style.
Mais enfin les ouvrages historiques de Chateaubriand sont de sa vieillesse, de sa troisième et dernière manière, qui n'est pas la meilleure. Les défauts y balancent les qualités.
Aussi la critique a-t-elle, mais un peu trop, négligé les derniers ouvrages de Chateaubriand, sauf les Mémoires. Ceux-ci ont été revus et corrigés pendant sa vieillesse, mais écrits pendant sa virilité, et ils le prouvent par des verdeurs et des âpretés, et aussi par des grâces et des charmes devant lesquels la colère des oubliés ou des maltraités a pu regimber, mais qui ont ravi parfois l'admiration des lecteurs plus désintéressés.
Les Etudes historiques, écrites hâtivement et fiévreusement publiées dans les circonstances les moins faites pour favoriser un succès, c'est-à-dire au lendemain de la révolution de 1830, portent la marque et ont subi la peine de ces origines douloureuses, de cette apparition inopportune. L'auteur, lié par des engagements antérieurs à la révolution, envers les acquéreurs de ses œuvres, n'avait pu se dérober à ces engagements, ni obtenir délai ou date plus propice. Il avait donc dû jeter son ouvrage au milieu de la tempête populaire encore grondante, trop heureux d'éviter, grâce au prestige d'un grand sujet et d'un grand nom, un complet naufrage à ce navire, lancé par un temps orageux et sous un vent de disgrâce.
L'ouvrage ne se compose donc guère que d'esquisses. Mais ce sont des esquisses de maître, dont plus d'une vaut un tableau. On est étonné de la puissance et de la largeur de ces croquis historiques, souvent inachevés, mais rehaussés de-ci de-là, de touches du pinceau épique. On admire leur verve de ressemblance et d'expression, leur magie d'évocation et de résurrection, surtout lorsqu'on songe qu'à leur date la nouvelle école historique, celle que devaient illustrer les Guizot, les Augustin et les Amédée Thierry, les Mignet, les Michelet, les Barante, n'avait encore donné que de premiers quoique éclatants signes de vie, qu'elle cherchait encore ses directions et ses voies. Les intuitions et les divinations superbes des Etudes historiques permettent à leur auteur de se considérer, l encore, sur ce terrain de l'histoire, dont il déclare avoir toujours eu la passion, la vocation, et sans doute le génie, comme un précurseur de la science nouvelle, de l'art nouveau. C'est avec la conscience de ce service trop peu récompensé, que Chateaubriand, dans ses Mémoires, a dit que, de ses ouvrages, les Études historiques avaient été « le moins loué et le plus pillé ».
Si les circonstances étaient peu favorables au succès d'un ouvrage du genre des Études historiques, la façon un peu dédaigneuse avec laquelle l'auteur traitait lui-même son œuvre et secouait ses épaules enfin délivrées du fardeau d'une pénible corvée, n'était pas faite pour conjurer cette disgrâce. Il y a bien des manières d'être modeste, y compris celle qui consiste à l'être ou à vouloir le paraître par orgueil. Celle-là, qui affecte de dénigrer son ouvrage, espérant provoquer ainsi un mouvement de flatteuse contradiction, est parfois punie par où elle a péché. Le public n'est que trop disposé è prendre au mot un auteur qui dit du mal de son œuvre. Le cas est si rare. Villemain regrette la mauvaise humeur d'une tâche ingrate qui a poussé Chateaubriand à se faire le détracteur de son propre génie et à prendre en dégoût, en grippe, une œuvre digne d'un meilleur sort que cette disgrâce paternelle. Il reconnaît que « l'exécution hâtive d'un engagement forcé explique, sur quelques points, ce qui peut manquer de liaison dans les parties, d'exactitude approfondie dans les détails, à travers les splendides efforts et les rapides ébauches d'une inspiration qui renaît par moments1 ». Un critique qui connaissait bien le maître, ayant été admis par lui, après M. Villemain, à l'honneur de sa confiance et de son intimité, caractérise de même ce qui manque aux Etudes historiques, mais aussi ce qu'elles possèdent. « Ébauches, dit-il, mais quelles puissantes ébauches que les Études historiques! que de beaux fragments! que d'idées hardies et neuves, dont plus d'un a profité sans le dire, se détachent au milieu des parties faibles de cet édifice inachevé2 ! »
1. Villemain, p. 504. ↩
2. Louis de Loménie, de l'Académie française, Esquisses historiques et littéraires, p. 309. ↩
Dans un autre ouvrage, le Congrès de Vérone, Chateaubriand a publié le récit, appuyé sur les pièces justificatives, de son ministère et de sa chute. C'est, pour la vie politique de Chateaubriand, un avant-courrier de ses Mémoires, auquel l'auteur du Congrès de Vérone fait de nombreux emprunts, à moins que les Mémoires n'aient eux-mêmes emprunté au Congrès de Vérone. Il y a, en tous les cas, de fréquents rapports d'identité entre les deux ouvrages. D'ailleurs l'ouvrage sur le Congrès de Vérone mérite nos éloges par des caractères particuliers et une puissance de verve et d'originalité dont nous regrettions les défaillances et les éclipses dans la composition et dans l'exécution des Études historiques, mais que nous retrouvons ici plus vivace que jamais.
L'appréciation bienveillante de Villemain a scandalisé quelque peu Sainte-Beuve qui a vu surtout dans le Congrès de Vérone une publication « indiscrète », aux « étranges amalgames » et au « panache d'exubérante et parfois agaçante personnalité¹ ».
Nous sommes de l'avis de M. Villemain. Pour nous, le Congrès de Vérone est le plus remarquable et le plus curieux des ouvrages historiques de Chateaubriand. On ne lui a pas assez rendu justice. Il fut publié en 1838, et le public de cette époque, distrait ou hostile aux choses de la Restauration, parut plus scandalisé que séduit par cette surprise de voir un ancien ministre, qui en appelait, de son vivant, à la postérité sur des événements datant à peine de quinze ans, et, avec une indiscrétion courageuse selon les uns, téméraire selon les autres, mettait sous les yeux du public des documents considérés jusque-là comme inviolables.
Qu'aurait-on dit si l'ouvrage eût paru tel qu'il avait été composé, sans les sélections et les éliminations, parmi les lettres destinées tout d'abord à l'impression, que les scrupules et les représentations de ses amis, de son éditeur M. Delloye et de plusieurs membres de la société formée pour l'acquisition et l'exploitation de ses œuvres finirent
1. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe,1,163, II, 101. par obtenir de M. de Chateaubriand? Ce n'est pas sans répugnance et sans résistance qu'il se résigna au sacrifice, longtemps disputé et accordé de mauvaise grâce, de deux volumes sur quatre¹.
1. M. de Marcellus, Chateaubriand et son temps, p. 224-227. ↩
Chateaubriand se dédommagea de ce sacrifice de divulgations jugées excessives, en ne se refusant rien, dans son récit, de la franchise et de la passion qui y coulent et même y débordent de façon à le consoler d'un long silence, le venger d'une longue injustice. C'est avec une passion qui n'est pas seulement celle de la vérité que Chateaubriand, levant tous les voiles, expose, explique et défend cette guerre d'intervention en Espagne, qu'il considère comme le chef-d'œuvre de sa carrière ministérielle. Il se montre plus jaloux de sa gloire politique que de sa gloire littéraire. Il faut convenir avec lui qu'il avait eu plus de peine, même après le succès de son entreprise, à se faire accepter comme homme d'Etat, qu'il n'en avait eu avant à se faire proclamer grand écrivain. Et cela, en vertu de ce préjugé d'incompatibilité entre le génie littéraire et le génie politique, contre lequel il proteste, en toute occasion, dans ses ouvrages, notamment dans celui qui nous occupe, en homme qui en a souffert.
Aussi n'est-ce pas sans une satisfaction malicieuse qu'il constate et prouve qu' « en politique il valait autant qu'en littérature » en dépit de l'horoscope des esprits positifs et de leur préjugé contre le double talent et l'aptitude hors de carrière1 ».
1. Congrès de Vérone, 1, 55. ↩
Pour justifier ses prétentions et sa satisfaction d'un succès dont Canning ne se consola jamais, et dont l'Angleterre prit le deuil, Chateaubriand convient que son entreprise, qui visait bien au delà de son but, était des plus aléatoires et il n'exagère pas, car on peut dire qu'elle eut longtemps presque toutes les chances contre elle. On tremble avec lui doublement sur le danger que courut plus d'une fois non seulement le ministre, mais la France, qu'il entraînait avec lui. C'était trop risquer, et c'est à peine si le succès l'absout de cette « témérité d'une aventure » qu'il appelle lui-même la « folie de la guerre d'Espagne2 ».
2. Ibid., t. II, p. 188-190. ↩
Ces aveux, qui tendraient à faire considérer l'auteur de la guerre d'Espagne comme un joueur heureux plus encore que comme un politique habile, ont besoin d'être relevés et réhabilités à nos yeux par les desseins et les ambitions chimériques peut-être, mais en tout cas d'un patriotisme grandiose, qu'il dissimulait derrière des apparences modestes, sauf à les démasquer au moment favorable. On ne peut s'empêcher de sourire, mais certes pas de mépris, en recevant la confidence des illusions généreuses qui hantaient le cerveau de Chateaubriand, et qu'il mêlait à des vues très perçantes et très pratiques à la fois sur la situation. On ne saisit pas très bien comment Chateaubriand voyait dans cette infusion de gloire à la légitimité, « qui se mourait, faute de victoires » un moyen d'arriver à l'abrogation des traités de 1815, « dont il avait l'horreur » et à nous faire rendre la frontière du Rhin. Il s'explique un peu vaguement à ce sujet en rejetant la faute de cet échec de ses desseins sur sa chute, qui ne lui a pas permis de faire naître ou d'attendre une occasion décisive.
On comprend néanmoins qu'il comptait beaucoup sur l'appui de l'empereur Alexandre, dont il avait, au congrès de Vérone, fait la conquête, et qui ne l'avait pas moins conquis lui-même, grâce à ce charme de séduction que tous deux savaient déployer et rendre irrésistible. Le futur ministre des affaires étrangères avait emporté de ses conversations avec le tsar une grande idée de l'homme et du souverain. Il n'hésite pas à dire qu'Alexandre est, « après Bonaparte, la plus grande figure historique de la période napoléonienne » et « qu'il est le seul prince pour qui il ait jamais éprouvé un sincère attachement, se réduisant à être pour les Bourbons respectueux et fidèle : n'est-ce pas assez ? »
C'était assez, selon Chateaubriand, surtout en ce qui touchait Louis XVIII, qui ne l'aimait pas, « qui avait à son endroit de la jalousie littéraire ou plutôt de l'antipathie de classique à romantique »
L'ouvrage, c'est là surtout son mérite et son attrait, est une galerie de tableaux et de portraits, dont quelques-uns sont achevés. Dans le nombre des meilleurs, il faut citer précisément ces portraits d'Alexandre et de Louis XVIII qui sont d'une intimité et d'une intensité de vie tout à fait magistrales. Metternich, Wellington, le duc de Montmorency, le duc de Broglie, Royer-Collard, M. de Martignac, le général Foy, Canning, Robert Peel, lord Brougham sont aussi dessinés ou peints d'une main légère et sûre, aguerrie à l'art des ressemblances avivées d'une touche ou d'un trait ironique.
La remarque peut s'appliquer particulièrement au portrait de M. de Villèle, où l'auteur cherche et trouve dans une sorte d'impartialité dédaigneuse, dans une modération qui consiste à laisser deviner ce qu'elle ne dit pas, une vengeance raffinée. C'est ainsi qu'il dira qu'il avait des qualités, « mais que ces qualités mêmes gênaient son regard » En songeant à leurs divisions et à leurs conséquences, Chateaubriand est amené à des déclarations contradictoires, paraissant tantôt s'humilier jusqu'au repentir, puis se redressant soudain pour rejeter fièrement et amèrement sur la monarchie, sur son aveuglement, sur ses fautes, la responsabilité d'une chute attribuée injustement aux suites fatales des dissensions de ses deux principaux ministres.
Nous arrivons tout naturellement, par les éloquences et les amertumes d'un orgueil non désespéré mais exaspéré et parfois exaspérant, qui marque de la griffe du lion en colère les tableaux et les portraits du Congrès de Vérone, à cet autre vaste recueil de souvenirs et de confidences, cette autre immense galerie de tableaux de toute dimension, de tout style, depuis les tableaux épiques jusqu'aux tableaux de genre, de portraits de toute sorte depuis le portrait en pied jusqu'à la miniature, qui s'appelle les Mémoires d'Outre-Tombe.
C'est l'œuvre favorite de Chateaubriand, celle qui, par son sujet, convenait le mieux à son caractère et à son talent; et par les qualités comme par les défauts qui s'y développent dans toute leur envergure, c'est son œuvre maîtresse et peut-être la plus durable.
Il a commencé à l'écrire le 4 octobre 1811, à quarante-trois ans. Il a achevé de la reviser et de la corriger le 25 septembre 1841, à soixante-treize ans.
Pendant trente et un ans, cette œuvre testamentaire, consolatrice de ses tristesses, vengeresse de ses blessures, conservatrice de sa mémoire, est demeurée sur le métier. Elle contient Chateaubriand tout entier; elle porte la marque successive de ses trois manières. Elle la porte dans ses beautés et dans ses défauts exagérés, agrandis, élevés à leur plus haute puissance par les inévitables grossissements, les écarts presque inconscients du travail solitaire, mystérieux, agité par les secousses d'une existence pleine de vicissitudes, de contrastes, de contradictions, d'une existence, a-t-il dit lui-même, « à scènes, à changements de décoration, sans cesse menacée du coup de sifflet qui la transporte d'un palais dans un désert, du cabinet des rois dans le grenier du poète »
Cette œuvre, caressée pendant trente et un ans, à peine déflorée par de rares communications, dans ce salon de cénacle, qui prenait ces soirs-là des solennités de sanctuaire, où ne manquaient ni les fleurs, ni l'encens, M. de Chateaubriand la destinait une publication seulement posthume. Il réservait cette histoire de sa vie, lentement et amoureusement ciselée, pour parer d'une statue aux ressemblances idéales la tombe de sa mémoire, ainsi assurée des respects et des admirations de la postérité.
L'œuvre devait éclater, triomphale; la statue devait être dévoilée pour l'immortalité, comme l'âme et la vie qu'elle fixait dans les attitudes héroïques, le lendemain du retour du cortège funèbre revenant d'ensevelir, avec les tristesses de l'adieu, consolées par la gloire, les restes mortels du grand homme. dans le sépulcre de granit du Grand-Bé, orné d'une croix et d'un nom, digne symbole d'une vie inspirée par la solitude, agitée et purifiée par la tempête.
Toute cette suprême mise en scène avait été combinée en vue de son effet, avec l'art consommé de ce grand désabusé de toutes les vanités, excepté de celle de la gloire, qui savait le rôle joué dans les succès humains par l'occasion, l'à-propos. Aussi, de même qu'il s'était arrangé pour publier le Génie du Christianisme la veille de la promulgation du Concordat, il avait pris ses mesures pour que ses Mémoires parussent le lendemain de sa mort, au milieu de l'attention et du respect religieux assurés à ce témoignage sorti de la tombe, avec le privilège d'inviolabilité des paroles testamentaires.
Mme Récamier, complice de ces ambitions d'une vieillesse jalouse d'une mort grandiose, avait fait du succès des Mémoires l'œuvre principale de sa vie. C'est dans ce but qu'elle avait organisé ces lectures qui étaient un événement littéraire et mondain, où quelques privilégiés seuls étaient admis, où les représentants de la critique payaient une hospitalité flatteuse en abdiquant leur indépendance, en désarmant dès le seuil entre les mains de la maîtresse de la maison, de cette fée de l'Abbaye-aux-Bois, s'associant avec attendrissement à son désir de ménager au grand homme appauvri, affaibli, attristé, cette consolation de goûter de son vivant les prémices de la gloire à venir.
Tout cela était à merveille. Seulement, quand on prévoit de si loin, il arrive qu'on a tout prévu hormis l'imprévu. Les plus habiles se trompent et les combinaisons de Talleyrand pour saisir la postérité de son procès au meilleur moment, n'ont pas été plus heureuses que celles de Chateaubriand.
Qu'advint-il en effet? Tout ce qui pouvait être le plus malencontreux, le plus défavorable, tout ce qui devait changer la victoire en défaite et le triomphe en désastre.
Les Mémoires d'Outre-Tombe, par une première déception, une première ironie, presque un premier ridicule, furent publiés non le lendemain, mais la veille de la mort de leur auteur. Ce furent des Mémoires d'Avant-Tombe, parus plusieurs mois avant que les Parques, « mes derniers éditeurs », disait Chateaubriand, eussent fait œuvre de leurs ciseaux. Les Mémoires furent publiés au lendemain de la révolution de Février, à la veille de la révolte sociale de Juin, par l'impatience aveugle d'éditeurs moins impassibles et moins désintéressés que les Parques. Ils furent publiés, non en volumes destinés à satisfaire dans la paix recueillie de la solitude la curiosité d'une longue et pieuse attente ; ils furent publiés en feuilletons dans un journal, dans la Presse.
Ce livre puissant et terrible, où l'orgueil et les rancunes de Chateaubriand se donnaient pleine carrière, où tant de contemporains étaient maltraités, où l'un d'eux disait avec quelque hyperbole qu « il n'y avait d'épargnés que les oubliés ii démasquait inopportunément la batterie de ses colères, de ses vengeances, de ses représailles en pleine effervescence de révolution et de réaction, mêlant le bruit de son canon scandaleux au bruit sinistre et menaçant de la mousqueterie et de l'artillerie d'une guerre de rues et de barricades.
Chateaubriand avait en vain protesté contre cette . exploitation aussi maladroite que cynique de son œuvre. Ses acquéreurs, fatigués de payer pension à une longévité onéreuse, redoutant, au lendemain de la révolution, de ne plus trouver de longtemps une occasion de tirer parti de leur propriété, avaient écouté, par crainte d'être obligés d'en subir de pires, les propositions d'Emile de Girardin, un imprésario de la presse, qui s'inquiétait plus de frapper fort que de frapper juste.
Cette histoire lamentable de la publication des Mémoires d'Outre-Tombe n'était pas moins nécessaire que celle de leur composition. La lenteur de la composition explique les défauts et les disparates, l'absence d'unité et d'harmonie. La hâte malencontreuse et la forme insolite de la publication en feuilletons de journal expliquent les vicissitudes de la fortune littéraire d'une œuvre qui a dû triompher, pour reprendre son rang, de préventions et de rancunes coalisées contre son succès. Elles faillirent faire de ce qui devait être le plus grand triomphe du siècle, son plus grand naufrage, et ménager à l'impitoyable adversaire de Louis-Philippe une déchéance pareille à celle du roi-citoyen, si maltraité par un royaliste qui n'a d'ailleurs guère épargné davantage le roi-patriarche ou le roi-chevalier.
La critique rompit avec fureur les liens d'un long enchantement et se dédommagea de l'attente trompée de ses flatteries ou de ses silences. L'œuvre nouvelle fut flagellée par Sainte-Beuve et Nisard, oublieux de leurs pieux enthousiasmes et de leurs baisers d'hommage de 1834. Elle rencontra dans un abord qui fut un choc un public inquiet, troublé, à l'un de ces moments où le mécontentement universel cherche une victime expiatoire à sacrifier à l'impopularité. Les Mémoires faillirent jouer ce rôle. Et le navire, pour être renfloué, et aborder enfin au havre de grâce et de justice, eut besoin de toute sa solidité et des efforts intrépides d'admirateurs aussi dévoués que les détracteurs étaient implacables. Parmi ces sauveteurs auxquels le temps a donné raison, se distinguèrent par un zèle pour une grande mémoire, auquel ne fut pas étrangère une gracieuse et pour eux toujours magique influence, MM. Charles Lenormand et de Loménie.
Les détracteurs des Mémoires leur ont reproché leurs inégalités et parfois leurs disparates de ton, leurs contradictions, leur débordement de personnalité, leur exubérance d'orgueil, à faire paraître Saint-Simon et J.-J. Rousseau modestes, les idolâtriques complaisances de l'auteur pour lui-même, ses sévérités implacables pour les contemporains, ses outrances de colère, de haine et de mépris, ses férocités de rancune et de représailles.
Ils ont fait remarquer que ces Mémoires commencés en 1811, à quarante-trois ans, poursuivis et retouchés sans cesse par l'auteur pendant trente ans, ne nous donnaient jamais ses souvenirs dans leur fraîcheur première, sous l'impression peine émoussée des faits, mais ses souvenirs affaiblis, modifiés, arrangés, romancés, à cette distance des événements qui en change les proportions, en efface le détail, les pare des poésies mais aussi des mensonges du lointain; de sorte que le récit perd de sa probité, que l'imagination y a plus de part que la mémoire, et qu'on y admire le talent de l'artiste, sans pouvoir s'y fier à la fidélité du témoin.
Les défenseurs des Mémoires ont répondu que Chateaubriand portait injustement la peine d'une publication anticipée, inopportune, contraire aux conventions, contre laquelle il avait protesté dans son testament, et qui avait été le dernier grand chagrin de sa vie, dont il avait hâté la fin ; que lui faire grief de la personnalité, de l'égoïsme même, de l'âpreté d'orgueil, de l'ardeur de haine, de la férocité de représailles qui respirent dans ses Mémoires et les animent de leur flamme sombre, c'était se plaindre de trouver dans un auteur les qualités et les défauts du genre; que si les hommes ayant joué un rôle ou ayant manqué d'un rôle conforme à leur génie écrivent leurs Mémoires, c'est précisément pour en appeler è la postérité de l'injustice des hommes ou de l'ingratitude de leur destinée ; qu'on écrit ses Mémoires pour se dédommager de ses déceptions, pour s'en consoler, pour s'en venger, pour se mirer dans une image de sa vie conforme à la vanité des prétentions ou des regrets, si elle ne l'est pas toujours à la réalité des faits. En un mot, on fait toujours ses Mémoires non seulement pour soi, mais contre les autres.
C'est ce caractère d'ambition posthume, de vengeance rétrospective, c'est cette ténacité d'orgueil, cette persistance de colère, ce souffle militant, ce fiel vengeur qui donnent aux Mémoires de Retz, de Saint-Simon, aux confessions de Jean-Jacques leur sel amer, leur saveur piquante. Comment s'étonner de trouver dans ces testaments de personnages à la mémoire militante comme leur existence ces défauts que compensent des qualités de puissance, d'éloquence, de vie, que la passion peut seule donner, cette sincérité d'orgueil et de haine préférable à une hypocrisie d'humilité, à une affectation de modestie qu'on blâmerait bien plus encore? Comment s'étonner enfin de trouver ce qu'on cherche, la curiosité humaine étant surtout faite de malignité, dans ces œuvres qui ne sont pas moins immortelles par la satisfaction qu'elles donnent à cette malignité, que par le plaisir plus noble et plus élevé qu'elles procurent aux admirateurs des prodiges de la couleur et des miracles du style? Chateaubriand orgueilleux, vindicatif, mais généreux, et aussi prodigue de ses pardons que de ses mépris, c'était Chateaubriand sincère, fidèle à lui-même, tel qu'il était et tel que seulement il pouvait être. Il n'y avait donc pour ses lecteurs habituels aucun droit de s'étonner ni de se plaindre de trouver personnel, égoïste même, se donnant volontiers en exemple, et s'immolant volontiers les autres, « l'auteur de l'avènement du moi en littérature », l'auteur de ce René, qu'on retrouve dans tous ses ouvrages, surtout dans le dernier, à ce point qu'on a pu dire que « les Mémoires, c'est encore René, avec les pièces justificatives1 »
Quant au grief tiré des inégalités de style, des dissonances de ton, des contradictions entre les témoignages, reprocher à l'auteur l'abus, parfois sensible, de la correction, de la retouche, l'excès des repeints, dans ce tableau de sa vie demeuré trente ans sur le chevalet, ce serait lui reprocher d'avoir subi l'influence du milieu, de l'air ambiant, de la mode régnante, à laquelle les plus grands, les plus forts, les plus fiers n'échappent pas entièrement. De là certainement quelques défauts, quelques affectations, parfois puériles, d'archaïsme ou de néologisme. De là aussi d'heureuses inspirations, et de ces effets, de ces beautés qu'on ne trouve qu'à la condition de les chercher longtemps. Une épreuve qui n'a pas été décisive a été faite sur les trois premiers livres des Mémoires, publiés d'après leur rédaction primitive, sur un manuscrit de 1826, et comparés avec le texte définitif, publié en 18491.
1. M. Paul Albert. ↩
Parfois on peut regretter les retouches; plus souvent on est obligé de reconnaître qu'elles n'ont été ni inutiles ni malheureuses. C'est l'avis de M. de Loménie '.
Au fond, les défenseurs des deux thèses adverses que nous venons de résumer et de discuter ne sont pas aussi loin de s'entendre qu'il le semblerait au premier abord. Il ne s'agit après tout entre eux que de la mesure, que du degré dans le blâme ou dans la louange. M. de Loménie conclut en ces termes :
Le monument posthume de Chateaubriand ne vivra pas seulement comme une œuvre d'art puissante et originale, malgré ses inégalités et ses bizarreries ; il vivra aussi comme expression d'un caractère qu'on peut aimer plus ou moins, mais dont on ne saurait contester la puissance et l'origina- 1. Esquisse d'un maître. Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand, manuscrit de 1826, suivi d'une étude par Charles Lenormant, membre de l'Institut, 1874.
2. Esquisses historiques et littéraires, par Louis de Loménie, de l'Académie française, 1879.
lité. Il ne vivra pas seulement à cause de l'immense talent de l'écrivain, mais encore parce qu'il est souvent empreint de ce genre d'éloquence si bien défini par les anciens : le son que rend une grande âme.
Ce jugement, auquel nous adhérons, n'est pas trop contredit par celui de Sainte-Beuve.
Les Mémoires sont peu aimables en effet, et là est le grand défaut. Au milieu des veines de mauvais goût et des abus de toute sorte, on y sent à bien des pages le trait du maître, la griffe du vieux lion, des élévations soudaines à côté de bizarres puérilités, et des passages d'une grâce, d'une suavité magiques, où se reconnaissent la touche et l'accent de l'enchanteur1.
1. Causeries du lundi, t. I, les Mémoires d'Outre-Tombe. ↩
C'est le même critique qui a dit ailleurs :
Ces Mémoires, après tout, sont sa grande œuvre, celle où il se révèle dans toute sa nudité égoïste, et aussi dans son immense talent d'écrivain. Tel qu'il est, ce livre est quelque chose d'unique.
Enfin c'est au même critique que nous devons la communication d'une lettre qui contient sur les Mémoires une appréciation d'une vivacité familière mais expressive, où, la part faite au blâme, il en reste une assez belle faite à l'éloge et même à l'admiration.
Et pourtant, malgré l'affectation générale du style, qui répond à celle du caractère, malgré une recherche de fausse simplicité, malgré l'abus du néologisme, malgré tout ce qui me déplaît dans cette œuvre, je retrouve à chaque instant des beautés de formes grandes, simples, fraîches, de certaines pages qui sont du plus grand maître de ce siècle, et qu'aucun de nous, freluquets formés son école, ne pourrions jamais écrire en faisant de notre mieux.
Cette lettre est de George Sand.