Livre I — L'homme et la vie
Chapitre IV (suite 2)
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Quoi qu'il en soit, Chateaubriand accepta ces fonctions de secrétaire d'ambassade à Rome et partit pour les occuper en mai 1803.
Sa lune de miel diplomatique ne dura pas long-temps. A peine Chateaubriand avait-il fait part à ses amis des bonnes impressions de son arrivée, de l'accueil flatteur de Sa Sainteté, qui l'avait fait asseoir près d'elle de la façon la plus affectueuse, lui avait montré obligeamment qu'elle lisait le Génie du Christianisme, ouvert sur sa table, l'avait congédié avec un paternel « mon cher Chateaubriand » ; à peine Fontanes, Joubert, Mme de Beaumont avaient-ils eu le temps de se féliciter de ces bonnes nouvelles, qu'ils en recevaient de toutes différentes, et que le ton de la correspondance de leur ami passait brusquement de l'optimisme le plus rose au pessimisme le plus noir. Que s'était-il passé pour motiver un tel revirement dans les dispositions du secrétaire d'ambassade, pour obliger bientôt le zèle dévoué de ses amis à s'efforcer non plus de faire valoir ses mérites, mais de pallier ses torts?
Il s'était passé ce qui devait lui donner ces torts, qui tenaient à sa situation, quand ils ne tenaient pas à sa conduite. Il s'était passé ce qui arrivera toujours entre un chef fait plutôt pour obéir et un collaborateur fait plutôt pour commander, entre la vanité jalouse de la médiocrité triomphante et l'orgueil ombrageux du génie méconnu. « Le cardinal Fesch n'était pas plus un supérieur accommodant que Chateaubriand n'était un subordonné commode1.i C'était une erreur de les avoir placés ensemble, à Rome, dans une ville pleine de dangers pour la bonne harmonie entre un prince de l'Eglise parvenu au rang d'ambassadeur comme à la pourpre par l'unique mérite de sa parenté avec le Premier Consul, et un prince de la littérature, réduit, malgré la gloire, à un rôle subordonné qu'on devait tendre diminuer encore. Il y eut bien aussi sans doute quelques erreurs de conduite, quelques imprudences de langage, exagérées et envenimées par des rivalités intéressées pour amener l'ambassadeur à punir le secrétaire, coupable à ses yeux d'ingérences indiscrètes ou d'usurpations de prérogatives, en le privant de toute confiance et en le réduisant aux besognes subalternes de chancellerie.
1. Sainte-Beuve, p. 395. ↩
De là, de part et d'autre, des susceptibilités, des froissements, des griefs réciproques qui aigrirent les relations entre l'ambassadeur et son secrétaire, et faillirent plus d'une fois éclater au dehors en un conflit scandaleux, que Chateaubriand eût payé d'une irrémédiable disgrâce1.
1. La vérité définitive sur cette querelle, longtemps demeurée mystérieuse, l'origine, la progression des petites causes qui la produisirent ont été démêlées, exposées dans leur suite et leurs vicissitudes, par un maître, M. Villemain, dans la Tribune moderne (1r° partie), M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence littéraire et politique sur son temps, Paris, 1858 (p. 107-136). Il a eu la rare bonne fortune, qu'il n'a pas épuisée, de pouvoir mêler à la trame de son récit les passages les plus décisifs de la correspondance échangée entre Chateaubriand et son protecteur et médiateur Fontanes, et entre le cardinal et les ministres ou le Consul son neveu. ↩
Cet éclat était devenu, au milieu de l'été de 1803, imminent ; une dernière imprudence, un dernier défi de son ami, plus irrité qu'inquiet, semblaient devoir faire déborder le vase et mettaient aux cent coups la sollicitude, par moments exaspérée, de M. de Fontanes.
Contrairement à toutes les prévisions, le bien sortit précisément de l'excès du mal, par suite d'un de ces mouvements d'opinion à la faveur desquels la haine elle-même n'ose point résister. Il s'agit du voyage de Mme de Beaumont à Rome, au retour des eaux du Mont-Dore.
Elle y venait accompagnée d'un ami, M. Louis Bertin, le grand publiciste, proscrit sous le Directoire et exilé par le Consul à l'île d'Elbe, d'où il avait obtenu de sortir pour voyager en Italie. Chateaubriand n'hésita point à aller à Florence, au-devant de la fille du ministre de Louis XVI et du journaliste suspect, et à rentrer à Rome avec eux, après avoir assisté à la pompe funèbre d'Alfieri. Malheureusement son amie, d'âme plus rare et plus constante que celle d'Alfieri, n'avait pas sa santé et ne revenait à Rome que pour y traîner les derniers jours d'une existence tarie à ses sources. Elle y fut du moins heureuse un moment, et sa mort fut plus douce que sa vie. Elle y posséda quelques jours, grâce à une pitié si tendre et si délicate qu'elle put la prendre pour de l'amour, Chateaubriand tout entier.
Il s'appliqua à entretenir cette illusion, à laquelle, comme la flamme à la dernière goutte d'huile de la lampe, le reste de cette fragile vie était suspendu. Il s'obstina, avec la triste ardeur de la lutte suprême, à combattre contre cet inévitable destin, qu'on se flatte toujours pourtant de vaincre, l'amour étant, dit l'Écriture, plus fort que la mort. Rien ne le détourna de ce devoir, qui n'eut pas besoin de ménager l'opinion publique, attendrie et complice de ces efforts généreux qu'elle devinait malgré le mystère dont les enveloppait l'intimité. La vue de ces soins touchants, qui eussent pu, dans d'autres circonstances, éveiller la malignité, inspira à ceux qui en furent témoins une respectueuse pitié, devant ce chevet d'agonie où la mort cachait l'amour de son voile funèbre, sanctifiant, par son approche, un dévouement passionné.
Le 4 novembre 1803, Chateaubriand éprouva l'ineffable douleur de sentir s'arrêter sous sa main, comme une montre à bout de son ressort, ce cœur qui ne battait plus que pour lui. Son amie était du moins morte entre ses bras, ravie à la fois et désespérée, ravie de se croire aimée, désespérée de partir au moment de l'apprendre trop tard pour son salut.
Chateaubriand honora son cœur par la façon dont il avait assisté et consolé son amie mourante, par cette fidélité désintéressée avec laquelle il éleva à sa mémoire le double monument d'un tombeau durable, et d'un éloge funèbre d'une éloquence plus immortelle encore. Il honorait, peu de temps après, son esprit par son adieu à Rome, par une admirable lettre à M. de Fontanes sur la Ville éternelle et cette campagne romaine dont le tableau, sujet de prédilection, plusieurs fois traité, porta toujours bonheur à son pinceau.
Ce malheur de Chateaubriand et sa conduite dans ce malheur, les témoignages d'estime et de sympathie dont il fut comblé à cette occasion réconcilièrent le cardinal et son secrétaire, qui ne furent jamais plus amis que le jour de leurs adieux. Car Chateaubriand, à qui M. de Fontanes avait ménagé sa nomination aux fonctions de ministre de la République française dans le Valais, quitta Rome le 21 janvier 1804 pour occuper le poste, créé pour lui, où il serait enfin son maître, affranchi de tout autre contrôle que celui du ministre des affaires étrangères.
Il se rendit tout d'abord à Paris, et y revit ses amis, préoccupé par plus d'un souci. Le plus sérieux de tous, à ce moment, était sa réunion, devenue inévitable, avec Mme de Chateaubriand, dont la ruine était désormais complète, par suite de celle d'un oncle son débiteur. Chateaubriand, qui n'eut peut-être pas fait grand effort pour rappeler auprès de lui sa femme restée riche, ne crut pas pouvoir se dispenser de le faire, une fois qu'elle fut devenue pauvre. Il se résigna donc cette reprise de l'intimité con-Jugale, et y trouva même quelque temps un certain plaisir, comme à toute nouveauté. Il fut d'ailleurs récompensé de cette résolution, sinon par le bonheur domestique, qu'il était incapable de donner et de goûter, du moins par la paix et la dignité du foyer, et bientôt par le premier témoignage d'un dévouement capable de tous les sacrifices.
Le 18 mars 1804, le nouveau ministre de France dans le Valais avait achevé ses préparatifs de départ et allait aux Tuileries prendre congé du Premier Consul. Il fut frappé du changement de visage de Bonaparte, de l'altération de ses traits, ravagés par l'effet du trouble intérieur, par l'effort qu'il faisait pour le dissimuler, et pour retenir le secret, prêt à lui échapper, de quelque résolution mystérieuse et sinistre. Le Premier Consul s'arrêta un moment non loin de Chateaubriand, comme s'il allait l'interpeller, puis passa brusquement dans un autre salon, avec un embarras qui laissa celui-ci en proie à d'inquiets pressentiments.
Le surlendemain 20 mars, il sortait du jardin des Tuileries, près du pavillon Marsan, à la grille ouverte sur la rue de Rivoli.
Là, entre onze heures et midi, dit-il, j'entendis un homme et une femme qui criaient une nouvelle officielle; des passants s'arrêtaient, subitement pétrifiés par ces mots : « Jugement de la commission militaire spéciale convoquée à Vincennes, qui condamne i la peine de mort Louis-Antoine de Bourbon, né le 2 août 1772, à Chantilly. » Ce cri tomba sur moi comme la foudre. Il changea ma vie, de même qu'il changea celle de Napoléon. Je rentrai chez moi, je dis à Mme de Chateaubriand : « Le duc d'Enghien vient d'être fusillé » Je m'assis devant une table et je me mis à écrire ma démission.
Mme de Chateaubriand ne fit aucune objection. Elle trouvait tout naturel que son mari oubliât le péril pour elle et pour lui et ne songeât qu' l'honneur. Survint un ami, M. Clausel de Coussergues, qui obtint la suppression de quelques phrases de colère inutiles. « Peu importait, dit Chateaubriand dans ses Mémoires, la rédaction : mon opinion et mon crime étaient dans le fait de ma démission : Bonaparte ne s'y trompa point. »
Peu importait, en effet, le texte de cette lettre, adressée à M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères; peu importait le motif allégué ou plutôt le prétexte choisi, emprunté au répertoire d'excuses aussi respectables que banales, mis par le décorum politique au service des situations embarrassantes. Le ministre démissionnaire alléguait le mauvais état de la santé de sa femme, qui ne lui permettait pas de la quitter. Il ne faisait aucune allusion au crime qui ne lui permettait plus de servir le gouvernement qui s'en était rendu coupable. Mais nul ne pouvait s'y méprendre et ne pas voir dans cette lettre, sous ce qu'elle disait, ce qu'elle ne disait pas1.
1. M. Bardoux a, le premier, retrouve et publie le texte de cette lettre de démission, qu'on peut lire, ainsi que la réponse de Talleyrand, dans son livre sur Mme de Custine, p. 429-430. ↩
Chateaubriand rentra dans la dignité mais non dans l'obscurité de la vie privée, à la suite de cette démission dont l'affront avait étonné et irrité le Premier Consul, au point d'effrayer ses amis, sans l'effrayer lui-même. Epargné, non sans surprise, par la foudre qu'il avait bravée2, il se remit au travail consolateur et nourricier de sa disgrâce, jouissant de l'indépendance reconquise, sans trouver qu'elle lui eût coûté trop cher, goûtant tour à tour, aux heures de repos et de loisir, la douceur de l'hospitalité dans les châteaux amis, se donnant la distraction d'un voyage au Mont-Blanc, visitant Mme de Staël dans ce Coppet où rien ne la consolait de son éloignement de Paris, et où, avec le lac Léman sous les yeux, elle regrettait le ruisseau de la rue du Bac, charmant à Villeneuve ses amis Joubert et Molé par son enjouement, par son entrain de bon garçon .
2. Il ne s'est pas contenté de protester, i son honneur et risque, contre ce qu'il appelait l'assassinat juridique du duc d'Enghien. Il a fait le procès du procès. Il a jugé les juges et les jugements et fait la part des responsabilités dans une soixantaine de pages de ses Mémoires où il incrimine passionnément la part prise par M. de Talleyrand à cette sinistre affaire, non sur la scène, mais, suivant son habitude, dans les coulisses du drame. Le chapitre des Mémoires du prince où il se disculpe des accusations du duc de Rovigo, lu récemment à une réunion de la Société d'histoire diplomatique, n'a point paru décisif à cette compagnie, qui, par la bouche de M. le marquis de Gabriac, a déclaré répudier toute solidarité morale avec la justification de M. de Talleyrand (Temps du 9 juin 1891). M. Henri Welschinger a consacré au duc d'Enghien, à sa vie, à sa mort, un ouvrage consciencieux et émouvant. ↩
C'est là que la nouvelle de la mort de sa sœur de prédilection, Mme de Caud, vint le surprendre, le frapper au cœur en pleine joie ou tout au moins en pleine paix d'esprit, et assombrit de nouveau sa vie des crêpes funèbres1.
1. Mme de Caud mourut le 20 brumaire an xII (11 nobriand et M. de Caud, d'après des documents inédits, par M. Frédéric Saulnier, conseiller à la cour d'appel de Rennes. ↩
Pour se distraire du chagrin de cette perte, moins vivement sentie par Mme de Chateaubriand, enfin délivrée de ces caprices impérieux de Lucile « dont elle était parfois toute meurtrie », Chateaubriand reprit la plume. Mais il abandonna bientôt le canevas des Martyrs pour aller chercher en Orient les couleurs dont il devait le broder. Il ne voulait point écrire le poème de la lutte suprême du paganisme et du christianisme sans avoir visité la Grèce et la Judée, sans avoir peint d'après nature le paysage homérique et le paysage évangélique; et il ne voulait point non plus exprimer les sentiments du cœur d'Eudore, retracer les innocentes amours de Cymodocée et les coupables amours de Velléda, sans s'être enivré lui-même une dernière fois de ce philtre de la passion au rendez-vous qu'une voix enchanteresse avait fixé à son retour sous les voûtes de l'Alhambra, cher à la poésie romanesque et chevaleresque1.
1. Sur la spirituelle et charmante duchesse, la plus aimée de Chateaubriand, à qui quelques erreurs romanesques et leur léger scandale, exagéré par une conscience timorée et une imagination exaltée, coûtèrent le repos et la raison, voir l'ouvrage de M. E. Delécluze sur David et son temps et ses Souvenirs de cinquante ans. Voir aussi les Lettres de Mme Swetchine. ↩
Parti pour Trieste le 13 juillet 1806, Chateaubriand rentra à Paris le 5 juin 1807, avec les impressions et les notes d'où devait sortir l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, et quelques agréables ou mélancoliques souvenirs, bientôt regrets, de plus.
A peine le repos nécessaire pris, il se sentit aiguillonné par une impatience de ce repos et un besoin de lutte tels qu'il ne tarda pas à entrer par un coup d'éclat dans les rangs de cette élite d'opposants qui faisait à l'Empire la guerre subtile et sourde, la seule possible aux minorités opprimées, de l'épigramme, de l'allusion, harcelant de traits piquants le despotisme dans sa gloire.
Devenu, par une suite d'arrangements avec M. de Fontanes, seul propriétaire du Mercure, il y publia, sur ou plutôt à propos de l'ouvrage de M. Alexandre de la Borde, le Voyage en Espagne, un article trop imprudent pour qu'il n'entrât pas dans cette imprudence un peu de défi. L'article eut un énorme succès d'admiration à huis clos et de circulation sous le manteau. Mais il coûta à l'auteur sa propriété et faillit lui coûter sa liberté. Le Mercure fut supprimé et son directeur dut s'estimer heureux de n'être pas jeté en prison.
La raison et la nécessité s'accordaient pour conseiller à Chateaubriand de se résigner à la prudence, de ne plus braver le danger, moins encore à cause de lui qu'à cause de sa femme et de ses amis. Fontanes avait épuisé son crédit à le tirer d'affaire. Lui-même finissait par devenir suspect, et, boudé par le maître, il devait, en 1809, toucher à la disgrâce.
Pour Mme de Chateaubriand, son mari devait se faire d'autant plus de scrupule de l'associer à ses mésaventures de royaliste militant qu'elles frappaient en elle une bonapartiste convaincue, des plus sceptiques à l'endroit des vertus et des miracles de la monarchie. « Elle admirait, dit-il, Bonaparte sans restriction; elle ne se faisait aucune illusion sur la légitimité; elle me prédisait sans cesse ce qui m'arriverait au retour des Bourbons. »
Ce repos qu'il lui devait et se devait à lui-même, Chateaubriand le trouva dans la maison de campagne dont il fit l'acquisition aux environs de Sceaux. Il acheta en 1807 la Vallée-aux-Loups1. Il s'établit, avec une modestie qui avait sa coquetterie, dans cette retraite, champêtre où il fuyait les regards du monde sans leur défendre de l'y suivre, où il feignait de vouloir être oublié, et eût été sans doute très malheureux qu'on l'oubliât.
1. Cette maison de jardinier, ce rustique et modeste ermitage coûtèrent, contrat en mains, dit Joubert, 30 000 fr. à Chateaubriand, qui y dépensa au moins autant en embellissements, pris, comme l'acquisition, sur la petite fortune que lui avait procurée le succès de ses œuvres. Rien de plus cher à entretenir que ces maisons des champs, simples grisettes qui ne demandent rien qu'un peu d'eau, un peu d'ombrage, des fleurs et des fruits, et qui coûtent autant qu'une danseuse de l'Opéra. La Vallée-aux-Loups, acquise en 1816 par le duc Mathieu de Montmorency, pour la somme de 50 000 francs, appartient encore à son héritier, M. le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville. Elle a été mise en vente, en juillet 1889, sur une mise à prix de 250 000 francs et est demeurée à son propriétaire. ↩
C'est à la Vallée-aux-Loups que Chateaubriand écrivit les Martyrs, l'Itinéraire, le Dernier des Abencérages, et qu'il commença de rédiger ses Mémoires.
A la fin de 1809 parurent les Martyrs, l'ouvrage le plus travaillé, le plus corrigé, et aussi le plus savant comme langue et le plus parfait comme style de Chateaubriand. Le succès pourtant fut disputé et loin d'être égal à l'effort ni au mérite. La critique se montra hostile. Le public, qui reçoit l'opinion plus qu'il ne la fait et n'aime pas les sujets sérieux, demeura indécis. La disgrâce de l'auteur et les victoires de l'empereur firent du tort à l'ouvrage. Hoffmann, du Journal des Débats, se signala par des épigrammes dont quelques-unes sont encore piquantes. Fontanes, toujours fidèle à l'amitié et au goût, prit la défense de l'ouvrage et consola l'auteur en lui prédisant en beaux vers la fin prochaine d'une passagère injustice, le retour de la faveur publique et la consécration réparatrice de l'impartial avenir.
La publication des Martyrs coïncida avec un événement funeste dont Chateaubriand rejette toute la faute sur le tyran, mais où il garde une certaine part de responsabilité. Le chevalier Armand de Chateaubriand avait été arrêté non pas comme émigré, mais comme un des agents de la correspondance entretenue par les princes, entre Jersey et les fidèles des côtes de l'Ouest. Il avait été condamné à mort avec six co-accusés par la commission militaire présidée par le général de Bazancourt, l'un des juges du duc d'Enghien1. Chateaubriand écrivit à l'empereur pour lui demander la grâce de son cousin. Mais il fallait la demander de façon à l'obtenir. « Il y avait dans ma lettre, avoue Chateaubriand, quelques mots qui blessèrent Napoléon. J'avais oublié qu'il ne faut être fier que pour soi. » Oubli fatal, puisque Armand de Chateaubriand fut fusillé dans la plaine de Grenelle. Sa fin tragique laissa à son illustre cousin un de ces regrets où il entre un peu de remords. Il puisa dans ce nouveau grief un nouveau motif de haine et d'impatience de vengeance. Les fautes qu'on pardonne le moins aux autres, ce sont les siennes.
1. Voir sur cette affaire Histoire générale des Emigrés, par H. Forneron, t. III, p. 620. ↩
Faut-il croire que cette trop légitime vendetta n'empêcha point Napoléon, peu de mois plus tard, de céder à la fantaisie de visiter incognito avec Duroc non l'auteur des Mémoires, mais sa résidence, d'où il était absent à ce moment? N'y eut-il là qu'une curiosité indifférente ou maligne, ou une intention plus politique de réparation, d'avance ou d'hommage? Le fait vaudrait la peine d'être apprécié, s'il était avéré; mais il n'est rien moins que certain1.
1. Il n'a pour garant que le récit de Mme de Chateaubriand dans son journal, et comme elle était absente, ce récit ne repose - et ce n'est pas assez - que sur le témoignage de son jardinier, que son caractère un peu hâbleur et quelques détails comme la branche de laurier fichée en terre, hommage bien imprévu de la part de Napoléon, nous rendent fort suspect. On trouve cette douteuse anecdote dans l'intéressant ouvrage : Mme de Chateaubriand, d'après ses Mémoires et sa Correspondance, par M. l'abbé Pailhès, p. 35. ↩
Le succès de l'Itinéraire (1811) fut aussi facile, aussi complet que celui des Martyrs avait été disputé et traversé. Le public subit du premier coup le charme de l'ouvrage, sans être contrarié dans son élan par la critique, soit qu'elle eût été séduite aussi, soit qu'une nouvelle cabale ne fût pas assurée de la même approbation en haut lieu.
C'est à ce moment que la mort de Joseph Chénier (10 janvier 1811) inspira aux amis de Chateaubriand l'idée, qu'il qualifie un peu hyperboliquement de fatale, de lui conseiller de briguer sa succession à l'Institut. Chateaubriand se montrait plein d'hésitations, de scrupules, d'objections. Il prétendait qu'au lieu de s'assurer le repos, il ranimerait contre lui les persécutions. « Ils furent bientôt obligés, déclara-t-il, de reconnaître la vérité de mes paroles. » Et il ajoute : « Il est vrai qu'ils n'avaient pas prévu la témérité de mon discours ». L'aveu est significatif.
L'affaire de l'élection ne souffrit de difficulté de personne, pas même de l'empereur, encore moins de l'Académie. Ce choix, qui l'honorait, la délivrait aussi d'un grand embarras. L'empereur trouvait juste qu'un homme du talent et de la renommée de Chateaubriand ne manquât point plus longtemps à la gloire de l'Institut, et il trouvait habile de ne pas s'opposer, dans cette circonstance, à ce qui était juste. En cédant d'ailleurs il offrait à l'Institut les moyens de sortir de l'impasse où il s'était mis pour lui plaire, à propos de l'institution des prix décennaux et de la désignation des lauréats.
Il était impossible à l'Institut, à cause de ses opinions politiques, mais surtout à cause de ses opinions philosophiques, de couronner le Génie du Christianisme; il ne lui était pas moins impossible de s'exposer, en le repoussant, à faire acte d'injustice, de mauvais goût ou de servilité. Pour ne mécontenter ni le pouvoir, ni le génie, l'Institut avait pris le parti qui avait le moins d'inconvénients : celui du silence.
Mais l'empereur ne l'entendait pas ainsi. Il se donna le malin plaisir d'exiger un jugement. C'était difficile, l'accord ne s'établissant pas entre les juges, les uns partisans, les autres adversaires de l'ouvrage, et chacun gardant ses positions. Une transaction intervint pourtant dont le résultat fut une sorte d'arrêt de fin de non-recevoir. L'ouvrage, ne rentrant pas dans les conditions du concours, en fut écarté honorablement avec des éloges mêlés de réserves.
Pour dédommager l'Académie et dédommager l'auteur du déplaisir de cette solution équivoque, Napoléon se montra bon prince sur l'article de l'élection. Chateaubriand fut élu le 20 février 1811, quarante jours après la mort de Chénier, à la presque unanimité sur 25 membres présents. L'empereur approuva ce choix. Il dit en souriant : « Vous prenez l'homme à défaut du livre ».
A ce moment, il n'était certainement pas mal disposé pour Chateaubriand; il songeait à le rallier; il projetait pour lui une direction générale des bibliothèques de l'Empire. Vint l'affaire du discours de réception, qui pouvait tout arranger et qui gâta tout.
On peut en juger par le texte que Chateaubriand donne dans ses Mémoires. Ce n'était pas du tout le gâteau de miel attendu. L'empereur rendit le manuscrit, dont il avait exigé la communication, avec des ratures et des froissements qui témoignaient de sa désapprobation et de son mécontentement. Il chanta pouille à Daru, qui n'en pouvait mais, et le chargea de chapitrer l'auteur et de l'amener à résipiscence. La négociation ne pouvait qu'échouer, Chateaubriand n'étant ni d'un esprit ni d'un caractère à céder. Il ne corrigea pas son discours, préférant n'être pas reçu, paya son indépendance d'une disgrâce cette fois complète et irrémédiable, et brisa cette plume qu'il ne voulait pas prostituer1.
1. Toute cette affaire des prix décennaux, de l'élection de Chateaubriand, de son discours, est fort bien exposée, d'après les archives de l'Académie française, par M. Villemain. Le discours ne fut pas prononcé, mais il parait avoir été imprimé, divulgué en tout cas et connu. Stendhal le lut au moment et le critique vivement. ↩
Invité par le ministère de la police à s'éloigner de Paris, il alla se reposer à Dieppe, au bord de la mer, des agitations du passé, des dégoûts du présent, et s'y retremper pour les luttes réparatrices et vengeresses de l'avenir.
De 1811 à 1813, tantôt recueilli dans la solitude de sa chère Vallée-aux-Loups, tantôt traversant à Paris ces salons disgraciés où des amis clairvoyants épiaient les signes précurseurs des changements décisifs, il attendait avec eux les événements, partagé comme eux entre ses espérances politiques et ses patriotiques craintes. Il attendait la chute de l'Empire, en y contribuant de son mieux par l'exemple de la haine et la propagande du mépris. Ces oppositions sourdes et ces hostilités muettes rongent et minent à la longue, comme l'eau ronge et mine le rocher, les régimes en apparence les plus solides. En dépit des lauriers sanglants et des acclamations mercenaires, le silence de certaines voix et l'absence de certains hommes finissent par leur porter malheur. Déjà d'ailleurs la prospérité napoléonienne, de l'apogée était passée au déclin ; et la fortune impériale de triomphante était redevenue militante.
Dans l'hiver de 1813-1814, Chateaubriand prit un appartement rue de Rivoli, en face de cette grille du jardin des Tuileries devant laquelle il avait entendu crier la mort du duc d'Enghien. Il s'agissait de faire imprimer un pamphlet, dicté par l'indignation et l'espérance, qui a au plus haut degré les qualités et les défauts du genre, mais que le sujet, le talent et l'événement ont rendu historique comme la révolution sur laquelle il eut une si décisive influence.
Ce n'est pas du point de vue serein de l'histoire qu'il faut apprécier cet écrit enflammé des haines et des amours du moment : De Bonaparte et des Bourbons. Ce n'était pas là de l'histoire. Mais ce n'est pas avec de l'histoire qu'on fait les révolutions. Il faut pour ces sursum corda de l'opinion, pour ces brusques réveils de l'indolence populaire, ces satires, ces pamphlets à l'aile rapide, aux aiguillons empoisonnés, ces livres courts, violents, brutaux, propageant la contagion des colères décisives, livres sans équité et sans mesure comme la tyrannie qu'ils combattent, plus jaloux de frapper fort que de frapper juste : livres qui, venant à leur moment, empruntent à la fureur d'une nation vaincue et humiliée une force irrésistible que n'aurait pas sa conscience, et en quelques heures achèvent une défaite et consomment une déchéance.
Les malédictions éloquentes de la brochure fameuse firent plus pour la Restauration qu'une armée, de l'aveu même de Louis XVIII. Elle parut le 30 mars 1814, fort à propos pour la cause qu'elle cherchait à faire triompher, et en faveur de laquelle elle fit pencher la balance indécise. L'effet de l'ouvrage fut immense. Napoléon, qui le lut, à Fontainebleau, ne s'y trompa point. Il le jugea avec l'impartialité d'un joueur de génie qui sent la partie perdue et trouve un dernier plaisir à discuter les coups qui lui sont portés. Il ne s'étonna point d'être attaqué dans sa défaite par celui qui lui avait résisté dans sa puissance, et il s'indigna moins de cette haine méritée que de l'affront de certaines ingratitudes. Le pamphlet frappait au défaut de la cuirasse ce régime fondé sur la gloire, et qui ne pouvait vivre que par la gloire, ce régime fondé sur la victoire et qui ne pouvait résister à la défaite, dans un pays fier, d'autant plus sensible à la honte, où jamais un gouvernement n'a été impunément malheureux, surtout quand il l'a été par sa faute.
Il ne donnait pas seulement une voix aux justes griefs de la nation, aux douleurs et aux colères de la patrie violée par l'étranger. Il imprimait aussi une direction à l'opinion, en quête d'une solution du problème de l'existence du pays mutilé, à la recherche anxieuse d'un asile où il pût panser ses blessures. Cet asile, Chateaubriand, sans faux enthousiasme, mais avec toute l'autorité de la raison et de la nécessité, le montrait dans la monarchie légitime. « L'abri a-t-il dit depuis, me paraissait être dans l'autorité, modifiée selon les temps, sous laquelle nos aïeux avaient vécu pendant huit siècles ; quand, dans l'orage, on ne trouve à sa portée qu'un vieil édifice, tout en ruines qu'il est, on s'y retire. i