Livre I — L'homme et la vie
Chapitre IV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris Hachette, 1892, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
On sait de reste en quel état l'émigré de retour après une absence de huit années retrouvait sa patrie. Il n'est pas indifférent de savoir dans quel état il retrouvait sa famille.
Sa mère arrêtée, jetée dans une charrette et conduite, dans cet équipage si rude à ses soixante-douze ans, à Paris, oubliée à la Conciergerie, sauvée par le 9 Thermidor et revenue en Bretagne, y était morte dans une pauvreté voisine de la misère, à la fin de juin 1798.
Vers la fin de 1793, Mme de Farcy, Lucile de Chateaubriand et sa belle-sœur, née Buisson de la Vigne, avaient été écrouées, sur l'ordre du comité de surveillance de Fougères, au couvent du Bon-Pasteur de Rennes, transformé en prison.
Le 15 brumaire an III (5 novembre 1794), les trois détenues furent mises en liberté.
Vingt mois après, le 2 août 1796, Lucile de Chateaubriand épousait Jacques-Louis-René, chevalier de Gaud. Né le 19 juin 1727, le chevalier, en août 1796, avait soixante-neuf ans. C'était un brave officier, blessé deux fois au combat de Saint-Cast (1758), pensionnaire des États en cette qualité. Ses services, son affabilité, sans doute sa complaisance pour les idées nouvelles, lui avaient valu une popularité qui avait survécu aux événements. Tout porte à croire qu'il employa ce crédit, spontanément ou par suite d'anciennes relations, à adoucir la détention et à favoriser la libération de Lucile, de sa sœur et de sa belle-sœur. En pareil cas, il arriva souvent après la Terreur qu'un mariage fut le dénouement des relations commencées ou continuées pendant la captivité, la récompense des services rendus, le témoignage de la reconnaissance de la victime sauvée. Lucile de Chateaubriand n'en pouvait donner d'autre à son libérateur. Contrairement à ce qu'il advint du mariage du comte de Montrond et de la duchesse de Fleury (la Jeune Captive), chantée par André Chénier, contracté dans des circonstances sinon des conditions semblables, et que devait bientôt dissoudre le divorce, cette union de raison et de nécessité ne paraît pas avoir été malheureuse. Ce fut sans doute un de ces mariages sans amour et sans joie, mais non sans douceur et sans dignité, où l'affection conjugale est remplacée d'un côté par une paternelle tendresse, et de l'autre par un filial dévouement. L'époux déjà âgé y donne à la femme encore jeune, épouse seulement de nom, en échange des agréments d'une société qui réjouit sa vieillesse, l'avantage d'une protection non gênante, de la sécurité d'un foyer et d'un état dans le monde.
Mme de Caud devint veuve le 15 janvier 1797. Elle perdit le 26 juillet 1799, à Rennes, sa sœur Mme de F'Farcy, devenue un modèle de piété, et dont on trouve la vie dans le recueil édifiant de l'abbé Caron1. Lucile et sa belle-sœur Mme de Chateaubriand vécurent retirées à Fougères auprès de leurs sœur et belle-sœur, Mmes de Marigny et de Chateaubourg
1. Vies des Justes dans les plus hauts rangs de la société, Paris, chez Rusand, 1817, t. IV. ↩
Chateaubriand avait abordé la France en vrai naufragé, sans autre fortune que son talent et les ressources qu'il espérait en tirer. Ainsi démuni, il ne pouvait songer à recevoir sa femme, et à lui faire quitter l'asile de famille pour un foyer mercenaire. Il ressentit d'autant moins le vide de cette absence . des siens autour de lui, qu'une sorte de famille d'adoption les suppléa bien vite, composée de ses amis Fontanes et Joubert, hospitaliers et dévoués, et dont le zèle sans jalousie lui ménagea bientôt la bonne fortune d'une de ces amitiés féminines discrètes, délicates, vigilantes, dont il ne pouvait se passer, et qu'il rencontra toujours à point pour les besoins de son esprit et de son cœur.
Chateaubriand se reprit à travailler avec ardeur à son ouvrage dès qu'il se fut mis en règle avec la police pour un permis de séjour et eut trouvé un logement et un éditeur. Il loua un modeste entresol rue de Lille, et il traita avec le libraire Migneret, qui consentit à recommencer l'impression interrompue et à faire à l'auteur les avances dont il avait besoin pour vivre.
Il rentrait en France après un long séjour en Angleterre où, d'abord réfractaire à l'assimilation, il avait fini par s'acclimater si bien qu'il s'était en quelque sorte anglicisé, rapportant, dans ses habitudes, dans son langage, dans ses manières, plus d'une trace de cette influence britannique dont il lui fallait maintenant se dépouiller. C'était une sorte de lord Oswald dépaysé, inquiet, obligé d'écrire pour vivre. Il avait pour cela un don de génie et une divination de l'art; mais il avait besoin d'apprendre le métier. Pour adoucir ses dispositions misanthropiques, pour l'assouplir peu à peu aux tolérances qu'exige la société des hommes, pour dérider son front, desceller ses lèvres et lui rapprendre la conversation et le sourire, il fallait l'influence, le commerce, le salon d'une amie tendre et sensée, d'esprit, de tact et de goût. Fontanes et Joubert se firent les conseillers de son talent, les modérateurs de sa force encore un peu sauvage et indisciplinée. Il trouva l'inspiratrice, la pacificatrice, la confidente discrète et dévouée, la providence féminine dont il avait besoin dans la comtesse Pauline de Beaumont.
Incapable de blesser, douée elle-même des sensibilités les plus délicates, Mme de Beaumont trouva moyen d'apprivoiser en la flattant une humeur impatiente du joug même le plus doux, de se dévouer en paraissant accepter pour elle un dévouement qui lui était si nécessaire, dans sa gracieuse fragilité et son isolement mélancolique, son deuil de victime de la Terreur, seule épargnée de toute sa famille. Elle se glissa ainsi dans la confiance de l'homme de lettresgentilhomme, à la pauvreté fière, à l'orgueil susceptible, qu'une bienveillance moins insinuante, moins caressante, eût froissé. Elle veilla, sans y paraître, sur toutes les affaires de celui qui, dès le premier jour et par sa seule présence, avait mis, comme on disait alors, de l'intérêt dans sa vie sans but, qui lui avait inspiré ce sentiment où l'amitié sert de voile à l'amour, gagnant peu à peu l'esprit par l'admiration et le cœur par la pitié.
C'est le salon de Mme de Beaumont qui fut le premier centre de l'activité et de l'influence de Chateaubriand, le premier rendez-vous de cette société d'élite, toujours depuis groupée autour de lui, et où il trouva, dès ses débuts, les prôneurs zélés, les amis vigilants et dévoués dont ne peut se passer pour s'établir et pour durer toute renommée. Il ne suffit pas, pour être célèbre, du talent qui suffit pour mériter de l'être. Il faut encore avoir son groupe, son parti, son école, ses points d'appui et de ralliement.
Il était bien modeste, ce salon, bien effacé et éclipsé par l'éclat des cercles brillants et triomphants du moment, ceux de Mme de Staël, de Mme Récamier, de Mme Joseph Bonaparte et, dans d'autres milieux, les salons de la princesse de Poix, de Mme d'Houdetot, de Mme Suard. Mais ce petit centre de la rue Neuve-du-Luxembourg, ce salon sans apparat, sans courtisans, qui ne comptait que quelques fidèles, a mérité, par la part qu'il a prise dans le développement du talent et de la gloire de Chateaubriand, une place dans l'histoire littéraire et sociale du siècle. On s'expliquera mieux cette originalité de la physionomie du petit cénacle de la rue Neuve-du-Luxembourg quand nous aurons nommé les femmes et les hommes qui le fréquentaient, attirés par l'esprit de liberté, de nouveauté, d'espérance dans l'avenir qui y animait et y vivifiait le respect plus que le regret du passé1.
1. Chateaubriand et son groupe, etc., 1, 189-190. La Comtesse Pauline de Beaumont, par M. Bardoux, p. 281. Nul n'a plus fait que le biographe généreux et délicat de Mme de Beaumont et de Mme de Custine pour la connaissance intime de Chateaubriand et des femmes charmantes et malheureuses qui exercèrent sur ce génie impérieux, un peu égoïste, une influence bienfaisante, achetée au prix de plus d'une déception et de plus d'un sacrifice. Le dévouement, auprès de ces dominateurs, plus naturellement ingrats que reconnaissants, a ses délicieuses et aussi ses douloureuses servitudes. ↩
C'étaient, parmi les femmes, Mme de Pastoret, l'amie d'André Chénier, qui avait été arrêté chez elle; Mme Hocquart, que recommandait le même poétique et mélancolique souvenir; qui, de plus, avait été aimée du frère de Mme de Beaumont, le jeune comte de Montmorin, dont la dernière pensée, au pied de l'échafaud, avait été pour elle ; Mme de Vintimille, chantée, ainsi que sa sœur, par La Harpe, qui mérita et partagea avec Mme de Beaumont l'amitié grave et tendre d'un homme qui ne pouvait aimer que ce qu'il estimait et dont le respect honorait, l'ingénieux et délicat moraliste Joubert.
Il ne faut pas oublier les apparitions intermittentes de Mme de Staël ou de Mme de Krüdener; l'une à la conversation éclatante comme le soleil, qui illuminait et échauffait un salon d'éloquence dès les premières paroles; l'autre sentimentale, tendrement coquette, à l'éloquence clair de lune, qui n'avait pas encore renoncé au monde, à ses pompes et à ses œuvres, pour devenir la prêtresse, à robe blanche et à cothurne, d'un mysticisme moins religieux que romanesque, moins sacré que profane.
Parmi les hommes, il faut citer M. Pasquier, qui avait cédé à Mme de Beaumont l'appartement qu'il occupait rue Neuve-du-Luxembourg, dont les fenêtres donnaient sur les jardins de l'hôtel de la Chancellerie (actuellement ministère de la justice); son ami devenu bientôt l'ami de la maison à force de bons offices, M. Jullien, financier généreux, hospitalier et épris des choses littéraires; Adrien de Lezay; puis le triumvirat des trois amis d'élite et de prédilection : MM. de Fontanes, Joubert et Molé. Le poète et ancien émigré de Chênedollé, MM. Guéneau de Mussy, de Bonald, enfin, M. Bertin, complétaient le groupe des familiers du salon bleu de cette Arthénice sans préciosité, où ils s'interpellaient gaiement par des sobriquets dont la vulgarité eut étonné la marquise de Rambouillet et scandalisé Mlle de Scudéry.
C'est dans ce salon tranquille, intime, mystérieux, à peine éclairé par une seule lampe, où les deux anciens serviteurs témoins des splendeurs de l'hôtel de Montmorin n'offraient aux visiteurs, comme tribut de l'hospitalité, que le modeste verre d'eau sucrée ou d'orangeade, que Chateaubriand, inconnu de tous, hormis des quelques amis qui avaient favorisé sa rentrée en France, fit son apparition, un soir du printemps de 1800, présenté par M. de Fontanes. Du premier coup, il fit entrer avec lui la passion, le génie, la gloire, éclipsant tout, séduisant tout, dominant tout.
Chateaubriand avait, à ce moment, trente-deux ans. Il était en pleine fleur de sa virilité. Sa taille était moyenne. Il avait les épaules un peu hautes. En lui la vie et la mâle beauté se concentraient dans la tête, qui était superbe et fascinait l'interlocuteur par son large front, ses cheveux noirs bouclés, ses yeux au regard profond comme la mer dont ils avaient la couleur; et, quand il voulait plaire, ce sourire d'un charme irrésistible que le comte Molé dit n'avoir connu qu'à Bonaparte et à lui.
Sans attendre la fin de son ouvrage, et dès la première occasion, Chateaubriand, impatient de lumière et de lutte, se jeta dans la publicité par la polémique philosophique et critique. Il y fit ses premières armes en brisant une première lance, « assez peu courtoise, il faut le dire, contre Mme de Staël, que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du moment1 »
1. Sainte-Beuve, t. I, p. 190. - Bardoux, p. 304-307. Voir sur les rapports de Chateaubriand et de Mme de Staël l'ouvrage de M. Albert Sorel dans cette collection, où il en a parlé en maître (Mme de Staël, p. 87-88). ↩
M. de Fontanes avait critiqué et raillé l'ouvrage : De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Chateaubriand intervint dans le débat avec une vivacité que n'excusait aucune provocation. Il oublia trop le sexe d'un auteur qui pensait, parlait et écrivait en homme, mais qui sentait en femme. Mme de Staël le lui rappela spirituellement et noblement. Elle eut le beau rôle en cette affaire. Elle fut arrangée, sur ses plaintes trop fondées, par la délicate médiation de Mme de Beaumont, habile à panser les blessures que faisait son chevalier. Mme de Staël se vengea en employant son crédit et celui de ses amis à obtenir la radiation de Chateaubriand de la liste des émigrés. Il alla remercier sa généreuse ennemie, et paya la dette de sa reconnaissance dans un passage réparateur de la Préface d'Atala et dans un article du Mercure. Depuis, l'adversaire passionné - à ce moment - de la doctrine de la perfectibilité, et celle qui la défendait et la personnifiait si bien, furent amis, autant qu'ils pouvaient l'être.
La tendre et vigilante sollicitude de Mme de Beaumont fut mise bientôt à une plus rude épreuve par les scrupules et les craintes - non partagés par Fontanes et Joubert - que lui causa une brusque, audacieuse et, selon elle, téméraire détermination de son ami. La perte de quelques feuillets d'épreuves, qui lui fit redouter un larcin et une publication subreptice, en fut la cause ou le prétexte. Il s'agissait de détacher du Génie du Christianisme l'épisode d'Atala, et de lancer cet émouvant et brûlant tableau de passion sauvage, ce roman du désert en avant-courrier du grand ouvrage d'apologie poétique de la religion. La tentative ne laissait pas d'avoir ses hasards. Mais la fortune sourit aux audacieux, surtout lorsqu'ils sont jeunes. Chateaubriand engagea hardiment la partie, et la gagna avec éclat. Un article de journal l'avait fait connaître. Un petit roman le rendit célèbre.
Atala parut en avril 1801. Ce fut un succès de surprise et d'enthousiasme, égal à la nouveauté et à l'originalité de l'œuvre. Des femmes et des jeunes gens, l'enchantement gagna jusqu'aux juges les plus sévères. Quelques contradictions isolées, bientôt étouffées dans l'applaudissement, ne firent que mieux ressortir un triomphe auquel rien ne pouvait nuire, que servaient même les épigrammes, les caricatures, les parodies.
Le succès fut encore plus vif dans les salons et dans la société polie que dans les milieux lettrés. M. de Fontanes, lié avec Mme Bacciocchi, présenta l'auteur à la sœur et bientôt au frère du Premier Consul, Lucien .
Chateaubriand éprouvait, dès la fin de mai 1801, ce besoin d'isolement et de recueillement qui suit toutes les grandes émotions. Il aspirait après la paix des champs et le rafraîchissement de leur ciel et de leur verdure. Enfin, il était aiguillonné par le pressentiment de l'heure favorable et prochaine pour la publication du Génie du Christianisme. Il n'ignorait pas que la meilleure chance de succès pour les œuvres humaines est souvent moins dans leur mérite que dans leur à-propos. Mme de Beaumont, âme inquiète et tourmentée comme la sienne, quittait aussi volontiers Paris pour se reposer à la campagne des agitations de la ville. Une concordance d'humeur et de goûts, un doux entraînement de sympathie mutuelle favorisa la proposition qu'elle fit à l'écrivain, trop pauvre pour se donner le luxe d'un asile indépendant, de partager sa retraite, où elle s'associerait à ses travaux.
Le Génie du Christianisme fut achevé pendant les six mois de cette villégiature à Savigny-sur-Orge. Le travail et le bonheur n'ont pas d'histoire. Nous renvoyons en tout cas le lecteur aux détails donnés par Chateaubriand dans ses Mémoires avec une discrétion attendrie par le souvenir de ces charmants mystères, dont le biographe de Joubert a respecté les voiles, soulevés par le biographe de Mme de Beaumont d'une main plus hardie, mais toujours délicate et légère1.
1. Bardoux, p. 317-335. - Les Correspondants de Joubert (1785-1822). Lettres inédites, elc., par Paul de Raynal, p. 129-139. ↩
Cependant le Premier Consul poursuivait, sous les auspices d'une paix due à la victoire, avec le prestige de la gloire et du génie, son œuvre de réparation et de réorganisation. Elle ne coûtait encore rien à la liberté, ce qui permettait à tous d'y applaudir, de s'y associer, ce qui arrachait à Rœderer les éloges d'un enthousiasme attendri, ce qui a fait comparer plus tard, par le duc de Broglie, cette aube de la régénération, dans la force et dans l'ordre, de la société, du gouvernement et de la France, aux plus belles années du règne de Henri IV.
Le jour de Pâques 18 avril 1802, le Concordat était solennellement publié, à bruit de tambour et son de trompe, dans tous les quartiers de Paris, par les officiers municipaux. Bonaparte, en grand appareil diplomatique et militaire, échangeait aux Tuileries les ratifications de la paix d'Amiens. Le même état-major, le même cortège des grands corps de l'Etat, des ministres, des généraux, de leurs femmes, noyau brillant de la future cour, accompagnaient en grand uniforme, en toilette de gala, le Premier Consul, revêtu lui-même de l'habit de velours rouge brodé d'or, et Mme Bonaparte, à la troisième cérémonie de cette grande journée, signalée, dès l'aube, à l'attention et à l'allégresse populaires par une salve de cent un coups de canon. Cette fête de la concorde et de la paix allait recevoir à Notre-Dame, qui, pour la première fois depuis douze ans, ouvrait ses portes à un cortège officiel, la consécration religieuse. L'archevêque de Paris vint processionnellement recevoir le Premier Consul, qui effaçait les deux autres au point qu'on ne voyait que lui, à la porte de la basilique, et lui présenter l'eau bénite et l'encens. Il fut conduit sous le dais à la place qui lui était réservée devant l'autel, aux deux côtés duquel étaient rangés le Sénat, le Corps législatif, le Tribunat. Le cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, officia pontificalement à la messe, puis entonna le Te Deum d'actions de grâces, exécuté par deux orchestres, que conduisaient Méhul et Cherubini.
Le même jour, un article du Moniteur où M. de Fontanes donnait la consécration officielle aux éloges de son article du Mercure qui l'avait précédé, annonçait la publication de ce livre, devenu à la fois un monument politique et un monument littéraire, dont l'auteur employait toutes les ressources d'un art nouveau et d'un style original à célébrer les grandeurs et les poésies du christianisme. Cette recommandation, cette coïncidence et les termes mêmes de la Préface de l'ouvrage ne permettaient pas de douter de l'adhésion de l'auteur à ce grand acte de la pacification religieuse, ni de son admiration pour celui qui venait de rouvrir les temples et d'incliner sa gloire devant l'autel1.
1. Sur les diverses éditions, sur les divers états du Génie du Christianisme, sur les changements successivement introduits par l'auteur dans son ouvrage, selon les temps, sur cette première édition surtout, où sont tant de choses, y compris la Préface, qui ont disparu dans les éditions suivantes, il existe une curieuse et substantielle étude critique et bibliographique de M. Edmond Biré (la Première Édition du Génie du Christianisme dans ses Causeries littéraires, p. 219 à 250). ↩
Si l'on veut se rendre compte de l'impression produite par cet article, et surtout par le livre qui y était l'objet de solennelles louanges, il faut rapprocher l'effet de leur publication de celui de la restauration du culte. Il faut se souvenir que, depuis douze ans, à Paris, les églises étaient closes ou profanées, ayant servi de salles de club, de réfectoires fraternels, de magasins, de prisons, quelques-unes souillées par les bacchanales des fêtes de la Raison. Depuis si longtemps on n'avait pas prononcé le nom de Dien, que lorsque Bernardin de Saint-Pierre, dans son cours à l'école Normale, le proféra pour la première fois, il y eut, chez le professeur et dans l'auditoire, une émotion dont la surprise se traduisit par des larmes. C'est avec des larmes de souvenir et d'espérance que les rares assistants aux cérémonies discrètes, presque furtives du culte, tolérées, à titre privé, dès 1800, en Bretagne par exemple, dans une mansarde transformée en chapelle, voyaient quelques jeunes enfants faire leur première communion, au chant du Lauda Sion, arrangé avec accompagnement de harpe par la maîtresse de la maison1.
1. Voir une carieuse lettre da 11 août 1800 (t. II, p. 248) dans l'ouvrage intitulé: Un coin de la Bretagne pendant la Révolution, correspondance de Mme Andouyn de Pompéry, pabliée par son petit-fils E. de Pompéry. Lemerre, 1884. ↩
Mais nulle part encore, les prêtres, astreints à la carte de sûreté, n'avaient pu vaquer publiquement aux fonctions du culte. Jusqu'au 18 avril 1802, le sanctuaire était demeuré sans mystères, les orgues silencieuses, le clocher muet. On devine l'explosion d'émotions intimes et domestiques, surtout féminines, qui éclata, au premier bruit des chants sacrés, dans cette société élevée par la philosophie, corrompue et décimée par la Revolution, mécontente de toutes deux, qui éprouvait à la fois le besoin. le désir et la crainte de sources de foi moins décevantes. Un devine les larmes que versa et que laissa couler avec joie cette société qui se croyait incapable de croire et de pleurer. Elle pleura, à la lecture de ce livre de réparation et d'expiation, dédié à la mémoire de sa mère par un écrivain qui confessait hautement le repentir de ses erreurs et de ses égarements, les larmes que le chant des cloches pascales, sonnant l'alléluia de la résurrection, arrache aux yeux du docteur Faust, desséchés par les fièvres de la science et de la volupté, dans le poème immortel de Gœthe.
Le Génie du Christianisme ou Beautés de la religion chrétienne, par François-Auguste Chateaubriand. avait été mis en vente le 14 avril 1802, quatre jours avant la cérémonie de Votre-Dame. A la première page de chaque volume se trouvait l'épigraphe suivante, supprimée depuis, que Fontanes avait aussi placée en tête de ses articles : « Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bon heur dans celle-ci. » Montesque des Lois. La Préface qui ouvrait le livre a également disparu des éditions postérieures. L'auteur y rendait au héros libérateur et pacificateur un hommage encore assez discret pour paraître désintéressé, et qui devait être répété et accentué pour porter fruit.
11. Chez Migneret, rue du Saint-Sépulcre Hererman,, 25, , et ches: Le Yormant, rue des Prétres-Saint-Germain Auxerrois, 42, 5 voi, in-8, dont le cin meme se cou posait uniquement de notes et césaire
Parmi les éléments du succès de l'ouvrage, outre cet à-propos de sa coïncidence avec la restauration solennelle du culte, due en apparence à un hasard heureux, en réalité è un art de mise en scène dont l'auteur a donné plus d'un autre témoignage, il serait ingrat de ne pas signaler l'attrait et l'influence des deux épisodes romanesques de René qui formait le quatrième livre de la seconde partie, et d'Atala, qui formait le sixième livre de la troisième. Ces deux épisodes n'ont cessé, leur rôle d'enchantement profane fini, de figurer dans le Génie du Christianisme qu'à partir de la septième édition. Enfin, il ne serait pas moins ingrat d'oublier la part à faire, dans ce succès immense, à la maladresse acharnée avec laquelle l'ouvrage fut attaqué par les ennemis de l'auteur, parmi lesquels il convient de citer surtout Ginguené, et au zèle habile et persévérant avec lequel il fut défendu par les amis venant successivement à la rescousse : Fontanes, Guéneau de Mussy, Chênedollé, de Bonald, Clausel de Coussergues, Louis Bertin1.
1. On peut lire l'article de M. de Fontanes, le plus important de tous, au t. I, p. 281-285, de Chateaubriand et son groupe, etc. ↩
Le clergé devait la protection de son influence renaissante à celui qui avait enguirlandé d'une si riche poésie et paré de si suaves fleurs d'éloquence les flambeaux des autels relevés. Chateaubriand devint, sauf quelques bouderies de mécontents par trop austères, qui préféraient l'église en deuil à l'église en fête, la religion pauvrement vêtue à la religion si coquettement parée, le favori du clergé. Il fut aussi et surtout celui des salons et des châteaux où brillaient les femmes auxquelles il avait appris le charme de la prière, la douceur des rêveries au pied de la croix dans l'oratoire placé près du boudoir. Aussi rencontra-t-il, soit grâce à ces hasards qui conspirent en faveur des héros du jour, soit sur des avances plus discrètes et plus flatteuses, maintes pieuses ou romanesques héroïnes éprises de ce sentiment nouveau, avides de ces émotions inconnues, séduites par ce mélange de la passion et de la foi mis par lui à la mode, et qui avaient trouvé dans le livre à combler le vide de leur cœur ou cherchaient à le combler auprès de l'auteur.
C'est ainsi qu'il connut Mme de Custine et se lia intimement avec elle. Liaison charmante et caractéristique, où Chateaubriand n'eut pas le plus beau rôle, qu'il laissa à son amie par égoïsme plus que par galanterie. Elle s'ouvre en 1802, le jour de la fête de la prise de possession du château de Fervacques, qui fut aussi celui de la prise de possession de la châtelaine par cet hôte séduisant et impérieux, logé comme un roi dans la chambre au lit de Henri IV. Elle se clôt, déchue à la simple amitié, sur les adieux mouillés de larmes - d'un seul côté - de ce départ de 1806 pour le voyage d'Orient avec Jérusalem pour but et pour station du retour Grenade et l'Alhambra où, derrière un des arceaux à dentelle de marbre, Mme de Mouchy attend le pèlerin, redevenu un très profane voyageur.
Mme de Custine ne fut pas la seule, tant s'en faut, mais sans doute la plus belle et certainement la plus intéressante des conquêtes féminines que le Génie du Christianisme et son succès valurent à l'auteur. Il ne tint qu'à lui d'ajouter à la liste un nom fort imprévu, celui de sa femme. Mme de Chateaubriand se montra disposée à revenir auprès de son mari, au bruit de sa gloire et, disait-elle finement, sur le titre de son livre. Le cas était embarrassant pour un homme qui avait affiché si humblement le repentir de ses erreurs passées, qui avait fait si éloquemment profession de foi, et qui n'était pas rentré au giron de l'Eglise pour refuser de rentrer au giron de la famille. Il s'en tira moyennant une courte visite en Bretagne, et des promesses dont on se contenta, faute de mieux.
Mais les succès de l'amour-propre, ni même ceux de l'amour, ne pouvaient suffire à remplir une âme comme celle de Chateaubriand. Il avait la curiosité de toutes les émotions, la soif de tous les inconnus. Il lui manquait les plaisirs et les triomphes de l'ambition. Il les convoitait ardemment, et l'exemple de la fortune politique de son ami Fontanes n'était pas pour le refroidir. Il ne pouvait les devoir qu'à un seul homme, dont il lui fallait faire la conquête, plus difficile mais plus flatteuse et plus féconde pour son avenir que celle de Mme de Beaumont ou de Mme de Custine. Il s'agissait de plaire au Premier Consul, dont le rang exigeait les avances, et dont l'orgueil, éclairé par le génie, ne pardonnait pas une flatterie banale.
Une première entrevue, ou plutôt une première rencontre entre Bonaparte et Chateaubriand, à une fête chez Lucien, ébaucha favorablement cette négociation délicate, où nul ne voulait commencer. Le Premier Consul, fendant la foule brodée, piqua droit vers Chateaubriand qui s'y cachait. Il le prit brusquement pour interlocuteur d'un de ces entretiens tournant si volontiers au monologue qu'il était imprudent de lui répondre, c'est-à-dire d'interrompre ce flot de paroles brillantes et tranchantes, spontanées et inspirées en apparence, mais toujours préparées et combinées pour l'effet, à moins d'y être impérieusement provoqué par l'interrogation. Chateaubriand le comprit; il eut l'esprit d'écouter, l'éloquence de se taire. Et cet hommage muet ne déplut pas.
Mais Bonaparte n'offrit pas encore ce que Chateaubriand ne voulait pas demander. Avec ceux qu'il prétendait attirer dans son orbite, parce qu'ils lui paraissaient en valoir la peine, Bonaparte ne se contentait pas d'un hommage, si délicat qu'il fût. Il lui fallait des gages, et des gages publics. Chateaubriand dut se résoudre à les donner. L'acte d'hommage et de foi, direct et personnel, de l'auteur au héros, beaucoup moins discret que l'allusion de la Préface de la première édition, fut fait par la dédicace de la deuxième édition, publiée en avril 1803. Un exemplaire de luxe porta au Premier Consul et à chaque membre de sa famille cette dédicace, qui fournissait les gages attendus et eut un effet décisif1.
1. Sainte-Beuve a donné le texte de la dédicace et tous les détails qui s'y rapportent, p. 391-392. ↩
La réponse, en effet, ne se fit plus attendre. Peu de jours après, Chateaubriand était nommé secrétaire d'ambassade à Rome, auprès du cardinal Fesch, oncle du Premier Consul. Il paraît - il l'a dit du moins - qu'il hésita quelque temps accepter. Et cela malgré ce qu'avait de tentant un début dans la diplomatie à Rome, auprès du pape, sous la protection tutélaire, où on ne pouvait deviner encore un joug importun, de l'oncle du Premier Consul, avec le Génie du Christianisme pour titre de recommandation!