Chapitre VI
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L'année qui précéda l'apparition du Génie du Christianisme , Ballanche, appelé à jouir bientôt de la noble amitié de l'auteur, débutait à Lyon par un livre qui « n'est, comme il le dit, qu'un jardin anglais, » mais où se faisait remarquer une main délicate et sûre. Dans cette œuvre irrégulière, il y avait la sève et la verdeur si souvent observées dans les premiers ouvrages des grands écrivains , et qui a quelquefois disparu dans des créations plus mûres et plus élevées. Ballanche sortait de « cette petite, mais aimable société » qui renfermait un homme déjà célèbre, Camille Jordan ; un homme destiné à le devenir, J.-J. Ampère, et à côté de quelques esprits d'élite, qui se sont arrêtés en chemin , le futur traducteur d'Homère, Dugas-Montbel. La portion la plus neuve et la meilleure de ce coup d'essai de l'auteur d'Antigone, se trouve dans les quelques pages qu'il a consacrées à la religion catholique et à ses institutions ; nous pouvons même dire qu'il se rencontre là en germe l'idée qui allait éclore avec tant de magnificence dans le Génie. Non-seulement Ballanche proclamait « qu'il n'y a point de grandes idées sans les idées religieuses1 ; » mais encore il découvrait quelques-uns de ces grands horizons si splendidement éclairés par Chateaubriand. C'est une rencontre assez frappante. Ballanche disait du catholicisme que « son caractère essentiel, original, distinctif, c'est son harmonie avec les facultés, les sentiments , les passions de l'homme, avec les scènes de la nature sous toutes les latitudes, dans tous les climats2. » Ces paroles renferment précisément des aperçus que le Génie du Christianisme a développés et agrandis, et qui font justice de la mauvaise théorie de Montesquieu sur une influence qui rendait la loi évangélique impraticable à des contrées de l'Orient, où elle fut jadis si florissante.
(1) Du Sentiment considéré dans ses rapports avec la littérature et les arts ; Lyon, Ballanche et Barret, 1801, p. 153. ↩
(2) Ibid., p. 168. ↩
Ballanche proteste auprès des poètes contre ce qu'il a bien raison d'appeler le blasphème de Boileau, et place fort au-dessus des ressources de la mythologie les merveilles ineffables du christianisme1. Il convie les artistes, les philosophes, les moralistes, les écrivains à y chercher l'inspiration, et resserre en quelques lignes le sujet de différents chapitres sur lesquels Chateaubriand versait pendant ce temps-là tous les trésors de son esprit et de son imagination. Nous ne croyons certes pas nous tromper , en indiquant surtout comme des idées parallèles à celles de Chateaubriand, des idées telles que celles-ci :
(1) Du Sentiment, été., p. 179. ↩
« Les cérémonies du christianisme, l'institution de ses fêtes, ses hymnes, ses psaumes prêteraient au langage de la poésie des images toujours belles et toujours augustes. Cette religion venant recevoir l'homme à son entrée dans la vie, sanctifiant son travail et son repos ; l'unissant à une femme par un lien indissoluble ; bénissant son champ, sa maison, les premiers de ses fruits ; le rappelant à la vertu, lorsqu'il s'en écarte ; approchant de son lit, lorsqu'il est malade ; enfin, recueillant ses dépouilles mortelles, le recommandant encore à ses parents, à ses amis, à ce qu'il a de plus cher, et détruisant ainsi le mur de séparation que la mort semble élever entre lui et les objets de ses affections : sans doute, rien n'égalerait le charme dont ces peintures, tantôt riantes, tantôt mélancoliques, sont susceptibles. Une croix dans un cimetière; une chapelle au fond d'un bois ; un ermitage sur le sommet d'un rocher ; l'asile d'une hospitalité chrétienne au milieu d'un désert, ou parmi les glaces du Saint-Bernard ; des chaumières groupées autour du clocher d'un hameau ; une sainte Vierge tenant un enfant dans ses bras, sculptée à l'angle de deux chemins et qu'invoque l'homme, égaré dans sa route, sont des images pittoresques qui vivifient un paysage; car c'est un tableau fait pour plaire éternellement, que celui de la religion animant toute la nature, se plaçant parmi tes sites les plus sauvages, réunissant les hommes par un lien plus puissant que celui des institutions sociales, les accompagnant dans leurs voyages, s'offrant à eux dans leurs déserts, et veillant encore sur leur poussière1. »
(1) Du Sentiment, etc., p. 180. ↩
Ballanche fait observer, et il insiste sur la nouveauté de l'observation, que la religion chrétienne a contribué à la perfection des ouvrages dont elle n'était pourtant pas l'objet. « Je ne citerai qu'un exemple, ajoute-t-il, l'admirable allégorie de Télémaque. Ce beau livre est fondé tout entier sur une base mythologique; mais combien de choses, et ce sont les plus belles, qui n'ont pu être inspirées que par le génie du christianisme ! Homère et Virgile n'auraient, sans doute, jamais trouvé ces excellents principes de justice, de morale et de vertu, cette expansion de sentiments, cette appréciation de nos passions, ces idées épurées de l'honnête et du bon, qui appartiennent essentiellement au domaine de la religion catholique. Relisez dans cet ouvrage la sublime peinture de l'Elysée, et vous verrez quelle distance immenses les idées religieuses de l'auteur ont mise entre lui et ses modèles1 . »
(1) Du Sentiment, etc., p. 282. ↩
Pour Ballanche, le christianisme a tout dit ; il a vécu et il est mort dans cette foi ; mais explique qui pourra sa pensée, il croyait à l'évolution du christianisme2, et se séparait de l'Eglise sur la question des peines et des récompenses (3). Son panégyriste à l'Académie française4 nous a révélé que Ballanche, malgré son admiration si vive, si enthousiaste pour la sublime Trilogie de Dante, jamais, au prix même de la renommée du poète florentin, n'aurait voulu, fût-il à la porte de l'enfer, tracer ce frontispice inexorable :
(2) Ampere, Ballanche, r. 165. (%) Ibid., p. 187. ↩
(4) M. de Saint-Priest, janvier 1850. ↩
Vous qui venez ici, laissez la l'espérance.
Une édition comparée du Génie du Christianisme attesterait les soins qu'apporta l'auteur à rendre ce livre digne de plus en plus des suffrages du public: c'est à un remarquable fragment sur le chant du rossignol que l'on s'en apercevrait surtout, quoique nous puissions regretter que M. de Chateaubriand n'ait pas eu égard, dans cette retouche, à de très justes observations de ses critiques. Il est des morceaux qui ont disparu, et qui pourraient, qui devraient être rétablis dans une édition définitive, dans une sorte d'édition Variorum. Le dernier chapitre du livre, qui est presque sans restriction admirable de profondeur et de sagacité, était couronné d'une prière à Dieu, que l'auteur lui adressait sur les confins de deux siècles, dont l'un tombait dans les abîmes de l'éternité, et dont l'autre se dégageait à peine de son crépuscule. M. de Chateaubriand l'a supprimée bien à tort : elle venait après le sorite final:
« Créateur de la lumière, disait-il, pardonne à nos premières erreurs. Si nous fûmes assez infortunés pour te méconnaître dans le siècle qui finit, tu n'auras pas roulé en vain le nouveau siècle sur notre tête, il a retenti pour nous comme l'éclat de la foudre. Nous nous sommes réveillés de notre assoupissement, et, ouvrant les yeux, nous avons vu cent années, avec leurs crimes et leurs générations, s'enfoncer dans l'abîme; elles emportaient dans leurs bras tous nos amis ; à ce spectacle, nous nous sommes émus ; la rapidité de la vie nous a troublés, nous avons senti combien il est inutile de vouloir se défendre de toi. Seigneur, nous te louerons désormais avec le prophète. Daigne recevoir ce premier hymne que nous t'adressons sur l'aile de ce siècle, qui rentre dans ton éternité. »
Beaucoup trop sévère pour son livre du Génie, Chateaubriand propose, dans ses Mémoires, un plan d'après lequel il l'eût composé dans des années plus avancées; il aurait considéré non point le passé, mais l'avenir du christianisme; non point ce qu'il a fait, mais ce qu'il peut être appelé à faire; théorie sèche et étroite, qu'on épuiserait en quelques pages , avec le plus beau génie du monde, car, ce ne serait là qu'un édifice en l'air, un amas d'hypothèses ; mieux vaut ne considérer cette pensée que comme une boutade.
L'apparition du Génie du Christianisme fut une cause de triomphe et d'espoir pour les cœurs catholiques, et un motif de colère pour leurs ennemis, pour le parti philosophique surtout, révolutionnaire en politique, et classique en littérature, pendant qu'en religion il ne savait à quoi il croyait. Ravi de ce livre qui présentait d'une manière si originale et si grande une apologie que lui-même avait entreprise, malgré l'anéantissement de ses forces, La Harpe bondissait de joie, et, passant par-dessus les hardiesses et les incorrections, annonçait la nouvelle école qui commençait en Chateaubriad, son glorieux élève1.
(1) Sainte-Beuve, Portr. litt., t. II, p. 253. ↩
Mme de Staël fut surprise en bien et en mal tout à la fois; elle trouva, tout au moins, dans l'épisode de René qu'elle admirait extrêmement et avec sa vivacité d'impressions, plus de vigueur encore et de hautes qualités qu'elle n'en attendait2. Mais comme ses yeux vinrent à courir sur le chapitre de la virginité considérée dans ses rapports poétiques : Ah ! mon Dieu ! notre pauvre ami Chateaubriand, s'écria-t-elle, cela va tomber à plat3. Un jugement de ce genre était assez naturel chez une femme née dans une religion qui a cru faire beaucoup pour l'amélioration du monde moral, que de proscrire les vœux de chasteté et de permettre le mariage à ses ministres. Mme de Staël n'était pas seulement protestante ; elle était de plus philosophe, et la philosophie , sur ce point, viendra toujours en aide à la réforme4.
(2) Ibid., p. 501. ↩
(3) Chateaubriand, Mem., t. IV, p. 46. ↩
(4) En 1850, l'Académie française donnait un prix de 1,000 écus a M. Ad. Garnier, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Paris, pour un livre sur la Morale sociale, dans lequel on lit que « la chasteté est une abstention contre nature, » P. 98. ↩
Que cette illustre femme appréhendât l'insuccès, malgré tout son esprit, son bon sens, rien de surprenant, après tout; mais il se fit des prédictions de chute, de la part même de certains hommes chez qui l'ouvrage devait produire une impression bien différente. Ainsi, l'abbé de Boulogne, qui a fait depuis un grand éloge du Génie, non pas, il est vrai, sans restriction, en ayant eu entre les mains quelques parties avant l'impression, dit à un libraire qui le consultait : « Si vous voulez vous ruiner, imprimez cela1. »
(1) Chateaubriand, Mém., 1. IV, p. 46. ↩
Bernardin de Saint-Pierre, de qui Chateaubriand disait dans son Essai, « qu'il avait revêtu du style le plus enchanteur la morale la plus pure2; et dans le Génie même, que le roman de Paul et Virginie était « devenu antique en peu d'années, » ne sut pas apprécier son jeune et brillant héritier. Il vécut cependant assez pour assister à la plus glorieuse activité de son développement littéraire et poétique3 ; et, à la date de 1810, après Atala et Réné, après le Génie du Christianisme et les Martyrs, il ne trouvait qu'un mot, en réponse même à des éloges : « Son imagination est trop forte4. › Une autre fois, le malin vieillard disait : « Oh ! je n'ai qu'un tout petit pinceau ; M. de Chateaubriand a une brosse5. »
(2) Essai hist., t. I, p. 268. ↩
(3) Bernardin de Saint-Pierre mourut le 21 janvier 1814. ↩
(4) Sainte-Beuve, Portraits littér., t. II, p. 137. ↩
(5) Vinet, Etudes sur la littér. fr., t. I, p. 278. ↩
Ce n'est pas à ces illustres devanciers qu'il faut demander justice envers ceux qui sont tout-à-fait de leur race : ils sont trop pleins d'eux-mêmes. Si Bernardin de Saint-Pierre ne comprit pas Chateaubriand, qui garda si bien les dehors, n'arriva-t-il pas que, à son tour, M. de Chateaubriand jugea, dans le principe, M. de Lamartine comme un homme de grand talent et de mélodie, qui avait eu un succès de femmes et de salons? Est-ce que Byron a bien compris le chantre d'Elvire, et cette vive apostrophe, cette remontrance admirative des Méditations, lui qui, dans ses Mémoires, parle d'un quidam qui a jugé à pro- . pos de le condamner au démon, et de l'appeler chantre d'enfer?
Chénier, vers la date du Génie, décochait contre ceux qui ne lui revenaient pas, quelques vieux traits de son arsenal philosophique :
Ils ont vieilli, les contes de grand'mères, disait-il; et il ajoutait sur l'auteur du Génie du Christianisme :
Chateaubriand, sauvage par accès,
Toujours chrétien, mais pas toujours français1.
(1) Nous avons fait remarquer le français de Chénier parlant d'Atala. ↩
Le même écrivain, annonçant le projet de publication du Génie, disait que « la Religion chrétienne, tout comme une autre, avait bien son côté poétique ; » et, parmi les productions dont l'auteur se devait servir, suivant lui, pour étayer son système sur la poétique nouvelle, indiquait un livre obscène et odieux, de Voltaire, « ouvrage charmant, ouvrage admirable, mais dont le nom seul alarme aujourd'hui les oreilles pudiques de quelques dévots de place2. » Il n'y a rien de tel pour être un homme supérieur, que de tomber avec ébahissement devant les turpitudes littéraires de ces honnêtes gens. Benjamin Constant, esprit sceptique, cœur triste et découragé, retouchait alors son livre sur les Religions et y laissait pénétrer petit à petit le souffle religieux, que devaient retenir sur le seuil les passions du cœur! « Il faut, disait-il, de cet ouvrage, qu'il ait assez de mérite pour se soutenir durant cette époque de dégoût pour les sujets dont je traite, de manière à se retrouver lorsque ce dégoût sera passé2. » B. Constant se représentait le dégoût des questions religieuses plus grand qu'il n'était, et le succès du Génie devait éclairer cet écrivain sur l'état des esprits. Mais ce succès brillant, il ne l'envisagea qu'en ennemi et souscrivait de grand cœur aux critiques superbes de la Décade « Je viens de lire avec bien du plaisir , écrivait-il, l'extrait de Chateaubriand, par Ginguené. On voit que l'auteur de cet extrait avait commencé avec le désir de n'être pas trop sévère, et de ne pas blesser l'auteur, et qu'il a été graduellement emporté par la force de la vérité et par l'amour de la philosophie1 et de la République; j'attends avec impatience la troisième partie de cet extrait que je n'ai pas lue encore2. »
(1) Chénier, Œuvres anc., t. III, p. 173. ↩
(2) Lettre à Fauriel (26 messidor an X) , dans Sainte-Beuve, Portr. contemp., t. II, p. 509. ↩
(1) Quelle philosophie, que celle qui consistait à baffouer le Génie du Christianisme ! ↩
(2) Sainte-Beuve, ibid., p. 510. (Lettre du 28 messidor an X.) ↩
Le père de Me de Staël, peu fait, ce semble, pour apprécier le Génie, disait de cet ouvrage, « que le plus mince littérateur en corrigerait aisément les défauts, et que les plus grands écrivains en atteindraient difficilement les beautés. » « Votre dernier ouvrage étincelant de beautés incomparables, écrivait-il à Chateaubriand, est entre les mains de tous ceux qui aiment à lire3. »
(3) Mém. d'Outre-Tombe, t. IV, p. 201. ↩
Ginguené n'y allait pas si vite, et dans les extraits admirés de B. Constant, ils'excusait presque, six semaines après l'apparition du Génie, de venir parler trop tard d'un livre qui semblait s'être « entièrement éclipsé dans le public. » Mais le grand Aristarque « avait pris un terrible engagement, s celui de « rendre compte de ce nouvel ouvrage1, » et il ne pouvait pas frustrer ainsi l'univers attentif à ses oracles. C'eût été une conquête fort surprenante de la part du Génie, que celle d'un écrivain qui avait naguère apporté un zèle si prodigieux à préconiser le honteux poème de la Guerre des Dieux. Ginguené plaçait, en effet, cette infâme production à côté d'un autre ouvrage de Voltaire, dont il disait : « l y a maintenant une véritable tartufferie à ne pas le citer au nombre des chefs-d'œuvre de notre langue. » Quant à la rumeur qu'avait soulevée le poème de Parny, Ginguené n'y voyait que des cris suscités par « l'adroit fanatisme etle royalisme usé2.» Que le ciel ramène le fanatisme qui ne s'inclinerait ni devant la Pucelle, ni devant la Guerre des Dieux !
(1) La Décade, 30 prairial an X, p. 535. - Ou bien Coup-d'œil rapide sur le Génie du Christianisme, Paris 1802, in-8° de 92 pages; c'est le titre du tiré à part des articles de Ginguené. ↩
(2) Décade du 30 pluviôse, 10 ventôse et 10 germinal an VII. ↩
Le Génie du Christianisme produisit une impression profonde sur les hommes religieux de toutes les communions. Un écrivain protestant qui a fait cette remarque3, prétend toutefois, que, dans le livre de M. de Chateaubriand, « fin'est question que du catholicisme, et non pas même du catholicisme officiel, solennellement épuré, mais du catholicisme sous une formeparticulière, celle du moyen-âge1. » Nous ignorons ce que c'est que le catholicisme officiel, nous ne connaissons pas le catholicisme épuré, surtout ; mais si l'on veut reprocher à l'auteur de n'avoir pas embrassé dans son livre le protestantisme, nous avouons qu'il a eu raison d'écarter un culte plus variable encore que ses nombreuses confessions de foi, et qui, dans son principe de libre examen, ne saurait aspirer à d'autre titre qu'à celui de philosophie. Qu'il s'appelle Luthéranisme, qu'il se présente sous le nom de Calvinisme, ou qu'il revête les formes de l'Anglicanisme, le culte protestant, s'il a des pasteurs, n'en possède que par une manifeste contradiction avec son principe, qui ne donne à chacun d'autre dépendance doctrinale que l'infatuation de sa raison propre. Si le protestantisme a gardé quelque croyance déterminée, c'est parce que le cœur de l'homme vaut souvent mieux que son esprit, et que, après tout, il a besoin de l'appui du Ciel.
(3) Vinet, Etudes sur la litter. fr., t. I, p. 290. ↩
(1) Vinet, Etudes, etc., t. I, p. 295. ↩
Mais que pouvait dire M. de Chateaubriand, de tant d'églises dissidentes qui s'accordent toutes à repousser les arts de leurs lieux de prières, et qui au XIX° siècle, accusent encore intrépidement d'idolâtrie ceux qui vénèrent les images d'un père, d'une mère, d'un ami, d'un remarquable personnage?
Que l'auteur du Gene rappelle souvent le moyen-âge, qu'importe ? il faut un œil un peu prévenu pour trouver que dans son livre les autres siècles du christianisme sont sacrifiés à ces grands âges de poésie et de foi.
M. Villemain, sans vouloir rien ôter de son mérite au Génie du Christianisme, dit que • la réaction religieuse avait été précédée, préparée, sous des formes diverses, et d'abord par quelques pages de l'Emile1. »Il ajoute que « la réaction religieuse dans Rousseau, c'était la haine de l'athéisme2. • Nous ne savons, mais nous ne pourrons jamais comprendre Jean-Jacques parmi les défenseurs de la vérité religieuse : sa profession de foi du Vicaire Savoyard n'est que l'indifférence et le scepticisme longuement prêchés, et il n'est pas besoin de presser beaucoup les arguments de Rousseau pour y trouver l'athéisme. Non, ce n'est point là un précurseur du Génie.
(1) Villemain, Cours de litter. fr., t. III, p. 394. ↩
(2) Ibid. ↩
Quoi qu'il en soit, au reste, nous aimons à croire à l'assertion d'un brillant historien de l'Empire, que a le Génie du Christianisme vivra, comme une de ces frises sculptées sur le marbre vivent avec le monument qui les porte1. »
(1) Thiers, Hist. du Consulat et de l'Empire, t. IV. ↩
Bonaparte, moitié par sentiment religieux, moitié par instinct de sage politique, s'était engagé avec le Saint-Siége dans des négociations qui amenèrent un concordat entrepris dès l'année 1801, mais qui ne fut reconnu loi de l'état, qu'au mois d'avril 1802, à l'époque précisément où paraissait le Génie du Christianisme.
Dans ce besoin immense de reconstruction sociale, le jeune héros qui tenait en main les destinées de la France, cherchait à rapprocher de lui, pour s'en aider, les hommes qu'il savait avoir ou un nom illustre, ou quelque mérite, quelque haute aptitude. Il désira donc attacher à sa fortune et à sa gloire l'auteur d'un livre qui faisait du bruit dans le monde, et dont l'apparition coïncidait avec un acte aussi solennel que celui qui venait de rapprocher la France et le Siége de saint Pierre. On rétablissait la légation de Rome, d'après les anciens usages, et c'était un cardinal qui devait, sous le titre de ministre plénipotentiaire, son rang ecclésiastique n'admettant pas le titre d'ambassadeur, remplacer M. Cacault près du Souverain Pontife. L'oncle de Bonaparte, Mgr le Cardinal Fesch, archevêque de Lyon, fut envoyé à ce poste, au mois d'avril 1803, et s'adjoignit quelques prêtres, parmi lesquels se trouvait un chanoine de la primatiale de Saint-Jean, l'abbé Bonnevie, qui parut avec un certain éclat dans la chaire chrétienne, et contracta dès-lors avec Chateaubriand une liaison brisée seulement par la mort. Sur les insinuations de Fontanes, Bonaparte adjoignit à Mgr Fesch l'auteur du Génie, pour secrétaire de légation. Dès la fin du mois de mars, Chateaubriand était arrivé à Lyon, où il passa quelques jours, et fut témoin du solennel rétablissement du culte extérieur. Il vit, le 10 juin, la procession de la Fête-Dieu, présidée par le cardinal Fesch, et écrivit une brillante description de cette pompeuse cérémonie1, faisant remarquer ce qu'il y avait de miraculeux et de consolant dans ce retour à la Religion, après toutes les scènes d'impiété et d'horreur qui avaient désolé la patrie, et plus que bien d'autres cités, celle de Lyon. - Le 12 juin, il assista à une séance de l'Académie, fit hommage de son livre, et partit le lendemain pour Rome, éveillant sur sa route d'ardentes sympathies , et recevant en France, comme bientôt à l'Etranger, les nombreux témoignages d'un intérêt sérieux.
(1) Dans le Mercure de France du 6 messidor an XI. ↩
A Rome, le Pape Pie VII l'accueillit avec une distinction particulière, ayant été à sa rencontre, le nommant son fils, son cher Chateaubriand, lui disant qu'il lisait son livre, et lui indiquant le volume et la page où il en était1. Le noble voyageur était sous le poids de la grandeur de Rome. Il ne pouvait suffire à la force de ses impressions et au tumulte de ses pensées. Il se passait dans son imagination comme un vent puissant qui fait courber les hautes forêts2. Toutefois, il fut malaisé à Chateaubriand de s'entendre avec le cardinal F'Fesch, qui trouvait que son premier secrétaire d'ambassade avait des allures trop libres, trop souveraines ; peut-être aussi était-il secrètement offusqué de l'éclat littéraire de l'écrivain et des attentions particulières dont il pouvait être l'objet. Un jour qu'on lui faisait l'éloge de l'auteur du Génie : « M. de Chateaubriand, dit-il, en sait assez pour signer des passeports3 ; » et il haussait les épaules, quand il apercevait sa signature4 , cet illustre griffonnage que chacun sait. Tant il ya, que la parcimonie et les tracasseries mesquines du cardinal finirent par déconcerter Chateaubriand, qui se dédommageait de la mauvaise humeur de l'oncle de Napoléon par des promenades dans la ville éternelle, et des excursions dans la campagne romaine. Ce fut alors, et après un voyage à Naples, qu'il écrivit à Fontanes (10 janvier 1804) cette lettre sur Rome et sur les vieilles ruines de ses environs, chef-d'œuvre de style et d'exactitude, de douces rêveries, de peintures vraies et pittoresques. Jamais on n'a plus fidèlement retracé l'aspect grave et solennel de cette campagne austere et silencieuse, ni mieux décrit les lignes souples et fugitives de cet horizon romain vaporeux et éthéré ; bien rarement on a réuni avec un art si parfait et si pur tant de souvenirs faits pour remuer l'ame, et la conduire par une suite de délicieuses impressions.
(1) L'Italie eut en peu de temps jusqu'à trois versions du Génie. ↩
(2) Revue des Deux-Mondes, année 1849, t. II, p. 750, art. de M. Sainte-Beuve. ↩
(3) L'abbé Lyonnet, Hist, du card. Fesch, t. 1, p. 281. ↩
(4) Chateaubriand, Mém., t. IV, p. 146. ↩
Lorsque Napoléon fut instruit des démêlés survenus entre le cardinal Fesch et M. de Chateaubriand, il éclata d'abord : « Votre protégé, dit-il à Fontanes, je le ferai amener ici pieds et poings liés sur une charrette1. • Aimable manière d'en user avec le talent, agréable façon de despote qui déjà ne connaissait pas de frein. Le lion s'apaisa cependant : on comprit qu'il ne fallait mêler à personne un homme qui se plaçait hors de la foule par sa plume, qui pouvait bien valoir d'ailleurs tant d'importantes médiocrités de la diplomatie, et il fut nommé ministre dans le Valais. Napoléon lui donna une république catholique. Il devait lui accorder autant de congés qu'il en désirerait pour voyager en Italie, et Mme Bacciochi lui faisait mander par F'ontanes que la première grande ambassade qui serait disponible, lui était réservée1.
(1) Lyonnet, Hist. du card. Fesch, t. I, p. 284. ↩
(1) Chateaubriand, Mém., t. IV, p. 215. ↩
Mais tout-à-coup, pendant son séjour à Paris, Chateaubriand entendit crier par les rues la mort du nommé Louis d'Enghien, fusillé dans les fossés de Vincennes, de ce Vincennes, où saint Louis rendait la justice sous son chêne populaire, et où le grand Condé captif avait planté des œillets. C'était le 21 mars 1804, et ce même jour, le Code Civil était décrété pour apprendre au peuple français le respect des lois2. Chateaubriand, généreux enfant de ce pays où de petits souverains prétendaient , dans leur hauteur, que de toute antiquité, les rois, ducs et princes de Bretagne n'avaient reconnu créateur, instituteur et souverain fors Dieu tout-puissant3, ne marchanda pas avec sa conscience révoltée. « Notre propre conscience, dit Me de Staël, est le trésor de Dieu : il ne nous est permis de le dépenser pour personne4. » Sans ignorer qu'il s'exposait au terrible courroux du maître, Chateaubriand n'hésita point à envoyer sa démission, et dut à sa liberté morale sa liberté intellectuelle1, comme il s'exprime. Cet acte de courageuse indépendance, honorable dans tous les temps, l'était surtout alors, et restera comme un des plus beaux titres de gloire de l'auteur du Génie. Charles X, au dire de l'écrivain, n'aurait appris qu'à Prague cette démission de 18042 ; n'est-il pas permis de se refuser à une assertion de ce genre ?
(2) Ibid., t. V, p. 389. ↩
(3) D. Lobineau, Hist. de Bretagne, t. II, p. 1435. ↩
(4) Dix années d'exil, chap. VII. ↩
(1) Chateaubriand, Mém., t. IV, p. 66. ↩
(2) Ibid., p. 234. ↩
Le meurtre du jeune héritier des Condé n'avait rien que d'atroce et d'incompréhensible. Napoléon frappa, du reste, le même jour, la vertu et la naissance dans un Montmorency, la beauté dans Me Récamier, exilée de la Capitale, la réputation et le talent dans Mme de Staël. Il passa le Rubicon du crime3, pour user de l'énergique langage de cette illustre femme écrivain. Au forfait qui couchait dans la tombe un prince de trente-deux ans, Napoléon joignait les expressions qui affectaient le mépris pour le nommé Louis d'Enghien, et blasphémait les souvenirs de Lens et de Rocroi ; il ne savait pas même respecter les batailles, cet homme qui en avait tant gagné4. On a supposé qu'il voulut donner un gage aux hommes de la révolution, et leur montrer qu'il ne séparait pas sa cause d'avec la leur ; mais qui sait les mystères de cette pensée despotique? En tout cas, il eût été trompé dans ses calculs, car c'est un fait que l'indignation fut aussi vive parmi les Jacobins mêmes, que parmi les Royalistes et les Bourbons1. Un des misérables qui avaient trempé dans les horreurs de la révolution, déclara avec une épouvantable froideur que c'était pis qu'un crime, que c'était une faute2. Il y eut un homme qui, par une honorable fidélité pour les princes exilés, refusa d'accéder aux propositions de Napoléon, et d'expliquer , de justifier plutôt ce coup-d'état : c'était l'académicien Suard. Il avait soixante-et-onze ans, répliqua-t-il à Maret, et son caractère ne s'était pas plus assoupli avec l'âge que ses membres3.
(3) Mme de Staël, Consid. sur la Révol. fr., IVe p. chap. xI. ↩
(4) La même. ↩
(1) Garat, Mém. sur la vie de Suard, t. II, p. 427. ↩
(2) Méneval, dans ses Mém. sur Napoléon et Marie-Louise, t. I, p. 173, ne craint pas de dire que Napoléon remplit alors un devoir. ↩
(3) Garat. ibid., p. 429. ↩
Pendant ce temps-là, Fourcroy, parlant au nom du gouvernement, disait devant le corps législatif, que si les membres de cette famille osaient souiller notre sol de leur présence, la volonté du peuple français était qu'ils mourussent. Un écrivain d'un cœur honnête, d'un talent élevé, Fontanes, que l'on a plus d'une fois accusé de courtisanerie, résista énergiquement aux séductions de l'empereur1, et sa réponse à Fourcroy avait des mots transparents qui furent loin de plaire en haut lieu. Un jour, à distance de la, Napoléon lui ayant dit : « Vous pensez toujours à votre duc d'Enghien? » - « Il me semble, répliqua de Fontanes, que l'empereur y songe autant que moi2. » Tout pliait cependant sous le dispensateur des dons et des emplois. Le régicide David, l'ami de Marat et de Robespierre, devenait le premier peintre de Sa Majesté Impériale, et changeait de style et de sujets de tableaux ; Chénier, après ses cris de mort contre les rois et son éloge de l'aimable égalité , avait chanté, dès l'année 1798, « le grand général guidant la grande armée,i et vantait le conquérant héroïque, l'Alexandre de nos jours, l'appui des peuples3; célébrait, dans son allégorie de Cyrus , le couronnement de Bonaparte, et coulait adroitement dans un discours sur le poète Lebrun, quelques mots qui lui obtinrent de la cassette de l'empereur une pension de six mille francs. Seuls, M. de Chateaubriand et Me de Staël surent marcher à l'écart dans leur force solitaire, et être aussi grands par leur indépendance que par leur génie.
(1) Sainte-Beuve, Portr. litt., t. II, p. 257. ↩
(2) Chateaubriand, lettre en tête des Ourres de Fontanes. ↩
(3) Chénier, Œuvres 1nc., t. III,p. 432 et 433. ↩
L'auteur de Corinne avait cherché à entrer dans la confiance et l'amitié de l'auteur du Génie, combler, en quelque sorte dans son cœur, un immense vide que la mort avait fait à Rome, par la mort de Mme de Beaumont, dont il retrace douloureusement les souffrances et les dernières heures. « Donnez-moi une placedans votre vie, écrivait Mme de Staël; je vous admire, je vous aime, j'aimais celle que vous regrettez ; je suis une amie dévouée, je serai pour vous une sœur... Vous a-t-on écrit que j'avais été exilée à quarante lieues de Paris? j'ai pris ce moment pour faire le tour de l'Allemagne; mais, au printemps, je serai revenue à Paris même , si mon exil est fini ; ou auprès de Paris, ou à Genève. Faites que, de quelque manière, nous nous réunissions. Est-ce que vous ne savez pas que mon esprit et mon ame entendent les vôtres, et ne sentez-vous pas en quoi nous nous ressemblons, à travers les différences1? « Les différences élevèrent toujours nous ne savons quelle barrière qui ne s'abaissa pas; il existe seulement quelques hommages posthumes2 de M. de Chateaubriand à Madame de Staël; mais les illustres écrivains qui furent ainsi séparés, l'admiration de ceux qui sont venus plus tard les a réunis, et leurs deux noms se prononcent inévitablement côté l'un de l'autre, dans la littérature dece demi-siècle.
(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. IV, p. 203. ↩
(2) Chateaubriand, qui combattit Mme de Staël, en débutant au Mercure, l'appelle dans ses Etudes « une femme qui n'a point de rivale, (p. 48), » et ajoute plus loin : « Il n'y eut rien de plus digne que son caractère. La noble indépendance de Mme de Staël lui valut l'exil et les persécutions qui ont avancé sa mort. Bonaparte apprit, et Bonaparte aurait dû le savoir, que le génie est le seul roi qu'on n'enchaîne pas à un char de triomphe. » P. Lxx de la Préface. ↩
Si l'on était tenté de se demander ce que fut Chateaubriand, à sa retraite des affaires politiques et à l'ombre de la gloire paisible que lui apportait le Génie du Christianisme, on en trouverait le secret dans une précieuse confidence de l'amitié, dans une lettre de M. Joubert. Il avait chez lui, à Villeneuve-le-Roi, l'illustre écrivain, et disait à M. Molé (18 novembre 1804) : « Chateaubriand, que je vois la moitié de la journée, me fait peu compagnie; mais ce n'est pas sa faute, c'est celle de ma léthargie. Je serai fort aise que vous le voyiez ici, pour juger de quelle incomparable bonté, de quelle parfaite innocence, de quelle simplicité de vie et de mœurs, et, au milieu de tout cela, de quelle inépuisable gaîté, de quelle paix, de quel bonheur il est capable, quand il n'est soumis qu'aux influences des saisons et remué que par lui-même. Sa femme et lui me paraissent ici dans leur véritable élément. Quant à lui, sa vie est pour moi un spectacle, un sujet de contemplation; elle m'offre vraiment un modèle, et je vous assure qu'il ne s'en doute pas. S'il voulait bien faire, il ne ferait pas si bien. Le pauvre garçon a perdu, depuis huit jours sa sœur Lucile1, également regrettée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ils ont eu l'affliction du monde la plus sincère et la plus raisonnable. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est en outre un homme de génie2. »
(1) Mme de Caud, morte à Paris, le 9 novembre 1804. ↩
(2) Joubert, Pensées, t. II, p. 331. ↩
Qui n'aimerait à saisir ainsi au passage et dans les révélations de l'intimité, un aveu si honorable pour celui qui venait d'écrire le Génie du Christianisme? Cet accord de la vie avec le langage, ces qualités tout aimables, racontées le lendemain de l'entrée dans la gloire, répondraient d'avance à bien des inculpations, si l'on n'était pas malheureusement fondé à dire (mystères inexplicables!) qu'il était revenu de Rome tout repris d'incrédulité. Il écrivait, en ce temps-là, à Chênedollé, et parlait avec désenchantement de « cette triste vie qui ne mène et qui n'est bonne à rien3 ; » langage peu digne de l'auteur du Génie, de celui qui avait célébré nos espérances pleines d'immortalité4. Mais nous ne pouvons croire que ces heures d'amertume et de scepticisme aient alors régné longtemps sur cette noble intelligence.
(3) Voyez la Revue des Deux-Mondes, t. II de 1849, art. sur Chênedollé, par M. Sainte-Beuve. ↩
(4) Spes i! lorum immortalitate plena est. Sap., III. 4 ↩
De 1806 à 1807, Chateaubriand fit son voyage de Terre-Sainte, dont il ne publia le récit qu'en 1812. A son retour, il devint seul propriétaire du Mercure de France, et, comme les prospérités de Napoléon, loin de subjuguer ce Breton insoumis, lui avaient imprimé, au contraire, une nouvelle énergie, il laissa éclater son courroux dans une page qui attira sur lui les foudres impériales. Alexandre de la Borde, ami de Chateaubriand, avait publié un Voyage en Espagne; Chateaubriand parla aussitôt de ce livre, et disait :
« La Muse a souvent retracé les crimes des hommes; mais il y a quelque chose de si beau dans le langage du poète, que les crimes mêmes en paraissent embellis ; l'histoire seule peut les peindre sans en affaiblir l'horreur. Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà dans l'Empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus ; et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales, etc.1. » Ce fragment, qu'on se disputait dans les cercles, et qui arracha des cris d'admiration à Mme de Staël, irrita au suprême degré Napoléon, qui avait tort d'épouser la querelle de ces monstres de l'empire romain, et de ne pas laisser à elle-même l'allégorie du journaliste. • Chateaubriand, disait-il dans sa colère, croit-il que je suis un imbécile; que je ne le comprends pas? Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries2. Je donnerai l'ordre de suprimer le Mercure et d'arrêter l'écrivain. » Chateaubriand perdit sa propriété, et échappa comme par miracle. « Napoléon, écrit-il, eut à s'occuper du monde; il m'oublia, mais je demeurai sous le poids de la menace3. •
(1) OEuvres complètes, t. XXI, p. 306. ↩
(2) Mém. d'Outre-Tombe, t. V, p. 96. ↩
(3) Zbid., p. 97. ↩
Napoléon n'aimait pas Tacite. « Tacite, disait-il un jour Suard, devait prendre l'esprit de l'empire dont il se faisait l'historien, et il y porte l'esprit de la république; moi, je voudrais la république, mais elle est impossible. C'est l'historien d'un parti, et le peuple romain n'était pas du même parti que Tacite; il aimait ces empereurs dont Tacite veut toujours faire peur, et on n'aime pas des monstres. Les monstruosités de l'empire naissaient des factions1. • Certes, ce n'était pas l'allusion sanglante de Chateaubriand qui pouvait faire revenir Napoléon de son antipathie pour Tacite; mais il y a quelquefois sagesse pour une tête couronnée, comme pour un simple particulier, à ne voir ni n'entendre. On comprend néanmoins l'exaspération de Napoléon, car la ne s'arrêtait pas la courageuse imprudence de l'écrivain. Il se plaisait à rappeler le souvenir des filles de France, mortes sur la terre étrangère ; et, après s'être écrié : « En quel lieu du monde nos tempêtes n'ont-elles pas jeté lesenfants de Saint Louis? Chateaubriand ajoutait : a Il nous était réservé de retrouver au fond de la mer Adriatique, le tombeau de deux filles des rois dont nous avions entendu prononcer l'oraison funèbre, à Londres. Oh! du moins, la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence; le bruit des pas d'un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d'un pauvre gentilhomme, à Versailles, n'auraient rien été pour des princesses; la prière d'un chrétien en terre étrangère aura peut-être été agréable à des saintes. »
(1) Garat, Mém. sur la vie de Suard, t. II, p. 424. ↩
Dans quelques solides réflexions sur les mémoires de Louis XIV, Chateaubriand avait hardiment témoigné, une année auparavant (1806), de son admiration pour la gloire du grand roi; et, comparant ses instructions à Philippe V, près de partir pour l'Espagne, à celles que saint Louis avait données à Philippe-le-Hardi, il ajoutait que si la langue de Joinville et celle de Racine n'avertissaient pas de la distance considérable qui sépare ces paroles de princes, on les croirait du même siècle. « Tandis que tout change dans le monde, il est beau que des âmes royales gardent incorruptible le dépôt sacré de la vérité et de la vertu. »
A son retour de Jérusalem, Chateaubriand avait acheté pour la somme de 30,000 francs, dans le voisinage de Sceaux et de Chatenay, une maison de jardinier, cachée parmi des collines couvertes de bois. Il y planta des pins, des mélèzes, des cèdres; et ainsi arrangé, cet étroit espace, cette Vallée aux Loups, qu'il décrit au début même de ses Mémoires, lui « parut propre à renfermer ses longues espérances, spatio brevi spem longam reseces. » Son doux ermitage l'occupa quelque temps tout entier ; « ces Chateaubriand, disait un de ses amis, sont absorbés par leur Vallée aux Loups, ils en perdent la tête, et moi aussi1. » Seulement, Joubert en perdait la tête dans un autre sens que l'heureux ménage qui se préparait une retraite qu'il ne garda pas longtemps.
(1) Joubert, Pensées, t. II, p. 360 (5 sept. 1807). ↩
Ce fut là cependant que Chateaubriand, « seigneur sans argent et sans vassaux1, » composa les Martyrs, le Dernier Abencérage, l'Itinéraire, la tragédie de Moïse, et qu'il commença les Mémoires de sa vie.
(1) Mém. d'Outre-Tombe, t. III, p. 24. ↩