Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], Vendredi, ce 2 avril 1840
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Vendredi, ce 2 avril 1840.
Me voila enfin une convalescente, mon cher ministre, mais encore si faible que je ne puis aller que de mon lit à mon fauteuil. J'apprends que, mieux avisé que moi, vous avez passé votre hiver à ravir, à l'abri de vos montagnes; ainsi vous aurez eu raison de quitter Paris où tout le monde a été malade. M. de Chateaubriand lui-même n'a pas échappé à l'influence grippeuse.
Vous devisez sans doute, à Coussergues comme ici, sur le nouveau ministère, à la suite duquel beaucoup de gens croient voir marcher le règne de la Terreur; pour moi j'y vois simplement un ministère succédant à vingt autres, où il se trouve un petit homme qui a trop d'esprit pour avoir l'idée de mettre en pratique les théories dont il serait une des premières victimes. On dit Molé furieux. Je l'ai vu quelques jours avant le triomphe de son rival; il paraissait encore plein d'espérance et de confiance dans les deux cent vingt et une girouettes sur lesquelles il s'était appuyé, et qui lui sont restées fidèles a la boule près. On dit aussi que le roi déteste son ministère; on le croirait d'après l'opposition du journal des Débats, l'organe actuel du Château. Il est vrai que, jusqu'à présent, Philippe gouvernait et les ministres répondaient; tandis qu'à présent, il est à présumer que Thiers Ier, comme l'appelle le Charivari, ne voudra répondre que de ses œuvres.
Nous voyons quelquefois monsieur votre fils ; ses visites nous font un double plaisir; nous parlons de vous, ce qui vaut encore mieux que d'y penser.
Je ne sais comment va le temps de vos montagnes; celui de nos plaines est affreux; voilà comment le printemps nous traite; aussi tout ce qui sème ou plante jette les hauts cris; mais au bout du compte, il y aura de tout au marché, et il n'y aura que les acheteurs de ruinés.
Point de Frisell. Il est toujours à Rome, tempêtant sur les lauriers du bal qu'il a donné à M. le duc de Bordeaux. D'après ce que m'a conté la duchesse de Lévis, il paraît que la vanité de notre pauvre ami a pris d'assaut la politesse du jeune prince, qui n'a pas osé refuser, mais qui n'a pas été content de l'indiscrétion du gentleman.
Nous n'avons encore aucun projet pour cet été, ou plutôt, nous en avons mille, dont pas un ne sera exécuté. Nous resterons dans notre coin à faire des économies auxquelles nous force la manière toute loyale dont notre affaire avec M. l'Archevêque a été traitée. Le pieux prélat avait la pureté d'intention; mais certes, il n'y a eu que cela de pur dans le marché. A propos d'archevêque, point d'archevêque. Si M. Molé avait été ministre, il aurait insisté pour Mgr de Besançon; a présent nous aurons ce qu'il plaira à Dieu et à M. Thiers.
Malgré ma faiblesse et ma pauvre tête, nous avions hier un dîner fort nombreux, quoiqu'il n'y eut que des neveux et nièces, dont une douzaine de Paris et le reste de la Bretagne. J'en suis aujourd'hui fatiguée à mourir, ce qui fait que j'ai pris le repos de vous écrire.
La pauvre fête de l'Infirmerie qui a eu lieu hier n'a pas été très brillante; un peu plus, cependant, que l'année dernière; mais, sans compter qu'il y avait, à la même heure, un sermon de charité à Saint-Louis d'Antin, les partis sont tellement en présence que je crois que le nom de M. Affre mis sur les billets a empêché beaucoup de personnes d'aller porter leur offrande à un établissement dont le tort a toujours été de ne pouvoir rester étranger à la politique. Le Chapitre actuel aurait bien voulu que je revinsse sur l'abandon que j'ai fait de cette maison, mais je ne le puis, ni ne le veux; tout ce que j'ai pu faire, c'est de me fatiguer depuis un mois à aider la bonne sœur Marie à trouver des quêteuses, et à faire des listes d'invitations, auxquelles elle n'entend rien, — mais sans vouloir y paraître en nom. Quand nous aurons un nouvel archevêque, pous verrons quelles seront ses dispositions à l'égard de l'Infirmerie; et s'il croit que ma vieille expérience peut lui être bonne à quelque chose, je serai encore disposée à lui éviter de ces embarras dont il n'y a qu'une femme qui puisse bien se tirer.
Mais, mon cher fermier! voilà que j'oubliais votre basse-cour, et de vous remercier de cette belle dinde, si bien parée de sa graisse et de ses truffes, que vous m'avez envoyée. Elle est arrivée au moment que M. de Chateaubriand et moi étions malades. M. de Chateaubriand cependant n'a pas laissé que d'y faire honneur, avec quelques convives au nombre desquels M. de Clausel a bien voulu être. On a bu à votre santé; et il a été convenu à l'unanimité que, de mémoire de ministres, on n'avait vu figurer sur leur table une aussi excellente dinde. Il faut que vous en ayez envoyé une semblable à M. Thiers la veille de son triomphe.
On nous donne, aujourd'hui, pour archevêque, l'évêque d'Alger; c'st pour qu'il y ait toujours un peu d'arabe dans nos affaires. Ceci n'est qu'une nouvelle de salon, mais qui pourrait bien être vraie, par la raison que M. Dupuch, très pieux ecclésiastique, est du reste un homme le moins propre à gouverner le plus ingouvernable de tous les diocèses.
Me voici arrivée au bout de mon papier. Je vous quitte donc, mon cher ministre, sans avoir besoin de vous réitérer l'assurance du tendre souvenir que vous conservent vos deux vieux amis, et, je crois, vos plus anciens à Paris.