Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], Paris, 10 septembre 1841, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Paris, 10 septembre 1841.
Je ne veux pas cependant, mon cher Ministre, que l'année se passe sans vous remercier de cette belle dinde aux truffes, sortie de vos domaines, il y a quelque huit mois; elle méritait une plus prompte mention de reconnaissance; mais vous connaissez ma paresse, elle devient chaque jour plus invincible. Monsieur votre fils, qui a bien voulu nous aider à faire honneur au présent, vous dira de quelle manière il a été reçu.
Décidément Paris ne vous reverra pas. Va pour Paris, il est assez bon à planter là; mais, de vos amis, il n'en faudrait pas faire si bon marché. Je conçois qu'il y a du plaisir à vivre et à se faire enterrer en seigneur de paroisse; mais il y en a plus encore à vivre et mourir au milieu de ses amis. Ceux qui disent que l'argent ne fait pas le bonheur, radotent ; car, mon cher ami, si nous avions seulement, comme le juif errant, cinq sous dans notre poche, nous irions vous faire une visite, ce qui nous serait une joie, dont cette heureuse médiocrité, rêvée par ceux qui ne la connaissent pas, ne nous permet pas de jouir. En général, les richards sont fort prôneurs de la pauvreté, mais sans jamais songer à se débarrasser de leurs richesses. Vous avez été fort affligé de l'accident du duc de Bordeaux ; mais, comme nous, bientôt rassuré sur les suites, qui ne peuvent avoir aucun résultat fâcheux. ai reçu dernièrement une lettre de Madame la duchesse de Berry, et M. de Chateaubriand, une autre de M. le duc de L.Lévis, qui confirment toutes les nouvelles des journaux sur l'état du prince. M. de Chateaubriand, qui était allé en enrageant à Néris, en est revenu avec un rhume qui l'a empêché de se baigner ; il en a été pour son argent et pour trois semaines d'ennui dans le plus triste pays du monde, et où l'on n'a d'autre eau à mettre dans son estomac que celle où l'on plonge ses rhumatismes.
Vous ne reconnaîtriez déjà plus Paris ; il s'embellit et s'enlaidit à vue d'œil. Rien de plus beau que l'achèvement de l'Hôtel-de-Ville et des quais; rien de plus laid que les fontaines de la place Louis XV, quand elles sont à sec, ce qui leur arrive souvent. Mais de toutes ces magnificences municipales, celles qui charment le bon peuple de Paris, ce sont les bornes-fontaines placées avec profusion sur les trottoirs pour le service des marchands - et des passants qui ne peuvent faire un pas sans avoir de l'eau jusqu'à la cheville.
Si je suis en reste avec vous, mon cher ami, vous n'en êtes pas plus excusable de ne nous avoir pas donné signe de vie depuis bientôt un an; nous ne savons de vos nouvelles que par les Joubert, qui eux-mêmes se plaignent de votre silence. N'écrivez pas, mais faites nous écrire un mot par votre maîtresse d'école, seulement pour nous dire que vous vous portez bien et que vous n'êtes pas trop joyeux de nous avoir quittés.
Adieu, mon cher Ministre. Je ne puis penser à notre éloignement de vous sans tristesse. Encore, si l'on était sûr de se retrouver dans le Ciel : c'est un lieu dont vous connaissez mieux la route que moi.