Lettres inédites a m. Clausel de Coussergues. « Notre meilleur ami (suite)
[Mme de Chateaubriand] → [Clausel de Coussergues], 3 octobre 1837
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Feret et Fils;Champion, 1888, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Nous étions furieux de ne point entendre parler de vous, et nous ne sommes que plus affligés de la cause de votre silence. Vous êtes encore bien heureux, mon cher ministre, de n'être qu'éclopé; pour moi, vous m'avez laissée malade et vous me retrouverez peut-être plus mal encore, car il m'est impossible de rien comprendre à une convalescence commencée depuis six semaines, qui me permet de manger, même de dormir un peu, et qui est accompagnée d'une faiblesse telle que je ne puis sortir de mon fauteuil sans l'aide d'un bras. Pour marcher, c'est impossible, et je ne soutiens pas mieux la voiture; ma maigreur est effrayante; si je vous apparaissais au château de Coussergues, vous me prendriez pour un revenant.
Nous craignions bien qu'il ne vous passât par la tête de rester cet hiver dans vos montagnes; de sorte que nous avons été enchantés d'apprendre que nous aurons encore quelques petits moments à passer avec vous : ils ne seront pas très longs, car, nous sommes décidés à aller prendre au printemps, moi, les Eaux-Bonnes, et M. de Chateaubriand, celles de Cauterets, et, en attendant, nous irons à Pau faire un établissement pour un ou deux mois; nous comptons donc nous mettre en route du premier au 15 février.
C'est demain la Saint-François; vous manquerez au modeste banquet des vieux amis; nous vous regretterons et boirons à votre santé et à votre retour.
Les Frisell sont arrivés de leur long et laborieux voyage. Ils ont parcouru l'Angleterre et l'Ecosse d'un bout à l'autre; vous jugez ce que c'est que quelque mille lieues faites avec Frisell, toujours grondant, jurant, battant même au besoin. Sa femme a trouvé cela charmant, et n'en a pas fait un mouvement de plus : c'est une heureuse statue.
Vous ne me parlez pas de la santé de Mme de Clausel, ce qui me prouve qu'elle n'est pas, au moins, plus mauvaise qu'à Paris; ainsi, elle a bien soutenu le voyage; vous ne l'espériez pas, car elle était bien souffrante en quittant Paris.
M. de Chateaubriand a été aussi horriblement souffrant d'un rhumatisme qu'il a négligé, et des suites de l'inquiétude, outre mesure, qu'il a prise de ma maladie. Il est vrai que, depuis votre départ, j'ai pensé succomber, non à la maladie, mais à la convalescence; j'ai été pendant six jours dans le plus grand danger, causé seulement par la faiblesse, grâce à deux ânes de médecins (Chardel était absent) qui n'ont rien entendu ni à mon mal, ni surtout à mon tempéramment; c'est à Charpentier, le médecin ordinaire de l'Infirmerie, que je dois la vie. Je m'étonnais que personne, i l'hospice, ne pût mourir entre ses mains; j'y voyais du bonheur; aujourd'hui, j'y reconnais du talent. Laënnec ne m'aurait pas mieux traitée.
Votre voisin Sambucy a été sûrement charmé de la nomination de son frère. C'est encore un passe-droit fait au pauvre abbé Deguerry, auquel l'archevêque refuse un canonicat, sous le prétexte qu'il n'est pas prêtre du diocese. Je voudrais bien savoir les obligations que le diocèse a à l'abbe de Sambucy1; tandis qu'il en a de très grandes à un ecclésiastique qui, depuis quinze ans, se fait écouter avec plaisir et fruit par les fidèles et par ceux qui cherchent à le devenir.
(1) L'abbé de Sambucy de Saint-Estève (Jean-Baptiste-Louis-Etienne), né à Milhau, en Rouergue, le 15 juin 1771. Cet ecclésiastique, naturellement vif et ardent, était entré chez les Pères de la Foi et avait passé un certain temps sous leur direction, Esprit entreprenant et caractère impérieux, son zèle, ami des innovations, l'entraînait au-delà des limites. (Voyez Vie de la vénérable mère Bara, fondatrice de la Société du Sacré-Cœur de Jésus, par une religieuse du Sacré-Cœur; passim, et surtout, t. I, P. 218-256.) ↩
N'allez pas, je vous en prie, retarder votre retour. M. de Chateaubriand prétend que quand vous parlez des premiers jours de novembre, il faut entendre les derniers; mais songez à vos montagnes, et au froid dont Mm de Clausel ne s'arrangerait pas.
Adieu, mon cher ministre en retraite, rappelez-moi au bon souvenir des habitants de Coussergues. M. de Chateaubriand leur offre, ainsi qu'à vous, hommages et tendres compliments.
P. S. Mon nouveau bâtiment pour les prêtres est achevé, payé, meublé et occupé; c'est un petit palais épiscopal, où nos vieux ministres du Seigneur sont logés et traités comme des évêques. Le bon Père Seguin est venu passer ses vacances; nous le renverrons avec dix années de plus de vie. Bien qu'il ait accompli, il y a trois mois, sa quatre-vingt-dixième année, je me souhaiterais son appétit.