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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Préface, par P.-B. Gheusi : l'Occitanienne de Chateaubriand

Préface, par P.-B. Gheusi : l'Occitanienne de Chateaubriand

Mémoires de l'Occitanienne · 16 min de lecture · p. II–XVI · chapitre 1 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En 1848, quelques mois après la mort de Chateaubriand, la publication de ses Mémoires d'Outre-Tombe commençait à passionner l'opinion et à énoncer quelques problèmes sur la vie intime du grand disparu.

Le plus impénétrable de ces mystères, celui qui allait, pendant trois quarts de siècle, alimenter des polémiques contradictoires et orienter des recherches littéraires, d'ailleurs fragiles puisqu'elles étaient vaines, pourrait s'appeler « le mystère de l'Occitanienne » et devait jusqu'à nous demeurer obscur.

Les Mémoires d'Outre-Tombe racontaient sommairement un séjour de Chateaubriand à Cauterets en juillet 1829 et y situaient l'épisode sentimental qui allait, vingt ans après, provoquer et dérouter, longtemps encore, la curiosité des érudits :

« Voilà, avait écrit Chateaubriand, qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du Gave ; elle se leva et vint droit à moi : elle savait, par la rumeur du hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue : la mystérieuse anonyme se dévoila : patuit Dea. J'allai rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle voulut me suivre ; je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si honteux : inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision ; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, nos voisins... J'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence Isaure ; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur ; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice : elle est mariée. »

Tous les fervents de Chateaubriand se sont demandé qui pouvait bien être cette mystérieuse « Occitanienne », au treizième livre des Mémoires d'Outre-Tombe, tome V, pages 234 à 243 de l'édition Biré.

Aucun ne l'a identifiée, ni M. de Marcellus (1859), secrétaire et ami de René, - qui se borna à dire : « Malgré les réticences de l'auteur, il me semble que je pourrais nommer l'héroïne de l'aventure, » — ni M. Victor Giraud, qui publia, en 1899, un manuscrit de Chateaubriand, sorte de confession passionnée à « une jeune inconnue », où le savant critique crut reconnaître « l'Occitanienne » et, en 1903, la correspondance de l'auteur des Martyrs avec la marquise de Vichet. L'année suivante, Melchior de Vogüé la confondait sans hésiter avec l'énigmatique rêveuse de Cauterets. Émile Faguet (1907) devait voir plutôt en elle quelque « grisette » de Toulouse, capitale romantique de l'Occitanie.

L'abbé Pailhès la retrouvait en Mme de Vatry, née Hainguerlot ; d'autres, découragés, affirmèrent qu'elle était une création immatérielle du poète sexagénaire. Masson, Gabriel Faure, Paul Gautier soutinrent diverses opinions. Personne ne put arracher son masque à l'inconnue, et le mystère se fût à jamais muré autour d'elle si, le 15 octobre 1923, M. Louis de Santi, d'après un confident de la petite-fille de l'héroïne légendaire, n'avait soudain imprimé son nom dans une modeste revue littéraire.

Son affirmation passa inaperçue du grand public ; mais elle déliait sa famille, selon les vo-Iontés testamentaires de l'Occitanienne elle-même, d'un secret qui avait déconcerté tant de chercheurs, et je pus obtenir pour le Figaro les lettres de Chateaubriand à la « nymphe » de Cauterets.

Elles furent publiées, en décembre 1924, avec des notes de la comtesse douairière de Saint-Roman : la vénération et le pieux respect qu'elle vouait à son aïeule nous permirent de dévoiler entièrement l'énigme du Roman de l'Occitanienne que Robert de Flers, préfacier de l'œuvre posthume, appela, avec un rare bonheur d'expression, « un scandale de pureté ».

C'est ainsi qu'entra dans l'histoire littéraire le nom de Mlle Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac, née à Toulouse en 1803 et morte dans la même ville, à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.

Jamais les soixante-dix lettres de Chateaubriand à l'Occitanienne n'auraient revu le jour, et le mystère durerait encore, si trois mots, légers et assez piteusement avantageux, n'avaient meurtri et indigné la pureté d'une héroïne de race fière, strictement attachée à tous ses devoirs et qu'une élite chrétienne environna de vénération jusqu'à sa mort.

« Dans mes bras... » avait osé écrire le poète vieilli. Et cette imposture étourdie avait révolté la comtesse de Castelbajac lorsqu'elle la lut, après la mort de Chateaubriand, dans un des feuilletons de la Presse qui publiait les Mémoires d'Outre-Tombe.

« En présence de ce passage, écrira-t-elle alors dans son testament, ma réputation à relever m'obligera peut-être, selon les circonstances, à appeler sur les lettres de M. Chateaubriand une publicité que je leur aurais refusée. Quelques mots ayant étrangement dénaturé la vérité, je dois leur opposer les nombreuses pages d'une correspondance qui comprend des années. M. de Chateaubriand démontrera ainsi, lui-même, ce qu'a été pour moi cette liaison d'âme à âme, si pure et si distincte du sentiment que le passage me concernant semble indiquer. »

Mme de Saint-Roman a esquissé avec piété, dans l'avant-propos de l'édition du Roman de

l'Occitanienne et de Chateaubriand, la longue existence de sa grand'mère, Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac. Jamais elle ne parlait aux siens de l'auteur du Génie du Christianisme sans exprimer son admiration ; parfois, elle évoquait sa visite à Toulouse, en 1838; mais elle n'avait fait à personne la confidence de son chaste roman avec l'illustre écrivain.

« Nous avions, écrivait la comtesse de Saint-Roman, pris la résolution de nous abstenir de toute publication et de garder en famille le secret de cet épisode sentimental de la plus irréprochable des existences, lorsque des articles de journaux sont venus m'apprendre que le nom de ma grand'- mère avait été prononcé et qu'il était exposé aux hypothèses et aux conjectures qui avaient déjà entouré le personnage mystérieux de l'Occitanienne. Dès lors, il n'y avait plus à hésiter et, pour obéir à ses dernières volontés, il importait de dévoiler à tous ce qu'a été cet innocent roman. »

Il n'y a donc plus de doute possible sur l'identité de l'Occitanienne, depuis la publication de ses Confidences et des soixante-dix lettres de Chateaubriand dans le Figaro. Mais sa personnalité littéraire demeure encore assez imprécise, puisque nous avons publié seulement quelques pages de ses manuscrits. Ce n'était pourtant pas un « talent d'amateur » qui avait amené la comtesse de Castelbajac, mariée à un mainteneur des Jeux Floraux toulousains, à écrire les Mémoires inédits que nous allons donner ici.

Chateaubriand lui-même s'était plu à louer ses vers et à commenter ses lettres en prose. Il lui avait prédit une carrière littéraire des plus brillantes : l'estime qu'il avouait de ses dons et de son style est manifestée par le soin qu'il mettait à lui répondre.

Dans le milieu « occitanien » de l'Académie fondée par Clémence Isaure, la comtesse de Castelbajac était comprise et admirée. Ses familiers connaissaient d'elle des pages lauréates et des poèmes qu'elle ne prit jamais souci de faire éditer en volume. Après sa mort, ses Mémoires furent recopiés et relus souvent au cours des veillées familiales.

Les circonstances qui permettent aujourd'hui de les livrer au public viennent de projeter sur celle qui les a écrits une lumière inattendue. Chateaubriand avait su taire son nom à tout le monde, pour ne pas l'exposer à être rapproché de ceux d'Hortense Allart de Méritens et de la marquise de Vichet, ses correspondantes du même temps ; mais ce nom mérite d'être inscrit - on va s'en convaincre - dans l'histoire littéraire du siècle dernier, parmi les annalistes sauvées de l'oubli.

Léontine de Villeneuve, intime de Coraly de Gaïx, qui fut la compagne d'Eugénie de Guérin, était très jeune quand elle commença d'écrire : à seize ans, elle rédigeait, avec son amie, une première lettre lyrique à Chateaubriand, qui ne fut, d'ailleurs, jamais envoyée.

Chaque jour, jeune fille à Hauterive, femme de magistrat à Toulouse, l'Adèle des lettres de 1829 notait ses impressions, composait des stances, révélait peu à peu un talent prosateur, enluminé d'images où jaillissait souvent un éclair de malice et de jolie gaieté. On va voir ce qu'elle a su fixer en touches délicates, en observations quelquefois profondes, d'une vie exemplaire, souvent monotone, toujours citée en modèle de dignité sereine. Elle resta fidèle aux idées, aux traditions dynastiques, aux préjugés eux-mêmes de sa jeunesse et ne sacrifia jamais ses convictions, même quand elles apparurent surannées, aux fluctuations de la mode ou de l'esprit nouveau ; mais elle respectait toutes les opinions sincères.

Un des familiers du salon de la marquise de Pins, sa meilleure amie, M. de la Martinière, la peignait en ces termes :

« Au moral, elle possédait, comme certaines Méridionales, quelque chose de capricieux et d'attirant. Au physique, son regard était prompt, sa bouche un peu dédaigneuse et son sourire singulièrement doux et spirituel : ses manières étaient tantôt hautaines, tantôt d'une aimable simplicité. Il y a dans toute sa personne de l'abandon et de la dignité, de l'innocence et de l'art. »

Charles Géniaux rapprochait naguère l'Occitanienne de Castres et sa contemporaine voisine, Eugénie de Guérin, qui était de Gaillac :

« Léontine de Villeneuve et Eugénie de Guérin, qui vécut dans le même département (le Tarn) et dans des conditions d'isolement et de médiocrité particulièrement pénibles, réhabilitent la province en nous donnant la preuve d'une vie intérieure singulièrement riche. Ces deux Albigeoises, l'une par sa grâce hardie, qui lui valut l'amitié amoureuse d'un illustre vieillard, l'autre par son don poétique, son douloureux amour fraternel, - éclairées l'une et l'autre par le reflet du génie de l'être aimé, - connaîtront justement une renommée mondiale. »

Albert Guittard, il y a quelques mois, exprimait le vœu de voir publier les Mémoires manuscrits de l'Occitanienne, dont sa petite-fille venait de lui lire plusieurs chapitres :

« Que de pages exquises ! disait-il. Je n'oublierai pas de sitôt le charme, la joie profonde et l'indicible bonheur que j'ai ressentis naguère en entendant la lecture de ces Souvenirs d'enfance, un véritable petit chef-d'œuvre de fine psychologie, où, à côté de descriptions brossées avec goût, de portraits tracés d'une plume alerte, vive, parfois malicieuse, l'on remarque des aperçus tort originaux et des jugements d'un bon sens d'où toute ironie n'est point absente. Mme de Saint-Roman, qui nous a donné le Roman de l'Occitanienne, voudra bien compléter son cadeau en nous offrant bientôt ces Souvenirs, où la réalité s'allie d'agréable façon à la poésie, où l'auteur chante tour à tour, et sur un mode fort plaisant, la nature, la campagne, trace en passant, de l'Empereur, un portrait que n'eût certes pas voulu signer Frédéric Masson, fait de la bataille de Toulouse un récit vivant, imagé, narre fort délicatement et avec beaucoup d'esprit les mille incidents du voyage d'Hauterive à Toulouse, s'attarde à détailler tous les petits côtés intéressants de la vie de la cité rose... »

Léontine de Villeneuve n'aimait pas à produire son acte de naissance. La légitimiste se révoltait en elle contre les termes de l'état civil en 1803 (9 pluviôse an XI), où toutes les particules étaient supprimées ainsi que tous les titres.

Son acte de mariage (23 novembre 1829, trois mois après l'entrevue de Cauterets) porte les signatures du maire, Adrien de Rességuier, celles du mari, Joseph-Gratien-Catherine-Louis-Raymond-Adolphe, comte de Castelbajac, trente-quatre ans, né à Grenade (près Toulouse), et de Marie-Eulalie-Léon de Villeneuve, vingt-six ans, née à Toulouse. Le marié était conseiller à la Cour royale et neveu de Jacques de Cazalès, ancien membre de la Constituante.

Au registre de la cathédrale, ouvert à l'issue de la cérémonie nuptiale du lendemain, en présence du vicaire général Pagan; curé de Saint-Étienne, on lit, parmi les nombreuses signatures et après celles des mariés, les noms de Cazalès, des Villeneuve, des d'Aguin, du comte de Villèle, des Lordat et des d'Aldéguier.

Le frère de Léontine de Villeneuve devait lui survivre ; mais ses deux sœurs disparurent prématurément : Octavie, une année avant le séjour à Cauterets ; Émilie, à Castres, supérieure du couvent des Sœurs de l'Immaculée-Conception (couvent Bleu, ainsi appelé en raison du costume azur des religieuses), qu'elle avait fondé, sur la rive gauche de la Durenque.

Après son mariage, l'Occitanienne, sans cesser de correspondre de loin en loin avec Chateaubriand, fréquentait surtout, à Toulouse, le salon de Mme d'Hargicourt et les séances publiques des Jeux Floraux.

« Mme de Castelbajac, a écrit le comte Begouen, n'appartenait pas en vain à cette lignée des Villeneuve dont plus d'une femme avait une plume dans sa corbeille à ouvrage et savait fort bien s'en servir. »

Cette allusion vise surtout la marquise de Vil-

leneuve-Arifat de Péguilhan, poétesse en renom et maître ès Jeux Floraux, fille de François de Villeneuve et cousine germaine de l'Occitanienne.

L'oncle de Léontine de Castelbajac, M. de Cam-bon, son premier répondant auprès de Chateaubriand, mourut en 1836 et fut remplacé, au vingt-deuxième fauteuil de l'Académie célèbre de Clémence Isaure, par le mari de l'Occitanienne, reçu en séance solennelle, le 20 août 1837, par M. de Lavergne. C'est lui qui, l'année suivante, présenta à la vénérable Académie de Toulouse son hôte Chateaubriand, venu tout exprès dans la cité palladienne. En 1839, Castelbajac prononça l'éloge traditionnel de Clémence Isaure, et nous pouvons y lire un passage, que nous savons être un hommage ému à celle qui portait son nom, puisqu'il exaltait, en prose fervente, l'influence que les femmes ont toujours exercée, en France, sur la littérature.

« Dernière survivante d'un monde disparu, disait un de ses familiers au lendemain de sa mort, Mme de Castelbajac, décédée dans sa quatre-vingt-quinzième année, avait conservé jusqu'à la fin non seulement toutes les qualités de son cœur, une aménité et une bienveillance attractives, mais encore une vivacité d'esprit et une mémoire si fidèle des êtres et des choses d'antan qu'en l'entendant on oubliait son grand âge et l'on revivait auprès d'elle sa jeunesse et celle de cette société aimable d'autrefois... »

La comtesse de Saint-Roman nous écrivait :

« Dans les dernières années de sa vie, ma grand'- mère ne sortait jamais de chez elle. Moins âgée, elle ne franchissait le seuil de sa maison que lorsqu'il le fallait pour aller en voyage, chez mes parents ou à Hauterive. Très délicate de santé - et le croyant surtout - elle était une illusion de femme, une frêle statuette d'un autre âge qu'un rien semblait devoir briser. Nous lui disions quelquefois qu'un peu d'air extérieur et de mouvement lui ferait peut-être du bien, et elle répondait en riant :

« - Mes enfants, vous avez vu, dans nos vieilles maisons, de ces armoires anciennes qui sont là parce qu'elles y ont toujours été. Tant qu'elles sont en place, elles tiennent et sont même utiles. Mais, si l'on s'avise de vouloir les remuer, elles tombent en poussière et on ne peut plus rien faire de leurs débris... Je suis comme une vieille armoire et ne tiens bon qu'à la condition de ne pas bouger.

« Elle n'avait d'autre occupation que de lire ou d'écrire. Les travaux féminins lui étaient absolument inconnus. Dans ses moments de repos, elle s'immobilisait dans son fauteuil, appuyée sur une main. Le regard noir de ses yeux doux et lumineux, restés jeunes jusqu'à la fin, se fixait sur des visions lointaines ; ses lèvres, frémissantes de paroles muettes, semblaient répondre à quelque rêve intérieur. Revivait-elle alors son chaste roman de jadis? Nul n'eût pu le dire : elle n'en a jamais parlé...

« Puis, tout d'un coup, distraite par une présence, une question ou une idée nouvelle, elle bondissait avec vivacité, se levait, se rasseyait, s'agitait dans son fauteuil, parcourait prestement son salon, toute à la question actuelle, quelque futile qu'elle fût.

« D'une bonté inlassable, elle s'intéressait même aux jeux et aux petites histoires des enfants, aux flirts innocents de la jeunesse. Sa bienveillance était sans limites ; à toute faute elle trouvait une excuse, une circonstance atténuante ; pour tous elle avait un conseil juste et sage, donné d'un mot précis.

« Quant à ses lectures, c'était sa joie. Tout lui était bon, pourvu que cela l'amusât ou l'intéressât. Je me souviens que ma mère, unie à elle par une tendre et filiale affection, lui disait un jour, en riant : « Chère bonne maman, comment pouvez-vous perdre votre temps à lire les Aventures de Rocambole?... C'est une littérature indigne de vous ! - J'ai peut-être des goûts de portière, répondait-elle avec gaieté ; mais ces absurdités m'amusent, et l'on aurait le vertige s'il fallait toujours rester dans les hauteurs ! »

« Elle se tenait au courant du mouvement littéraire et, jusqu'à la fin, aimait à dire que l'esprit, comme le corps, s'ankyloserait si on ne lui imposait pas une gymnastique continue. L'année de sa mort, elle lut ce qui avait paru d'Edmond Rostand. Cyrano surtout l'étonna et la frappa beaucoup, et elle nous dit : « C'est une nouvelle « ère littéraire qui commence. »

Tout enfant, j'ai entrevu, plusieurs fois, l'Occitanienne. Nous étions alors une escouade turbulente de galopins castrais, réunis pendant les vacances, sur la lisière du Causse d'Augmontel. Nos randonnées nous menaient, tous les jours, des bords du Thoré aux rives de la Durenque, d'Hauterive à La Vitarelle et de la Roque-Rouge aux ruines seigneuriales de Gaïx.

Souvent, par la rive gauche du Thoré, aux eaux limpides et poissonneuses, nous arrivions sous le parc du manoir d'Hauterive, et nous nous aventurions, à travers les buis centenaires, les charmilles et les châtaigniers, jusqu'aux abords sablés de la vieille maison, modernisée par le comte de Villeneuve, dont le père, vieillard bienveillant et volontiers conteur, nous entendait venir et nous appelait doucement.

C'était un octogénaire à la silhouette courbée à peine et qui guidait sa marche hésitante à l'aide de deux cannes de houx ; car le marquis de Villeneuve était devenu presque aveugle et portait des lunettes noires.

C'était lui que Chateaubriand avait accueilli à Paris, en mai 1839, lorsque le jeune voyageur lui avait apporté un billet de sa sœur, auquel René vieilli répondait :

« Votre beau jeune frère me fera grand plaisir de venir me voir. Je suis aussi sauvage qu'il est timide. »

Ce frère de Léontine de Castelbajac devait no son en juger, qui est teint dans les bre

manoir, aux environs de Castres, en avril 1913, deux ans avant son fils cadet, François de Villeneuve, aviateur, mort glorieusement pour la France.

Si le vieux marquis savait nous rassurer et nous apprivoiser, sa sœur - l'Occitanienne, encore inconnue, même de ses proches, la veuve du président Adolphe de Castelbajac, défunt depuis 1864, - nous faisait un peu peur. Derrière sa fenêtre, nous avons souvent entrevu son profil d'estampe second Empire, - elle portait encore la crinoline et se coiffait à la Winterhalter, - et nous évitions sa rencontre, au détour des allées qui donnaient accès aux prairies riveraines du Thoré.

Plus tard, le bon abbé Corbière, qu'un de ses amis avait introduit, au Jardin Royal de Toulouse, dans le salon littéraire de la comtesse de Castelbajac, sous le toit de Mme de Martin de Thézan, lui rappelait ses séjours dans Hauterive pour arriver à lui recommander, - elle avait de l'influence aux Jeux Floraux, - un sonnet du galopin sauvage dont elle avait, en survenant soudain sous les platanes centenaires de l'esplanade, provoqué les folles déroutes.

Et l'excellent aumônier avait audacieusement déclamé, en les martelant du rocailleux accent des Escoussens, le petit poème qui prétendait décrire l'apparition du fantôme de Clémence Isaure, au bord de la fontaine du cloître des Augustins, dans le vieux musée de la rue d'Alsace, sous un clair de lune peint par Rixens :

Aux heures où le cloître auguste se réveille, Quand la nuit long-voilée assombrit les arceaux, Entre les saints de pierre et les noirs arbrisseaux, Vient flotter un esprit, diaphane merveille.

Spectre d'une amoureuse au cœur jamais défunt, Il échappe au rayon de lune qui le guette.\ Une étoile endormie auréole, discrète, Son fantôme irréel et doux comme un parfum.

Et l'on croirait - la voix lumineuse et touchante S'harmonisant à la cantilène des flots Que c'est l'âme qui pleure et la source qui chante.

J'aime ces vers d'un enfant sensible, dit l'indulgente aïeule. Il faut dire aux Lastours de me l'amener. Je lui demanderai de changer une ou deux petites choses, un peu trop modernes à mon gré, - et il pourrait très bien décrocher un Souci d'argent.

Fut-ce le souvenir des paniques d'antan, sur la rive vernale du Thoré?... ou la sauvagerie, pourtant idolâtre, de l'adolescent?... ou, peut-être, ce « souci d'argent » que les bacheliers d'alors ne comprenaient guère?... ou bien quelque raison déraisonnable qui déconseilla cette démarche à l'écolier d'alors?...

Il ne vint pas au Jardin Royal et négligea l'orgueil futur d'avoir longuement conversé avec l'Occitanienne.

Comme il le regrette aujourd'hui !...

Elle s'éteignit doucement, le 5 avril 1897, - cinq années avant d'être centenaire, - dans les bras de Mme de Saint-Roman, sa petite-fille, en lui disant :

Inutile d'avoir une consultation. Toute la science du monde n'y ferait rien ! Ce n'est pas une maladie : je vais mourir d'avoir trop longtemps vécu - et voilà tout !

C'était dans la maison où elle s'était réfugiée - depuis son veuvage, 3, Jardin Royal, à l'Toulouse. Elle y était née, rue-place Mage, le 31 janvier 1803.

Mais c'est maintenant à Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac, vivante et à peine indistincte dans le recul déjà profond des années qui s'éloignent, c'est à la pure et mystique Occitanienne de Chateaubriand qu'il convient de laisser enfin la plume - et la parole.

Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac (1803-1897), préface de P.-B. Gheusi (1865-1943), Mémoires de l'Occitanienne, Paris : Plon, 1927. Domaine public. Texte : Gallica (fac-similé). Les liens vers les personnes, lieux et dates sont ajoutés par ce site.