Première partie
La Terreur
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Dans une rue de Paris, peu fréquentée, un hôtel dont les maîtres, créoles de Saint-Domingue, étaient absents depuis nombre d'années, avait vu ses portes se rouvrir pour recevoir de modestes locataires qui semblaient se perdre, eux et leurs bagages, au fond de ces vastes appartements où l'on voyait des restes de dorures aux plafonds et de belles tapisseries tendues sur les murs. Cependant, tout dans cette demeure décelait un triste abandon, comme si les objets inanimés pleuraient des êtres qui avaient cessé de vivre.
Autour d'une cheminée surmontée d'une glace Pompadour, sur des fauteuils d'Aubusson qui présentaient encore de fraîches guirlandes de fleurs et de roses visages de bergères, se groupait une famille qui semblait y dresser un campement. Il y avait là le père, la mère, deux filles et un enfant à peine dégagé de ses langes. Le père portait le costume simple et rigide du temps présent, qui, cependant, rappelait le temps passé et n'excluait pas la poudre. Les femmes, au contraire, semblaient s'être déguisées pour se cacher, ayant mis bas paniers, robes traînantes, coiffures à haut étage. Les rencontrant dans les rues, à pied, vêtues d'un fourreau de toile peinte, la tête enveloppée d'un madres, en des eut prises dans dees
allure, dans leur démarche, n'eût trahi la race et le sang.
Quand la porte du grand hôtel avait roulé sur ses gonds qui commençaient à se dérouiller, on entendait ces accents de jeunes voix, frais comme le gazouillement des oiseaux regagnant leur nid, mais tristes comme s'ils n'étaient pas sûrs de le retrouver intact. C'étaient les deux sœurs qui rentraient à la tombée du jour. L'aînée prenait l'enfant dans ses bras ; la seconde s'approchait de sa mère dont les yeux aussitôt se tournaient vers elle, s'attirant l'une l'autre par un mutuel aimant.
Chacun racontait les événements de la journée : le père revenait du palais National (il était entré dans un de ces cafés où les aristocrates essayaient de se retrouver pour se parler tout bas et souvent seulement du regard). La Convention avait rendu un nouveau décret de proscription ; les journaux rapportaient des nouvelles des départements ; dans telle ville, l'échafaud avait fonctionné ; dans telle autre, une fête civique s'était terminée par des « arrestations en masse ; en Vendée on avait incendié des villages ; en Bretagne, pris et fusillé une bande de Chouans... » La mère, avec un frémissement dans la voix, disait qu'elle avait rencontré sur son chemin la charrette roulant vers la place Louis XV!...
Et un voile sombre s'abaissait sur les physionomies. Savait-on qui se trouvait sur cette charrette? On le saurait le lendemain : on l'apprendrait en ouvrant les journaux. Toutefois, les esprits s'étaient accoutumés tellement à l'idée de la mort qu'on l'acceptait avec la soumission du fataliste, à laquelle se joignait la résignation du chrétien ; car les âmes égarées se retournaient vers Dieu et les âmes fidèles s'élevaient plus encore dans ces régions où la terre disparaît.
On était aux derniers mois de l'année 1793, c'est-à-dire en pleine Terreur. Et cette famille, c'était la famille d'Avessens.
Un valet de chambre, transformé en cuisinier, composait tout le service. Rosalie servait sa mère, se servait elle-même et trouvait le moyen de faire bien des choses, couture ou autres, en collaboration avec la bonne de la petite fille de Mme de Saint-Germier.
On dînait éclairé par deux chandelles fumeuses, dans une salle à manger immense, où la petite table se perdait, ayant pour auxiliaires de service un ou deux de ces meubles portatifs qui se sont appelés des servantes, sur lesquelles s'empilaient des assiettes grossières.
Toutefois, la table s'allongeait souvent. Des amis, qui se tenaient dans l'ombre durant la journée, se hasardaient à sortir le soir et, quelquefois, n'osant retourner au restaurant où, la veille, un garçon les avait regardés d'un œil inquisiteur, ils se glissaient dans cette maison, chacun sachant qu'un couvert y était vite offert et mis.
La soirée venue (elles commençaient de bonne heure), la porte, de l'hôtel s'ouvrait et laissait passer le plus silencieusement possible les amis qui se réunissaient dans le salon de Mme d'Avessens. Chaque nouvel arrivant était accueilli par un éclair de joie. La veille, en se quittant, on se sentait si peu certain de se revoir ! Déjà, plusieurs habitués avaient manqué au rendez-vous ! Déjà, souvent, ces mots : « Il a été dénoncé ; il est caché... » avaient été murmurés à l'appellation du nom.
D'autres fois, hélas ! une explosion de douleur venait apprendre que les prisons, ces prisons dont on ne sortait guère que pour aller à l'échafaud, comptaient un hôte de plus. Chacun alors baissait la tête, pensant à soi, mais en la relevant aussitôt : ne fallait-il pas savoir mourir? Et les femmes, les jeunes filles surtout se sentaient prêtes à s'engager, l'œil souriant, dans cette danse des morts dont l'horreur se dérobait sous l'héroïsme des plus nobles sentiments, comme les squelettes d'Holbein sous les guirlandes fleuries.
La société des d'Avessens se composait presque entièrement de Languedociens, qui cherchaient à se rapprocher pour mettre en commun leurs souvenirs et leurs craintes. Il y avait peu de jeunes hommes, presque tous étant hors de France, mais des pères de famille, des vieillards et des enfants de tous les âges.
Après s'être glissé à petit bruit dans ce salon ami, on se pressait les uns contre les autres pour échanger les confidences les plus graves, puisque la vie s'y trouvait en jeu. Personne n'avait la pensée de réclamer la discrétion ; les enfants eux-mêmes savaient garder, sans défaillance, les plus importants secrets. Cependant, on se parlait à voix basse, comme si l'on eût eu peur de ce qu'on allait dire et entendre. Alors s'échangeaient des questions et des réponses, à peu près semblables aux paroles suivantes. :
Vous l'avez vu aujourd'hui?
Oui, le geôlier m'a laissé entrer... et tout s'est bien passé : j'étais si parfaitement déguisé en patriote !
Et le président, qu'en savez-vous?
Chut ! Rosalie a pénétré hier dans la maison où nul sans-culotte ne songe à fouiller ; sa pauvre femme aura de ses nouvelles à Toulouse sous peu de jours !
Par une lettre venant de vous?...
Oh ! non : il y aurait de quoi nous faire tous guillotiner... Un ouvrier, un brave homme, que M. d'Avessens a sauvé de la misère autrefois, s'en est souvenu, et portera seulement des paroles...
A propos de lettre... (ici une voix parlait plus bas encore), je voudrais écrire à mes enfants, en Allemagne, et leur faire passer quelques louis. Comment s'y prendre?
Écoutez... - et la réponse était murmurée à l'oreille. Je m'en charge : j'envoie moi-même de l'argent à mon fils ; j'ai un intermédiaire que je crois sûr... quoiqu'il aille au club des Jacobins.
Oh ! il vous trahira !
Je ne le pense pas... Après tout, quoi qu'il en puisse arriver (c'était M. d'Avessens qui répondait), nos enfants ne peuvent demeurer sans ressources.
Plus loin, auprès d'une table, les jeunes femmes et les jeunes filles travaillaient, tout en causant avec quelques hommes, les plus jeunes.
L'un d'eux disait :
Je sais qu'ils m'ont dénoncé de Toulouse ; j'étais destiné à prendre la robe au Parlement. Et vous savez que tout le Parlement est décrété d'accusation.
Moi, je suis devenu suspect, disait un autre : mon porteur d'eau l'a déclaré hier au corps de garde de sa section.
Allons ! nous y passerons tous ! J'ai l'âge, ajoutait une figure imberbe : quinze ans depuis deux mois.
Nous de même, répondait Rosalie. Messieurs, ce n'est pas un privilège masculin : les terroristes nous font l'honneur de nous craindre.
Oui, mais, mon Dieu ! mes pauvres enfants ! que deviendront-ils? disait une femme délicieusement jolie.
Elle n'avait pas encore vingt-cinq ans et quatre enfants tout petits, qu'elle soignait presque à elle seule, jour et nuit. De ses charmants yeux bleus coulaient des larmes. C'était Mme de Sers, nièce de Mme d'Avessens. Les larmes de sa cousine, Mme de Saint-Germier, y répondaient, tandis qu'elle berçait sa petite fille endormie sur ses genoux.
Cependant, il y avait des jours où l'espérance reparaissait, sans qu'on sût pourquoi : on espérait parce qu'on voulait absolument espérer ; et l'imagination de la jeunesse, comme un oiseau captif qui reprend ses ailes, s'ébattait alors de tous côtés et se posait partout, même sur le brin d'herbe qui ployait.
Quelquefois aussi des nouvelles, vraies ou fausses, relevaient le courage. Il en venait de la Vendée, de Lyon, du Midi. Mais le temps marchait vainement : la Terreur le devançait et renversait les espérances. Alors, on se rattachait à celles qui, sous la forme de lettres, avaient franchi en se dérobant les frontières hérissées de piques. Elles parlaient d'efforts prêts à être couronnés par le succès pour délivrer le malheureux pays. Ces lettres provenaient d'émigrés, bercés d'illusions que rien ne pouvait dissiper ; et ces missives proscrites et comme chargées d'une poudre capable d'apporter la mort, traduites, commentées, lues et relues à l'aide d'une clef, faisaient l'effet de la colombe de l'Arche. Le rameau vert passait de main en main et la joie refleurissait dans tous les cœurs. Les gens graves eux-mêmes s'y laissaient prendre : « Ces temps affreux ne peuvent durer, » disaient-ils.
Détournant les regards de ce lendemain prêt à poindre... ce lendemain qui devait infailliblement recommencer la veille, on s'égayait ! Ceux qu'on appelait les vieux tisonnaient en parlant de contre-Révolution, tandis que les jeunes se groupaient, que le piano s'ouvrait et que la musique de Glück, de Piccini ou de Mozart, transmise par le talent de Rosalie, prenait ces âmes impressionnables pour les transporter dans les régions où l'on oublie en rêvant.
Mais, plusieurs fois, au bruit d'un coup de marteau frappé fortement, les conversations demeurèrent suspendues aux lèvres tremblantes et les cordes du piano prolongèrent le son d'un dernier accord ébauché... « Une visite domiciliaire !... » se disait-on... Et l'oreille se tendait comme s'il eût été possible d'entendre les paroles qui s'échangeaient sous la voûte. Souvent, cette alerte n'était rien, ou bien un colloque insignifiant qui ne dépassait pas le seuil de la loge. Mais, une fois, on entendit monter les degrés, les portes s'ouvrirent, une écharpe tricolore parut, suivie de trois ou quatre carmagnoles. Chacun se leva, se regardant. « Est-ce moi?... Est-ce lui?... Est-ce elle?... pensait-on simultanément.
Rosalie, d'un mouvement spontané, se plaça devant sa mère. Le municipal tira un papier de sa poche : les cœurs battaient, mais les yeux se levaient hardiment.
Vous êtes le maître de la maison? dit-il en s'adressant à M. d'Avessens qui venait de faire un pas en avant. Citoyen, votre nom?
- D'Avessens.
Ah ! ce n'est pas vous ; je me suis trompé. Allons !
Ils sortirent : on entendit le portail se re-fermer.
Alors, les poitrines respirèrent ; alors vinrent les émotions, les attendrissements, même la faiblesse des larmes, - faiblesse permise... C'étaient les courages qui se détendaient pour remercier Dieu d'avoir éloigné la mort.
Le temps s'écoula. L'année 1794 était venue avec un aspect plus sombre encore. Il semblait que les Français se fussent divisés en deux classes : les prisonniers et les geôliers, bien vite transformés en victimes et bourreaux. Les gens du peuple eux-mêmes avaient vu s'abaisser sur leurs têtes le sanglant triangle de l'égalité républicaine ; le vêtement de bure ne mettait pas à l'abri du soupçon d'aristocratie : si le nom ne l'était pas, les sentiments pouvaient l'être.
Armés de décrets, on poursuivait les suspects et l'on en découvrait partout. Un mot, un geste, une larme méritait la mort et la donnait. La peur, bien plus que le fanatisme, dénonçait, arrêtait et traînait à l'échafaud les innocents qu'on savait pourtant n'être coupables de rien. N'était-ce pas le règne de la l'erreur, avec ces lâchetés qui cherchent à se justifier à leurs propres yeux? La plupart des juges, se suspectant entre eux, s'efforçaient de cacher sous l'impassibilité du front les hontes de la conscience et rendaient de monstrueux arrêts qui remplissaient leur cœur de l'effroi d'eux-mêmes...
Les prisons couvraient la France entière ; celles de Paris regorgeaient, malgré les exécutions quotidiennes. Les d'Avessens y comptaient des amis, des parents, et s'attendaient de jour en jour à les aller rejoindre.
C'est alors que la Convention rendit le décret qui prescrivait à tous, hommes, femmes, enfants marqués du signe de la noblesse et ayant l'âge de quinze ans, d'avoir à quitter Paris pour se retirer à une distance fixée, avec injonction d'indiquer le lieu de résidence afin de demeurer toujours sous l'œil et la surveillance de la Nation. Là, ceux qu'on destinait à l'égorgement allaient attendre l'heure de l'abattoir.
M. d'Avessens choisit un petit village nommé Orly. Un dernier soir, un souper frugal réunit les amis dans le grand salon du vieil hôtel qu'on allait quitter. Ce ne fut pas le banquet des Girondins, mais l'agape des chrétiens proscrits. On ne pensa pas à se draper dans ce vain courage qui recule instinctivement, se croyant en présence du néant : on y parla de Dieu, pour retrouver, en s'élevant jusqu'à lui, l'espoir qui fuyait la terre.
Puis on se sépara pour se disperser dans cet exil. Ne risquait-on pas, en se groupant, de devenir un danger les uns pour les autres?
Une maison de la plus humble apparence reçut M. et Mme d'Avessens, leurs deux filles et l'enfant. Un laid jardin, assez grand, planté de légumes, dépendait de la location : pas une fleur n'y venait égayer l'œil.
Cependant, c'eût été le calme des champs, si l'air des campagnes lui-même ne se fût imprégné d'un souffle de mort. Le moindre municipal de village, zélé patriote, ou simplement hargneux, pouvait la provoquer à chaque instant sous forme de dénonciation. Les journaux quotidiens l'apportaient sans appel, dans ces listes funéraires qui contenaient les noms de ceux qui n'étaient déjà plus.
Mme d'Avessens apprit ainsi la fin de sa sœur, femme du premier président de Cambon. Elle a ca phe, y périt le 8 thermidor. Le 9, la chute
de Robespierre l'aurait sauvée !
Les joies de la réaction, néanmoins, se firent place à travers les larmes ; le couperet, suspendu sur tant de têtes menacées, ne retombait plus ! A Orly, on pleurait. Mais on remercia Dieu en jetant les yeux les uns sur les autres.
Et les Villeneuve? Où faut-il les aller chercher, durant ce rude temps où personne en France ne put vivre inaperçu, ni sans trembler?
Les prisons de Saint-Pons les avaient réclamés, eux et bien d'autres !
Cette société, si unie dans ses relations et si gaie dans ses plaisirs, se vit transportée dans les bâtiments d'un couvent dont les religieux avaient été chassés et laissés sans asile, au nom de la liberté. Il est vrai qu'on en reprit beaucoup, pour les y renfermer de nouveau comme suspects de n'avoir pas apprécié le bienfait.
Avec un beau zèle, les patriotes Saint-Ponais entrèrent dans toutes les maisons riches entachées de royalisme, en firent sortir les habitants, hommes, femmes, vieillards, enfants, emmenant les valides à pied, transportant les malades en chaise à porteurs. Et ce troupeau de captifs se vit poussé vers le parc désigné ! Les domestiques eux-mêmes s'y trouvèrent confondus, sans qu'ils sussent pourquoi. Mais aucun ne réclama. Les serviteurs, en ce temps-là, formaient une sorte de clan du foyer.
« C'est vous !... C'est moi ! » s'écrièrent les amis ou parents en se retrouvant réunis. Et les mains se serrèrent avec un mélange de joie et de tristesse. On entrait dans cette geôle. Comment en sortirait-on? Cependant, on n'avait pas trop peur. Les patriotes de Saint-Pons aboyaient plus qu'ils ne mordaient ; et il restait encore un bon peuple qui n'avait pas craint de se montrer attendri en voyant passer les belles dames et les beaux messieurs d'autrefois, entre deux haies de sans-culottes, dont la mine, d'ailleurs, ne se montrait pas très fière de cet exploit. « Pauvre dame ! comme elle est pâle! » disait-on, en se penchant vers la chaise où l'on avait placé Mme de Villeneuve... « Qu'a-t-elle fait? »
Le monde de Saint-Pons retrouva ses salons dans les parloirs du couvent, moins le luxe très certainement et même sans aucun bien-être. Tous s'arrangèrent comme ils purent, avec quelques meubles provenant de chez eux, que l'on daigna leur octroyer, les maisons et leur mobilier ayant été mis sous séquestre. Le même pouvoir magnanime daigna également les nourrir. Mais on serait à demi mort de faim si les gardiens, moyennant finances, n'eussent ajouté au menu du réfectoire.
Puis, de bons cœurs, pas trop timides, faisaient passer assez souvent quelques extras de volaille ou de gibier, que les cuisinières recluses apprêtaient de façon à réveiller les souvenirs gastronomiques.
On ne passait donc pas trop mal son temps dans cette prison. Il y avait tant de jeunes prisonniers ! Trois filles de Mme d'Alzaut, les aimables et jolies comtesses Charlotte et Louise, chanoinesses presque dès le berceau, et leur troisième sœur, Henriette, âme si belle, esprit si fin, unis à un cœur si tendre ! Mme de Barre et son jeune fils... déjà un saint ; Caroline, sa fille, bonne, franche, expansive, telle que je l'ai connue, bien plus tard, sous le nom de Mme de Lastours ; enfin les Pardailhan, les Saint-Martin, les Guérand... et tant d'autres que j'oublie... ou que je n'ai pas connus ! Mais ceux que je viens de nommer, on les retrouvera dans mes Souvenirs personnels.
La plupart étaient les amis de M. et Mme de Villeneuve et leurs enfants, filles et garçons, les compagnons d'enfance de François de Villeneuve, alors un tout jeune homme sans qu'il y parût, tant il était grave et compassé ! L'étude l'absorbait, comme s'il n'avait pas quitté le collège. Aussi les jeunes filles le fuyaient-elles un peu lorsqu'il les poursuivait armé de livres, qu'elles étaient tentées de prendre pour les lui jeter à la tête, en riant. Lui aussi riait quelquefois de ce qu'il taxait pourtant d'enfantillages hors de saison, ne reconnaissant jamais les privilèges de vingt ans. Mais s'il se décidait à descendre des hauteurs où il hantait Virgile et Horace, un traité se signait aussitôt entre la troupe légère et ce jeune savant qui s'exprimait d'une manière si intelligible pour tous ceux qui savaient comprendre l'esprit, lorsqu'il substituait le français au latin.
Le caractère national se retrouva dans les prisons avec l'insouciance courageuse des gens de vieille race. Hommes et femmes de l'ancien régime ne pouvaient se détacher de leurs habitudes, ni donner un autre tour à leur esprit. Les réunions du soir, transportées dans une autre geôle, voyaient revivre les conversations accoutumées.
Cette pente ramenait vers le passé et l'on s'imaginait recommencer sa douce vie en se la rappelant : « Vous souvenez-vous?... »
Ce mot revenait à propos de tout : un bal, une comédie, un baptême, les plus infimes événements, les plus grands aussi : « Vous souvenez-vous?... » L'imagination s'efforçait de tout revoir. Et les projets choyés qui furent sur le point de s'accomplir ! Et les ambitions nourries d'espérances qui s'étaient vues prêtes à se réaliser ! Planant si haut, les toits de la prison disparaissaient ; le temps n'avait pas marché ! Mme de Villeneuve croyait se retrouver à Paris ! à la Cour ! Des noms de grands seigneurs, de grandes dames se pressaient sur ses lèvres... Mais elle s'arrêtait : « Où sont-ils maintenant? disait-elle. » Et le présent reprenait ses droits à la tristesse.
Cependant, un rien ramenait des sourires qui devenaient aussitôt contagieux. Oublions ! oublions !... secouons nos chaînes : nous les porterons plus légèrement... Ces mots ne se prononçaient pas, mais la pensée les soufflait, éveillait le désir de quelques distractions.
Voici des cartes, faisons un whist, un reversi, un piquet, disaient les gens graves.
- Et nous? demandait la jeunesse, désorientée dans son espoir d'amusement
La moitié de la soirée sera consacrée au loto dauphin, répondait Mme de Villeneuve, toujours occupée des plaisirs des autres...
Elle ajoutait à demi-voix :
M. Vihier, mon maître d'hôtel, a su faire entrer hier mon loto en contrebande1.
(I) Nous possédons encore à Fourquevaux ce jeu de lotodauphin, encore complet, avec sa règle que j'ai écrite sous la dictée de ma grand'mère, sans doute la dernière qui ait connu ce joli jeu. (S. R.) ↩
Oh ! oui ! s'écriaient les jeunes recluses, le loto-dauphin ! Nous avons encore quelques petits écus.
Eh bien, enfants, vous êtes plus riches que moi, disait un gentilhomme, jadis seigneur d'un grand domaine.
Chacun alors racontait ses misères : les métairies sous le séquestre et les revenus confisqués, les châteaux livrés aux fermiers de la Nation et plus ou moins dévalisés par eux dans les villes, les hôtels fermés, les rentes supprimées, les débiteurs ne payant rien.
Nous sommes tous ruinés ! répétait-on en chœur.
Et cela se disait simplement, sans éclat, comme on accepte ce qu'il est impossible de repousser.
Mais, que deviendrons-nous en sortant d'ici? - Sortons-en d'abord ! s'écriait-on.
Ces propos s'échangeaient en distribuant les tableaux du loto, en formant de capricieux dessins avec les fichets roses, bleus, lilas et verts ; en faisant voltiger son ballon de numéro en numéro, selon les calculs d'une superstitieuse espérance, que les boules aveugles se hâtaient de renverser. Jeunes et vieux se laissaient aller à l'entrain de ce jeu, né à la fin de l'ancien régime et qui ne lui a point survécu.
Les comptes faits, on ne se trouvait ni plus riche, ni plus pauvre : à peine si quelques sous avaient passé d'une poche dans une autre.
Mais en présence de ce jour qui finissait, quand l'horloge frappait les coups répétés de l'heure nocturne, livrant le lendemain aux appréhensions toujours renaissantes, le sérieux envahissait les physionomies et bien des âmes sans doute pensaient à la prière, soit ostensiblement, soit dans le secret d'une conscience qui se réveille.
Il arrivait des nouvelles du dehors par quelques abominables journaux que les hommes cachaient le mieux possible aux femmes ; et puis, on en avait aussi, les décadis et jours de fêtes civiques, par les farandoles qui venaient se trémousser sous les fenêtres de la prison en chantant la Marseillaise et Ça ira... A ces bandes se joignaient les curieux, les désœuvrés, les allants et venants, enfin tout ce qui fait la foule à la façon moutonnière. Ceux-là montraient peu d'entrain ; et si l'œil d'un captif se hasardait à regarder à la dérobée, il pouvait même entrevoir des visages dont la présence signifiait : « Les amis sont là aussi ! »
De loin en loin, des chiffons de papier à peine lisibles franchissaient les murs, apportés on ne sait comment, du moins on faisait semblant de l'ignorer, car il fallait se garder de compromettre d'héroïques pitiés qui pouvaient coûter la vie !
Au demeurant, le peuple de Saint-Pons n'était pas mauvais et dans la classe bourgeoise il y avait des royalistes. Il y en avait donc en prison : ceux-là avaient établi de secrètes relations avec leurs parents demeurés libres ; par eux aussi parvenaient quelques nouvelles.
Sous l'ancien régime, et même encore à l'époque où la Révolution éclata, la bourgeoisie de province comptait bon nombre de familles, non seulement anciennes d'origine, mais haut placées dans la considération publique. Leurs mœurs s'étaient conservées religieuses et pures. Le luxe, cet introducteur de tous les vices, se voyait banni de ces foyers où le père régnait en patriarche, où la mère, comme la femme forte, filait la laine en gardant rigoureusement sa vertu. Les hommes, pour la plupart consacrés à des professions honorables, relevées plus encore par la manière dont elles étaient exercées, les transmettaient à des enfants dont l'ambition se bornait à leur succéder.
D'autres familles bourgeoises, riches, vivaient, comme on disait alors, noblement, c'est-à-dire sans exercer un état lucratif. Cette portion de la classe moyenne se mêlait à la classe supérieure, tout en conservant une ligne de démarcation qu'elle établissait elle-même, non par fausse honte ou malaise de jalousie, mais parce qu'elle comprenait et respectait les distances sociales.
Cependant, les relations, entre les femmes des deux classes, consistaient seulement en des visites du matin plus ou moins fréquentes, selon la convenance personnelle.
Ces bonnes bourgeoises se seraient senties effarouchées, esprit et âme, dans les soirées de l'aristocratie. Les conversations à hautes volées ne pouvaient convenir à des imaginations terre à terre, qui ne sortaient pas de leur cercle restreint : calmes affections de cœur, bercées par la douce somnolence des relations de famille, préoccupations de ménagères toujours tenues en éveil par les devoirs quotidiens.
Mais les hommes pénétraient facilement dans ce qu'ils appelaient en s'inclinant : la haute société. L'esprit et l'instruction leur en ouvraient les portes pour peu que les manières s'y joignissent. Ceux qui remplissaient des emplois publics y entraient en quelque sorte sans frapper.
Une estime méritée les accueillait ; et le tact qu'ils apportaient à ces relations leur faisait monter les degrés de l'inégalité, parce que les mains se tendaient volontiers vers eux pour les aider.
Cette modeste portion de la nation était restée la plus saine. Malheureusement, ce n'était qu'un groupe détaché du tiers état, et trop peu nombreux ; il ne pouvait opposer la force de ses principes au torrent d'idées perturbatrices qui bouleversaient les têtes de la classe moyenne.
N'importe : on doit déplorer qu'une grande pensée politique, ouvrant une vue sur l'avenir, n'ait pas suggéré à la royauté la prévision de renforcer le corps de la noblesse, en y infusant un sang nouveau, puisé aux sources vives et pures de la bourgeoisie de vieille race. Alors, si la force des choses eût amené la nécessité de convoquer des États généraux, l'aristocratie, devenue une puissance par le nombre, eût pu du moins se placer à la tête du mouvement social pour le diriger et le maîtriser.
Hélas ! à l'époque dont l'histoire est interrompue par cette digression, c'était dans les prisons qu'il fallait aller chercher la plupart des honnêtes bourgeois qui s'étaient identifiés héroïquement à la cause des nobles, quoiqu'ils n'eussent à revendiquer ni privilèges, ni honneurs.
Le tableau de la maison de réclusion de Saint-Pons peut convenir à la plupart de celles du midi de la France. Cependant, il faut en élargir le cadre et en relever le ton par des couleurs plus vives, lorsqu'il s'agit des prisons des grandes villes, telles que Toulouse, où le nombre affluait, où toutes les classes se rencontraient, où la terreur régnait depuis qu'on y comptait des victimes ayant péri sur l'échafaud.
Des gentilshommes, des grandes dames, des jeunes filles, des bourgeois, des prêtres, des religieuses, telle était la société réunie dans ces geôles qui, presque toujours, se trouvaient être des couvents confisqués ; et chacun des reclus essayait instinctivement de s'y arranger selon sa convenance.
Les religieuses se replongeaient tout naturellement dans leurs cellules, avec la solitude, le silence et la prière.
Les prêtres réveillaient le bruit des pas dans les cloîtres déserts, en y disant leur bréviaire ; et sous le déguisement laïque reparaissait le sérieux du sacerdoce, ramené vers les cœurs et sur les physionomies par les grâces attachées à la persécution.
Les bourgeois montraient un courage simple et grave ; mais ils avaient le mal du pays, c'est-à-dire : le mal de la maison.
L'aristocratie, qui composait la masse des prisonniers, cherchait au contraire, comme on l'a vu, à s'étourdir - pas toujours cependant ! Des idées graves surgissaient dans les têtes demeurées légères en dépit des années et germaient dans les imaginations naissantes, initiées à la vie par de si terribles événements.
Les femmes, en mettant à bas les paniers, en coupant la traîne de leurs robes, en quittant la poudre et les mules à hauts talons, s'étaient dépouillées de bien des sophismes que la philosophie leur avait serinés comme à l'oiseau sa chanson.
Elles revenaient au catéchisme, à la foi qui leur rendait le Dieu dont la puissance pouvait mettre un terme à de si terribles calamités. Et celles qui, malheureusement, avaient négligé leurs prières, les allaient chercher dans cette mémoire primitive qui ne perd jamais tout à fait l'empreinte des enseignements venus d'en haut.
Quant aux jeunes filles, si le monde avait eu le temps déjà, dans la prospérité, de tourner vers lui leur: pensées et leurs désirs, le malheur, en flétrissant l'imagination par l'angoisse, les visages par les larmes, avait rejeté ces âmes abattues vers la suprême consolation de la jeunesse : l'espérance. Et ne sachant de qui l'attendre sur la terre, il fallait bien la demander au ciel !
Puis vinrent les derniers mois qui précédèrent la chute de Robespierre, suspendant toute autre pensée que celle de la mort dans ces têtes dont pas une ne put se croire à l'abri.
Le 9 thermidor mit fin à cette agonie morale. Un immense soupir de soulagement sembla sortir d'une seule poitrine : c'était la France qui respirait.
Cependant, les joies de la délivrance furent de courte durée et des inquiétudes de toute sorte ressaisirent bientôt les esprits. La Révolution avait fait un pas en arrière : voilà tout. Triomphante à l'extérieur par le succès de ses armées, elle continuait à régner à l'intérieur, malgré quelques actes d'une justice vengeresse que la conscience publique avait obtenus ; mais, accomplis par ceux qui eussent dû la subir eux-mêmes, ils s'en servirent pour prendre et garder le pouvoir.
N'importe ; les prisons étant ouvertes, les captifs, heureux de s'échapper à tire-d'aile, s'empressèrent d'aller revoir chacun son coin de terre, petit ou grand, et de retrouver son toit plus ou moins haut.
Mais les portes de bien des demeures restèrent encore fermées. Le séquestre n'avait pas lâché sa proie : Hauterive était au nombre de ses victimes. Néanmoins, les tours n'avaient pas été déshonorées et se dressaient intactes, malgré bien des menaces. Seulement, on avait gratté les armoiries sculptées dans la pierre sur la façade du château : ce cachet révolutionnaire s'y retrouve encore aujourd'hui.
Mme de Villeneuve, grâce à des intelligences à l'intérieur, put se rassurer sur le sort de son argenterie, de son linge, de ses vins fins, trésors prudemment enfouis dans des cachettes demeurées inaperçues. Ces mêmes intelligences, c'est-à-dire de bons paysans, d'honnêtes métayers, firent tenir à leur ex-seigneur aimé et regretté quelques assignats, provenant de ventes dont le prix avait été soustrait à la nation. On retrouva aussi sur les montagnes une ou deux petites fermes restées libres.
Avec ces minces ressources, M. et Mme de Villeneuve allèrent s'abriter dans la grande maison de Saint-Pons, préservée de l'invasion des patriotes, grâce à M. Vihier, le maître d'hôtel, qui sut apaiser le dragon par des caresses et plus encore par l'abandon volontaire de quelques objets mobiliers, faisant ainsi la part du pillage qui se contenta de peu.
Alors, malgré la pauvreté, malgré la disette (car ce fléau était venu se joindre à tous les autres), M. et Mme de Villeneuve s'occupèrent à rassembler quelques pièces d'or pour les envoyer aux émigrés, à Maurice et à Louis. C'était se priver presque du nécessaire; mais ne manquaient-ils pas de tout, eux aussi, ces exilés chassés de ville en ville et demeurés depuis tant de mois sans secours?
Des lettres devancèrent ou accompagnèrent l'argent, échangées contre d'autres lettres - tout cela difficilement et mystérieusement, les lois de la proscription subsistant encore avec toutes leurs rigueurs. Mais, des deux côtés de la frontière, on avait hâte de se dire : « Nous vivons ! »
Chaque famille en fit autant pour ses émigrés, enfants, pères, frères ou maris; car bien des femmes se trouvaient ainsi veuves d'époux vivants.
Après ce renouvellement d'établissement à Saint-Pons, les Villeneuve, les d'Alzaut, les barre, les l'ardailhan, les Guiraud et bien d'autres prisonniers, devenus libres, resserrèrent les liens d'une amitié que des malheurs supportés ensemble avaient rendue plus intime «encore.
A deux cents lieues, les mêmes scènes se reproduisaient dans le village d'Orly. M. d'Avessens, après le 9 thermidor, avait jugé plus raisonnable de ne pas quitter immédiatement sa retraite ignorée. L'économie imposée à cette famille, jadis si riche, y trouvait son compte.
Non seulement la terre d'Aguts était séquestrée, ainsi que le bel hôtel de Bonrepos, devenu l'hôtel d'Avessens, mais la fortune tout entière de Mme d'Avessens (sa portion du canal Riquet) se voyait détenue entre les mains de la nation et menacée d'être déclarée propriété domaniale, en vertu des chicanes, ou, pour mieux dire, du droit du plus fort.
Les seules ressources de la famille consistaient en cette somme assez ronde que M. d'Avessens avait prudemment emportée à Paris. Malheureusement, le coffre-fort diminuait tous les jours et rien n'y rentrait. On y prit néanmoins d'assez forts rouleaux de louis qui furent envoyés au fils émigré. Celui-là n'avait jamais souffert de la pauvreté, grâce aux communications plus faciles à établir de Paris que de province, toujours en jouant sa tête.
Les d'Avessens résolurent donc de rester à Orly. Le deuil de Mme de Cambon remplissait, d'ailleurs, le cœur de sa sœur. Comme consolation, on pensait à ramener auprès d'elle les deux enfants réfugiés à Castres. En présence des difficultés d'un voyage si long à cette époque et avec les inquiétudes d'une situation demeurée périlleuse, le père hésitait ; mais la mère réclamait ses filles. Un malheur mit fin à l'indécision : la parente qui s'était chargée de remplacer père et mère mourut subitement. Alors Laure, la jeune fille âgée de quinze ans, et la petite Alexandrine, toutes deux confiées à un vieux garde-chasse d'Aguts, montèrent dans une diligence, recommandées aux soins du conducteur. La route leur parut longue et le monde bien grand ! Elles n'avaient l'idée de rien et s'étonnaient de tout... C'est ainsi qu'elles traversèrent Paris, tremblantes comme si l'ombre de Robespierre allait leur apparaître au passage. Ce nom terrible avait retenti d'échafaud en échafaud jusqu'aux extrémités de la France.
Une patache les déposa devant la maison d'Orly. La famille ainsi augmentée vécut de la même vie, c'est-à-dire durement, raccommodant les vêtements jusqu'au dernier morceau, souffrant du froid pour épargner les frais du chauffage, ne mangeant pas autant de pain que l'appétit l'aurait voulu, car c'était un objet rare et coûteux ! En revanche, on se jetait sur les pommes de terre : le jardin en était rempli ; en présence de cette bonne fortune, sa laideur s'effaçait.
Cependant, l'éducation se continuait en se perfectionnant malgré l'isolement et la misère. On avait pu se procurer des livres et l'enseignement mutuel s'était établi entre les sœurs. Chacune, selon l'âge, communiquait sa science en descendant par échelon. Rosalie savait tout, parce qu'elle devinait même ce qu'elle n'avait pas appris. La conversation de M. d'Avessens, si nourrie, d'un genre si élevé, éclairait la raison et formait le jugement. Après avoir élargi ainsi les bornes de l'horizon intellectuel, elle développait l'esprit de façon à extraire des mots la pensée et à l'accoutumer à planer au-dessus des faits pour aller en rechercher les causes.
Aux conversations historiques, politiques, philosophiques de son mari, Mme d'Avessens mêlait la sienne, semée de réflexions piquantes, de saillies pleines de verve, de phrases étincelantes et même d'observations profondes malgré leur allure plus terre à terre. On voyait qu'elle comprenait ce qui venait d'être dit et qu'elle savait le dire, elle aussi, sous une forme plus humble, mais où le cœur se tournait sans cesse en haut.
Cette association de force et de charme devint, en s'élevant bien plus encore, « l'esprit de Rosalie ». Ses sœurs la suivaient, le regard toujours fixé sur elle.
Quelle éducation aurait pu valoir les enseignements du malheur et de la pauvreté, couronnés ainsi par ceux de l'intelligence et de la vertu !... Ils suffirent pour donner à ces jeunes filles le sérieux de l'âme, cette force qui s'assujettit le raisonnement et qui domine les penchants, pour se retrouver ensuite dans les actions, sans exclure néanmoins du caractère et de l'esprit l'enjouement et les grâces.
Après quelques mois, M. d'Avessens résolut de retourner à Paris où l'on se trouvait plus à portée de juger les événements. A l'intérieur, le va-etvient de la Révolution continuait son mouvement d'oscillation qui, de plus en plus, apportait le désordre dans les rouages constitutifs de la France, tandis qu'au dehors elle poursuivait le cours de ses fausses et funestes grandeurs.
Cependant, la gaieté revint : la jeunesse battait des ailes et le printemps reprenait ses droits. Il y a même, à tous les âges, un soleil de renaissance après les grandes tempêtes ; et chacun l'éprouva.
Le salon de la famille d'Avessens se rouvrit et se repeupla. Aux anciens amis retrouvés se joignirent quelques nouvelles connaissances. Puis des Toulousains, des Castrais et autres provinciaux vinrent s'y joindre ; les uns fuyant les révolutionnaires, leurs voisins, toujours puissants, d'autres poussés par le désir d'échanger une existence triste contre quelques distractions. Un certain nombre, d'ailleurs, venait à Paris pour disputer leur patrimoine à la nation. C'était par ce motif que M. d'Avessens avait de nouveau fixé sa résidence dans la ville, qui semblait tenir toute la France courbée sous son joug.
Il s'agissait toujours du canal de Languedoc que l'État prétendait revendiquer comme domanial.
Il fallut des années de lutte pour rentrer dans ce glorieux héritage si justement acquis. Je dirai, autre part, qui le sauva; je raconterai les prodiges de capacité, dans la conduite de cette affaire, déployés par une femme pour triompher de la mauvaise foi des spoliateurs, des entraves mises par des lois iniques et, plus tard enfin, de la volonté souveraine de Napoléon.
On était donc loin de ne penser qu'à la distraction dans l'intérieur de la famille d'Avessens. Non seulement on s'occupait de ses affaires, mais de celles d'amis, plus inexpérimentés, ou ayant moins de relations utiles.
Jamais la charité, se rapportant à des services à rendre, ne s'est plus chaleureusement exercée que dans ces temps, où le malheur avait établi la véritable fraternité. Et quand le flot révolutionnaire ramenait les mauvais jours, on recommençait à s'exposer les uns pour les autres.
C'est ainsi qu'on eut à subir le 13 vendémiaire, le 18 fructidor et bien des tempêtes plus ou moins violentes. Mais le danger, devenu en quelque sorte un état normal, avait trempé si fortement les courages que la peur s'était émoussée.
Dans ce salon d'Avessens, où tant de jeunesse prenait le rayonnement de ses joies pour le soleil de l'espérance déjà levé, les rires se faisaient entendre, les gais propos se répondaient ; la conversation souvent se voyait remplacée par la musique, interrompue à son tour quelquefois par la danse, qui détrônait la sonate au profit d'un air de quadrille ou de valse.
Alors minuit sonnait en vain : le bal improvisé continuait et semblait s'animer encore, jusqu'au moment où Mme d'Avessens et les douairières demandaient grâce. Rosalie n'était pas la moins en train : jamais on n'allia plus de gaieté à tant de sérieux.
Mais la gaieté prenait fin avec les bougies. Le lendemain, au point du jour, le sérieux reparaissait. Il fallait rédiger une pétition, composer un mémoire... Rosalie devenait un agent d'affaires en qui se retrouvait cependant la jeune fille. S'envolant, légère comme un oiseau, elle allait, venait, dans ce grand Paris, par tous les temps, pluie ou froidure, grelottant sous sa robe d'indienne, tandis que son petit pied se posait sur la fange sans qu'il en rejaillit une moucheture, et toujours poursuivant sa course. Ne fallait-il pas se procurer un renseignement? obtenir une communication? dites se sade se par ou et savoir ur
replier à propos, ou bien emporter d'assaut des promesses trop souvent sans résultat?
Que de portes s'ouvrirent et se refermèrent, laissant la jeune aristocrate en présence d'un montagnard malotru ou d'un hardi « représentant »! Et, cependant, jamais un mot ne vint appeler la rougeur sur son front : ses beaux yeux, si fiers, attiraient les regards ; mais ils se baissaient en rencontrant le sien.
Les heures s'écoulaient, la matinée s'avançait et les distances parisiennes semblaient s'allonger sous les pas qui se pressaient en vain. Un instant, la jeune fille s'arrêtait pour acheter un petit pain. C'était son déjeuner. Réconfortée, elle reprenait le cours de tout ce qui lui restait à faire.
Rentrant souvent bien lasse et frissonnante, elle trouvait sa mère debout contre la fenêtre, s'inquiétant du bruit de la rafale, et qui, vite, l'entraînait auprès du foyer en retenant ses mains pressées entre les siennes pour les réchauffer. Alors, ces deux cœurs se plongeaient l'un dans l'autre, sans s'exprimer par des mots. Ils n'avaient rien à s'apprendre ; mais tout disait leur union intime, jusqu'aux paroles les plus indifférentes, tout y ramenait, même les sentiments qui semblaient s'égarer.
Séparées, on se disait que ces deux femmes n'en vivaient pas moins d'une seule et même vie.
Oui, l'entendant raconter sa journée, on comprenait que la pensée de Rosalie n'avait pas quitté sa mère, qu'elle l'avait évoquée comme un témoin invisible de ses moindres actions, consultée mentalement pour toutes ses démarches et mêlée à chacune des impressions qui s'étaient successivement présentées à son esprit.
Ma pauvre enfant, disait Mme d'Avessens, encore émue de cette course pénible. Et moi qui me reposais ! Et moi qui me chauffais !
Durant les épreuves si dures et si prolongées de ces temps néfastes, le rôle de Mme d'Avessens était loin d'être resté passif. La part qu'elle s'était particulièrement réservée touchait aux intérêts de la conscience. Pendant la Terreur, elle avait plusieurs fois risqué sa vie et, ce qui est bien plus encore, celle de ses filles, pour accomplir les devoirs du chrétien. On s'était glissé dans des retraites mystérieuses où prêtres et fidèles se réunissaient afin de communier en quelque sorte en viatique, la mort étant toujours prête à se dresser devant ces autels, qui ne se cachaient pas si bien que le délateur ne pût les atteindre.
Et l'émigré? l'unique fils ! retrouvera-t-il jamais sa famille? se disait Mme d'Avessens ; reviendra-t-il vieillir dans la patrie où sa na ssance fut accueillie par de si fortunés destins?
Un soir, à l'heure qui n'est plus le jour et où la lumière des flambeaux n'est pas encore appelée par la nuit, un homme, enveloppé d'un manteau et coiffé d'un chapeau rabattu, entra furtivement dans le salon où la famille se trouvait rassemblée. Il s'avançait silencieux : un mouvement de surprise et de crainte se manifesta. Mais le chien bondit, poussant ces cris joyeux qui sont un langage : lui seul avait déjà reconnu le fils de la maison !
Ce chien n'était pas le vieil Argus d'Ithaque : sa jeunesse fougueuse eût innocemment dénoncé son maître. Heureusement qu'il n'y avait là qu'un père, une mère, des sœurs et un serviteur fidèle. En présence de cette apparition, un indicible sentiment saisit tous les cœurs. La parole fut insuffisante pour l'exprimer, les larmes seules l'interprétèrent ; car les joies immenses n'étant pas de ce monde, l'âme souffre de leur étreinte.
que venait faire en France ce proscrit dont la vie allait être menacée a chaque pas: il venait revoir sa mère. C'est la raison qu'il donna pour expliquer sa témérité et tous le comprirent sans l'approuver.
Le bonheur de la réunion suspendit un moment les justes inquiétudes de la prudence. On avait tant à se dire ! L'émigré se sentit glacé d'effroi aux récits qu'il entendit. Comment faire entrer en comparaison les souffrances des exilés? Et cependant toute la famille, à son tour, ne se lassait pas de questionner et de s'apitoyer.
Quelques jours s'écoulèrent, de ceux qui passent si vite qu'on n'a pas eu le temps de les compter. L'émigré, poussé par tous les bras hors de cette maison, où les craintes pour sa sûreté commençaient à remplacer les joies de sa présence, dut reprendre le chemin de l'exil.
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