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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne L'Empire et l'Empereur

Deuxième partie

L'Empire et l'Empereur

Mémoires de l'Occitanienne · 28 min de lecture · p. 226–249 · chapitre 17 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'Empereur Napoléon, grâce au prestige de sa gloire et par la force de sa puissance, était parvenu à comprimer les anciens partis. Sauf quelques Jacobins encroûtés ou trop compromis par leurs actes, les principaux républicains se prirent à la glu de l'ambition et s'enrôlèrent un à un sous la bannière de l'Empire. Les masses populaires, se trouvant sans excitation, l'apaisement se fit naturellement.

Mais la Révolution, dans la classe moyenne dont elle fut l'œuvre, avait déposé un levain toujours prêt à fermenter. Ainsi, tout en acceptant le despotisme le plus absolu, ses principes se conservèrent comme une lie au fond des mémoires.

Quant aux royalistes, ils continuaient à former une caste qui suppléait au nombre par le culte religieux voué à sa foi politique et par sa rigueur impitoyable à l'endroit des apostasies ou même vis-à-vis des moindres défaillances. Tel était le royalisme de province sous l'Empire, et tout par-I5 ticulièrement celui du midi de la France. C'est dans ce milieu que j'ai vécu durant les années de ma première jeunesse.

Ce parti ressemblait donc plutôt à une secte et se composait de la noblesse presque tout entière, p tion minime de la bourgeoisie reste fidèle une

souvenirs monarchiques.

Napoléon ne s'inquiétait guère de ces opposants et se fiait au froncement de ses sourcils de Jupiter Olympien pour arrêter toute manifestation ostensible. Mais il s'en occupait par petitesse d'amour-propre et par agacement de puissance. Et puis, aussi, ressentait-il peut-être le regret de n'avoir pu rallier à son naissant empire ces gentilshommes dont les ancêtres faisaient d'un grand homme le chef d'une nouvelle race des rois. Leur sanction manquait à l'orgueil du moderne Charlemagne. Aussi les poursuivait-il souvent de sa colère, sous laquelle se cachait son estime.

Mais craindre ces vaincus décimés par l'échafaud, ruinés par les lois révolutionnaires et sur lesquels avait passé son char de héros triomphant? Il n'en eut pas la pensée.

Et cependant, si ce faible parti ne fut pas assez puissant pour contribuer à sa chute, ce fut lui, pourtant, qui vint enlever toute chance au jeune • Napoléon lorsque, par un coup d'audace après la capitulation de Paris, les royalistes, sans armes, se précipitèrent au fort de la mêlée, afin d'emporter d'assaut le trône vacant. Les cris de : Vive le roi! isolés d'abord, éveillèrent subitement des échos dans la mémoire des Français et suscitèrent des remords dans la conscience des souverains, trop oublieux de la chute de la plus ancienne monarchie de l'Europe.

Il faut remarquer, à la louange des royalistes, que durant bien des années leur fidélité au passé ne s'était pas appuyée sur l'espérance. Où pouvait-on la voir poindre, avant le désastre de cette fin si violemment précipitée? Quelques fous, et peut-être quelques sages, doués de la seconde vue, osaient seuls y songer.

L'attitude des gentilshommes de province durant l'Empire fut noble et digne. Napoléon essaya fréquemment de rapprocher de lui ces hommes sans positions sociales et qui semblaient fiers de n'être rien. En vain était-il l'Empereur ! Les royalistes l'appelaient toujours : Bonaparte. Ils ne pouvaient lui pardonner de n'avoir pas été un Monk, sans se dire que l'aigle, avec ses grandes ailes, ne se résigne pas à raser la terre quand son œil est fixé sur les plus hauts sommets.

N'importe : on faisait bon marché, dans les salons aristocratiques, de la gloire du conquérant et des succès de ses armées. On ne se croyait pas de mauvais Français parce qu'on n'en' prenait nul souci : n'était-ce pas la terrible Révolution de 1792 qui s'était lancée au triple galop sur l'Europe? Et le héros dont l'éperon avait tellement activé cette course frénétique n'était-il pas un fils né d'elle?

D'ailleurs, on avait à opposer à ces pages d'histoire contemporaine des annales de plusieurs siècles, étincelantes de victoires et conquêtes, elles aussi.

Alors, l'esprit de ces gentilshommes, si fortement assaisonné de raillerie, se donnait carrière aux dépens des parvenus de toute sorte, sans épargner même les parvenus de la gloire, de vrais héros pourtant ! Cependant, on les ménageait davantage en mémoire de Faber et de Jean Bart.

Mais les civils! mais la cour tout particulièrement? L'on ne pardonnait pas aux défaillances de quelques grands seigneurs d'autrefois, devenus petits seigneurs sous la nouvelle dynastie.

Cependant, comme la plupart de ces ralliements n'avaient pas été tout à fait libres, on admettait quelques excuses ; et l'on finissait par fraterniser, sur ce terrain, avec le courtisan malgré lui. Que d'anecdotes se racontaient ! et que de quolibets spirituels en étaient la suite !

Ces flèches, pareilles à celles que lancent les enfants, avaient néanmoins la puissance d'atteindre le grand homme dans un des points les plus sensibles de sa nature : « les petitesses. » On demeure surpris de voir jusqu'où cette véritable infirmité a fait descendre un génie si supérieur. Mais peu de héros ont échappé à cet alliage, à ce signe infime de l'humanité, dont une suprême justice se plaît à frapper leur orgueil. On l'a retrouvé pleinement, plus tard, dans les querelles de ménage de Napoléon avec son geôlier, où il se montra si pointilleux, si puéril, si peu digne, enfin ! Les cris dont il a rempli le monde font sourire de pitié. Et si l'on vient à se rappeler le silence de la tour du Temple, mettant ainsi en présence la torture et des coups d'épingle, le grand homme paraît bien petit !

Mais, à l'époque d'Iéna et de Wagram, Sainte-Hélène était enfoncée dans ces profondeurs de l'avenir qu'aucun œil humain ne peut sonder. L'Empereur des Français dictait des lois à l'Europe et rêvait plus encore ! Cependant, il ne pouvait s'empêcher de prêter l'oreille à des bourdonnements de moucherons, qui surexcitaient en lui des colères étranges. Alors, il prenait sa massue, se contentant quelquefois de l'agiter en l'air, mais souvent la laissant retomber, dégradant sa force en l'employant ainsi.

Les têtes se courbaient forcément et l'on riait plus bas, jouant encore avec les grains de sable qu'on n'osait plus jeter au colosse, sans se douter que bientôt ils deviendraient des pierres pour le lapider.

On avait peur et l'on n'avait pas tort, ne fût-ce que par l'espionnage et les tracasseries dont on était l'objet. Les autorités du canton, de l'arrondissement, du chef-lieu, par peur, elles aussi, faisaient plus ou moins de zèle. Cette petite police tracassière s'exerçait sans doute en dépassant les instructions venues de haut lieu. Elle n'en était pourtant que plus à redouter ; car il s'y mêlait souvent les ressentiments personnels des fonctionnaires publics, que cette société bravait par son indépendance, qu'elle offensait par son attitude dédaigneuse et qu'elle humiliait, très innocemment, par la distinction inhérente à l'ancienne noblesse, à laquelle on continuait à donner le nom de haute classe, comme si rien n'avait pu la déposséder de ce rang.

Ces persécutions prirent bien plus d'importance lorsque des nuages sombres se levèrent dans le radieux horizon impérial. Les désastres de la campagne de Russie donnèrent le signal d'une de ces inquiétudes vagues qui saisissent tout à coup les peuples. Amis et ennemis de l'Empereur l'éprouvèrent simultanément et se mirent à s'entreregarder comme pour deviner leurs craintes et leurs espérances. Cependant, qu'était-ce qu'un pas de recul, quand les frontières de l'Empire français touchaient aux extrémités de l'Europe? Napoléon, se ramassant sur lui-même, n'allait-il pas bondir en avant, à la façon du lion qui vient de se sentir atteint?

Mais on comprenait que la guerre était prête à s'activer d'une manière formidable. Les rois et les peuples, ces blessés ou ces morts, se relevaient sur le grand champ de bataille qui s'appelait l'Europe. Des couronnes à reprendre ou à garder étaient le prix de la lutte ; les nations elles-mêmes, surexcitées, s'apprêtaient à entrer en ligne.

Des sacrifices immenses d'argent et d'hommes durent être imposés à la France, épuisée déjà par la campagne de 1812 ; et la main qui pesait sur elle dut sentir sous sa compression quelques tressaillements. La vanité française commençait à se trouver rassasiée, quand des revers qu'elle n'avait pas prévus vinrent tout ensemble l'étonner, l'humilier et la frapper.

L'Empereur entendit à peine des gémissements étouffés et n'écouta point les conseils qui se permirent d'élever la voix. Il se contenta de resserrer le frein et précipita la France, comme un coursier labouré par l'éperon, au-devant de la coalition armée qui, cette fois, l'attendait de pied ferme.

Tel était l'état général des esprits après la retraite de Moscou. La désaffection s'étendit plus encore durant la campagne de 1813. Elle s'accentua tout particulièrement dans le Midi où les rigueurs de la conscription avaient produit le désespoir, qui ne tarda pas à faire naître la haine. Haine s'amassant dans les cœurs, et d'autant plus violente que les têtes se courbaient davantage sous la crainte.

Toutes les classes s'entendirent, sans avoir échangé un mot, pour entrer dans la conspiration la plus redoutable : celle qui a pour chef l'impulsion d'un même sentiment et, pour complice, le silence. Ces conjurations n'ont pas des bras assez forts pour renverser un colosse ; mais elles ont des mains capables de miner sous lui le terrain, qui tout à coup s'effondre.

L'Empereur, malgré sa perspicacité, s'abusa dans sa confiance jusqu'au dernier jour. Il regardait trop en lui-même avec son orgueil.

Et les enfants? que disaient-ils? Eux, la France de l'avenir, songeaient-ils au présent qui le préparait? Les enfants, par les pressentiments de l'instinct humain, se sentant vaguement émus, questionnaient, écoutaient, répondaient.

A cette époque, on les initiait assez généralement au sérieux de l'existence. Ils s'imprégnaient ainsi des idées, des sentiments, des préoccupations de leurs parents. Cependant, ces rapprochements n'effarouchaient pas ces jeunes âges, parce que la génération de nos pères et mères, par une anomalie bizarre, unissait à la gravité de caractère la gaieté d'esprit la plus communicative. Ah ! depuis ma jeunesse, je n'ai pas entendu rire comme on riait alors ! Les actions étaient sérieuses : les paroles qui les accompagnaient semblaient s'étudier au contraire à les dérider.

Toutefois, l'accent de la tristesse se faisait souvent entendre et l'on ne craignait pas d'arrêter notre imagination sur des images sinistres. La Révolution et ses crimes nous ont été racontés dès l'éveil de notre compréhension. Nos yeux se sont levés, étonnés et pleins d'effroi, sur les survivants de tant de morts, qui nous disaient ce qu'ils avaient vu et, frissonnants, nous réfléchissions que nous étions à peine au lendemain de ces jours néfastes ! Oh ! que de pensées naissaient ainsi dans notre esprit et s'en allaient, s'éclaircissant peu à peu en grandissant avec nous ! La raison, dans ces jeunes âmes, se produisait hâtive, son germe ayant été déposé par des intelligences supérieures.

La science de la vie ne nous arrivait donc pas en manière de leçon ; elle venait à nous sous la forme de récits qui, tout ensemble, plaisaient à la curiosité et flattaient l'amour-propre ; car nos têtes se haussaient en quelque sorte pour essayer d'atteindre à ces têtes qui se penchaient en nous parlant.

Ainsi, nous avions déjà des opinions politiques et nous nous sentions capables de les raisonner. Naturellement, le royalisme coulait de source. Mais Napoléon occupait notre imagination d'une façon toute particulière : car c'était notre histoire contemporaine, celle à laquelle nos existences se trouvaient mêlées. Et puis, on nous avait accoutumés à ne parler de lui que tout bas, prudence qui n'était pas superflue, surtout vers les dernières années de l'Empire. Grâce à cette teinte de mystère, l'importance de notre discrétion prenait à nos yeux des proportions démesurées et volontiers nous nous serions crus de petits conspirateurs.

C'était risible ; et cependant, les âmes trempées si jeunes dans ce courant d'idées devaient y contracter prématurément une force de caractère capable de lutter contre les événements ou de les subir avec courage et dignité.

Mais que de jeux et de rires venaient se mêler à nos « conciliabules » ! Et comme les graves questions y prenaient la forme enfantine de nos visages ! Je veux essayer de raconter les grandes péripéties des derniers moments du règne de l'Empereur d'après les « impressions » qu'elles produisirent en nous. Je me souviens, d'ailleurs, assez distinctement de ce qui se discutait et s'agitait dans de plus hautes régions, durant cette tempête qui bouleversait l'Europe et s'apprêtait à soulever tant de passions.

L'été de 1813 marqua dans notre existence d'une manière tout exceptionnelle. Les eaux d'Ax furent ordonnées à ma mère dont la santé commençait à s'altérer profondément.

Un voyage ! un voyage aux Pyrénées ! En présence de ce projet, les enfants ouvrirent de grands yeux comme s'il s'agissait d'aller au bout du monde. Nous n'avions cheminé jusqu'alors que de Castres à Toulouse. Et il était question de nous approcher des frontières espagnoles, là où l'on se battait d'une si terrible façon ! « Si les Espagnols venaient nous attaquer! » disais-je à mon cousin Eugène et à mon amie Albanie d'Hargicourt, lesquels devaient faire partie de la colonie ! Nous projetions d'être de petits héros.

Cela se chuchotait tout en emballant autre chose que des armes : des babioles ; mais nous emportions aussi nos livres. Les enfants de cette génération lisaient beaucoup. Moi, je n'eus garde d'oublier mon Rollin, qui m'intéressait encore bien davantage que les contes de fées de ma première enfance. Ce Rollin avait failli porter atteinte à mes opinions politiques. Au début si brillant de la campagne de Russie, j'en étais à l'histoire d'Alexandre le Grand : « Mais, dis-je, Napoléon est un autre Alexandre ! » Cet enthousiasme prit si peu, parmi ceux qui m'entouraient, que je dus le renfermer dans mon âme, qui l'en chassa lorsque vint la débâcle de calamités, produite par la toute-puissance des éléments contre laquelle celle d'un homme avait osé lutter. Dégoûtée des conquérants, je chantai la chanson de Désaugiers :

Il est un petit homme

Qu'on appelait le Grand

En partant. .

Et ma sœur Octavie, avec ses sept ans et sa petite mine étourdie, composa une complainte sur l'incendie de Moscou et Rostopchine, si comique qu'elle eut les honneurs du salon. Tels étaient les enfants de ce temps-là.

Mais revenons à Ax.

Les voyages étaient longs alors, même quand les distances étaient courtes. Mes parents prirent une voiture de louage à huit places, y comprenant le siège couvert qui pouvait contenir trois personnes et nous partîmes au point du jour. Jusqu'alors je n'avais vu que la Montagne Noire, et encore en perspective. Les hauts pics avec des aperçus de neige au sommet, les profondes vallées, avec des torrents écumeux dans leurs abîmes, éblouirent mon imagination ; et tout ce qui se passa devant mes yeux s'y grava de manière à se reproduire encore, dès que j'y pense, malgré le lointain de tant d'années.

La première journée dut se terminer à Foix au coucher du soleil. Le lendemain, son lever donna de nouveau le signal du départ. Mais la journée fut coupée par une halte aux eaux d'Ussat, où se trouvait ma grand'mère et d'autres personnes de notre connaissance. Je me souviens qu'on se communiquait des écrits qui se lisaient en se couchant. Très certainement il était question de choses graves ! Et nous nous livrions à toute sorte de conjectures, ma sœur et moi, mais à voix basse, car « la tour » de Foix nous avait produit et laissé une grande impression. Dans l'auberge, n'avait-on pas dit qu'elle renfermait des prisonniers politiques? Cela nous faisait peur - et nous attirait pourtant à la façon de serpent et colombe. « Si nous allions devenir les prisonniers du terrible Empereur ! Quel danger ! mais aussi quelle gloire ! »

Rien ne vint justifier nos craintes, et nous fîmes notre entrée à Ax très paisiblement et même très gaiement, accueillies par Eugène et Albanie qui nous tendaient les bras.

Alors commença notre vie charmante des eaux. Peu d'études, beaucoup de liberté, de grandes courses en montagnes où nos petites jambes fatiguaient celles qui s'étaient chargées de nous accompagner. Nous logions avec les Palarin dans une maison louée tout entière. C'était là qu'une société nombreuse se réunissait le soir, Mme d'Hargicourt en tête. Que d'esprit ont dû y dépenser elle et ma mère, ces deux femmes supérieures, sans oublier Mme de Palarin, ni d'autres femmes encore, et des hommes charmants, tels que mon père !

Blottis dans notre petit coin, nous entendions des échanges de paroles et de rires, puis venaient s'y mêler trop souvent des propos sérieux ; et nous comprenions qu'il était question de la guerre, de ses succès, de ses revers et de toutes les exactions qu'elle occasionnait pour avoir de l'argent à dépenser et des hommes à envoyer à la mort. Alors, nous devenions sérieux à notre tour.

D'ailleurs, il y avait certaines circonstances qui nous semblaient très mystérieuses. Nous avions vu paraître dans ce salon un étranger - le marquis de Guadagne. On racontait que c'était un seigneur italien exilé à Foix, du fait de Napoléon. Transporté des rives de l'Arno aux bords de l'Ariège, on le voyait se promener, tout frissonnant, avec un parasol (par réminiscence d'habitude), cherchant en vain le ciel bleu et les palais de marbre de sa chère Florence sous les brouillards et entre les tristes montagnes rocheuses où se groupent les maisons de pauvre apparence qui composent la petite ville d'Ax. Un proscrit ! cela nous faisait rêver.

Quelquefois, nous voyions se glisser en cachette dans notre maison des Espagnols avec la culotte courte et le long bonnet catalan. Les portes closes, ils défaisaient de grands ballots, contenant des madras, des étoffes de plusieurs sortes, entremêlées de paquets de chocolat et de sacs remplis de café ou de sucre en poudre.

C'étaient des contrebandiers qui parvenaient à franchir la frontière, introduisant à leur suite ce que prohibait le blocus continental. Sucre et café à bas prix, quelle aubaine ! Puis, marchands et ballots disparaissaient furtivement et l'on nous disait : « Ne parlez pas de ces gens-là. » Alors, nous pensions que nos parents couraient le risque d'être accusés de haute trahison.

Ma grand'mère, bravement, vint tout exprès d'Ussat pour des affaires de ce genre et s'en retourna, portant je ne sais combien de livres de café en grains cousues dans son jupon.

De sourdes rumeurs arrivaient aussi jusqu'à nos oreilles. On s'entretenait, sur la frontière plus qu'ailleurs, des échecs de nos armes en Espagne. On y mêlait des récits qui nous faisaient trembler, ayant trait aux horreurs commises par Espagnols et Français. Dans nos promenades, nous nous haussions sur nos pieds, comme pour apercevoir par delà les Pyrénées ce pays où se passaient des luttes acharnées. Je trouvais beau de délivrer sa patrie ! En présence du guet-apens de Bayonne, de l'assassinat du duc d'Enghien, de la captivité du pape, je sentais la répulsion de la tyrannie prendre la place de l'admiration inspirée, un instant, par les victoires du grand capitaine. Eugène et Albanie partageaient ces sentiments. Sur le sommet des montagnes, nous prononcions de petits serments à la Guillaume Tell, nous tenant par la main, et puis nous nous dispersions pour courir après les papillons, tout fiers de compter le nombre de nos captifs : enfants abusant, eux aussi, de la puissance des forts et des faibles !

Tout vint graver dans notre jeune mémoire ce séjour de six semaines aux eaux d'Ax, y compris le voyage de retour. Les yeux de l'enfance grossissent les objets matériels ; de même, son imagination donne des proportions élevées aux événements, les plus terre à terre. Les préparatifs de ce voyage commencèrent par nous impressionner. On s'occupait à dissimuler bien des kilogrammes de cassonade en la réduisant en sirop qui devait jouer le rôle de vin en bouteilles. On cachait du café et du chocolat dans les recoins de la grande voiture. Enfin, on s'affublait de madras : il y en avait autour du cou, sur la tête, dans les poches. Et, malgré ces précautions, on prononçait avec anxiété les mots : « Douane et douaniers ! » Sur la route, n'y avait-il pas à traverser plusieurs postes où la surveillance s'exerçait rigoureusement?

Ce fut donc avec une émotion grandie jusqu'à l'appréhension d'un péril qu'à une lieue d'Ax nous vîmes apparaître les premières casquettes à galons, derrière lesquelles surgissait à nos yeux troublés le fantôme de l'Empereur ! Et, plus tremblants encore, nous pensâmes aux prisonniers de la tour de Foix quand deux gendarmes, qui faisaient tout simplement souffler leurs montures, s'arrêtèrent comme pour prêter main-forte aux douaniers. Ces craintes se renouvelèrent de poste en poste. Enfin nous respirâmes ! Et Toulouse nous apparut comme le port où nous allions débarquer notre cargaison sauvée.

Après la saison d'Ax, nous ne fîmes que traverser Toulouse, pour aller à Hauterive attendre les événements dont se préoccupaient tous les esprits ; car l'horizon politique se couvrait de gros nuages noirs, sans laisser pressentir ce que pourraient en faire les vents qui viendraient à se déchaîner.

Les prévisions des enfants s'arrêtaient plus terre à terre. Nous avions échappé au voisinage des Espagnols, aux fouilles des douaniers, à l'inspection des gendarmes. Nous n'avions plus peur ! Et, joyeux, nous nous élancions vers Hauterive‹ après avoir versé quelques larmes en quittant Albanie et Eugène.

Nous abandonnant insoucieusement aux plaisirs dont nous avions été sevrés si longtemps, l'automne s'écoula gaiement. Nous entendions cependant parler gravement autour de nous ; mais il n'y avait que moi qui, de temps en temps, faisais taire les rires pour écouter. Alors s'éveillait ma curiosité ; on s'entretenait des armées françaises qui reculaient et des armées étrangères qui s'avançaient.

L'hiver venu, les appréhensions devinrent de terribles réalités : la France était envahie ; l'Europe entière réagissait contre elle. La retraite de la Bérésina ne s'arrêtait plus, même au Rhin. Chacun sentait l'ébranlement du sol sous les roues des canons. Tous les yeux se tournaient vers Napoléon : amis et ennemis ne pouvaient se le figurer vaincu et l'amour de ses soldats et la haine du peuple croyaient également à son étoile.

Le mot « haine » n'est pas trop fort pour traduire la disposition des esprits parmi les populations du midi de la France depuis que les charges de la guerre pesaient si cruellement sur elles. A cette époque, ce peuple était encore un peuple de laboureurs. Attaché à la glèbe par ses goûts autant que par l'habitude, il demandait tout à la terre, attendant tout du travail de ses bras. Son horizon ne dépassait point ce que son œil pouvait entrevoir et ses pas s'arrêtaient aux limites de son village. C'est là qu'on naissait, qu'on vivait et que l'on devait mourir. De loin en loin, la vente ou l'achat de quelques denrées attirait le paysan à la ville la plus voisine, vers laquelle il se dirigeait en sabots, par des chemins impossibles à d'autres qu'à des piétons. Au retour, la vue du clocher de l'église le faisait toujours sourire. Transporté seulement à quelques lieues, le mal du pays le prenait : dépaysé tout à fait, il se sentait dépérir de langueur et d'ennui.

D'ailleurs, le Languedocien, dans son ignorance, ne se mettait guère en peine de ce qu'on appelait le territoire français et se souciait bien moins encore des conquêtes qui l'avaient agrandi. La guerre, pour lui, ne représentait que des malheurs et des larmes. L'impôt du sang, la conscription née du régime révolutionnaire, avait soulevé dès son début les antipathies d'une population casanière qui, jadis, fournissait le moins possible au recrutement volontaire de l'ancienne armée. Exaspérée par les vexations auxquelles donnèrent lieu ces levées d'hommes hors de toute mesure, il fallut la compression terrible du gouvernement de l'Empereur pour arrêter l'explosion du désespoir dans les familles villageoises qui se voyaient enlever leurs fils, ces soutiens de l'existence de tous, lesquels partaient laissant la misère envahir le foyer dépeuplé, que sans doute ils ne devaient jamais revoir !

Des imprécations accompagnaient ces départs forcés et les larmes coulaient sur les jeunes visages des conscrits, comme sur les visages des vieux parents.

Mais ces conscrits étaient des Français. A peine incorporés dans leur régiment, le sabre ou la baïonnette à la main, ces soldats du Midi, également alertes d'esprit et de corps, devenaient des héros. Ils trouvaient le monde bien grand ; et cependant, il leur semblait tout simple d'avoir à le conquérir. Puis, la magie du nom de Napoléon agissant aussitôt, ils écoutaient, l'œil ardent, les récits des Vieux de la garde et comme on le vit dans la dernière campagne, ces guerriers imberbes accomplirent des prodiges de valeur, tombant pour ne plus se relever sur cette terre de France qu'ils ne cédaient à l'ennemi que pied à pied.

Ceux qui survécurent, revenus dans leurs villages, y apportèrent l'histoire des guerres du grand Empereur. C'est ainsi que peu à peu on vit s'effacer des mémoires le souvenir de tant d'absents par la mort, et que le napoléonisme s'infiltra dans l'esprit des générations nouvelles qui, n'ayant pas connu les souffrances de ces temps héroïques, s'enivrèrent de leur gloire.

Mais mon enfance a vécu parmi la génération qui maudissait; et les derniers mois de 1813, les premiers de l'année 1814, se sont imprimés en caractères ineffaçables dans mes souvenirs.

I6

Tandis qu'on parlait bas dans les salons, les plaintes s'accentuaient dans les chaumières où j'allais causer familièrement avec les paysans. Tantôt je rencontrais une mère dont les larmes coulaient parce qu'elle ne recevait plus de nouvelles de son fils.

Il est mort, sans doute, disait-elle, comme les autres !...

Et une mère lui répondait :

Oh ! oui, comme mon pauvre enfant ! Je ne sais pas même où il est enterré !

Il nous les prendra tous, ajoutaient les hommes.

Moi, j'ai vendu mon champ pour payer un remplaçant, racontait un père. Eh bien ! on dit qu'il va falloir retourner tirer le sort.

J'écoutais tout émue.

D'autres fois, une clameur de récriminations s'élevait :

Qu'est-ce? disais-je.

Ah ! mademoiselle, c'est dans un village de la montagne ; le fils de mon cousin n'est point parti : il était si faible de poitrine ! Sa mère ne l'a pas voulu. Les gendarmes sont venus pour l'emmener, mais il s'était caché. Alors on a mis des garnissaires dans la maison et ils ont tout pris : pain, vin, poules ! Il n'est pas même resté un épi de millet. Les voyant dans la misère, le fils s'est rendu et il tombera mort en chemin ; car il n'est pas capable d'arriver au régiment !

Les lamentations redoublaient ; chacun regardait autour de soi, pensant à ce terrible sort qui menaçait de ne plus épargner personne.

Et tout allait si vite : armées, batailles, envahissement du territoire ! Le peuple du Midi, qui ne s'inquiétait qu'à demi de l'Alsace, de la Lorraine, de la Champagne, se sentit saisi de frayeur lorsqu'on annonça que les Espagnols et les Anglais venaient de franchir les Pyrénées. Faut-il le dire?... En présence des ravages d'une invasion, on redoutait autant l'armée française que les armées étrangères. Ah ! si les excès amenés par la guerre venaient souiller la gloire des conquérants, celle de Napoléon se présenterait bien atteinte! On sait les dévastations que ses conquêtes ont infligées aux pays vaincus. Mais les dameurs du triomphe ont étouffé les cris de souffrance des peuples ; seulement, ayons la pudeur de nous taire, si ces peuples se sont souvenus et s'il y a eu œil pour œil, dent pour dent.

En 1814, on redoutait donc tout ensemble les amis et les ennemis, dans ces provinces qui, depuis des siècles, avaient échappé au malheur de devenir le champ de bataille des nations s'entre-choquant. Bientôt, les conversations élevèrent la voix et m'initièrent aux préoccupations les plus graves. Mon esprit les saisit, avec ce frisson mêlé de frayeur et d'audacieuse curiosité qui fait battre le cœur des enfants à l'aspect de dangers pressentis. Il me semble que de grandes aventures se levaient à l'horizon de ma vie et je me sentais prête à me précipiter à l'encontre. Ma sœur, encore trop jeune pour me suivre, ouvrait cependant de grands yeux pour écouter et se montrait parfois sérieuse entre deux éclats de rire.

Mais j'allais avoir un compagnon de mes impressions nouvelles. Les armées étrangères s'avançaient et leur marche semblait se diriger vers Toulouse. Il n'y eut plus à douter : on s'occupait à fortifier la ville pour la défendre.

Mon père et ma mère offrirent Hauterive comme asile à leurs parents toulousains. Nous vîmes arriver successivement mon oncle Maurice de Villeneuve et sa femme, puis M. et Mme de Palarin avec Eugène, puis enfin Mme de Léaumont, son mari et leurs deux filles. Chaque venue apportait une joie aux enfants. Et tandis que nos parents se serraient tristement les mains, Eugène et moi nous nous empressions de faire entrer la guerre dans nos conversations ; Octavie et Aurélie essayaient de nous comprendre afin de grandir à notre taille ; et Émilie et Victorine commençaient à se disputer leurs joujoux, sans se douter que les rois et les empereurs se disputaient des couronnes.

Jamais notre vie de château ne s'était montrée si animée, grâce à nos réfugiés et aux allants et venants de Castres à Labruguière. En temps d'orage politique, les hommes, par une sorte d'instinct animal, semblent vouloir se serrer les uns contre les autres.

Et quelles préoccupations ! Les événements paraissaient se mouvoir, enveloppés dans une ombre épaisse qui les laissait à peine deviner. La vérité ne savait où se faire jour. On était réduit à la découvrir dans une gazette, à travers l'obscurité du mensonge ou à la lueur d'un demi-aveu. Les autorités chargées d'administrer le pays cachaient les nouvelles et redoublaient de rigueur dans l'application des mesures vexatoires qui leur étaient prescrites. Mais on voyait qu'en faisant trembler, ils tremblaient eux aussi et que leur œil inquiet n'osait regarder en avant, même dans un avenir de quelques jours.

Les lettres, surveillées, se permettaient quelquefois pourtant des mots à double entente. Alors, on se groupait pour mieux comprendre et les esprits s'exerçaient à tourner et retourner chaque phrase.

Cependant, de loin en loin, un fait officiel faisait jaillir une lumière par l'explosion des événements. Le renvoi du roi Ferdinand VII en Espagne et, plus encore, celui du pape à Rome, ouvrirent aux conjectures tout un horizon. On pressentait la fin de ce régime qui, depuis deux années surtout, pesait si fortement sur la nation. Mais cette fin ne deviendrait-elle pas aussi celle de la France?

L'habileté politique de lord Wellington ne laissa pas aux populations du Midi le temps de redouter les malheurs d'une invasion et, par suite, d'essayer de la repousser. Dès ses premiers pas sur le territoire conquis, il se présenta comme un libérateur. La discipline la plus sévère parvint à contenir même les justes ressentiments des soldats espagnols : aucune exaction ne fut commise et les réquisitions de tout genre se virent largement payées. Le général anglais s'avançait en proclamant que l'Angleterre ne faisait la guerre qu'à Napoléon et point à la France. Les cris joyeux de la délivrance y répondaient. « L'ennemi?... » c'était Napoléon !

Le passé est le piédestal des grands hommes. Drapés comme des statues et majestueux comme elles, ils ne rappellent que le grandiose de leur humanité. Ils passent ainsi au rang des demi-dieux, quand la génération disparue, dont ils ont bouleversé la vie, gît inerte au fond des tombeaux. Les voix accusatrices étouffées par les retentissements de la gloire restent sans écho dans l'avenir. Mais on était loin de cet avenir en 1814 ! On ne sentait que le poids du présent.

Il fut impossible de dérober à la connaissance du pays envahi la bataille d'Orthez, suivie de la marche de l'armée anglaise qui se dirigeait vers Toulouse. On n'ignorait pas non plus les péripéties de la lutte gigantesque soutenue par l'Empereur lui-même et l'on comprenait que Paris ne tarderait pas à se trouver menacé. Mais Napoléon n'allait-il pas relever sa fortune par un de ces élans dont il avait le secret? Alors, où s'arrêterait la revanche de son orgueil? Il semblait à la nation que les bras qui l'étreignaient si fortement ne pourraient se desserrer que par la mort. Et il vivait ! Et jamais ses soldats n'avaient accompli de si grands prodiges, fanatisés autant par le désespoir des revers de leur Empereur, qu'ils l'étaient jadis par la gloire de ses marches triomphales !

Le peuple, au contraire, appelait de tous ses vœux la fin de la guerre. Peu lui importait quelles mains viendraient étancher le sang qui continuait à couler des veines épuisées de la France. Les royalistes, de leur côté, voyaient poindre leurs espérances. Cependant, eux seuls, dans la nation, pensaient à la Maison de Bourbon qui semblait ensevelie sous les décombres de la vieille monarchie. Ces fidèles, en si petit nombre pourtant, commençaient à se grouper et comme leurs ancêtres, les chevaliers, ils étaient prêts à se jeter, le jour venu, dans la mêlée sans se compter. Seulement, viendrait-il, ce jour? On ne pouvait l'attendre que du triomphe des étrangers. Les gentilshommes les appelaient des alliés ; les paysans commençaient à voir en eux des libérateurs ; la nation comprenait qu'avant tout il fallait faire lâcher prise à la main qui la tenait, et dont l'épée déchirait le sein de la France en s'obstinant à la défendre lorsqu'il n'y avait plus qu'à savoir accepter la paix, plusieurs fois repoussée par l'orgueil d'un seul homme.

La paix ! mais aucune bouche n'osait accentuer ce mot ; et le gouvernement impérial continuait à imposer son despotisme, comme si rien ne pouvait menacer sa durée. En présence de cette confiance, le peuple ployait d'autant plus que, se sentant coupable de rébellion muette, il tremblait d'en être soupçonné.

L'Empereur connaissait les Français ; il savait ce qu'il devait attendre de leur bravoure sur les champs de bataille ; mais il n'avait que du dédain pour leurs manifestations populaires qui n'osent s'attaquer qu'aux faibles ou aux tremblants. Et lui sentait que tant qu'il tiendrait le sceptre, son bras aurait toujours la force de serrer le frein, son regard la puissance de contenir la foule en planant sur elle. Ce sceptre, qui pourrait le lui arracher?

Toutefois, sa surveillance ne se relâchait pas, tandis qu'il se débattait dans le réseau inextricable des marches et contremarches de son immortelle campagne de 1814. Cette surveillance s'exerçait particulièrement contre les royalistes, ce parti que la toute-puissance jalouse de Napoléon n'avait jamais perdu de vue sans le craindre. Alors même, il ne le redoutait point ; seulement, il l'estimait assez pour le juger capable de coups de tête. Et il fallait que rien n'eût l'air de bouger. C'est pour cela qu'on fusilla le malheureux gentilhomme qui parut sur la place publique de Troyes avec une cocarde blanche.

Mais, comme ces nuages que pousse le vent des tempêtes, les jours se pressaient, apportant successivement des désastres à celui qui, si longtemps, avait ployé le destin sous son joug.

Et nous, enfants, nos oreilles entendaient-elles le fracas des orages déchaînés par la main des hommes? Oui : et comme les petits chevaux qui, au pâturage, voient les anciens du troupeau dresser l'oreille et flairer l'air, souvent nous nous arrêtions court dans nos ébats avec un regard interrogateur, n'osant rien demander autrement, car on parlait bas en notre présence.

Cependant des mots nous arrivaient, qui nous aidaient à deviner bien des choses. Alors, nous aussi, nous baissions la voix en parlant des Bourbons dont les malheurs nous faisaient pleurer et du tyran qu'Eugène et moi, gens lettrés, croyions devoir comparer aux empereurs romains. Et tout en appréhendant des événements terribles, je me sentais pressée de les voir arriver, assez fière de vivre dans un temps qui pourrait me permettre de me poser en héroïne. Octavie, au contraire, se vantait d'avoir grand'peur, tout en disant qu'elle voulait partager mes dangers.

Tout à coup, des clameurs s'élevèrent. Et ces paroles retentirent de toutes parts : « Le maréchal Soult recule vers Toulouse ; les Anglais s'avancent, une grande bataille se prépare. » Et la rumeur allait croissant ainsi que l'anxiété qui saisit soudain toutes les classes. Il y avait des siècles que le choc des armes n'avait ensanglanté ces guérets si bien cultivés par le paysan gascon. L'effroi se propagea rapidement de village en village. Les villes étaient plus calmes : des bruits qui venaient du Nord indiquaient un dénouement prochain. Cependant, on redoutait les dernières convulsions de ce colosse qui s'appelait Napoléon : personne ne pouvait penser que, dans cette main, la plume de l'abdication allait remplacer l'épée du grand capitaine.

Et cependant, s'il s'en fût tenu là, son nom se serait placé au sommet d'une véritable grandeur. Se retirant des champs de bataille accablé sous le nombre, mais point vaincu et ne rendant ses armes qu'à la France, c'est-à-dire à la paix, c'eût été monter aussi haut que puisse atteindre un homme dans l'estime admiratrice des générations futures. Le retour de l'île d'Elbe a été un crime de lèsehumanité. Mais revenons à 1814.

IX