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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Porcelaines. Chys, 4 juin 1869

Deuxième partie

Porcelaines. Chys, 4 juin 1869

Mémoires de l'Occitanienne · 2 min de lecture · p. 291–292 · chapitre 22 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je ne peux regarder sans m'attendrir les porcelaines posées sur ma cheminée. Elles décoraient ma chambre à Chys lorsque j'y suis entrée pour la première fois - la chambre d'en bas, celle qu'on nommait : la chambre bleue.

Il y avait un papier écossais bleu, des meubles recouverts de cotonnade bleue et un lit enfoncé dans une profonde alcôve avec des rideaux d'une mousseline indigène appelée crêpon, dont le nom a disparu ainsi que l'étoffe. Point de pendule ; seulement des porcelaines : trois tasses et un sucrier. Mon cher Adolphe1 me conduisit vers elles pour me les présenter avec l'orgueil du connaisseur ; et moi, je les considérai avec l'étonnement de l'ignorante.

(I) Son mari. ↩

Alors, les prenant délicatement entre ses mains comme s'il eût eu peur de les blesser, il se mit à énumérer leurs mérites, appelant mes regards sur les moindres détails. Elles venaient de la fabrique du comte d'Artois, disparue avec son patron.

Pauvres faïences à fleurs, victimes de la Révolution, elles aussi ! La tempête les avait dispersées et la plupart en étaient restées en débris. A peine rencontrait-on, ici ou là, dans une boutique obscure, reléguées au dernier plan, quelques-unes de ces porcelaines sans aïeux avec leur marque imperceptible, hiéroglyphe inconnu à la génération nouvelle. Le savant en céramique connaissait seul ce trésor. Mais il fallait être plus que savant pour en apprécier tout le prix : il fallait un œil d'amant et s'être énamouré de ces objets si délicats, dont la pâte semble pétrie par les fées et les fleurs enguirlandées par les génies. Adolphe aimait toutes les porcelaines ; mais il avait une prédilection pour ces éphémères, qui naquirent pour briller et vivre si peu.

Je le vois encore, les faisant servir à me donner ma première leçon : elles sont là pour me le rappeler. Le fond est d'un blanc mat, un peu opaque, comme pour faire mieux ressortir les nuances si délicates et si variées de ces petits bouquets qui forment pourtant de véritables gerbes. On y reconnaît chaque fleur, même celles qui paraissent presque microscopiques, telles que les myosotis et les brins d'herbe. Il semble qu'on pourrait les prendre comme des fleurs naturelles pour les examiner de plus près et qu'il ait fallu des doigts d'enfant pour les cueillir ; ou plutôt, on se demande quel burin les a dessinées si mignonnement et si gracieusement.

Manufacture, artistes, ouvriers? Qui répondra? • Où sont-ils? Où est l'amateur qui me racontait l'origine de ces porcelaines? La poussière a survécu aux mains qui les avaient façonnées, à celles qui les avaient retirées du tombeau.

Et me voici, à mon tour, prête à disparaître, c'est-à-dire à mourir, - tandis que mes chères tasses vivront - jusqu'au jour où des mémoires ignorantes et indifférentes les verront se briser sans regrets.