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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Un salon de province sous Charles X

Deuxième partie

Un salon de province sous Charles X

Mémoires de l'Occitanienne · 25 min de lecture · p. 271–290 · chapitre 21 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le soir, quand je demeure seule dans le salon de Chys, le silence se fait ; aucun bruit ne vient, ni de dedans, ni de dehors. Chaque porte s'est refermée successivement ; maîtres et gens commencent leur nuit. Il est à peine neuf heures. Moi, je veille.

Alors, laissant tomber bientôt mon livre, j'écoute les voix du passé. Hélas ! où sont-ils, les amis que j'ai vus s'asseoir autour de cette table et que je vais chercher dans le lointain qui fut ma jeunesse?

Il y en avait de tout à fait vieillards, d'autres touchant à l'âge mûr, d'autres enfin ayant encore un long avenir de belles années. J'étais parmi ces jeunes, souriant à tout. Les vieux se montraient gais, eux aussi. Ils occupaient tout naturellement les premières places et semblaient nous présider. Ce que nous leur donnions en respect, en déférence, ils nous le rendaient en indulgence et tendresse. Ils étaient en haut, nous plus bas ; mais la distance ne nous séparait point. Les mains se tendaient pour s'attirer et la conversation ne demandait pas mieux que de devenir un mélange d'idées anciennes et nouvelles, où chacun s'empruntait quelque chose. Les jeunes gagnaient en manières, en bonne grâce et surtout en expérience qui leur arrivait ainsi par reflet. Les vieux, à leur tour, sans en avoir peut-être la conscience ni le désir, modernisaient peu à peu les formes de leur conversation comme celles de leurs vêtements.

Chaque génération avait donc à s'applaudir de ce rapprochement des âges qui, du reste, a toujours composé ce qu'on appelle « la société des salons ». Hors de là, comme dans le temps présent, il y a des clubs pour les hommes et l'isolement au foyer domestique pour les femmes. Ou bien c'est la réunion des hommes et des femmes dans des foules où l'on se coudoie sans se voir, où l'on s'assied les uns près des autres sans se parler ; et où l'on s'accorde tous les luxes, hormis celui de l'esprit, peut-être parce qu'il ne représente pas de l'or.

Mais je reviens au salon de Chys en 1830, où il n'y avait ni luxe, ni dorure : à peine même le confortable du jour. Chys était le campement de nos vacances. Nous plantions là notre tente et l'on eût pu croire qu'il ne devait y rien demeurer quand elle serait levée. Sous cette tente se sont abrités des esprits bien aimables, et même des êtres supérieurs.

Ma belle-mère, gaie, vive. légère, plus jeune de caractère que la plupart d'entre nous, était la reine de ce salon, avec ses façons de grande dame de province qui semblait pourtant avoir une vue sur le faubourg Saint-Germain. Les femmes de l'ancien régime, accoutumées à tenir le sceptre, étaient toujours prêtes à le ressaisir.

Ma belle-mère le portait si naturellement que je ne me demandais pas s'il lui était échu par droit de naissance, ou par droit de conquête. D'ailleurs, je préférais, à son rôle actif, mon rôle passif qui me permettait les tête-à-tête d'un fauteuil à l'autre.

Tandis que ma belle-mère répondait à l'un, interrompait l'autre, se renversait sur sa causeuse, riant, plaisantant, se passionnant pour des babioles avec un entrain communicatif, réminiscence de ces conversations d'autrefois, véritables papillonnages d'esprit qui se gardaient de trop s'approcher des lumières de peur de s'y brûler, moi, je demeurais dans mon coin, nonchalante d'attitude, mais donnant carrière à mon imagination qui parcourait le monde en pensée ou s'épanchait en dissertations, en rêveries à haute voix quand je trouvais à qui parler ou avec qui rêver.

Puis, lorsque ma belle-mère s'élançait tout à coup en demandant sa table à thé, à mon tour je me rapprochais ; et, comme une invitée, je tendais ma tasse à la dame du logis, lui cédant très volontiers cette place afin de garder mon indépendance.

Mais ce ne sont pas des portraits que je trace ; je prétends à peine à des esquisses.

A mon début à Chys, en l'automne 1830, le petit salon campagnard était rempli de réfugiés, venus s'y abriter après l'orage de juillet. Battus par la même tempête, unis par les mêmes regrets, nous étions gais pourtant, parce que nous étions jeunes presque tous et qu'il n'y a pas de ciel si noir dans les profondeurs duquel les yeux de la jeunesse ne découvrent un soleil. Ces amis, je les revois et je les entends. C'est un feu roulant de mots heureux, de plaisanteries fines, de riens qui signifient toujours quelque chose avec ces éclats de rire qui font écho.

Je retrouve d'abord ma cousine d'Aguin, belle encore et n'ayant qu'un pied enfoncé dans ce ménage qui doit plus tard l'absorber corps et âme. Alors, elle était femme du monde, se souvenant de ses succès, pouvant en revendiquer d'autres, mais prête à ne plus être que bonne épouse et mère passionnée.

Son mari est là aussi, avec ses cinquante ans qu'il oublie, tant il y a de verdeur dans son imagination, et qu'on oublie, tant il y a de grâce, de finesse et de gaieté dans son esprit ! Leur cousin, Richard d'Alton1 (un Irlandais), est venu frapper à la porte de notre cottage, beau de taille et de visage, éminemment distingué de manières, noble de sentiments, à la façon des aristocraties anglaises et françaises réunies en lui.

(1) Lord Trimmelston, ↩

Ne semble-t-il pas que l'avenir le plus brillant soit promis à cet homme de vingt-cinq ans qui peut prétendre à tout? Pauvre Richard !...

Sur un second plan, je vois une jeune fille de dix-neuf ans : c'est ma sœur Émilie, bonne, douce, simple, modeste jusqu'à ignorer entièrement sa valeur, qui, du reste, n'a pas encore pris son essor ; mais cherchant déjà Dieu, qui l'attend, prêt à lui tendre la main pour la placer si haut2 !

(2) Emilie est devenue la sainte fondatrice d'un ordre religieux. ↩

Auprès d'elle, et sous nos regards attentifs de sœurs aînées, est notre frère Ludovic, un enfant

ruades, puis venant aussitôt se remettre sous le joug, plus par droiture d'esprit que par respect ou crainte, et promettant, sous son enveloppe d'écolier, le beau jeune homme à venir.

Mais ce qui domine tout dans mes souvenirs, comme il absorbait déjà tout dans mon cœur, c'est Adolphe, c'est lui, lui que je vois, avec ce regard si fin qui parlait avant la parole ; lui que j'entends, disant comme personne ce qui a déjà été dit ; ou bien disant ce que personne n'a dit si simplement, si naturellement, qu'il est aussitôt compris, goûté, applaudi, non seulement par l'esprit, mais par ce qui n'en est que l'instinct. Il est là, les captivant tous en se mettant à l'arrière-plan de la conversation, à laquelle il mêle des mots qui la font aussitôt scintiller, diamants et perles s'échappant de sa bouche, comme de celle de ces êtres doués par les fées de trésors qu'ils ignorent. Cependant, il est toujours prêt à se taire pour écouter, parce qu'il parle sans penser à lui. Avec quelle charmante paresse il se plait à faire une halte silencieuse, tandis que les voix s'élèvent et se pressent, pareilles à des flots confus. Et comme il les laisse passer insoucieusement, sans être tenté d'y mêler Îa sienne ! Mais il est bientôt relancé. Alors, sans bouger, il reprend nonchalamment la « raquette » et son volant semble planer et ne retomber jamais.

Adolphe savait attirer les amis et les retenir. Tous l'ont aimé d'une façon exceptionnelle, depuis le premier jour jusqu'au dernier. Il n'en a perdu que par la mort. Je les revois, eux aussi, passant comme des ombres que je voudrais arrêter. Ah ! tous ceux que j'ai connus à cette époque de bonheur, d'espoir, de jeunesse enfin, je voudrais leur rendre la vie ! Ils se sont mêlés si affectueusement à la mienne !

Les premiers (dont je crois encore entendre les pas entrant dans notre petit salon campagnard),

c'est le ménage Palaminy. M. de Palaminy, avec son grand air fait exprès pour son titre de marquis, représente l'ancien régime qu'il a pourtant bien peu connu. Honneur, nobles croyances, préjugés mêmes, tout est en lui une incarnation du passé et toujours on le trouve prêt à le défendre, la lance au poing. Ami comme on l'était alors, on n'a pas besoin de faire appel à sa sympathie : elle est là. J'aime à me ressouvenir de cette main qui serra chaleureusement la mienne à mon début en Bigorre parce que j'étais la femme d'Adolphe et, plus tard, aussi pour moi-même. Je pense tout autant à sa femme, si bonne, et dont le visage conservait sous les rides le charme qui avait attiré et fixé pour toujours les yeux et le cœur de son jeune mari.

Les Castelbajac de Barbazan arrivaient, dans ce temps-là comme à présent, tous ensemble et nombreux : le père et la mère, deux enfants, la grand'mère quelquefois.

Le père, Raymond, page et émigré dans sa jeunesse, avait perdu les formes de son origine provinciale au contact de ses compagnons d'exil. Sa belle figure était encore remarquable en 1830. Sa franchise plaisait, ainsi que l'entrain de sa bonne humeur et de son accueil. Il était toujours prêt à serrer dans ses bras tous ses parents, hommes et femmes, par effusion de cœur et par esprit de famille.

Sa femme, pauvre créature terre à terre, se relevait néanmoins lorsqu'il s'agissait de se montrer affectueuse et bonne. Je n'oublie pas le regard attendri et le sourire reconnaissant qu'elle adressait à ceux qui lui prêtaient une attention, bien fugitive cependant ! J'étais de ce nombre. Mais pourquoi n'avouerais-je pas l'intérêt, tenant de la pitié, qui me portait vers elle?...

L'attrait que je lui inspirais m'avait donné la baguette divinatoire. On est toujours ému d'être aimé, d'où que vienne l'affection, et l'on éprouve la secrète curiosité de remonter jusqu'à sa source, c'est-à-dire jusqu'au cœur qui s'est ainsi manifesté.

La grand'mère semblait avoir été retrouvée fossile dans les profondeurs du temps jadis, elle • et ses manches plates, ses robes tout à fait sur les hanches, ses jupes gonflantes, ses corsages à longue taille dans lesquels elle se tenait droite, comme si son dos n'eût jamais su ce que c'était que de s'appuyer. Elle faisait un contraste amusant avec ma belle-mère, qui trouvait le moyen de s'ajuster à peu près comme nous sans que cela parût choquant, tandis que nous étions tentés d'appliquer à l'âge de Mme Cabarus une date impossible. Je ne me rappelle pas si elle a assez vécu pour prendre sa revanche et se rengorger en revoyant ces mêmes modes, orgueilleusement portées par les femmes de vingt ans. Mme Cabarus avait montré de nobles et grandes qualités dans des circonstances pénibles et difficiles

Mais je n'ai rien dit encore du marquis et de la marquise de Montlezun, ces seigneurs châtelains que la grande Révolution n'avait pu parvenir à déposséder de ce titre féodal. M. de Montlezun avait l'air tellement à son aise dans son origine mérovingienne que l'idée de la lui contester ne venait à personne. On pensait aux ducs d'Aquitaine proscrits et dépouillés, en retrouvant leur descendance trônant dans un château des Pyrénées avec de vieux remparts qui tombaient pierre à pierre, des planchers prêts à s'effondrer, des meubles vermoulus. Adoptant l'anachronisme, on se surprenait à remonter les siècles et à se demander si le roi régnant s'appelait Charlemagne, et si le sire de Tostat, ce Mérovingien déchu, plutôt que de reconnaître le droit du vainqueur, n'avait préféré conserver celui de se montrer fier de sa misère.

Sa femme était une de ces créatures exceptionnelles qui naissent princesses, en quelque lieu qu'ait été posé leur berceau. Son cousin, l'abbé duc de Montesquiou, disait qu'il ne connaissait pas de plus grande dame que cette cousine retrouvée au fond de la Gascogne. Ce ménage n'avait point d'enfants. Mais il semblait qu'ils auraient empiété sur les droits sacrés de cette affection mutuelle, si exclusive, si profonde et toujours si vive, née d'un mariage d'amour à vingt ans et destinée à ne mourir qu'avec le dernier battement de ces deux cœurs.

D'autres voisins de toutes les classes nous venaient aussi et, parmi eux, se sont rencontrés nos meilleurs amis des temps malheureux. Je n'ai qu'à nommer et à rappeler M. et Mme Barzun.

Maintenant, passons à un autre tableau. Ce sera toujours le reflet d'autrefois qui me les présentera. Ah ! qu'ils sont à plaindre, ceux qui vivent long-temps et ne peuvent oublier ce passé, toujours regretté !

Je cherche ce salon dans ma mémoire quelques années plus tard, et je le retrouve au complet, du moins comme réunion de famille. Ma belle-mère le préside plus encore. Pourtant, ce n'est pas là qu'il faudrait voir cette usurpation de mes droits qu'on lui a tant reprochée, et dont elle jouissait innocemment, la pauvre femme, se persuadant que la fortune de la maison est un jouet qui peut appartenir à tous, et surtout au vieil enfant gâté dont la main l'a saisi, sans se mettre en peine du vrai possesseur. Mais, dans notre salon, elle a sa place en tenant le premier rang. Que fait le chiffre du contingent apporté par elle au ménage? Qu'importe que la demeure habitée en commun ne soit pas sienne !... Elle est la mère, la belle-mère, la grand'mère ! et toujours elle doit se trouver la première, sous le toit qui abrite la tête chargée de cette triple couronne de maternité.

Nous étions donc tous groupés autour du fauteuil de ma belle-mère, si l'on peut se servir de mots désignant l'immobilité lorsqu'il est question d'une femme si peu vieille d'allures, malgré ses soixante-quatorze ans, car nous sommes en 1834. Cinq années de mariage ont passé sur ma tête sans y peser du poids d'aucun chagrin. De nouveaux liens, au contraire, nous rattachent l'un à l'autre, Adolphe et moi. Et puis, nous avons déjà commencé à dérouler avec une sympathie croissante cette longue suite de jours destinés à unir et mêler nos sentiments, nos goûts, nos caractères, de façon à retrouver plus tard une empreinte identique dans deux natures dont l'aspect semblait être dissemblable. Arbres séparés par leurs racines, mais dont les branches, en s'étendant, se cherchent, se rapprochent, se croisent et finissent par confondre si étroitement leurs rameaux que la même goutte de rosée les humecte, que le même coup de vent les ploie et que si la foudre vient à briser une de ses têtes, devenue chenue, l'autre tige se dessèche, languit et ne saurait tarder à mourir.

Oui, nous étions tous réunis en l'automne 1834 : ma belle-mère, Adolphe, moi, Armand1, sa femme et les enfants des deux ménages.

(1) Armand, marquis de Castelbajac; sa femme, Sophie de La Rochefoucauld, dont il est question lors du séjour à Cauterets en même temps que Chateaubriand. ↩

Armand! Ah! combien mon cœur aime à se reporter vers lui ! N'a-t-il pas été mon frère d'élection, ou plutôt celui qui m'a semblé l'avoir été toujours? Oh! pourquoi n'y aurait-il pas de ces affinités mystérieuses, où l'âme, prenant le rôle de la nature, développe et fait croître des sentiments dont les germes étaient innés? Ce qu'il y a de vrai, c'est que nos deux mains se sont simultanément tendues l'une vers l'autre pour ne se désunir jamais. Et ce que je sens, comme si c'était une prescience de l'autre vie, c'est qu'une des douceurs de mon éternité sera de lui donner toujours le nom de frère.

Ce qu'il était pour moi, il l'était naturellement pour tous ceux qu'il aimait. Son affectueuse aménité et les grâces de son accueil se multipliaient sans s'amoindrir en se divisant. Il passait de sa mère à sa femme, à ses enfants, à son frère, disant un mot aimable et bon, avec cette physionomie si franche, qui complétait si bien les paroles ! Son noble et beau visage était l'enveloppe diaphane de sa belle âme, comme si la nature se fût étudiée à la manifester extérieurement. Il se présentait ainsi à ses amis et à ses ennemis. Ses amis comptaient sur les sentiments d'un cœur en qui se retrouvait la loyauté de la conscience. Ses ennemis, s'il en a eu, ou plutôt ses rivaux et ses jaloux, ne se sont jamais heurtés contre rien qui vînt leur riposter. Il savait si bien pardonner que l'on se demandait s'il avait aperçu l'offense. La médisance? il l'évitait toujours. La raillerie? son esprit la comprenait sans jamais s'en servir. Il y avait en lui tant de bienveillance qu'elle semblait se plaire à projeter ses rayons avec un réflecteur. Que de choses on pourrait ajouter si l'on voulait tout dire !... Il me ferait oublier que figures et caractères doivent passer ici en s'arrêtant à peine.

Mais voyons l'aspect du salon de Chys. Le petit pavillon qui le renferme s'avance sur une terrasse avec son unique rez-de-chaussée surmonté d'un toit pointu et semble se tapir, pour se mieux abriter, sous l'ombre de hauts platanes rangés en allée, tandis qu'un d'entre eux se détache et vient former, en s'unissant à un vieil ormeau, un immense parasol. Ainsi intercepté, le soleil réchauffe sans brûler.

Seulement quelques-uns de ses premiers rayons vont réveiller la fleur et l'entr'ouvrent afin d'y introduire la goutte de rosée destinée à la faire vivre, du moins jusqu'au soir. Protégés par ce dais de verdure, fleurs, plantes, arbustes, se développent avec exubérance. Les bignones, mêlées aux rosiers, aux chèvrefeuilles, grimpent le long des murs et retombent en balançant leurs bouquets variés au bout de leurs branches flexibles.

Les jasmins essayent de se glisser entre tous et la verveine odorante a bravé l'hiver sous le couvert de ses robustes compagnons. Il y a dans tout cela un pêle-mêle indiquant un peu la négligence du jardinier et l'absence de la serpette. Mais, par combien de grâces la plante en liberté se plaît à racheter sa nature redevenue à demi sauvage ! Comment regretter les liens chargés de l'emprisonner sous prétexte de rivalisation, en la voyant, tiges, feuillages et fleurs, monter, monter toujours pour orner le toit jusqu'au dernier pignon, pour dérober le disgracieux tuyau de cheminée, et pour devenir arbre, en quelque sorte, puisque ses guirlandes, dans leur hardiesse, s'élancent et vont couronner la tête du platane et celle de l'ormeau, deux géants qui semblent s'incliner afin de se prêter aux jeux de ces gracieux pygmées !

Quand les portes du pavillon s'ouvraient, il semblait que ce fût à l'appel de ces rameaux fleuris, tant ils étaient près du seuil, heurtant même quelquefois aux vitres.

La petite terrasse placée en avant du salon en faisait presque partie, comme si elle eût été destinée à le doubler. Là se groupaient ou s'alignaient des vases contenant les vieilles fleurs d'autrefois : jasmins d'Espagne, œillets, héliotropes, tubéreuses, jacinthes. Ces reines des jardins de Versailles, au siècle du grand Roi, sont maintenant reléguées au dernier rang, si même elles n'ont disparu dans l'oubli. Mais Adolphe les aimait, de cet amour qu'il portait à tout ce qui rappelait ce temps passé, vers lequel son âme rétrogradait sans cesse.

Nos trois enfants jouaient au milieu de ce parterre. La mythologie, dans ses gracieuses métamorphoses, a oublié d'en créer une et de nous montrer un groupe d'enfants devenu un groupe de fleurs. Ne croit-on pas retrouver ces frais visages, ces teintes blanches ou rosées, sous la forme de ces productions délicieuses à qui la nature a donné à pleines mains tout ce qu'elle a de plus suave?

Et si le souffle de la brise fait incliner les fleurs les unes vers les autres comme pour se baiser, ne voit-on pas se dessiner un allégorique tableau, rappelant ces petits êtres si purs, qui se cherchent, s'aiment et s'embrassent avec tant d'innocence?

Pauline, Henri, Gaston, enfants si beaux, laissez-moi vous retrouver sous cet emblème ! Pères, mères et grand'mère sont là, les regardant !

Mais bientôt l'heure s'envole, la scène change, les enfants disparaissent et l'on écoute encore le bruit de leurs petits pieds qui s'éloignent et de leurs petites voix qui semblent se perdre en gazouillement d'oiseaux.

Nous restons entre nous. Quel souvenir vais-je évoquer? Ah ! ce sera celui de Sophie. Quand elle est là, c'est elle qu'on regarde. Ses cheveux blonds, son teint suave, sa taille onduleuse, tout en elle est en harmonie pour personnifier la grâce. Quand elle chante, sa voix elle-même semble formée de sons qui ramènent la pensée aux nuances de son visage et il n'y a pas un de ses mouvements qui ne porte l'empreinte de cet ensemble. Est-ce le résultat d'une étude de femme prétentieuse ou coquette?... Regardez par la fente de sa porte et vous verrez Sophie se pencher, s'allonger, se relever, gracieuse comme sous l'œil d'un salon. Non, en elle tout vient de la nature ; l'art serait resté au-dessous. Il n'aurait pu lui donner le charme de la vérité, tout comme le pinceau n'a jamais su trouver des couleurs assez réelles pour reproduire fidèlement son image.

Telle est Sophie s'adressant aux regards. Maintenant, vais-je la définir, se révélant aux cœurs? Qui le pourrait mieux que moi? A l'époque où j'écris ces souvenirs lointains (1867), n'avons-nous pas ensemble parcouru la longue période qui s'étend du matin au crépuscule, ces deux points de la vie, jeunesse et vieillesse, entre lesquels le jour se déroule à travers la lumière ou les ombres? Et notre amitié, se donnant toujours la main, n'a ployé sous aucun coup de vent : une même fixité a rivé nos cœurs l'un à l'autre.

C'est la réponse que l'avenir a jetée à ceux qui avaient accusé la jeune femme d'être légère comme le papillon, dont elle semblait emprunter la mobilité pour passer d'un plaisir à l'autre, ou du sourire à l'émotion.

Mais pourquoi protester contre cet emblème? Le papillon doit-il être le symbole de l'inconstance, parce que tantôt il effleure l'onde pour s'y mirer et tantôt s'élève dans l'azur pour briller sous l'œil du soleil?

Est-il inconstant parce que la terre et le ciel le réclament tour à tour? La terre - comme le complément des fleurs sur lesquelles il se pose et qu'il semble animer. Le ciel - comme la fleur elle-même dont il a emprunté les couleurs et peut-être ravi le parfum, afin d'en doter l'éther d'un coup d'aile.

Épiez le papillon, suivez-le de l'œil et ne vous pressez pas de le juger. S'il monte, il redescend. Ce qu'il abandonne, il a l'air de le quitter en y laissant quelque chose de lui-même. Il s'éloigne, il revient, pirouette, se balançant en un vol qui peint l'incertitude. Mais, vite, l'attrait le ramène vers ses amies des parterres ; et si, parmi elles, il y a des délaissées, ne voyez-vous pas aussi qu'il en est d'autres auxquelles il reste fidèle toujours?

Nous, que Sophie aimait autrefois, ne retrouvons-nous pas son amitié debout, à nos côtés, tandis qu'en tournant la tête nous en revoyons tant d'autres demeurées en chemin, par lassitude, par inconscience, par oubli? La course est longue quand il s'agit d'une vie et de sentiments à mener pas à pas avec elle jusqu'au terme. Soyons indulgents pour ceux dont les cœurs ont laissé notre image s'effacer au souffle des événements. Mais gardons toute notre reconnaissance pour les affections qui nous ménagent la douceur de pouvoir dire (en fixant nos pensées sur les dates de 1834 et de I867) :

« Aujourd'hui a tenu les promesses d'hier. »

La réunion de famille se composait donc, en 1834, de huit personnes. Mais il venait s'y mêler sans cesse des allants et venants, parents, amis, simples passants quelquefois, qui se targuaient d'une connaissance ébauchée pour s'arrêter devant la grille et se la faire ouvrir, attirés peut-être par cette allée si avenante, aux grandes branches pareilles à des bras tendus.

Au bout de cette allée orgueilleuse, se rencontrait l'humble cottage déjà rempli, petite ruche où chacun trouvait à peine son alvéole. On n'en accueillait pas moins avec un visage souriant les visiteurs attendus ou non attendus. Les habitants se serraient pour faire place aux uns ; puis on offrait aux autres, sans vergogne, les mansardes et les recoins. Mais les lits étaient bons ; on y dormait tout d'une haleine. Le matin, on quittait son réduit pour se chercher et l'on se rencontrait aussitôt dans ces jardins de quelques arpents, dont les sentiers tournaient sur eux-mêmes, afin de multiplier le terrain à l'aide de bosquets impénétrables où les arbres, les arbustes, les plantes grimpantes simulaient une forêt vierge.

Quelquefois, la jeunesse prenait son vol pour aller au loin ; et c'était alors de délicieuses promenades en voiture découverte, à travers d'étroits chemins envahis par un ruisseau ou par les branches retombantes des saules et des aulnes. Les roues faisaient rejaillir les gouttes sur les robes, les rameaux enlevaient les chapeaux en les froissant ; mais c'étaient des robes de mousseline, des chapeaux de paille ; et l'on riait sous cette pluie factice, et l'on essayait de rajuster tant bien que mal des coiffures dont les boucles folles, livrées au vent, ne seyaient peut-être que mieux aux visages.

On rentrait talonné par l'heure du dîner. Les femmes couraient à leur toilette. Elle exigeait peu de temps et peu de frais. La mousseline à dessins bleus, roses ou lilas était remplacée par la mousseline blanche bien empesée, ayant pour tout ornement un simple ourlet au bas des robes, mais accompagnée de belles ceintures tombant jusqu'aux pieds et de nœuds flottant sur les manches bouffantes : c'était là le luxe ! Quant à la coiffure, on recrêpait légèrement les frisures et chaque femme, selon son caprice, posait sur ses cheveux, noirs ou blonds, une belle grosse fleur, ou bien un bouquet mignon qu'elle avait cueilli elle-même et composé artistement.

Alors, la salle à manger ouvrait ses portes en noyer « point verni » et sur un plancher « point ciré » se dressait une table carrée couverte de gros linge, fabriqué dans le pays. Puis, à travers un pêle-mêle où de simples assiettes de Limoges osaient se rencontrer avec un service de Sèvres, un huilier d'argent admirablement ciselé, de vieux beaux candélabres, on servait un de ces dîners à l'ancienne cuisine, où tout était excellent et où le nombre de plats, se succédant en deux services, témoignait du bon marché des denrées qui permettait aux petites fortunes d'atteindre à tant de bien-être.

Le salon et son appendice, la petite antichambre, attendaient les convives au retour avec un ameublement hétérogène : bergères et canapé inconfortables en velours d'Utrecht jaune ou fauteuils de vieil Aubusson montrant la corde, les premiers aux dossiers raides rappelant les plus disgracieuses formes de l'Empire, les autres arrondis, travaillés, fouillés et ornés de ces roses sculptées que l'on commençait à retirer de la poussière des galetas. Lampes et bougies s'allumaient ; et, sur une console dorée venue sans doute d'un boudoir Pompadour, on posait des tasses de porcelaine de Chine ou de Saxe, capables de faire pousser des cris d'admiration à un connaisseur, choisies, il est vrai, par Adolphe, ce connaisseur qui, du coin de l'œil, les accompagnait avec anxiété dans leurs évolutions, comme on suit les pas hasardés d'un enfant chéri.

Les groupes se formaient. Nos voisins venaient souvent s'y joindre pour la soirée. Les conversations s'engageaient, mêlées, croisées, interrompues ; puis le piano s'ouvrait, mauvaise épinette louée. N'importe : accompagnées par ce piano, j'ai entendu les romances délicieusement chantées par Sophie et il a résonné, instrument rebelle dompté par le talent, sous les doigts merveilleusement doués de Mme de Féragut. La belle improvisatrice, remontant le cours du temps, pensait-elle, comme nous, au roi dont elle avait ravi le cœur et à l'anneau de fiançailles passé un instant à cette main dont les accords nous faisaient rêver1? Ah ! bien souvent, sans doute, au fond du noir Armagnac, enfermée dans sa tour de Pénérou, le génie de la musique a dû lui dicter des chants devenus pour elle un langage, plaintes, regrets, souvenirs qui ne s'évanouissaient peut-être pas comme les sons perdus sous ces voûtes sans écho !

(I) Le roi de Prusse, en 1814, ayant connu Mlle de Ronchicols, avait eu la pensée de l'épouser morganatiquement. Le conseil de la couronne s'y opposa. ↩

J'aime à me rappeler ces hôtes de passage, mais je préfère retourner à notre intérieur restreint ; et là, je cherche le doux visage d'une amie dont je n'ai rien dit encore. Est-ce oubli? Non. Et si je l'ai gardée pour la dernière, c'est peut-être pour la mettre mieux en évidence, après avoir eu l'air de la laisser dans l'ombre où elle se plaisait à demeurer.

Elle avait dix-huit ans. Je ne sais pas grand' chose de son enfance, puisque je ne la connaissais pas alors ; mais elle a dû s'échapper de la main divine comme un de ces grains bénis destinés à la moisson du ciel.

Sa jeunesse, malgré le cachet de son âge et la gracieuse naïveté répandue sur tout son être, semblait moralement s'éclipser au profit des vertus dont elle portait les germes, déjà si développés, que jamais on n'a songé à lui tendre la main pour la guider ou la soutenir. Son innocence était de celles que rien ne saurait ternir : pas même un souffle venu de l'imagination ! On devinait que ce cœur, en s'éveillant, était monté tout naturellement dans les régions célestes, là où les vapeurs de la terre ne peuvent s'élever. Et, par une sorte de fascination, il semblait que son ange gardien fût visible à tous les yeux.

Qu'était-elle dans cette famille devenue la sienne?

C'était une enfant envoyée, à seize ans, à ma belle-sœur, pour élever une autre enfant plus jeune seulement de quelques années. Anglaise, elle avait quitté son père et sa patrie et s'en était allée au loin comme ces passereaux emportés par le vent de la migration. Mais la Providence l'accompagnait.

N'était-elle pas l'enfant d'une de ces familles sur lesquelles sa protection s'étend avec le plus d'amour - familles qui ont su garder leur foi catholique et suivre toujours d'un œil fidèle, dans un pays envahi par les ombres, ce soleil obscurci? Oui, son père, si chrétien, n'a pas eu peur en la bénissant à son départ. Il l'a confiée à Dieu, comme Tobie. Et c'est Dieu qui l'a conduite au foyer où elle devait retrouver le maternel appui qu'elle n'avait plus, puis un autre père, puis une petite fille, son élève, destinée à devenir pour elle une sœur et pour rencontrer enfin, à ce foyer, un bel enfant dont elle allait aider les premiers pas, - enfant qui, bien des années après, devenu père, devait remettre entre ses bras son unique fille, une orpheline, en lui disant : « Tenez-lui lieu de mère. »

Et moi, que dirais-je d'elle? Après vingt-cinq ans d'absence, j'ai retrouvé cette même physionomie douce et calme, sur laquelle aucun événement n'avait pu graver son empreinte, semblable à ces étoiles qui ressortent des nuages avec le même front serein.

Quand je regarde autour de moi, comptant le peu de cœurs qui me conservent encore une place, je pense à « miss Juliana » pour me dire qu'elle me rend en amitié, dans mes vieux jours, ce que je lui avais donné en sympathie dans sa jeunesse.

Je vais clore les souvenirs de l'année 1834. Pourquoi me suis-je étudiée à les rappeler en quelque sorte un à un? Ah ! c'est que cette année est du nombre de celles qui ne sont plus revenues, malgré le sourire plein de promesses qu'elle nous avait adressé en s'enfuyant ! Nous ne devions jamais nous revoir tous réunis sous les yeux de ma belle-mère, dans ce salon dont elle allait disparaître bientôt et pour toujours !

Deux ans à peine écoulés, Armand, Sophie, Pauline, Gaston, partaient pour aller s'établir à Metz. Le temps a continué sa marche ; et c'est à peine si ces hôtes si chers sont revenus isolément visiter de loin en loin ce petit coin de terre, où chacun pouvait se dire : « Là nous avons été heureux les uns par les autres... »

II