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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Les lettres

Deuxième partie

Les lettres

Mémoires de l'Occitanienne · 8 min de lecture · p. 298–302 · chapitre 24 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les lettres ! C'est la pensée, c'est la parole, ce sont les sentiments les plus intimes fixés immuablement. C'est plus : un jour vient où vous les reprenez pour les relire. Alors, c'est la résurrection ! Celui que vous avez aimé, perdu et pleuré, il est là, des que vous déployez ces feuillets jaunis par les années ! Les yeux se fixent sur des pages qui semblent garder encore l'empreinte de la main. L'ombre prend un corps, se dresse devant vous, s'assoit à vos côtés. Et c'est lui, c'est sa voix retentissante dans votre mémoire qui vous relit ces lignes où tout vous est adressé au présent. Cette parcelle donnée et reprise par le temps, comme l'éclair luit et se replonge dans l'obscurité.

L'écriture est une pause de ce coureur infatigable qui dit toujours : Allons ! Ce n'est pas sans de profonds desseins que la Providence a doté l'humanité d'une puissance capable de donner une forme à l'esprit. Elle a voulu que l'âme immortelle ne quittât pas entièrement ce monde et que son intelligence y demeurât, faisant entendre sa voix comme une protestation contre le néant.

Mais pourquoi m'élever jusqu'à ces hautes considérations? Si le regard se trouble et s'égare, perdu dans l'immensité, il aime à se recueillir et à se reposer dans l'examen des infiniment petits où se retrouvent les miracles de la création divine. Ordre moral, ordre physique, l'homme n'est-il pas toujours en présence du cèdre et du brin d'herbe pour adorer et pour bénir?...

Le cèdre, c'est l'écriture multipliant ses fruits à l'infini par la semence des livres et projetant ainsi les racines de la civilisation à travers les siècles.

Le brin d'herbe, c'est encore l'écriture, mais se faisant humble comme la plante qui demeure à la portée de la main.

La plume se met à la disposition de tous pour devenir l'interprète du cœur, la récréation de l'esprit, la consolatrice de l'absence, la gardienne du souvenir. Et cette communication des âmes vous est transmise, franchissant l'espace, par une lettre, une feuille légère que semble apporter le souffle des vents. Ah ! si vous aimez, ne la laissez pas retomber, se flétrir et disparaître comme la feuille des bois ! Un jour doit venir où l'arbre ne reverdira plus.

Conservez jusqu'aux lettres émanées de ces indifférents, ainsi nommés autrefois. Ces pages lues d'un œil distrait, vous les relirez peut-être d'un œil humide; les plus insignifiantes éveilleront votre attention, semblables aux moindres paroles prononcées tout à coup par des lèvres muettes ; et vous croirez découvrir un sens caché dans des phrases passées inaperçues ou depuis longtemps oubliées.

Mais s'il s'agit des affections rompues avec un profond déchirement, bénissez l'instinct qui vous a guidé lorsque vous avez successivement recueilli ces lettres qui furent l'adoucissement de la séparation passagère : elles seront douées plus tard du magique pouvoir de faire trêve à l'absence sans retour. L'adresse, où se retrouve votre nom, vous rappellera la voix qui le prononçait ; la date ramènera le jour où vos cœurs vivaient d'une même vie, en allant se chercher au loin.

Si ce sont les lettres d'un père ou d'une mère, dès les premières lignes elles vous parlent ce langage tout particulier à l'usage de ceux qui vous ont bercé dans leurs bras et, plus encore, dans leur cœur. Vous entendez ces paroles tendres jusque dans leur sévérité. Vous écoutez ces conseils, hélas ! trop souvent emportés par le vent qui souffle sur la jeunesse ! Mais, aujourd'hui, vos âmes s'ouvrent pour recueillir une semence restée féconde ; les larmes du souvenir amollissent votre esprit et les germes déposés dans le sillon qui vient de se creuser amèneront une fructification.

En relisant des lignes tracées par des sœurs ou des frères, ces amis dont la vie si longtemps unie à la vôtre tenait aux mêmes racines, vous vous replongez dans les délices de cette égalité de sentiment qui donne et qui reçoit à pleines mains, de cette intimité qui semble fondre les goûts les uns dans les autres, de cette confiance née des premiers mots balbutiés, grandie avec les épanchements de l'adolescence, cimentée par l'échange des rêves de la jeunesse et couronnée par les confidences graves et souvent douloureuses d'un autre âge. Heureux cependant, alors, de vous retrouver le cœur écoutant le cœur !

Et vous, dont l'existence s'est liée l'une à l'autre devant Dieu et devant les hommes, à l'apogée de vos beaux jours !... Ah ! vous pouvez rappeler à la vie ces nombreuses années, tristement comptées depuis qu'elles ne sont plus !

Si vous vous êtes aimés de cette tendresse pour laquelle toute marque d'affection jusqu'aux moindres miettes devient un aliment, celui qui reste seul sait où retrouver son trésor. Un coffret le renferme et la main s'y plonge, plus empressée que celle de l'avare. Oui, les voilà, ces lettres venues de cette plume que le cœur faisait mouvoir. Mais il manque un complément à cette réunion d'outre-tombe : il faut y joindre les vôtres et vous savez où les aller chercher.

Une clef tourne entre des doigts tremblants : un secrétaire s'ouvre, celui qui demeure toujours fermé. Gardé par vos soins pieux, il n'a pas été bouleversé et vous y retrouverez en quelque sorte la présence de votre ami. Mille petits riens enfouis dans les tiroirs viennent vous parler de lui d'une façon plus intime peut-être que les grands souvenirs : un cachet avec une devise, une vieille monnaie, une bague, une chaîne demi-brisée, des cheveux avec les noms. Ces mêmes objets, vous les recueillez, âme vivante, de cette main inerte qui les avait conservés avec tant d'amour !

Et c'est après vous être arrêté bien des fois dans vos recherches, et bien des fois pour essuyer vos yeux, que vous rencontrez de petites liasses étiquetées : ce sont vos lettres de toutes les dates.

Reliez simultanément les deux correspondances. Les voilà réunis, ces deux êtres qui s'adressent la parole avec le langage des anciens jours ! Un daguerréotype, plus parfait que celui qui reproduit les traits du visage, a fixé les impressions de l'âme et l'image des événements fugitifs de la vie.

Ils se déroulent : ils passent sous vos yeux comme des verres d'optique. Votre jeunesse vous sourit et illumine votre avenir au soleil levant de toutes les espérances. Déployez les lettres suivantes : vous y retrouverez des pensées et des regards qui se croisent et se répondent en se plongeant dans des berceaux. Vous tenez encore au bel âge de la vie, lorsque les enfants, ces fleurs animées, s'épanouissent feuille à feuille. Lisez : les années se précipitent. Hélas ! c'est votre jeunesse qui s'enfuit, tandis que vos enfants s'élancent en avant, emportés par toutes les brises, conviés à toutes les jouissances. Vous restez à vous deux comme ces vieux oiseaux qui se cachent dans les ruines, tandis que l'arbre balance un nouveau nid. Et le temps s'en va toujours ; et les lettres, elles aussi, se suivent et s'en vont ! Cependant, il y en a encore, il y en a jusqu'à la fin. Votre revue du temps passé n'est pas terminée.

Mais, pauvre solitaire, demeuré le dernier, vous allez peut-être arrêter le jet de cette source, craignant qu'elle cesse de couler douce et fraîche? Oh ! non ! vous savez que dans ces épanchements d'un autre âge, vous retrouverez le même cœur !

S'il n'emploie pas le langage des premières tendresses, c'est qu'il s'agit maintenant d'une affection cimentée par le temps, qui ne risque plus de chanceler sur sa base. Vous êtes deux amis; nom si pur, que vous osez vous le donner devant tous ; sainte affection sanctionnée tout particulièrement par la bénédiction céleste. Et combien l'union est demeurée intime, pendant ces années destinées à porter le poids de l'âge! Que de sollicitudes échangées dans le moindre acte de la vie commune, quelle confiance et quels épanchements venant du cœur aux lèvres, comme le flot suit le flot, entraîné par une pente naturelle !

Mais le fleuve n'a pas toujours réfléchi un ciel sans nuages. Les lettres vont rappeler des souvenirs pénibles et ramener des larmes dans vos yeux?... Ah ! laissez-les venir ! Elles se mêleront à d'autres larmes dont vous retrouverez la trace. Alors, vous vous souviendrez qu'il y avait une douceur à pleurer ensemble : c'était la vie. Pleurer seul, c'est la mort !

La mort !... Vous allez cependant la rencontrer, là aussi ! Ces deux correspondances contiennent, l'une et l'autre, une dernière lettre ! Mais si votre cœur se serre en déployant celle qui ne fut suivie d'aucune autre, si même vous évitez de la relire parce qu'elle est l'anneau rompu de la chaîne brisée, la chaîne n'en reste pas moins entre vos mains et la foi la renoue pour la rattacher au ciel par l'espérance !

Et ce sont ces trésors que l'on anéantirait? Ah ! du moins, laissons-les vivre autant que nous ! Et s'ils deviennent cendre, que ce soit pour se mêler à la poussière de nos cœurs1.

(I) Note du copiste. - Nous savons, depuis la récente publication du Roman de l'Occitanienne, que Léontine de Villeneuve, comtesse de Castelbajac, ne cessa jamais, jusqu'à sa mort, de penser avec un ressentiment légitime aux trois mots menteurs et si fâcheusement avantageux des Mémoires d'outre-tombe. « Dans mes bras, » avait osé écrire Chateaubriand, croyant sa correspondante de 1829 à jamais masquée par l'anonymat et persuadé qu'aucun démenti ne serait donné à sa version, toute d'orgueil et de littérature, sous sa plume de Don Juan plus que sexagénaire. Après la mort du grand écrivain et la publication de ses souvenirs posthumes, Léontine de Villeneuve ne s'accoutuma jamais à cette imposture. Cinq années après sa disparition, selon ses derniers vœux, sa petite-fille, la comtesse de Saint-Roman, devait retrouver le récit de ce « scandale de pureté » et les commentaires indignés de son irréprochable aïeule. Cette obsession émouvante et fière assiégea ses rêveries jusqu'à la fin de ses jours : à quatre-vingt-quatorze ans, elle y pensait encore ! Mais sa très longue vie avait usé son ressentiment : il s'adoucissait peu à peu dans cette indulgence universelle qui donna tant de sérénité et de grandeur à sa belle âme près de s'en aller. Dans le recueillement du vieux castel de Chys, où survivait le souvenir du seul homme qu'elle eût aimé, - Adolphe de Castelbajac en était digne, - n'a-t-elle pas songé confusément à celui dont, jeune fille, elle fut la muse exaltée d'une admiration toute cérébrale? Et sa plume distraite, s'égarant à son insu vers le plus noble épisode de sa jeunesse, n'a-t-elle pas tracé, en les destinant à des deuils plus humains et plus récents, quelques lignes inspirées par le naïf et gracieux fantôme du passé de I829? Ces « lettres », ce « coffret scellé dans un secrétaire toujours fermé », ces pages qui « vont rappeler des souvenirs pénibles et ramener des larmes dans les yeux », ces trésors que l'on s'interdit d'anéantir et qui doivent vivre « autant que nous », ne seraient-ce pas autant d'allusions inconscientes, et même hallucinées un peu, au roman blanc de Cauterets et aux soixante-dix lettres de Chateaubriand, conservées en secret par celle qui fut a l'Occitanienne »?... - P. B. GHEUSI, FIN ↩