Deuxième partie
Bataille de Toulouse
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Une bataille ! si près de nous ! à Toulouse ! « Ah ! j'y voudrais être ! » Tel fut mon cri : celui d'Eugène y vint répondre. Et nous voilà rêvant canons et mousquetades. Il se fit tant de bruit dans notre imagination que, durant la nuit suivante, nous ne pûmes dormir. Dès le lendemain, nous nous empressâmes de simuler des fortifications ; jeu charmant, selon nous. La cour du château, ce pêle-mêle étrange de tant d'objets, fournit les matériaux. On venait précisément d'y déposer de grandes poutres attendant un emploi quelconque. Là furent établis nos remparts. Des cailloux, transportés à grands efforts de nos bras, représentèrent les munitions de guerre. De hauts bûchers se virent décorés du nom de tours et reçurent des canons simulés par de grosses bûches placées horizontalement.
Mariette et Jeanneton, deux grosses jeunes paysannes qui souvent venaient prendre part à nos récréations, se trouvèrent convoquées en ce jour. Il y avait tant à faire ! Les toutes petites filles, mises en réquisition, traînaient leurs « voitures-joujoux », surchargées de quelques poignées de sable. Une fourmilière, allant, venant, ne se serait guère agitée davantage.
Et durant ce temps, de formidables redoutes s'élevaient devant ce Toulouse, prêtes à faire pleuvoir leurs boulets ! Et par toutes les routes s'avançaient les assaillants qui se disposaient à les escalader ; la mort planait sur les deux camps.
Mais nous ne songions à tout cela que par rapport à notre taupinière. Cette redoute, adossée contre la grille de la cour, laquelle se trouvait appuyée sur les grands fossés remplis d'eau, nous semblait digne de Vauban. Maintenant, il restait le plus important à décider : Qui la défendrait? qui l'attaquerait? ou plutôt qui serait Français, qui serait Anglais? Nous ne savions de quel côté tourner nos vœux : la nationalité parlait haut ; mais, d'autre part, il s'agissait de Napoléon - de Bonaparte! comme nous disions alors.
La guerre, devenue entre nos mains un jouet d'enfant, nous absorbait tellement que tout passait inaperçu autour de nous. Cependant, sans cesse des messages s'échangeaient de Castres à Hauterive. Les préoccupations redoublaient. Les communications avec Toulouse étaient à peu près interrompues, sauf avec les agents du pouvoir, et ils se taisaient. Toutefois, il y avait dans l'air de vagues bruits d'événements très importants, tels que l'armée des Alliés aux portes de Paris ! D'autre part, on représentait l'Empereur à la tête d'une armée campant à Fontainebleau, et traitant. Et puis, le maréchal Soult allait livrer une bataille qui pouvait influer puissamment sur la destinée de Napoléon. On disait aussi, tout bas, que le duc d'Angoulême était entré dans le Midi et que le comte d'Artois avait franchi les frontières du Nord.
Nous eussions pu deviner à l'aspect des physionomies les fluctuations de la crainte et de l'espoir, d'après le va-et-vient des nouvelles. Mais on nous tenait éloignés du salon. On semblait même nous avoir oubliés, laissant nos actions libres de tout contrôle ; et nous nous gardions bien de rechercher les regards, craignant que la surveillance vînt à se raviser. Nous vécûmes en quelque sorte à part durant cette semaine sainte de l'année 1814, où les anxiétés des âmes, en âge de penser, ne trouvaient d'autre refuge que l'église et la prière.
Le jour de Pâques, dès mon lever, je voulus aller chez ma mère comme de coutume ; elle était en conférence avec ses sœurs. Eugène, Octavie et Aurélie de Léaumont vinrent me joindre ; alors, redoublant de zèle, nous courûmes à notre « fortification. Personne ne s'enquit de nous, quoiqu'on eût pu remarquer les allées et venues de nos petits pieds.
Nous venions de placer ce que nous appelions deux énormes canons, lorsque mon père, passant tout près sans nous regarder, s'adressa précipitamment à un paysan. - « Eh bien ! on l'entend plus fort, n'est-ce pas? - Oh ! oui, fut-il répondu. i Mon père se retourna vers son frère et lui dit : - Les coups redoublent... Écoute !... » J'écoutai, moi aussi, et mon oreille saisit un bruit vague apporté par le vent d'autan qui soufflait avec violence. - « Qu'est-ce que l'on entend? demandai-je. - C'est le canon, répondit mon père : on se bat devant Toulouse depuis ce matin. » Eugène s'approcha, nous demeurâmes sans paroles et nous descendîmes du sommet de notre « redoute » glacés de terreur, car plusieurs fois le bruit sourd vint à se précipiter et se répéter. C'était la vraie guerre, dont on entendait la voix, et la mort qui lui répondait !
En cet instant, la cloche de l'église tinta le dernier appel à la messe. Ma mère, mes tantes, mes oncles sortirent du château. Les physionomies étaient bouleversées. Nous nous mêlâmes à ce groupe que nous suivîmes silencieusement. Les paysans paraissaient complètement ahuris et s'interrogeaient avec des regards effrayés qui disaient plus que les paroles.
L'église pleine, on chanta la grand'messe précipitamment. Mais ces chants de résurrection faisaient l'effet de chants funèbres. Au moment de la bénédiction, le curé prononça ces mots : « Prions pour les vivants et pour les morts.. » Des sanglots s'entendirent : il y avait là des mères en deuil déjà et d'autres mères qui appréhendaient le lendemain !
La messe terminée, nous nous dirigeâmes vers le chemin qui conduit à la haute falaise nommée la Roque. Assis au bord du gouffre, on écouta, l'oreille appliquée contre le sol; car le sol, mieux que l'air, répercutait le son du canon. Je crois encore entendre ces coups si distincts et répétés si fréquemment ! Les enfants, les aînés du moins, gardaient une attitude profondément méditative, comme si l'âge leur était venu subitement pour les initier aux péripéties de l'existence des nations.
A quelques pas, sous un quinconce de marronniers, les deux petites filles s'amusaient à déposer des poignées d'herbe fleurie au pied d'une croix des rogations, devançant ainsi de quelques jours les hommages champêtres des laboureurs. Cette croix, par un contraste, ramenait la pensée vers la bénigne Providence, qui s'occupait à dispenser la vie en faisant germer et croître les fruits de la terre, au même instant où les hommes s'acharnaient à s'égorger !
On revint lentement au château, s'entretenant des inquiétudes que chacun éprouvait. Tant de parents et d'amis se trouvaient enfermés dans cette ville, sur laquelle peut-être pleuvaient les bombes ! A peine prononçait-on leurs noms, comme si l'on eût craint d'appeler le danger sur ces têtes si chères.
Mon père et mes oncles nous quittèrent pour aller à Castres chercher des nouvelles. Ils trouvèrent la population de la ville écoutant comme nous. La bataille continuait : devine-t-on, à ce terrible jeu, ce que peuvent apporter les derniers coups de dés?
Le soir, l'artillerie se tut ; la partie était jouée. Quel était le gagnant, au prix de tant de morts? On ne pouvait rien savoir avant le lendemain. Dans cette attente la nuit fut cruelle. Les enfants eux-mêmes dormirent d'un sommeil agité : nous rêvions que les canons de notre redoute étaient devenus de vrais canons, tirant sur nous.
Dès le matin, on apprit que les vainqueurs, c'étaient les Anglais ! Toutefois, la ville demeurait encore au pouvoir du maréchal Soult.
Cependant, le bruit de l'abdication de l'Empereur prenait plus de consistance. Mais à qui allait appartenir la France, ce dernier enjeu perdu par Napoléon?
Le surlendemain, 12 avril, on connut la retraite de l'armée de Soult : elle se dirigeait vers le Bas-Languedoc et Castres était presque sur la route. La frayeur fut générale. Allait-on se trouver sur le théâtre d'une dernière lutte? Et cela quand le pays maudissait la guerre et celui qui l'avait attirée jusqu'aux confins de la France.
Durant ces heures qui se traînaient si lentes, tandis que les cœurs battaient si précipitamment, les enfants continuaient à demeurer livrés à eux-mêmes et aux appréhensions les plus confuses, tant les événements dépassaient la portée de leur esprit. Je sentais cependant bien des pensées remuer dans mon cerveau. Ces quelques jours firent plus que des années pour développer mon intelligence au point de vue des idées qui dévoilent, aux yeux ébahis de l'enfance, les grandes perspectives de la vie.
Le lendemain, silence dans l'air, silence aussi dans les événements. La curiosité était portée jusqu'à l'angoisse, sensation terrible ! à en juger par ces regards troublés qui se cherchaient, interrogation muette, n'osant pas aborder la parole.
Vint le mardi de Pâques, le surlendemain de la bataille. J'avais pris un livre : j'étudiais une leçon dont ma mémoire ne put rien retenir. Assise auprès d'une fenêtre, mes yeux se détournaient machinalement pour regarder dans la cour du château. Tout à coup apparaît un homme à cheval ; il prend son chapeau, l'agite en l'air en s'écriant : « Nous avons la paix ! nous avons la paix ! » Alors, je vois les portes du château s'ouvrir ; on se précipite à la rencontre de cet inconnu. Je jette mon livre, je m'élance à mon tour. L'individu a mis pied à terre. On l'interroge. Que lui demande-t-on? que répond-il? Ah ! j'aperçois une cocarde blanche à son chapeau et j'entends le cri de : « Vive le roi ! » Cri aussitôt répété par mon père, ma mère, mes oncles, mes tantes ! Tous entourent cet homme du peuple, cet émissaire qui leur est expédié de Toulouse pour leur annoncer la paix, le retour des Bourbons et l'avènement de Louis XVIII au trône de France.
Des lettres, des journaux, des proclamations passent de main en main et sont lus tout haut avec des voix étouffées par l'émotion, interrompues par des larmes de joie qui vont se perdre dans le sourire du bonheur.
Où retrouver des événements marqués si profondément d'un sceau divin? Il faut que le temps rebrousse son cours jusqu'à son origine; il faut qu'il redescende avec la chaîne des âges pour aller chercher dans la Bible, dans la mythologie, dans les légendes et dans quelques épopées historiques l'image de ces luttes où l'orgueil d'un homme est monté si haut qu'il a semblé se faire un jeu de provoquer la foudre.
Et nous venions de la voir tomber sur un de ces géants !