Première partie
Après la tourmente
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Un nouveau siècle se levait devant l'avenir et l'horizon rasséréné laissait espérer la fin des orages qui venaient de bouleverser si profondément la société française.
Dès les premiers mois de l'année 1800, comme reviennent les oiseaux après la tempête, on vit arriver à Paris, d'abord un à un, puis plus nombreux, puis pressés en foule, des voyageurs descendus des diligences, vieux coches, humbles pataches, et qui se glissaient, en essayant de se dissimuler, dans la grande ville où chacun de leurs pas trahissait cependant une présence étrangère. Des vêtements, qui n'étaient ni la carmagnole du patriote, ni l'habit à queue de morue, le pantalon collant, l'énorme cravate, le haut col de l'incroyable, dénonçaient au contraire le temps passé, malgré quelques modifications conseillées par la prudence.
Quelques-uns des inconnus dont le vol s'abattait ainsi sur Paris, paraissaient se retrouver là où ils avaient vécu, et leurs regards, qui « cherchaient... » avant de se fixer, signalaient le souvenir avide de revoir.
Un bien plus grand nombre, s'arrêtant étonnés, promenaient çà et là des yeux curieux, puis reprenaient la marche de leurs pas incertains, toujours prêts à s'égarer dans ce labyrinthe de quais et de boulevards, de rues droites et de rues tournantes, de palais à la majestueuse façade et de maisons étroites surchargées d'étages, - pêle-mêle, où le grand et le petit tantôt semblaient vouloir se confondre comme pour fraterniser, et tantôt s'éloigner comme pour se fuir dédaigneusement.
Ces nouveaux venus à l'allure étrange attiraient l'attention des Parisiens, non seulement par leurs costumes, mais par un certain air qui les distinguait de la foule. Le gamin riait un peu en tournant vers eux un œil hardi; cependant, il se sentait mal à l'aise pour essayer son geste insolent. De vieux bourgeois, en revanche, se montraient attendris, tandis que quelque ancien familier des clubs grommelait une menace.
Ces voyageurs, ces étrangers, c'étaient les émigrés rentrant dans leur patrie. Tous s'étaient rapprochés de la frontière aux premiers bruits des événements de Brumaire. Les uns la franchissaient avec des mandats envoyés de France, qui leur permettaient de venir solliciter leur radiation ; d'autres se hasardaient sans lettre de passe. Mais les premiers arrivés s'empressaient de venir en aide à leurs compagnons restés en arrière, et les lettres de passe, demandées et obtenues journellement, multipliaient les retours et protégeaient les téméraires.
Un de ces revenants, le comte Louis de Villeneuve, jeune encore, l'œil vif, le visage souriant, suivait, ou plutôt précédait un ami qui s'efforçait de se régler sur ce pas rapide. Il était entré dans Paris la veille avec son passeport ; mais il y avait encore bien à faire avant de parvenir à la radiation. L'ami qui conduisait le comte Louis n'était guère mieux en règle ; et tous deux se dirigeaient vers une maison que les Languedociens étaient tentés de surnommer : « La maison de bon secours. »
Un nom de compatriote vous ouvre cette porte toute grande. On ne s'est jamais vu, mais vite se fait la connaissance. Pauvres exilés ! vous avez besoin de guides dans cette patrie qui vous a traités en marâtre : les mains se tendent pour vous servir ! L'orgueilleuse cité, si peu hospitalière, quand on n'apporte avec soi qu'un léger bagage, vous a laissés sans gîte : on va vous en trouver un !... Et des paroles de femmes se croisent pour vous en indiquer plusieurs... Tandis qu'un homme âgé, se penchant vers le banni, dit quelques mots tout bas... de ces mots où « tinte l'argent », qui font un peu rougir, un peu hésiter, mais qui s'expriment avec tant de rondeur, qu'on finit par les accepter de même.
Puis on en vient à la grande affaire : la radiation ! Comment s'y prendre? Ces émigrés sont étrangers à tout : la France est pour eux la Chine. Une voix s'élève, toutes les autres se taisent : c'est cependant celle d'une jeune femme. Alors, avec une intelligence qui sait tout expliquer, une clarté qui fait tout comprendre, elle indique les démarches à faire, les difficultés à vaincre, les écueils à éviter. Tout cela d'un ton simple, où l'autorité de l'avis se voile, où l'assurance du conseil se dissimule et où la personne s'efface et ne reparaît que pour offrir, avec le naturel d'une obligeance innée, aide et conseils.
Cette maison était celle de la famille d'Avessens. Et c'est ainsi que Rosalie et le comte Louis, devenu le citoyen Villeneuve, se trouvèrent en présence pour la première fois.
Ces deux natures ne pouvaient se rencontrer sans se plaire. Cependant, il ne régnait pas entre elles une véritable similitude; mais il y avait en chacune tout ce qui décèle le bien et le beau, même lorsqu'ils se présentent sous des nuances différentes ou moins prononcées. L'esprit qui planait attirait à lui l'esprit qui se jouait plus bas dans son vol gracieux. Et l'âme, si fortement trempée, avait tant de souplesse qu'elle était toujours prête à reprendre sa grâce féminine, pour redescendre ainsi les degrés de sa supériorité.
M. de Villeneuve occupa bientôt une place d'ami au foyer de la famille d'Avessens. Quelques mois s'écoulèrent. Mais la radiation obtenue, l'émigré dut tourner ses regards vers ce château où son frère Maurice l'avait déjà devancé, où son père et sa mère l'appelaient après la longue séparation de l'exil.
N'importe ; en quittant le salon parisien, il y eut des regrets mutuels : ils furent adoucis par ces mots : « Au revoir !... » M. d'Avessens pensait à retourner, lui aussi, dans sa province.
La colonie toulousaine reprit effectivement son vol vers son pays. Mais neuf années avaient apporté des changements. Les filles aînées, Rosalie et Laure, n'étaient plus de toutes jeunes filles ; la dernière, Alexandrine, avait pris cette place ; et Eulalie, l'enfant de Mme de Saint-Germier, donnait la main à sa petite sœur. Le fils de la maison, l'émigré, rentré l'un des premiers, était parti pour Toulouse en avant-garde.
En s'éloignant de ce Paris qui toujours a
exercé son attraction, on ne peut s'empêcher d'éprouver des regrets.
Cependant, quelle émotion, tenant aux fibres les plus puissantes de l'âme, ne dut-on pas ressentir en revoyant la ville des aïeux et des souvenirs ! Et puis encore en se retrouvant dans l'hôtel de Riquet, ou dans le château d'Aguts !
Les murs de l'hôtel étaient intacts ; mais le mobilier, linge et argenterie avaient disparu. On ramassa un peu d'argent avec lequel on acheta le nécessaire. Chacun était pauvre, plus ou moins, même les propriétaires qui venaient de reprendre possession de leurs terres non vendues. Ces terres, si longtemps abandonnées, rapportaient peu et les denrées se vendaient mal. M. d'Avessens se trouva compté parmi ceux qui pouvaient passer pour riches; et, selon sa coutume, les malheureux en profitèrent. Ne s'accordant aucun superflu, son luxe fut sa table où chaque jour quatre ou cinq couverts attendaient les amis qui, sans invitation, venaient se mêler ainsi à la famille.
On vivait plus que simplement dans cet hôtel où se voyaient cependant encore de grands restes de magnificence. Sur un fauteuil de lampas, Mme d'Avessens s'asseyait en modeste robe brune, telle que l'eût portée jadis sa femme de charge ; tandis que ses filles allaient, venaient dans ces beaux salons d'autrefois, vêtues d'un fourreau de toile peinte, taillé d'après la mode étriquée des premières années du siècle.
Vainement eût-on retrouvé une ou deux de ces toilettes en marqueterie, si prisées des grandes dames; on ne se plaçait pas devant leurs délicieux miroirs avec un peignoir garni de dentelles. D'ailleurs, il n'y avait plus à se garantir de la poudre secouée par la houppe du coiffeur : presque toutes les femmes avaient coupé leurs cheveux ; et la titus rappelait, sans qu'on y pensât, ce temps horrible où les chevelures étaient menacées par le ciseau du bourreau.
Sans parures, sans ornements, les jeunes figures débarrassées du fard et les têtes accompagnées de boucles blondes ou brunes, ne se montraient peut-être que plus jolies. Mais les tailles françaises perdaient à se déguiser en « grecques », quoiqu'il y eût, dans les salons luxueux du Consulat, des femmes belles comme Aspasie et qu'on en rencontrât même un assez grand nombre dans ceux de l'aristocratie dépouillée. Cette époque vit une de ces éclosions de beautés qui, de loin en loin, apparaissent en France, sans qu'on sache à quelle cause on doit l'attribuer.
Peu de mois avant le retour des d'Avessens, Louis de Villeneuve était rentré dans le château d'Hauterive. Comme dans toutes les demeures jadis seigneuriales, l'argent manquait ; on s'en passait. Les denrées récoltées fournissaient la nourriture et les meubles rajustés meublaient les chambres rappropriées à peu près. On se sentait si content d'avoir un chez soi, d'y vivre, et surtout d'y revoir les enfants ! - ces jeunes gens que l'émigration rendait à leurs parents, les ramenant hommes mûrs, prêts à reformer la famille. Pères et fils s'entendirent pour chercher et pour conclure des mariages qui devaient la continuer dans l'avenir.
François de Villeneuve, avant le 18 Brumaire, s'était marié, tout jeune, avec Mlle de Vernon1. Maurice, dès sa rentrée en France, avait épousé, à Paris, Mlle de Nicolay2. Louis, revenu à Hauterive et à Toulouse, pensait à Mlle Rosalie d'Avessens, sans se livrer trop à l'espoir, vu la différence des fortunes.
(I) Ils eurent comme enfants : Thérèse, qui épousa le marquis de Lordat. Edmond, qui eut une nombreuse famille. Pons, marié à Mlle Clémence de Faudras sans postérité. Marie-Thérèse, mariée en premières noces à Jules de Genibrouse de Castelpers, en secondes noces, à son cousin Tristan de Villeneuve, héritier du titre et marquisat d'Arifat, maîtresse ès-jeux floraux, sans postérité. ↩
(2) Mlle de Nicolay, devenue, par son mariage, marquise de Villeneuve-Arifat. D'un esprit bizarre et caustique, elle a laissé des Mémoires curieux qui ont été publiés par Henri Courteault, en 1902, chez Émile-Paul. Le ménage n'eut pas d'enfants. ↩
Mais, dans l'intérieur d'Avessens, Louis occupait également les pensées. Rosalie jusqu'alors avait refusé de se marier ; sa famille et ses devoirs remplissaient sa vie : son amour pour sa mère absorbait son cœur. Ma mère ! ma fille! Ces deux âmes se devinaient ou se répondaient toujours.
Cependant Mme d'Avessens dit à sa fille :
Tu voudrais épouser Louis de Villeneuve? - Oui, ma mère, répondit Rosalie : il a su comprendre combien je vous aime.
Et il nous séparera le moins possible ! ajoutèrent-elles simultanément.
Ton père le trouvera-t-il assez riche? demanda Mme d'Avessens.
Vous pouvez dire qu'il l'est assez pour moi, reprit Rosalie ; puis la sagesse de mon père en décidera.
M. d'Avessens, effectivement, fit des objections de chiffres ; mais, avec la rectitude de son jugement, il ajouta : « Ce ne sera pourtant pas la pauvreté, grâce à la dot de ma fille, mais la médiocrité : les goûts de Rosalie s'en contenteront et sa raison maintiendra l'ordre. D'ailleurs, Rosalie, par la maturité de son caractère, a le droit de disposer d'elle-même. »
Lui aussi, le grave père de famille, était sous le charme de Louis de Villeneuve.
Ainsi fut conclue cette union dont le bonheur, dès les premiers jours, se continua sans le moindre nuage durant vingt-trois ans et ne finit qu'à la mort prématurée de Rosalie.
En 1802 eurent lieu des noces simples comme celles des temps derévolution. Les églises n'étaient pas encore entièrement ouvertes au culte. On se maria dans une chambre transformée en chapelle.
La fiancée ne reçut ni corbeille, ni cadeaux, mais une bourse légère qui fut se mêler aussitôt au fonds commun du ménage. Sa robe de mariée (je l'ai retrouvée) était en une de ces grosses mousselines appelées percale à jours et pouvait bien avoir coûté quarante francs, vu le haut prix du coton.
La soirée rassembla seulement les familles Villeneuve et d'Avessens. Mais les bénédictions du ciel, appelées sur ces deux têtes, y descendirent avec un bienveillant regard de la Providence ; et si cet époux et cette épouse ont subi les maux inhérents à la vie, ils n'ont jamais eu du moins à souffrir l'un par l'autre.