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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Avant-propos

Première partie

Avant-propos

Mémoires de l'Occitanienne · 10 min de lecture · p. 3–8 · chapitre 3 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les souvenirs ne remontent pas seulement au jour de la naissance. A peine la mémoire est-elle éveillée, qu'elle aspire à se plonger dans le passé, pour doter la vie d'un temps antérieur.

Les yeux et les pensées se fixent d'abord sur les pères et les mères, puis sur les grands-parents qui font rêver aux aïeux ; et tandis qu'on ignore l'histoire du monde, on apprend par ouï-dire celle des familles paternelle et maternelle, dont les représentants vous apparaissent sous des traits aimés et révérés.

Les principes, les idées, les goûts, les habitudes qui frappent nos regards, sont les moules intellectuels où se forme notre moral primitif ; et cette empreinte se retrouve quelquefois dans ce que nous sommes encore vers les derniers de nos jours.

Mon grand-père, le marquis de Villeneuve, appartenait à l'une des plus anciennes familles du midi de la France, illustre et puissamment riche sous le règne des comtes de Toulouse. Sa décadence, qui date de la réunion du Languedoc à la couronne, ne l'a cependant pas ensevelie dans l'oubli. Malgré les conséquences de la croisade contre les Albigeois, cataclysme où leur fortune sombra, on a toujours retrouvé les Villeneuve surnageant au naufrage, avec l'épée qui remplit leur écusson à elle seule.

Toutefois, comme pour la plupart des gentilshommes enfoncés dans une province loin des rayons du soleil de la cour, l'obscurité finit par se faire autour d'eux. Diverses circonstances contribuèrent successivement à l'effacement des familles languedociennes de vieille race : des habitudes campagnardes résultant de l'amoindrissement des existences ; des mariages de voisin à voisine ; et, plus que tout, des fortunes allant en se divisant avec les branches collatérales qui se détachaient du vieux tronc pour aller s'implanter à quelques pas.

Chacun de ces nouveaux chefs de famille se voyait réduit à s'enfermer dans un château, petit ou grand, séparé des villes par des kilomètres boueux qui s'allongeaient en lieues interminables et souvent même infranchissables.

Là naissaient et croissaient des enfants livrés à la nature quant au corps, à l'instruction dispensée par le curé quant à l'esprit. Ceux qui ne se destinaient pas à l'Église ou à l'ordre de Malte prenaient le parti des armes. Mais les aînés ne tardaient pas à retourner au manoir paternel pour s'y marier, prêts à le quitter de nouveau au moindre appel fait à leur épée.

Le plus grand nombre, parmi les cadets engagés au service du roi, allait achever de grandir pendant les marches et contremarches de ces guerres qui duraient des années, et de ces sièges qui voyaient se renouveler les saisons. Tous ne revenaient pas de la tranchée ni du champ de bataille ! Bien des mères, après de longs jours d'angoisse, pleuraient à la vue d'une missive cachetée de noir.

Mais il y avait aussi des joies, lorsqu'un semestre, obtenu de loin en loin, ramenait l'officier et ses récits. Blessé, on le soignait ; valide, on écoutait ses narrations. Il retrouvait son père toujours le roi de la famille; sa mère, la châtelaine tenant toujours les clefs de la maison, et son frère aîné continuant à jouer le rôle soumis de l'héritier présomptif. Ses sœurs, les unes mariées dans quelques gentilhommières du voisinage, accouraient à lui, suivies d'enfants dont il ignorait le nombre. Les autres, pauvres jeunes filles ! moins favorisées du sort, menacées de devenir nonnes derrière les grilles d'un couvent, ou vieilles tantes dans un coin du château, serraient peut-être encore plus tendrement la main du frère destiné à finir vieux garçon. Mais le jeune âge secouait ces soucis lointains.

Et quand les cadets étaient nombreux, quand le cavalier, le fantassin, le chevalier de Malte, se trouvaient par hasard réunis au château, et même lorsque l'abbé venait s'y joindre, que de joyeux ébats !

Cependant il n'y avait ni luxe, ni brillants plaisirs au dedans comme au dehors de ces demeures primitives. On couchait quatre dans de grandes chambres ouvertes à tous les vents : les meubles eussent passé pour très inconfortables, si l'on avait compris la chose et connu le mot. Et lorsqu'il s'agissait de voisiner, on s'empilait femmes et enfants dans un char à bœufs, tandis que le dragon, le fantassin et le cavalier enfourchaient, en guise de coursiers, de lourds chevaux de campagne.

Mais, dans le château où l'on se rendait, comme dans celui que l'on quittait, il y avait des caves fournies de vieux vins, des tables abondamment chargées de toutes sortes de viandes ; des meutes prêtes à lancer les lièvres en coteaux ou en plaines ; et, dans quelques manoirs tout à fait seigneuriaux, un jeu de mail ou un jeu de paume, ces nobles divertissements des gens de cour.

Puis, le soir venu, la grande salle retentissait des pas pressés de tous les âges réunis. On voulait s'amuser, et l'on s'amusait : les gens graves, les cartes à la main, avec des enjeux de quelques sous ; la jeunesse s'organisant pour chanter et pour danser.

Bientôt, des romances et des ariettes, dont la musique avait été rapportée par un frère mélomane, faisaient retentir des voûtes qui eussent pu renvoyer en écho du passé les vieilles ballades aux lais amoureux des troubadours et des ménestrels ; mais les arrière-petites-filles des preux n'y pensaient guère. Elles étaient bien plus curieuses de se faire enseigner un air nouveau, comme on disait alors ; ou mieux encore le pas de danse dont il était question dans un numéro de la Gazette de la cour, retrouvé au fond d'une valise. L'un des frères même n'avait-il pas importé d'Allemagne la valse !... et l'on voyait quelquefois passer en tourbillon des groupes allant se heurter contre deux cariatides : un vieil oncle et une vieille tante oubliés dans ce monde par la génération disparue et qui semblaient soutenir, immobiles, la haute cheminée où brûlait la bûche de Noël.

Les mois d'hiver s'écoulaient ainsi. Durant ce temps les servantes filaient, le tisserand tissait, la mère et les sœurs coupaient et cousaient la toile destinée à remplir de bon linge les valises arrivées à peu près vides, tandis que le père amassait quelques écus pour gonfler au jour du départ les bourses aplaties. La belle saison venue, le colombier voyait fuir les pigeons voyageurs dans toutes les directions ; et la roue de la vie recommençait à tourner uniformément au manoir.

De campagne en campagne, de semestre en semestre, les années s'accumulaient. L'arbre secouait ses feuilles sèches et les bourgeons verdoyants se développaient : les oncles et les tantes, puis le père et la mère, les uns après les autres, manquaient aux rendez-vous des retours. Mais le tableau demeurait le même : les visages seuls étaient changés... Il y avait toujours un châtelain, une châtelaine, des fillettes, des enfants, de vieux oncles, de vieilles tantes et de jeunes officiers.

Telle était, à peu de nuances près, l'existence de la noblesse de Languedoc ou de Gascogne que la ruine avait reléguée dans ses terres. Toutefois, lorsque le calme se fit après les guerres de la Ligue et qu'un état social homogène eut fini par s'étendre à toute la France, les provinces participèrent graduellement au mouvement qui s'était opéré dans les esprits et dans les mœurs, avec le règne de Louis XIV. Les communications devinrent plus faciles, grâce aux nouvelles voies établies. Les villes furent appelées à en profiter les premières. Les courriers s'étaient multipliés, apportant les correspondances ; les livres arrivèrent à leur tour pour infiltrer dans les esprits la connaissance et le goût de la littérature. De nouvelles écoles s'ouvrirent ; les plaisirs eux-mêmes se transformèrent en s'adressant à l'intelligence. Dans les capitales de province, on vit se former, sous la présidence des femmes, des salons où s'empressèrent d'accourir les hommes de tous les âges, portant l'épée, la toge et même le petit collet. Du choc de ces esprits de bonne compagnie jaillit ce que l'on a nommé l'amabilité française, sans nulle rivale lorsqu'elle prend pour auxiliaire la politesse, qu'elle s'appuie sur le goût, qu'elle se donne comme vernis les manières et qu'elle possède comme fond encore plus le désir de plaire que celui de briller.

Les gouverneurs de province, tous grands seigneurs, avaient fourni les modèles, apportés aussi par les descendants de quelques anciennes familles de Languedoc, que le flot de la fortune avait poussés vers la cour, depuis Henri IV, et qui venaient revoir, à de longs intervalles, l'humble castel d'où ils étaient partis, pauvres cadets n'ayant que la cape et l'épée. Le grand siècle et Versailles projetèrent ainsi leur reflet au loin,

Cette lumière parvint, quoique lentement et affaiblie, jusqu'aux châteaux embourbés et perdus. L'ignorance y demeura longtemps aveugle. Les officiers, alors comme auparavant, devinrent les messagers les plus actifs du progrès, car ils représentaient le progrès lui-même, grâce aux changements de garnison qui, de salon en salon, les rapprochaient souvent du grand foyer parisien, dont ils se plaisaient à faire entrevoir les éblouissements à des yeux qui s'ouvraient alors tout grands.

Pendant ce temps, les chemins continuaient à s'avancer, comblant les vallées, abaissant les collines, mais domptant difficilement les terrains fangeux, toujours prêts à reprendre leurs allures de champs labourés. Lorsqu'ils étaient un peu roulants, le carrosse remplaçait la litière et le coche ne tardait guère à s'établir, allant de la grande cité à la petite ville. Non seulement il amenait des voyageurs, mais tout ce qu'il apportait refluait vers les campagnes environnantes. Les modes en profitèrent pour se glisser dans les bahuts féminins ; et l'on ne vit plus de jeunes visages faisant revivre leurs aïeules et bisaïeules, grâce aux coiffures et ajustements de leurs portraits.

Une règle veut que le mouvement s'accélère à mesure qu'il s'engage plus avant sur une pente. Le dix-huitième siècle donna follement cette impulsion. Dans les capitales de province, le niveau se flatta d'avoir atteint celui de Paris et de la cour. Malheureusement, avec le beau, le mal accourut. L'instruction, après avoir ouvert l'esprit à la compréhension des chefs-d'œuvre d'une littérature saine et fortifiante, le rendit apte à se laisser pénétrer par les principes dissolvants des écrits des philosophes. Ces nouveaux livres s'attaquaient à la religion et aux mœurs, non seulement avec le raisonnement, mais par l'ironie, cette séductrice à laquelle l'esprit français s'abandonne si facilement, croyant que le rire, de son aile légère, peut toucher à tout sans rien renverser.

Les châteaux ne demeurèrent pas à l'abri de la contagion morale qui se développait avec les progrès de l'esprit et se propageait au loin, grâce aux brillants plaisirs que le châtelain allait chercher au milieu des grands centres, pour les importer ensuite dans la petite ville voisine de son château.

Ces petites villes bientôt se peuplèrent de gentilshommes campagnards qui vinrent y passer les hivers dans des maisons à eux, où s'introduisirent les mœurs et usages de la haute société. On y tint des salons où l'on devisait de tout. On y donna de grands dîners apprêtés par d'excellents cuisiniers, servis par un maître d'hôtel et des laquais galonnés. On y joua même la comédie. Avec tout cela le luxe s'infiltra partout, inaugurant la nouveauté. Les fauteuils raides à hauts dossiers firent place aux sièges gracieusement arrondis et se recouvrirent de brillantes étoffes de Lyon, qui reléguèrent au grenier les antiques tapisseries où s'était escrimée l'infatigable aiguille des devancières. Le vieux bahut noir céda son coin à l'élégante toilette en bois de rose. La console dorée s'établit sous des glaces allant jusqu'au plafond. Comme révolution complète, la poutre sombre et saillante disparut de bien des salons et cacha sa gravité sous une riante couche blanche ornementée, au milieu de laquelle s'agitait un lustre resplendissant, à pendeloques de cristal. Et tout semblait reluire et s'agiter comme lui dans ce salon.

Enfin, dernier trait peignant le progrès à ses limites extrêmes, on voyait arriver dans ces villes, dans ces bourgs, des caisses contenant des robes confectionnées d'après celles de Mme de Pompadour et des habits à la française taillés sur les patrons du maréchal de Richelieu.

L'invasion du luxe fut supportée sans en souffrir par des fortunes qui, successivement, s'étaient augmentées. Les guerres civiles ayant pris fin, les domaines avaient cessé d'être ravagés, pillés, incendiés. Sous l'influence de ce calme protecteur l'art agricole se développa. Les récoltes, devenues plus abondantes, ne se contentèrent pas de nourrir le seigneur et ses vassaux ; emportées par le commerce, elles laissèrent entre les mains des châtelains d'assez grosses sommes avec lesquelles ils arrondirent leurs domaines.

Ce mouvement, toujours croissant, donna une vive impulsion aux prix des denrées. De grandes étendues de terrain, livrées à la friche séculaire, devinrent productives, grâce au travail dirigé par la science. Enfin, bien des gentilshommes, au lieu de continuer à s'allier de château à château, allèrent chercher au loin des femmes apportant une dot autre que le bahut aux riches habits des damoiselles du moyen âge. Ainsi multiplié, l'argent, si rare jadis, ne tarda pas à affluer par toutes sortes . de ruisseaux ; les coffres-forts des avares du temps passé, si peu remplis malgré la bonne volonté des possesseurs, regorgèrent d'écus et même de louis qui venaient tout naturellement s'engouffrer là, attendant l'occasion d'en sortir. Le progrès ne tarda pas à la leur présenter sous bien des formes et deux générations s'en chargèrent : celles que • Dieu devait condamner, pères et enfants, aux épouvantables malheurs de la Révolution française.

II