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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième partie

Enfance

Mémoires de l'Occitanienne · 26 min de lecture · p. 107–128 · chapitre 10 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Comment l'intelligence humaine, qui veut tout pénétrer, se voit-elle forcée de s'arrêter en présence d'elle-même? Comment ne peut-elle se rendre compte ni de son inertie à sa naissance, ni de ce qui vient l'éveiller peu à peu en créant ainsi la mémoire?

Mais tandis que la vie est si lente à formuler le souvenir, pourquoi souvent des points infimes viennent-ils s'imprimer les premiers sur la page blanche qui va se couvrir plus tard du reflet de tant de sérieux événements?

Je vais essayer de ranimer quelques-unes de ces étincelles primitives, recouvertes de tant de cendres.

Je fus le premier enfant de mon père et de ma mère. On me mit en nourrice hors de la maison, comme cela se faisait alors sans exception ; mais on ne m'abandonna point. Une fille de prince n'eût pas été plus choyée, dans son palais, que je ne le fus dans mon humble logement au faubourg Saint-Cyprien. Grands-pères, grand'mères, oncles et tantes, cousins et cousines, et jusqu'aux amis et simples connaissances, venaient visiter cette petite fille vêtue, selon la coutume assez générale, avec les robes d'indienne et les béguins de basin des pauvres gens. Le carrosse de ma grand'mère d'Avessens prenait ce chemin tous les jours, et les piétons semblaient se multiplier à cette porte étroite.

Pourquoi cet empressement? Ah ! c'est que ma mere, abandonnant son entant au berceau, avait été bien loin ! - à Paris, et pour longtemps ! afin d'essayer de sauver cette fortune, le Canal, rendu par le séquestre et que l'État prétendait reprendre avec ses longs bras. Rosalie (c'est-à-dire Mme de Villeneuve) seule, pensa-t-on, pouvait essayer de soutenir la lutte. Il n'y eut qu'un cri dans toutes les branches Bonrepos pour réclamer le secours de son intelligente activité, qui, du reste, devait être couronnée d'un plein succès.

Il fallait quitter mari, enfant, famille : toutes les douceurs d'une heureuse vie de mariage, à l'aurore de ses beaux jours. Mais comment eût-elle hésité, elle, la femme du devoir et du sacrinice? Alors, tous ceux qui l'aimaient se rejetèrent vers la petite créature délaissée, que sa mère, en la quittant, avait pressée héroïquement dans ses bras, sans pleurer, car les larmes eussent affaibli son courage.

L'enfant, seule, ne se doutait de rien et ne pouvait se dire de combien de marques de tendresse les premiers commencements de son existence se trouvaient privés. Je fouille en vain dans ma mémoire : rien ne me rappelle cette longue absence durant laquelle je fus une enfant sans mère. Il est vrai que j'en avais une autre en ma grand'mère, qui unissait ainsi deux générations dans un même amour et s'y laissait aller, penchant son cœur vers moi, avec l'adoration des grands-parents pour leurs petits-enfants.

Et moi, je l'ai aimée exceptionnellement dès que j'ai pu témoigner des préférences. Je crois me souvenir que c'est sur son visage, si tendre, que se sont arrêtés mes vagues et premiers regards.

J'avais deux ans et quelques mois au retour de ma mère. Je ne m'en souviens que par ce qu'on m'en a raconté. Je parlais néanmoins (une de mes tantes prétendait que j'ai toujours su parler), je manifestais tous mes désirs, toutes mes volontés ; j'aimais les uns, je repoussais les autres et de petites passions agitaient déjà mon cerveau, mais sans y laisser encore la moindre trace.

Un jour, la lumière se fit. J'ai vu ! j'ai entendu ! J'avais trois ans. On me dit qu'on allait me montrer une petite sœur. Me tenant par la main, Mlle Lefranc, ma bonne, dit à une femme : « A présent qu'il y en a une autre, on va bien moins aimer celle-ci. » Je relevai fièrement la tête et j'entrai courroucée dans cette chambre où l'on me présenta une créature qui criait. Je repoussai cette usurpatrice d'un geste menaçant. C'est de cette façon que ce Caïn fit connaissance avec son Abel, qu'il devait tant aimer !

Après cet éclair, qui marque un véritable événement, il en revint bientôt un autre, - un rien, cette fois ! D'où vient que je m'en suis toujours souvenue? Nous étions en voyage. On s'arrêta chez des amis dans une maison de campagne. Amis, salons, jardins, tout s'est effacé comme ce que l'eau réfléchit un instant. J'aperçois seulement au fond d'un corridor une lucarne. Une araignée y tend sa toile qui grandit, qui grandit ! Au centre, une mouche s'agite et fait entendre ce qui doit être son cri de détresse. Le soleil dore ses pauvres ailes emprisonnées, qu'un fil impitoyable enserre de plus en plus, parce que le monstre travaille sans se détourner un seul moment ; puis il s'avance. La mouche redouble ses efforts, se débat, crie et se tait. Moi, je regarde toujours et quelque chose qui ressemble à la peur m'a saisie. Ah ! c'était la mort qui venait de m'apparaître pour la première fois, et la mort violente, donnée par une créature à une autre créature.

Comment l'image de ce qu'il y a de plus épouvantable à l'homme a-t-elle été révélée à mes yeux à peine ouverts par deux insectes?

Peu à peu les pas de ma compréhension se pressent. Je vois dans le jardin de l'hôtel d'Avessens un petit garçon vêtu d'une robe de petite fille tout comme moi et qui tend la main vers un joujou que je lui cède : c'est Eugène de Palarin, fils de ma tante Alexandrine, celui qui, dès ce jour, fut le compagnon de mes premières années et destiné à devenir l'ami, hélas ! si tôt pleuré, de ma jeunesse !

Ma tante Alexandrine bientôt se montre elle aussi, et Je me souviens de l'impression admirative éveillée par sa beauté.

Alexandrine s'était mariée un an après ma alain dise et en ama pos que de

père. Était-ce l'attraction de sa jolie figure de madone qui me précipitait si souvent dans ses bras? Peut-être. Mais c'était plus encore le regard de ses beaux yeux qui me cherchaient si tendrement ! Elle a tant aimé la fille de sa sœur que mon enfance a pu croire qu'elle avait partagé également, entre son fils et moi, son affection maternelle.

C'est ainsi qu'on savait aimer dans la famille d'Avessens. Les sentiments semblaient s'y mettre en commun pour en multiplier les jouissances. Jamais un mouvement de jalousie ne se glissait entre ces nobles cœurs pour les désunir, même lorsqu'on plaçait les enfants à côté les uns des autres. Les grâces de l'un, l'intelligence de l'autre excitaient la fierté de tous. Mères, les femmes de cette famille étaient demeurées ce qu'avaient été les sœurs. Et telles elles sont restées jusqu'à la fin, traversant ainsi les écueils, où viennent trop souvent échouer ces affections qui, primitivement rapprochées sur le même arbre comme les jeunes rameaux, se divisent en branches et se disputent bientôt l'air et le soleil.

Maintenant, autre tableau, mais avec un cadre agrandi.

Nous voici à Aguts, Eugène et moi, dans une grande salle, assis à une table, non loin d'une autre table, où il y a tant de convives que ma science de quatre ans et demi ne suffit pas à les compter. Une femme vêtue de blanc, ayant une couronne sur la tête, est placée au milieu. Mon oncle d'Avessens chante une chanson dont le refrain est resté dans ma mémoire. C'est la noce de ma tante Laure, devenue, ce jour même, Mme de Léaumont.

Ma tante Laure était loin d'être jolie comme ses sœurs. Aussi s'était-elle mariée la dernière et à l'âge de trente ans. Mais elle avait les qualités essentielles des femmes de la famille et le genre d'esprit des d'Avessens.

Cette noce me fait faire de nouvelles connaissances, toujours dans « mon souvenir ». D'abord, mon oncle d'Avessens, avec son air à la fois sévère et doux, vers lequel j'ai fait si souvent un pas en avant, suivi presque aussitôt d'un pas en arrière, tant Je me rendais peu compte s'il devait m'inspirer confiance ou crainte, impression qui ne s'est jamais complètement effacée. Ah ! son âme si belle et si généreuse s'est dévoilée à moi, plus tard, par des bienfaits !

Puis (encore autour de cette table), je vois la première femme de mon oncle, celle que j'appelais ma tante Émilie : une sainte ! Puis deux toutes jeunes filles, mes cousines de Saint-Germier. Puis, dominant tout avec sa majestueuse tête, malgré sa petite taille, mon grand-père d'Avessens. Et, enfin, ma bien-aimée grand'mère.

Ce fut en quelque sorte mon premier séjour au château d'Aguts, celui du moins dont je peux me souvenir.

Aguts était un vieux manoir, présentant, comme tous ceux du pays de date ancienne, une grosse masse carrée perchée sur un haut coteau, et, de là, défiant la vallée et la plaine. Une porte sous une voûte profonde conduisait à une triste cour, dont les fenêtres étaient les seules, « au moyen âge », qui vinssent dispenser l'air et le jour ; les murs des quatre façades extérieures se dressaient sans aucune ouverture, afin de ne laisser passer ni flèches, ni projectiles, lancés par les engins.

Des terrasses avancées qui surplombaient sur la contrée servaient de postes aux défenseurs de la forteresse. Une immense citerne abreuvait la garnison.

Du sommet de ce pic, Aguts regardait Mongeai, son voisin, et bien d'autres châteaux qui, tous, avaient plus ou moins guerroyé autrefois entre eux.

Mon grand-père, avec la simplicité de ses goûts, ne s'était pas hâté d'introduire le luxe nouveau dans son vieux castel, qu'il songeait, d'ailleurs, à reconstruire en partie, lorsque survint la Révolution. En y rentrant, après huit ans d'absence, on retrouva donc intacte la trace des temps antiques. Ce château, on le voit, était loin d'être beau. De plus, sa situation menaçante le privait de tout agrément de parc ou même de jardin. Mais, depuis que les quatre façades se sont donné des yeux, la vue est magnifique, planant sur de jolis petits vallons ombragés, allant chercher au loin Puylaurens, s'étendant en par une échappée jusqu'à la délicieuse plaine de Revel et même au delà.

Tel doit être encore aujourd'hui l'aspect du château des d'Avessens, abandonné depuis les premières années du siècle par les descendants de mon grand-père et dans lequel je ne suis rentrée qu'une fois, ayant vingt ans.

Mais, par une bizarrerie que je ne saurais expliquer, ce sont les souvenirs de l'enfant qui surnagent pour continuer à revoir Aguts. Je vais donc retourner à cet âge.

La personne que je cherchais avant toute autre" dans ce château, c'était ma grand'mère. Je me souviens de sa chambre, de son fauteuil, sur lequel je grimpais pour atteindre à son cou. Alors s'échangeaient ces caresses de l'aïeule à la petite-fille, plus douces, s'il est possible, que celles de la mère à l'enfant. Telle est du moins l'impression qui m'en est restée. J'adorais ma grand'mère de façon à conserver d'elle un souvenir que je retrouve distinct après avoir dépassé son âge.

Il est vrai que ma mère aidait à cette préférence, voulant retrouver dans sa fille ce qui était en elle. J'ai compris ce sentiment. Il existe un rare degré d'affection, tellement dominant que l'on veut que cet aimant attire à lui tous les autres, qui ne vous viennent, en quelque sorte, que par un retour. Puis, ma mère jouissait peut-être de la faiblesse de « la grand'mère », parce que le rigorisme de ce qu'elle nommait « ses devoirs » lui interdisait à elle-même trop de laisser-aller. Car, à cette époque, l'éducation était demeurée grave et sévère. On eût craint d'amollir le caractère de l'enfant par d'excessives démonstrations de tendresse; on eût redouté surtout que des préoccupations trop ostensibles ne vinssent transformer ces petites créatures en des idoles, qui finiraient par s'enivrer de leur propre encens.

D'ailleurs, le respect, à tous les degrés de l'échelle sociale, régnait en souverain. Voyant les têtes de son père, de sa mère s'incliner devant les grands-parents, soit pour écouter un conseil, soit même pour se soumettre humblement à une opinion, l'enfant ne songeait pas à relever hardiment la sienne lorsqu'il recevait un avis, ou bien quand il essuyait une remontrance. Les sentiments les plus vifs ne se dégageaient jamais de ces formes qui contribuent si puissamment à maintenir la famille.

Sortant de l'appartement de ma grand'mère, j'entrais quelquefois dans celui de mon grand-père. Là, les enfants ne pouvaient espérer aucune de ces gâteries par lesquelles le premier âge se laisse attirer. Cependant, lorsque le regard se fixait sur l'imposant visage qui se tournait vers le petit visiteur, l'instinct faisait deviner la bonté à travers la sévérité du front ; et, sans trembler, je me levais sur le bout de mes pieds pour atteindre à ce front. Une circonstance bien minime a gravé cet appartement dans mon souvenir. Je revois un bureau devant lequel mon grand-père était assis, comptant de l'argent. Il y avait des écus en piles et puis des sous épars. Je me souviens que je tendis la main vers les sous, en demandant quelques-uns, plus encore du regard que de la voix.

Et qu'en feras-tu? me dit mon grand-père. - Je les donnerai à ma bonne : elle dit qu'elle n'a point d'argent.

L'œil de mon grand-père devint caressant :
- Tiens, répondit-il, voilà pour elle.
Et il prit deux écus de six francs.

Quant aux sous, ajouta-t-il, ils sont pour toi.

Toute rougissante, je saisis les écus d'une main, les sous remplirent l'autre, et je courus sans m'arrêter jusqu'à la chambre de Mlle Lefranc.

Non seulement je lui remis les deux écus, mais encore la monnaie de cuivre. Le nombre me paraissait l'emporter, malgré le brillant des écus.

Cette petite fille mérite d'avoir de l'argent, dit mon grand-père.

Depuis ce jour, j'ai reçu de lui des pièces, grandes ou petites, et toujours il ajoutait :

Gardes-en pour toi, mais après en avoir donné...

Il aurait voulu inoculer la générosité à tout le genre humain.

Je ne veux pas quitter Aguts, où je ne reviendrai plus dans mon enfance, sans mentionner mes grandes cousines de Saint-Germier : Eulalie et Céline, âgées alors de quatorze et onze ans. Mme de Saint-Germier était morte deux ans auparavant. Pauvre femme ! que d'angoisses l'auraient assaillie en fixant ses derniers regards sur ses filles, si sa mère n'eût été là !

Les orphelines ne quittaient pas le toit qui les abritait depuis longtemps déjà. Mme d'Avessens se refusa hautement à les exiler dans un pensionnat. Pour ses petites-filles, elle recommença la vie d'institutrice à plus de soixante ans. C'est elle qui forma ces cœurs et qui développa en eux les principes assurés et les piétés si vives qui distinguèrent plus tard ces deux jeunes femmes, mariées et jetées dans le monde à dix-sept ans.

Le nom de Mlle Lefranc — de ma bonne, a déjà pris sa place dans mes récits. Pourquoi ne lui consacrerais-je pas quelques pages? Elle n'a pas vieilli chez nous, mais elle a soigné avec amour mes premières années. Et je l'ai aimée avec l'énergie des affections du premier âge, semblables cependant aux petites mains qui laissent échapper si vite ce qu'elles ont saisi ! Au reste, sauf sa probité et sa passion pour les enfants (pour moi surtout), rien ne distinguait la pauvre fille. Au contraire, elle prêtait au rire - et l'on s'y livrait.

Ma mère l'avait prise à son service à Paris et l'avait trouvée dans la boutique de M. Dupont, pharmacien, dont je ne saurais oublier le nom tant Mlle Lefranc le répétait souvent !

C'était une Picarde venue de Saint-Quentin, je ne sais à quelle époque et qui s'était en quelque sorte cantonnée dans un coin de l'immense ville

Au physique, Mlle Lefranc avait l'air d'une grande haquenée dont les dents ne marquent plus, Son âge était problématique. Le visage repoussait les prétentions que conservait la mise. Durant l'hiver, elle arborait des bonnets tels quels ; mais, l'été, elle apparaissait en cheveux, c'est-à-dire en « perruque à la Titus » frisée à l'enfant, laquelle était retapée chaque matin sur une tête en bois sculptée qui lui ressemblait : même teint brun, mêmes petits yeux, même gros nez. Nous riions malicieusement, nous autres enfants, lorsque nous trouvions le moyen de la lui dérober et de la coiffer de son bonnet.

Affublée de ses cheveux d'emprunt qui simulaient si mal la nature, Mlle Lefranc portait des robes selon la mode du moment, étroites comme des fourreaux, qui faisaient ressortir sa taille disgracieuse et, par-dessus, s'étalaient avec prétention des camisoles blanches à manches courtes, d'où sortaient de longs bras noirs.

Hélas ! je l'ai vue danser à la fête du village en robe de mousseline claire, un bouquet à la main, et j'en ai pleuré, car on riait !

Mlle Lefranc avait l'accent du Nord; c'est à cause de cela que ma mère me l'avait donnée pour bonne.

Quant à sa conversation, c'était un enchevêtrement d'idées et de mots, dont on ne savait comment retirer quelque chose de compréhensible ; d'autant plus qu'elle entreprenait de cette façon les récits les plus invraisemblables et qui, presque toujours, restaient inachevés. Mais, du haut de son français, elle regardait avec dédain les auditeurs subalternes qui, sans rien comprendre, demeuraient ébahis de ses chapeaux et de ses robes de dame.

Ce français, dont elle était si fière, nous mit d'abord assez désagréablement en présence. Je n'en entendais pas un mot ; à son tour, elle ne comprenait rien à mon patois. Nos tête-à-tête développèrent mes facultés. Je n'avais pas quatre ans et, non seulement nous conversions ensemble, mais je devenais l'intermédiaire pour adresser toutes sortes de questions saugrenues aux paysans que nous rencontrions dans nos promenades de campagne, lesquels se moquaient dans leur langue de ce qu'elle leur disait dans la sienne.

A la ville, très heureusement, on « l'entendait »; car Toulouse était pour elle un labyrinthe où elle s'égarait toujours. Quand j'étais là, je lui servais de fil... Enfin, je venais sans cesse à son aide par tous pays, avec ma petite voix ou mes petites jambes. Ces rôles de conducteur et d'interprète ont contribué, je crois, à son adoration pour moi.

Comme esprit, on ne pouvait pas dire que Mlle Lefranc fût une bête : elle était niaise, - niaise à la façon de la Parisienne du peuple, telle qu'Henri Monnier représente sa portière, croyant et disant avec un imperturbable aplomb des absurdités qui feraient pouffer de rire le moindre Toulousain pur sang, dont la fine et vive compréhension est toujours prête à se méfier ou à railler.

Chère Mademoiselle Lefranc ! Vous étiez ridicule, j'en conviens maintenant ; mais je ne saurais penser sans attendrissement à vos soins affectueux. Je me souviens de votre café au lait sentant le marc, dont vous me faisiez de loin en loin une petite part, m'induisant, il est vrai, à la désobéissance ; de votre épais morceau de molleton, que vous appeliez une pièce d'estomac, dont vous vous dépouilliez, le soir, pour en envelopper mes petits pieds en me couchant et de ce sarment que vous apportiez, le matin, caché sous votre châle, pour me réchauffer en hiver - toujours, il faut le dire, en état de contrebande, coupable ainsi de mauvais exemple donné à mon enfance.

Mais il en était un, devant lequel tous les âges auraient pu s'incliner : c'était votre charité sans limites. Pauvre vous avez vécu ! pauvre vous êtes morte ! pour avoir trop aimé les pauvres. Vous avez travaillé pour le ciel, peut-être un peu comme le Samaritain, sans le savoir. Mais sous l'égide de l'Évangile, dont vous connaissiez assez mal le texte, vous avez dû paraître devant le Juge suprême, justifiée de votre ignorance par vos œuvres,

Après les mémorables jours d'Aguts, la nuit recommence dans mon esprit. Je ne vois plus passer en souvenirs que des bluettes, lorsque tout à coup jaillit un soleil qui découvre à mes yeux un horizon immense et leur faiblesse n'en put supporter la vue qu'un instant.

Ce n'est plus la salle d'un festin de noce qui vient fixer mes regards... Une ville, Toulouse, est pavoisée de drapeaux ; des guirlandes décorent ses maisons ; les places et les rues sont inondées d'une foule qui tantôt se presse de façon que toutes les têtes se touchent, et tantôt se disperse, heurtant, renversant et s'écriant : « Il est là ! le voilà !... » On m'a conduite à la promenade nommée le Grand-Rond ; tout à coup, on se porte subitement au bord du chemin public. Quelqu'un (je ne sais qui) me prend dans ses bras et m'élève au niveau de son front ; j'entends le pas cadencé des chevaux de guerre, les armes brillent, un escadron passe ; puis, à quelque distance, viennent d'autres chevaux richement harnachés, et j'entrevois les dorures de brillants uniformes. Au milieu de ce groupe, un homme se détache, le plus simple et le plus petit. On me le désigne par ces mots : « Voilà l'Empereur ! » Ah ! jamais ce visage ne s'est effacé de mon regard. Je venais de voir Napoléon pour la première et la dernière fois. J'avais cinq ans. On était en 1808, immédiatement après son entrevue avec les princes d'Espagne.

Je savais ce que c'était que Napoléon, malgré mon jeune âge. Ne disait-on pas aux enfants, d'un air mystérieux et effrayé : « Ne parlez jamais de l'Empereur !... Ne répétez pas surtout ce que vous nous entendez dire ! » Et notre imagination, sans trop comprendre, demeurait frappée de terreur, comme si ce nom magique, seulement prononcé, eût été capable d'entr'ouvrir un abîme sous les pieds. Je me rappelle l'attention toute particulière qui s'éveillait en moi dès qu'il était prononcé.

Le matin même du jour où l'Empereur m'apparut - c'est bien le cas, comme un éclair ! car il me semblait que la foudre allait éclater sur son passage ! - j'avais saisi quelques paroles d'une conversation relative aux événements qui venaient de s'accomplir. Demeurée seule avec ma mère, mes questions la surprirent. La petite fille jouant dans son coin, après avoir écouté, semblait avoir réfléchi.

Alors, elle me raconta le guet-apens de Bayonne sans ajouter un commentaire, et me demanda ce que j'en pensais.

C'est une indignité, lui répondis-je...

Un des actes les plus criminels qu'enregistrera l'histoire fut ainsi jugé par la conscience d'un enfant.

Mais l'âge reprend vite ses droits. Mon initiation aux questions politiques eut cependant un résultat. J'avais la passion des contes de fées : ma mère m'interdisait cette lecture et je me consolais en demandant à tout venant de m'en narrer. Voici le moyen qu'on employa pour se délivrer de cette importunité. « L'Empereur, me dit-on, venait de rendre un décret qui défendait de raconter des contes... » Je courbai la tête, avec toute la France, devant cette volonté suprême, sans oser protester.

Autre souvenir, un peu plus tard, toujours se rattachant à ma chère grand'mère.

Le jour de sa fête était venu : ses enfants, cette année, eurent la pensée de la célébrer d'une manière plus solennelle ; puis l'entrain de la jeunesse s'en mêlant, on agrandit le programme jusqu'à la comédie de société. Mon oncle d'Avessens prit feu malgré sa sauvagerie habituelle. Un théâtre fut dressé dans une grande salle au rez-de-chaussée, telle qu'il y en avait alors dans les beaux hôtels de Toulouse ; les rôles se distribuèrent : de vrais talents d'acteurs se découvrirent et toute l'aristocratie du monde toulousain fut conviée.

La dédicace de la fête consista en un petit prologue composé mystérieusement pour la circonstance, où le fils, les filles, les gendres de ma grand'- mère devaient jouer un rôle, sans oublier d'y mêler les petits enfants, pourvu qu'ils puissent se tenir sur leurs jambes. Nous en étions là, Eugène et moi. Nous eûmes à prononcer trois ou quatre mots et nos fronts se baignèrent de sueur, tant il nous prit peur de ne plus les savoir lorsque nous nous trouvâmes debout sur les planches, en présence du parterre! Cela dit, nous allâmes nous jeter au cou de notre bonne grand'mère, puis nous prîmes place à ses côtés et nos yeux s'ouvrirent tout grands !

L'impression que reçut mon imagination fut si vive que je crois voir encore les figures de ces acteurs, tous disparus et morts, la plupart vieux et ridés. Je les revois, dis-je, frais, jeunes, souriant à la vie et aux plaisirs. La soirée se termina par la danse : mais on envoya les tout petits acteurs dormir au son des violons qui montait jusqu'au dernier étage.

L'élan donné, on ne s'arrêta pas. La salle de spectacle de l'hôtel d'Avessens se remplit encore plusieurs fois. Ces divertissements n'allaient pas au goût et surtout à la vive piété de ma grand'mère. Néanmoins, elle n'en témoigna rien. On eût pu remarquer seulement qu'elle faisait précéder ces soirées de fêtes par de plus longues visites à l'église. Puis, après avoir écouté, applaudi, distribué autour d'elle des mots aimables qu'elle savait trouver et dire mieux que personne, elle se retirait bientôt sans bruit, alléguant à demi-voix la délicatesse de sa santé. Bien avant l'heure aussi, sa fille, Mme de Villeneuve, s'éclipsait et s'en allait achever sa veillée auprès du lit de sa mère, pour se plonger dans une causerie à elles deux, où, sans y songer, se dépensait plus d'esprit peut-être que dans ces salons si peuplés.

Ces fêtes, ces joies que l'on se plaisait à rapporter, comme un tribut de cœur, à cette mère bien-aimée, précédaient à peine une grande douleur

Frappée d'apoplexie à soixante-cinq ans, on vit en quelques jours cette femme si distinguée envahie par une paralysie soudaine, se métamorphoser en une statue de pierre immobile et dont l'âme s'en était allée là où elles vont, lorsque, devançant la mort, elles abandonnent un corps à qui la vie reste seule. Mystère que Dieu dérobe à notre connaissance.

Ses enfants accoururent, ma mère en tête. Elle s'établit à l'hôtel d'Avessens pour prodiguer des soins, qui ne furent, hélas ! récompensés ni par un regard, ni par un sourire. La main de la malade demeurait inerte, pressée entre celles de sa fille chérie ; et lorsque mes lèvres d'enfant venaient toucher son front, rien ne passait sur sa physionomie. Alors, mes yeux regardaient avec un étonnement effrayé. Qu'était-ce que cette forme qui lui ressemblait tant et qui n'était pas elle? La mort l'avait marquée de son sceau final.

Cependant, ma mère se posait comme si on pouvait la lui disputer. Son courage releva celui de tous. L'œil fixé sur sa mère, Mme de Villeneuve étudiait minute par minute l'effet des prescriptions médicales. Quand elles demeuraient tellement impuissantes que la science se refusait à les continuer, elle levait les yeux plus haut et son amour filial osait espérer un miracle !

Le soir, les portes de l'hôtel d'Avessens se fermaient, laissant entrer seulement les enfants qui ne l'habitaient pas. La paralytique, roulée dans son fauteuil, semblait présider encore la veillée de famille. La conversation s'engageait à demi-voix, comme s'il y eût eu un sommeil à ménager. Les filles travaillaient à la lueur d'une lampe recouverte d'une gaze, comme si l'on pouvait craindre de blesser des yeux délicats, - mais c'était pour dérober sous des ombres ce visage si pâle ! Cependant, bien des yeux, anımes par un amour plein de tristesse, se tournaient vers lui. Quelquefois, les lèvres inertes semblaient remuer. Alors les voix se taisaient spontanément. On épiait un de ces mots qui venaient si rarement et qui ne signifiaient rien lorsque la langue avait réussi à se mouvoir. On se groupait autour du fauteuil de l'infirme ; on lui parlait, on lui souriait. Eugène et moi sortions du coin où nos yeux s'exerçaient sans bruit et nous attendions mieux qu'un mot : nous nous apprêtions à recevoir une caresse; mais la paralysie ne lâchait pas sa proie, même un instant.

L'heure venue, chacun s'approchait, prononçant avec respect l'adieu du soir, sans signification pour cette créature qui ne distinguait plus le jour de la nuit. On ne l'abandonnait point, même pendant un sommeil dont l'immobilité ressemblait à celle de la tombe. Mon oncle d'Avessens et ma mère se partageaient ces tristes veillées. Mme de Villeneuve les avait interdites à ses sœurs ; l'une d'une santé délicate, l'autre nourrissant un enfant. Mais elle !... Rosalie était forte, disait-elle. Forte? - oui, en épuisant les sources de sa vie. N'avait-elle pas commencé à l'user déjà, quelques années auparavant, durant la longue lutte engagée et soutenue par elle pour sauver la fortune des Bonrepos?

Des semaines s'écoulèrent, même des mois. Le troisième vit le terme de cette lutte engagée contre la mort, durant laquelle la victime seule demeura passive. Je n'avais pas sept ans; mais il n'y a pas une heure de la journée dont je ne puisse me rendre compte. Je crois entendre les coups de cette cloche, qu'on me dit être le glas de l'agonie. Je vois le banc de gazon sur lequel j'étais

les enfants pour les distraire et où je ne sais quelle mélancolie inconnue ne me quitta pas un instant.

J'appris la mort de ma grand'mère la nuit suivante, réveillée par les sanglots de ma mère. Je compris tout et je me mis à pleurer. Le lendemain, des visages tristes m'apparurent et, parmi eux, le visage désolé de ma mère. Le jour de la neuvaine, on me conduisit, vêtue de noir, dans une église. On me plaça non loin d'un catafalque et j'entrevois encore les images lugubres et les cierges pressés dont les flammes tremblaient, tandis que je tremblais comme elles.

Je ressens encore l'impression de ces chants funèbres que je n'ai jamais entendus depuis sans un frémissement. Une année écoulée, le soir de la Toussaint, on fut obligé de m'emmener, dès que les vêpres des morts commencèrent avec ces accents qui me firent tressaillir par leur réminiscence.

Ah ! dans ce temps, on parlait trop peu du ciel et trop au contraire des terreurs de l'autre vie. Les rigueurs du jansénisme nous dominaient encore. Elles étreignaient, en les glaçant, ces cœurs de chrétiens qui doivent être toujours prêts à se réchauffer au foyer divin. On ne me disait pas assez que ma grand'mère, si pieuse, si charitable, avait quitté la terre pour aller au ciel.

De là vint cette répulsion que j'ai conservée, si longtemps, en présence des aspects de la mort. Ce qui dégage l'âme du corps, c'est l'amour confiant. Si j'avais pensé que ceux qui meurent vont rejoindre un père et que ce père est Dieu, si l'on m'eût dit qu'ils souriaient là-haut plus joyeusement qu'ici-bas, si l'on m'avait appris à interpréter les mystérieux chants de l'Église en chants de triomphe, tout autant qu'en accents de tristesse, ma jeune imagination eût pressenti par instinct les consolations de l'âme. Et si ma trop faible intelligence n'eût pu s'élever jusqu'aux pressentiments des béatitudes des cieux, ma croyance enfantine aurait rouvert les portes du paradis terrestre pour y retrouver ma grand'- mère et pour y chercher la place qu'elle me gardait auprès d'elle !

La douleur de ma mère fut immense. Elle avait un de ces cœurs si admirablement complets qu'ils peuvent suffire à plusieurs affections, atteignant chacune à la passion. C'est ainsi qu'elle aimait époux, enfants et mère.

Mais passion n'est pas le mot qu'il faut employer lorsqu'il s'agit d'une femme qui ne quittait jamais les régions de la raison et montait toujours avec elle là où l'on va chercher Dieu pour se prosterner devant son vouloir.

Elle se soumit donc au joug de la résignation qui ‚lui fit accepter le labeur des devoirs. Son caractère, à lui seul, lui apprit à maîtriser l'expansion du chagrin.

Elle reprit, sans effort apparent, les leçons qu'elle donnait à ses deux filles. Le gouvernement de son ménage ne se vit pas interrompu. Ses journées se partagèrent, comme de coutume, entre les soins qu'elle prodiguait à tous : heures consacrées à ses enfants, à son mari, à son père, à sa belle-mère ; soirées de famille où son amabilité s'efforçait de reparaître, tandis que sa physionomie s'enveloppait d'une sorte de voile qui cachait un abîme de tristesse. Bientôt même elle retrouva des sourires pour répondre aux ébats joyeux des enfants. La nuit venue, tout son être se rejetait dans sa douleur. Je ne crois pas qu'elle pleurât ! Elle était au-dessus de la faiblesse des larmes ; je ne me rappe le pas lui en avoir vu verser. Mais, la nuit, à elle seule, la pensée, sous la forme d'idée fixe, rongeait son existence. Elle a avoué que pendant bien des mois le sommeil vint à peine fermer ses yeux. Le lendemain, rien ne trahissait en elle cette veille passée auprès d'une tombe.

Une telle énergie, opposée à une sensibilité si vive, amenèrent un choc qui dut faire ployer la nature. La longue et cruelle maladie à laquelle elle a succombé à un âge peu avancé et dont les germes commencèrent à se développer après la mort de Mme d'Avessens, a été attribuée aux fatigues d'esprit qui dévorèrent les forces de sa première jeunesse, et puis, aussi, à la violence de cette douleur filiale, trop héroïquement supportée. Cependant, il me reste encore à retracer des bonnes années pour elle.

Mais le château d'Aguts ne vit plus les réunions de famille. Mon grand-père, après la mort de sa vieille compagne, vieux lui-même, n'eut pas le courage d'y retourner. Il chargea son fils de régir son grand domaine et se fixa définitivement à Toulouse dans le ménage de sa belle-fille, qu'une déplorable santé confinait auprès de son foyer. En perdant la dernière des Bonrepos, l'hôtel d'Avessens, habité seulement par un vieillard et une femme malade, un homme retiré du monde, devint un corps sans âme.

Mes deux cousines de Saint-Germier avaient quitté ce toit maternel, l'une pour se marier à dix-sept ans, l'autre pour aller terminer son éducation dans un pensionnat.

Les soirées rassemblaient encore la famille autour de son chef, et quelques graves amis de mon grand-père venaient s'y mêler. Mais cette société de tous les âges, qui, jadis, tenait à honneur et à plaisir de passer dans ce salon pour rendre hommage à celle que chacunrespectait, aimait et

recherchait, ne l'y trouvant plus, oublia le chemin d'une porte qui lui sembla s'être fermée pour ne plus se rouvrir.

Cette période de ma vie, terminée à ma septième année, m'initia par les larmes à la destinée huhumaine : « Naître pour voir mourir ! »

II