Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Le pin du lord. Chys, juin 1869

Deuxième partie

Le pin du lord. Chys, juin 1869

Mémoires de l'Occitanienne · 5 min de lecture · p. 293–297 · chapitre 23 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous avions à nous deux un enfant d'adoption. Son berceau, entouré de mousse, passa tout un hiver au coin de notre foyer, tout un printemps sur une de nos fenêtres. Le feu lui avait été ménagé par un écran, le rayon de soleil par les lames d'une persienne. Une rosée intelligente, dispensée par nos mains, pleuvait sur sa tête en toute saison. C'était un Pin du Lord pas plus grand que le doigt, venu je ne sais d'où - une graine dont le germe était éclos, par hasard, dans un tout petit vase contenant la bouture desséchée d'un héliotrope qui n'avait pas vécu. Citoyen de la ville, le pin atteignit ainsi l'âge de quelques mois.

L'automne survint et avec lui le départ pour la campagne. Adolphe n'oublia pas son protégé. Le petit vase eut sa place au milieu des malles et chapelières entassées sur la vieille voiture que nous appelions : le Carabas. Et la poste, à travers des flots de soleil et de poussière, emporta toute la famille, mari, femme, enfant, grand'mère et le petit embryon des bois qui fit ses quarante lieues sans s'en apercevoir, sous une manière de tente formée d'un morceau de gaze.

Le lendemain, sa demeure se trouva prête : trou profond, terre émiettée, tout était préparé comme pour recevoir un grand personnage. Dépoté, ses racines tenaient dans le creux de la main ! Son protecteur prit lui-même la bêche et la pelle, puis il le laissa là, dans ce bocage peuplé de devanciers de toutes les tailles.

Les rhododendrons, les hortensias, les hémérocalles durent rire de tant de luxe déployé pour ce chétif. Les platanes, du haut de leur grandeur, ne l'aperçurent même pas. Cependant, il vécut ce premier jour de soleil et d'ombre comme eux ; et, quand vint la nuit, il s'endormit pour la première fois sous cette voûte des cieux où la terre tout entière tient à peine une place. Il se réveilla, portant fièrement les gouttes de rosée dont il avait eu sa part dans la distribution générale de Celui qui n'oublie rien, ni personne.

Les vacances prirent fin ; la grande calèche repartit, emmenant la colonie et ses bagages, moins le petit vase.

Au retour de l'automne, nous accourûmes, empressés d'examiner les progrès que peuvent amener douze mois dans la croissance d'un arbre venu des forêts gigantesques du Nouveau Monde. Il avait passé son hiver à l'abri d'une feuille de platane desséchée, que sa tête commençait à secouer à peine.

L'année suivante, l'effroi nous saisit : le pin du lord avait disparu ! De longues herbes envahissaient ce qui, sans doute, était sa tombe. Je détournai mes pas, une voix me rappela ; le protecteur avait cherché les restes de son protégé et il venait de l'apercevoir, « lui-même », disputant le terrain aux usurpateurs et dressant toute verte une tige qui, pourtant, avait un peu grandi. Adolphe me la montra, puis il donna cours au réveil de toutes les espérances. J'y répondis en mesurant ironiquement le géant futur à la canne de mon parasol. Dès lors, je devins marâtre pour cet abandonné. Mais pas lui, l'ami des faibles, des souffrants et des délaissés !

Tout à coup, après cinq années de patience, de soins et de chétive croissance, - ô prodige ! une seule saison avait ajouté trois pieds à la tige qui ne devait plus s'arrêter et dont la pointe fine et droite écartait orgueilleusement les indigènes du bocage.

A dix ans, les oiseaux du ciel venaient se reposer sur ses branches; et son ombre se projetait sur le front de son protecteur auquel il abandonnait déjà ses fruits, gousses odorantes, qu'Adolphe me présentait fièrement.

Mais on était en 1848 ! Les orages du ciel se joignirent aux orages populaires. Une affreuse grêle s'abattit sur notre petit coin de France et la flèche du pin fut brisée. Comme tant de rois, 1l resta sans couronne. Nous le retrouvâmes ainsi et je crois avoir surpris une larme dans les yeux d'Adolphe.

La Providence, miséricordieuse pour l'arbre, lui ménagea sa restauration. Deux branches jumelles s'élevèrent et, se croisant, se soutenant, partageant entre elles les dons du ciel et de la terre, toujours unies, toujours égales, on les vit monter, monter et se confondre en une seule tête, tant il devenait difficile de les distinguer l'une de l'autre.

Le pin devint si beau qu'Adolphe aimait à diriger vers lui les promeneurs ; puis, tout seul, il revenait le voir, le mesurer, lui parler peut-être, dans ce langage muet qu'on appelle la rêverie et qui remonte à Dieu lorsqu'on l'adresse aux œuvres de sa création avec un amour reconnaissant.

Hélas! en l'automne de l'année 1863, quelles pensées furent confiées à ce témoin passif des agitations d'une âme qui se sentait entraînée hors de ce monde? Ah ! déjà ces pensées ne s'arrêtaient plus sur la terre !

Un an plus tard, ce fut seule et désolée que je vins revoir le bel arbre. Pas un de ses rameaux ne s'était flétri ! L'homme meurt : la nature ne porte pas son deuil, même un jour.

Le temps poursuivit sa route. Il marche rapidement, lors même qu'il traîne le boulet de la dou- , leur. Je revoyais chaque année le jeune futur centenaire avec sa tête à deux branches. Mais, au mois de novembre dernier, une nuit, l'ouragan souffla, la pluie tomba par torrents. On entendait les bruits confus des branches s'entre-choquant, pareils à des cris de détresse. Les chênes ployaient, les arbrisseaux se tapissaient contre la terre et pas une lueur ne venait éclairer ce champ de bataille que les éléments semblaient se disputer.

Le lendemain, au retour d'un pâle soleil, tout se relevait. Les feuilles sèches et le bois mort seuls jonchaient le sol. La tempête avait passé sans laisser de victime. Tout à coup, un cri s'échappe de nos lèvres. Nous venions d'apercevoir le pin : une des flèches jumelles pendait à demi arrachée ; et ses nombreux rameaux se balançaient encore en balayant la terre, comme s'ils s'agitaient dans les dernières convulsions de l'agonie. Je m'enfuis.

Le jour suivant, je ne voulus pas voir le char funéraire qui ployait sous les débris qu'il emportait.

Il vit, cependant, l'arbre mutilé ! C'est vers lui que je me dirigeais lorsque mes pensées de cette année ont rétrogradé vers mes souvenirs d'autrefois. Il vit et sa flèche dépareillée se reprendra peut-être doublement à la vie en se nourrissant de la substance destinée à celle qui n'est plus ! N'en est-il pas de même de l'humanité? Oh ! combien est dure la loi de la mort, consolant de ce qu'elle prend par ce qu'elle donne !

Mon Dieu ! cependant, il est des douleurs qui ne peuvent se consoler qu'en Vous !

IV