Première partie
Les Villeneuve
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La famille de Villeneuve, vers le milieu du dix-huitième siècle, comptait parmi les anciennes familles demeurées en arrière en fait d'élégante civilisation. Le chef de la branche du Crozillat, destinée à devenir la branche principale, ne sortait jamais de son castel du quatorzième siècle, où huit enfants étaient nés. Le mouvement, comme une vague, avait cependant poussé les enfants sur d'autres bords, et chacun, plus ou moins, avait tâté de l'éducation des collèges voisins. Mais les filles ne quittèrent pas le giron maternel : deux moururent en bas âge ; les deux autres se marièrent, comme leurs tantes et arrière-grand'tantes, avec des gentilshommes du pays demeurés campagnards comme elles.
Les classes terminées avant le temps, selon la coutume d'alors, les quatre garçons prirent leur vol. Les deux plus jeunes entrèrent l'un dans l'armée, l'autre dans l'état ecclésiastique. (Je les ai connus sous les noms du « Vicomte » et de 1' « Abbé ».) L'aîné, après avoir servi, lui aussi, se hâta de retourner au Crozillat, où il succéda aux biens et honneurs seigneuriaux de son père, où il se maria sucessivement avec deux femmes riches qui se trouvaient à sa portée ; puis il se renferma dans son château comme ses ancêtres.
Le second (mon grand-père), adopté par sa grand'mère maternelle, vécut dès son enfance hors de ce milieu, Ses manières, son esprit, ses agréments extérieurs le placèrent naturellement dans un monde distingué, soit à son régiment, soit partout ailleurs. La grand'mère, fière de son œuvre, le fit son héritier. L'héritage n'était pas considérable ; néanmoins, on pouvait le considérer comme une fortune pour un cadet de ce temps-là,
Après ce coup du sort et malgré les succès de l'homme de salon, le jeune officier, se laissant gagner par l'inertie de son caractère, se fût peut-être confiné au fond de son petit château, si petit, que je sais à peine où l'aller chercher, ni même ce qu'il est devenu. Mais les parents et amis ne souffrirent pas l'éclipse de l'astre de la famille. On fit plus : on pensa non seulement a le marier, mais a lui donner le point d'appui d'un bon mariage.
A cette époque et avec les exigences nouvelles, on s'était mis à contracter des unions où l'argent remplaçait les quartiers de noblesse. De son côté, la bourgeoisie se trouvait flattée de se hausser sur ses écus pour atteindre, par les alliances, au degré social qu'elle commençait à regarder d'un œil d'envie. Des exemples venus de haut poussaient à ce rapprochement de deux classes, que les plus furieuses passions allaient séparer radicalement, avant que le sang eût mêlé les races.
Ces alliances qui, presque toujours, amenaient l'ennoblissement de la famille bourgeoise, en se multipliant eussent renforcé l'aristocratie par l'appoint du nombre qui commençait à lui faire défaut. La noblesse, tendant cette main fraternelle au tiers état pour l'aider à monter vers elle, ne lui • eût pas laissé le temps de prendre un élan qui devait la renverser. C'est ainsi qu'un but séduisant eût été donné à l'ambition des enrichis, si portée à se transformer en haine quand elle est forcée de s'avouer son impuissance vis-à-vis la supériorité de l'origine.
Les amis de mon grand-père, sans doute, ne se dirent pas tout cela; mais ils se servaient d'un moyen qui permettait d'appuyer sur la base de la fortune la nouvelle maison qu'il s'agissait d'édifier.
Il y avait, dans la petite ville de Saint-Pons, une riche héritière. Son père, M. Amblard, venait d'abandonner le commerce, y laissant une de ces réputations dont on pouvait s'enorgueillir et qu'on fit valoir pour demander et obtenir pour lui des titres de noblesse. Entré dans une classe à laquelle, d'ailleurs, appartenait sa femme, il voulut y marier sa fille unique. Mon grand-père, agréé par le père et la fille, en 1766, prit congé du Crozillat et vint habiter la grande maison de son beau-père. Le nom de Villeneuve doit sa restauration à cette femme, si noble de cœur. C'est elle qui stimula l'orgueil permis d'une famille qui s'était laissé envahir peu à peu par l'obscurité d'une trop humble existence.
Ce fut un renouveau : la floraison de cette branche reprit aussitôt racine.
Rose d'Amblard, jeune et belle, élevée dans un couvent de Toulouse avec les filles des premières familles de la ville, se trouva facilement métamorphosée en grande dame : elle en avait tous les instincts.
La maison du négociant devint l'élégante demeure du gentilhomme. Son beau salon, tendu de brocatelle, s'ouvrit à toute la noblesse de Saint-Pons et des environs. Il y eut là des bals, des dîners, des soirées, qui développaient les aptitudes de la nouvelle Mme de Villeneuve à ce qu'on appelait alors le ton de la bonne compagnie. Les réunions du soir le mettaient particulièrement en œuvre, par cette conversation facile et pleine de grâce qui touche à tout sans trop appuyer sur rien, qui permet rarement à la gaieté de devenir le rire jusqu'aux éclats, où la question est sobre, où l'attention semble écouter même quand l'intérêt est absent, où le tact se fait un devoir d'accompagner le propos léger, tandis que la raillerie, le sarcasme, la méchanceté elle-même, sont tempérés ou dissimulés par la politesse qui se mêle à tout, comme le sel, pour relever le goût et pour lui plaire. Nobles façons qui furent le privilège incontesté de cette société française près de disparaître.
A Saint-Pons comme ailleurs, le monde était devenu l'occupation principale : on vivait de lui et par lui. Non seulement les plaisirs se cherchaient autour de soi, mais on s'adressait au loin pour les trouver. La jeune femme s'était intimement liée avec les femmes de sa nouvelle société dont plusieurs habitaient les villes voisines. On allait, on venait les uns chez les autres, amenant les parents, les amis, les passants même : car ces passants étaient des gentilshommes qui ne demeuraient pas inconnus un seul jour dans la petite ville où leur arrivée était un événement.
Mais Mme de Villeneuve, plus ambitieuse dans son essor, prenait quelquefois son vol jusqu'à Toulouse. La pensionnaire y retrouvait ses nobles compagnes, dont quelques-unes étaient mariées dans des familles alliées aux Villeneuve. Les généalogies rapprochées, les mains se serraient encore plus étroitement. M. de Villeneuve, par l'intermédiaire de sa femme, grâce à ses manières attrayantes, voyait se renouer des liens de parenté presque rompus. Les Villeneuve reprenaient ainsi leur place dans ce vieux Toulouse qui les avait trop oubliés. Les absents même en eurent leur part, à commencer par les seigneurs du Crozillat.
Mais pourquoi se borner à la restauration plus ou moins lente du manoir patrimonial? Pourquoi ne pas doter la nouvelle famille, elle aussi... d'un château? Alors surtout que deux garçons étaient nés? C'est ce que se dit ma grand'mère avec son orgueil Villeneuve.
Seulement, il fallait de l'argent, beaucoup d'argent, car on voulait que le château fût beau. La fille du négociant se décida, non sans regret, à se dépouiller de l'héritage paternel. Mais elle garda la maison manufacturière. La noble créature n'en rougissait pas. Oh ! non ! Et dans cette demeure, devenue somptueuse, les parents de son père ont toujours trouvé leur place avec la même égalité d'affection, de rapports et de soins.
On se mit en quête pour découvrir le château choyé d'avance. Après bien des recherches, on se décida pour un manoir aux environs de Castres, remontant à l'époque de Simon de Montfort et qui même lui avait appartenu, hélas ! par le droit de conquête. Après cette spoliation, il avait passé de possesseur en possesseur et successivement abrité six familles de noble origine, dont l'écusson se trouvait taillé dans la pierre, sur la façade principale, où il ne restait plus de place. Les Villeneuve sculptèrent le leur sur la porte d'entrée. Ce château, c'était Hauterive. Grâce au ciel, il nous appartient encore : il est à mon frère !
Je me réserve de le décrire tel que je l'ai vu dans ma jeunesse, avec l'amour qu'il m'inspire. Grand'mère, père, mère, sœur, c'est vous que je retrouverai là, tous vivants ! vous que je pleure aujourd'hui avec mes souvenirs !
Les nouveaux seigneurs s'empressèrent de prendre possession de cette demeure si féodale, avec ses quatre tours, ses larges fossés et ses ponts. L'élégance fit irruption dans des salons, dans des vestibules, dans des appartements qui se meublèrent selon le goût de l'époque.
Castres offrait la grande ressource d'une société nombreuse et choisie, qui ne demanda pas mieux que de compter en plus, dans ses rangs, un gentilhomme distingué, une femme charmante ; c'était d'ailleurs encore un château qui s'apprêtait à s'ouvrir aux plaisirs : on s'y précipita. La châtelaine attira ce beau monde tout autant par les grâces de son accueil que par son entente parfaite de la tenue d'une maison. Son cuisinier était hors ligne ; et ma grand'mère se posait déjà comme une fine connaisseuse en art culinaire, ce qui passait alors pour un mérite, car on ne dînait bien, disait-on, que chez les hôtes qui savaient apprécier un bon dîner.
Les mois d'été, désormais, se passèrent là, à Hauterive. On se visitait continuellement de la ville à la campagne et de château à château. Mais la vie des champs continuait la vie citadine : la campagne par elle-même avait peu de charme pour cette société de salons. Le genre rêveur se tenait encore dans les nuages de l'avenir. En se promenant, on laissait l'eau couler sans lui demander ce qu'elle chuchotait. Les femmes défendaient leur frisure contre le vent, sans prêter l'oreille à sa plainte. Les oiseaux étaient des importuns quand ils s'avisaient de se mêler à la conversation ; et lorsque le soleil couchant se montrait dans sa pompe, jaloux d'attirer les regards, on lui tournait le dos pour aller allumer flambeaux et candélabres. Quant à la lune, on ne s'occupait d'elle que si l'on avait à s'informer, « dans l'almanach », du temps qu'elle présageait aux belles robes qui s'apprêtaient, le lendemain, à s'étaler sur le gazon, pour jouer ce rôle pastoral à une fête champêtre où le village avait convié le château.
En revanche, on remuait des cartes, même à la clarté du jour. Avant tout, on causait... La conversation était l'accompagnement, le stimulant de tous les plaisirs. Elle s'épanouissait au soleil, elle brillait sous l'éclat des bougies, elle accompagnait les pas mesurés du menuet ; le sévère whist lui-même n'osait se permettre de supprimer un bon mot.
L'hiver venu, aux premiers cris des corbeaux, Mme de Villeneuve montait dans sa litière pour franchir lentement, en deux jours, les quelques lieues qui séparent Castres de Saint-Pons.
A Saint-Pons, c'était fête quand on la retrouvait. Non seulement elle plaisait, mais on l'aimait tout particulièrement à cause de sa bonté toujours active pour louer, toujours passive lorsque l'esprit se donnait carrière en façon de raillerie ou de blâme trop accentués.
Son retour était un signal pour se remettre en train. La petite ville de Saint-Pons, cachée au fond d'une espèce de trou qu'on n'osait qualifier ni de vallée, ni de vallon, voyait accourir, même de loin, la fine fleur des élégants : mousquetaires, gardes du corps, dragons du roi ou de la reine... sans oublier les civils, jeunes magistrats ou autres.
J'ai vu quelques débris de ceux qui s'étaient appelés de charmants cavaliers. Jadis, avec leurs vêtements de velours aux couleurs éclatantes, avec leur coiffure à l'oiseau royal, avec leur épée au côté qui se prêtait à des mouvements empreints de grâce et, pour accompagner cette mise en scène, un esprit brillant, piquant, papillonnant, on les avait proclamés irrésistibles! terme dont on ne se servait que trop !
Dépouillés des habits à la française, vieux et ridés de visage, comme ils me sont apparus et conservant cependant quelque chose des attitudes d'autrefois, notre jeunesse était tentée de rire un peu tout bas. Mais s'ils parlaient, s'ils racontaient et surtout s'ils s'occupaient de nous avec ces façons d'homme à femme qui ressemblaient à un culte, nous disions tout haut : « Comme ils sont aimables ! »
Tandis que les années passaient à Hauterive et à Saint-Pons, les enfants Villeneuve prenaient leurs dents, apprenaient à marcher, couraient, sautaient, grandissaient... Enfin, on les avait vus revenir du village où ils avaient été nourris et quitter leurs sarraux de toile pour revêtir un petit habit brodé, accompagné d'une épée : un joujou ! Alors, frisés, pommadés, poudrés, on les poussait, la tête basse, honteux comme de petits paysans, dans un salon où les belles dames les caressaient du bout de leur éventail, où les messieurs les faisaient tourner, retourner, pirouetter un instant comme pour examiner ce qu'ils promettaient en fait de bonne grâce à la génération des gentilshommes à venir. Les fils de Mme de Villeneuve étaient charmants : Maurice avec des cheveux blonds et de grands yeux bleus, Louis avec des cheveux bruns et des yeux noirs brillant d'esprit. C'est Louis qui fut mon père.
Mais leur mère ne se contenta pas de ces succès de beaux enfants : l'éducation devait y correspondre. Elle fit venir une bonne de loin, capable de former leur langage, de surveiller leurs manières, pour attendre, ainsi dégrossis et après quelques leçons d'un pédagogue, l'âge où l'on pourrait les envoyer au collège de Sorèze, le plus fameux du Midi. Ne fallait-il pas, disait-elle, que ses fils fussent capables d'avancer brillamment dans la carrière qu'on choisirait pour eux? Car, en ce temps, les parents en décidaient.
Un troisième fils était né : on pensait déjà pour lui aux honneurs de l'état ecclésiastique, non en le violentant (ces abus étaient devenus très rares), mais en imprimant cette direction à ses idées et, par suite, à ses goûts.
L'éducation donnée aux garçons était rude, comme on l'a vu. Elle commençait au village dans le berceau du pauvre, près d'un foyer où brûlaient quelques brins de bois mort dont le vent d'hiver éteignait souvent la flamme. Un morceau de pain noir remplissait de petites mains rougies par le froid ; les pieds se réchauffaient dans des sabots bourrés de paille ; et, quand venait l'été, ces pieds couraient tout nus sur les pierres, ou se trempaient imprudemment dans l'onde rapide du ruisseau. Il survenait bien des chutes, bien des accidents que la nourrice soignait à grands cris, mais plus encore à grands bras chargés de guérir le mal en y ajoutant. Les pauvres petits corps faibles se trouvaient assez mal de ce régime ; mais beaucoup d'autres, au contraire, y puisaient une constitution physique à toute épreuve. Quant à l'âme, elle y recevait des leçons qui ne s'oubliaient pas : à peine naissante, elle avait appris à supporter la souffrance et connaissait les privations de la pauvreté.
Transportés de la chaumière au château, ces enfants, malgré les beaux habits dont on les revêtait certains jours, prenaient une très petite part du bien-être de leurs parents. On les reléguait dans des chambres point calfeutrées, où le cuisinier faisait monter des repas tels quels. Livrés aux domestiques durant la plus grande partie de la journée, au lieu de les traiter en subalternes, ils avaient intérêt à se montrer affables pour s'attirer leur affection et, par suite, des soins complaisants. Ces domestiques, on doit le dire, ne ressemblaient pas à ceux d'à présent ; fidèles, et souvent vieux serviteurs pleins de dévouement à leurs maîtres, ils faisaient en quelque sorte partie de la famille ; aussi, croyaient-ils que les enfants leur appartenaient un peu.
Malgré les hautes régions où se tenaient le père et la mère, leur influence planait sur tout. Ils jouaient le rôle de la Divinité devant laquelle on se surprend toujours prêt à trembler. Le respect était peut-être la plus vive impression que ressentait d'abord un fils en présence de son père. Mais pourquoi l'amour filial refuserait-il de s'incliner pour rendre hommage à la majesté paternelle?... Ne nous mettons-nous pas à genoux lorsque, dans un élan de cœur, nous appelons Dieu : Notre Père?
Les fils de l'ancien régime courbaient naturellement le front devant ce qui, tout ensemble, semblait être une loi divine et une loi humaine.
Quant aux parents, il ne faut pas leur reprocher une sobriété de rapports intimes qui nous étonne. A cette époque, les regards des pères et mères passaient au-dessus de la tête de l'enfant pour aller chercher l'homme dans l'avenir. C'était sur l'homme que l'œil s'arrêtait. C'était en lui qu'on espérait, c'était pour lui qu'on travaillait. Enfin, c'était lui qui, plus tard, allait devenir l'objet de l'intérêt le plus actif et, au besoin, celui des plus grands sacrifices. Ne fallait-il pas qu'il continuât dignement la famille?
En attendant, le père régnait jusqu'à son dernier jour. Ces gentilshommes, la plupart descendus des vieilles races féodales, étaient restés un peu princes chez eux. Le fils aîné, lui-même, jusqu'à son avènement à l'héritage, comptait comme un premier sujet.
C'est ainsi que le chef soutenait la maison, laquelle à son tour soutenait le trône. Le respect et l'obéissance étaient les bases de cet ordre social dont la durée a compté des siècles. - Où les retrouver pour les réédifier?...
Ma grand'mère, si maternelle pour ses fils tout venus, les éleva pourtant selon les usages d'alors. Ils ne s'endormaient pas le soir déshabillés par elle, rompant ainsi le cercle et la conversation. Ils ne se réveillaient pas en la réclamant tyranniquement comme leur bonne la plus soumise. Enfin, ils ne disaient pas : « Tout pour moi !... » On ne les voyait pas non plus piétiner sur des monceaux de joujoux brisés.
Les joujoux des deux frères?... Ils les fabriquaient eux-mêmes : un cerceau, une pierre aiguisée, un petit palet, un cerf-volant qu'un valet de chambre complaisant avait aidé à construire, à orner, à lancer. Quelques friandises leur arrivaient lorsque le maître d'hôtel dressait le dessert. Et les dames, lorsqu'ils venaient les saluer au salon, tout propres et tout gentils, ouvraient pour eux leur bonbonnière : un de ces bijoux dont elles garnissaient leurs poches. Oh ! comme tout cela était bon ! précisément parce que c'était rare.
Et que d'autres plaisirs, ignorés des enfants trop soignés, trop surveillés, trop minutieusement aimés !
Que de fois mon père m'a raconté ses courses vagabondes dans les guérets, lors de la moisson, aux prés pendant les foins, aux vignes quand venaient les vendanges ! On les laissait aller tous les deux seuls, encore tout petits, les confiant à eux-mêmes, afin de les mettre sans retard aux prises avec la vie et ses difficultés ! Dès qu'un garçon savait marcher, il fallait qu'il apprît à se tirer d'embarras. C'est ainsi que Maurice et Louis s'exerçaient à l'équitation en s'élançant sur la croupe de toutes les montures qu'ils rencontraient chemin faisant.
C'est de cette façon qu'ils apprenaient à nager en barbotant dans la rivière, ayant pour professeurs les petits paysans avec lesquels, sortant de l'eau, ils luttaient souvent au risque de horions donnés ou reçus et dont ils se gardaient de se vanter ou de se plaindre.
Le soir venu, ils paraissaient au salon, saluaient, s'approchaient de leur mère, pressaient sa main sous leurs lèvres et recevaient en échange un baiser sur le front, qui les faisait s'endormir tout fiers.
Tels étaient les enfants Villeneuve lorsqu'ils entrèrent au collège, déjà soumis à leurs supérieurs, disposés à se montrer bons camarades et prêts à supporter courageusement la discipline et le dur régime de l'éducation publique à cette époque.
Ils revenaient aux vacances ; mais, durant le cours de l'année, personne, je crois, ne pensait à les aller voir. Mon père m'a parlé de son oncle l'aîné qui, passant par Sorèze, lui fit une visite et glissa sous sa serviette, au réfectoire, un écu de trois francs, - ce qu'on appelait alors un petit écu. Tout ébloui de cette générosité, mon père ne l'a jamais oubliée.
Un petit écu !... Oh ! comme il dut le faire reluire aux yeux des écoliers qui comptaient è peine quelques sous dans leur poche ! Mais je suis sûre qu'ils en eurent leur part en billes, toupies ou friandises.
Je m'attarde dans ces détails pour essayer de peindre la province à cette époque, et comme ce n'est pas un tableau historique, mais un « paysage », si le pinceau veut rendre fidèlement sa physionomie, il ne doit rien oublier comme touche, pas même les brins d'herbe.
Maintenant j'arrive à ce qui fut pour la noblesse française, et tout particulièrement pour celle de province, un événement majeur. Je veux parler des présentations à la Cour, de ce dénombrement des races féodales qui fit sortir tant d'illustres familles de l'obscurité des âges, pour les appeler à rayonner de nouveau, précisément lorsqu'on touchait au moment où leurs annales, réduites en cendres, allaient être jetées au vent par la Révolution.
Voici ce qui ressortit de l'ordonnance royale de 17... Adressant un appel à toutes les vieilles chartes, on faisait savoir aux familles nobles dont les titres remontaient à l'an 1400 qu'après avoir fourni leurs preuves, bien compulsées, bien vérifiées, bien paraphées, il leur serait conféré le privilège de monter dans les carrosses du roi et d'être admises aux honneurs de la Cour.
Le son de cette cloche retentit jusqu'aux extrémités du royaume. Le castel enfoncé dans la vallée et le manoir perché sur la montagne apprirent par quelques-unes des cent voix de la Renommée à quels honneurs les conviait la faveur royale ; et grande fut la liesse, mais grand aussi l'émoi !
Que fallait-il faire?... On savait que la race datait de l'origine de ce château dont les pierres portaient l'empreinte des siècles. Mais comment le prouver?... On connaissait à peu près l'histoire de la famille ; mais, où retrouver sa chronologie? Et comment la débrouiller du chaos, la suivre dans ses détours, renouveler sa chaîne quand elle se rompait, la retirer des souterrains dans lesquels elle disparaissait pour la ramener à la lumière, et la présenter enfin, rayonnante d'authenticité?
C'était ce qu'on se disait au fond du Languedoc et en bien d'autres lieux, mais tout particulièrement à Hauterive. Mme de Villeneuve donna l'élan. Elle commença par secouer l'indolence de son mari, en stimulant les sentiments du gentilhomme, qui prit alors l'initiative et convoqua les Villeneuve de toutes les branches. Il en vint de cinq ou six châteaux où les générations étaient con finées depuis plus ou moins de siècles, et chaque manoir fournit ses parchemins. On les soumit aux hommes de lois, aux notaires, aux archivistes.
Des actes inestimables revirent la lumière ; mais que de lacunes ! Cependant, la tradition disait qu'aux temps antérieurs il en existait un bien grand nombre. Qu'en avaient fait les pillages, les incendies et peut-être aussi les rats, ces aveugles spoliateurs des papiers les plus importants?
Un des Villeneuve de la branche des Flamarens, officier d'artillerie distingué (ce qui l'avait fait surnommer l'Artilleur), se souvint de s'être amusé, durant un séjour au château de la Croisille, à déchiffrer de vieux parchemins. Il lui en était resté le goût et plus encore la curiosité de remonter dans le passé de sa famille en fouillant dans ses archives. Aussi, lorsqu'il vint prendre sa place au colloque généalogique, son rapport fut-il celui qui se présenta le plus fièrement prêt à soutenir tous les droits des Villeneuve. Hélas ! néanmoins, bien des ancêtres manquaient à l'appel! Dans quelles catacombes pourrait-on les retrouver?
Tandis que les seigneurs du Crozillat, de Lanrazous, de Beauville, de Flamarens, et même la châtelaine d'Hauterive, en s'adressant cette question, baissaient la tête, l'Artilleur releva la sienne. Il annonça qu'il fallait se garder de désespérer avant qu'il eût fait une descente à la Croizille.
Le château de la Croizille, baronnie seigneuriale datant du douzième siècle, avait été l'imposante demeure de la famille avant sa ruine, consommée par les guerres de religion. C'était là que continuait de résider la branche aînée prête à tomber en quenouille, le baron de la Croizille n'ayant que deux filles.
Hélas ! la Croizille n'était plus cette forteresse qui commandait et défendait une ville ! La ville avait cessé d'exister depuis longtemps ; et le château, pris, repris, détruit, reconstruit, n'était que l'ombre de lui-même. L'Artilleur se présenta devant sa porte qui n'avait plus ses ponts-levis, et l'antique manoir fut livré à ses recherches. Il fouilla partout, du sommet du castel au fond des souterrains, remuant les meubles, sondant les murs, explorant les caves. Des cachettes apparurent et se rouvrirent de nouveau ; mais elles étaient vides, et quelques menues monnaies venaient indiquer ce qu'elles avaient été chargées de soustraire aux regards : de l'or sans doute? Ah ! combien valait davantage l'objet qu'aucune fortune ne peut acheter ! Quel seigneur avare et félon avait ainsi trahi sa race au profit de sa richesse?
A peu de distance du château un colombier, héréditairement habité depuis des siècles par une légion de pigeons, se dressait demi-croulant. Un vieux paysan vint trouver l'Artilleur pour lui raconter une vague tradition, signifiant que, du temps des grandes guerres (celle de la Ligue sans doute), on avait travaillé mystérieusement, la nuit, dans ce pigeonnier.
Ce fut un trait de lumière ! Et le bouillant artilleur, prenant pioches et leviers, se dirigea vers la masure à laquelle on n'avait songé à rien réclamer. Ses paisibles habitants, à l'aspect de cette formidable invasion, s'enfuirent à grands coups d'aile. Les épaisses et larges dalles soulevées, une maçonnerie se montra. Alors la pioche se mit à l'œuvre ; le pic s'enfonça, la pelle enleva les débriss un coffre ferré apparut, s'ouvrit sous l'effort du ciseau - et la résurrection se fit !
Oui, de ce sépulcre sortit cette lignée d'aïeux dont on avait vainement cherché les traces sur la terre. Le coffre revit le jour dans la salle d'arme, du château, sous les yeux des portraits de famille, témoins inertes de ce qui se passait ici-bas, et sans doute indifférents là-haut à ce triomphe de la vanité. Les pigeons, rassurés par le silence du colombier, reprirent possession de leur demeure. Les douces colombes, sans le savoir, avaient gardé le trésor mieux que des dragons.
Malgré cet immense succès, les recherches continuèrent ; et tandis que les parchemins rassemblés passaient aux mains des antiquaires pour être transcrits et mis en ordre, l'Artilleur faisait des descentes dans bien des archives et compulsait bien des livres. Enfin, l'arbre généalogique tout entier se dressa majestueusement sur ses racines.
Maintenant, ce qui restait à faire (et ce n'était pas la partie la moins ardue), c'était d'aller à Paris avec son bagage et d'aboutir au redoutable généalogiste Chérin. Les Villeneuve, à l'unanimité, choisirent le seigneur d'Hauterive pour être le mandataire de tous. La nonchalance de mon grand-père essaya de regimber un peu ; mais ma grand'mère était là et ne lui permit pas de reculer d'une semelle. Elle fit plus : elle décida qu'elle partirait, elle aussi. Chacun dut applaudir à cette résolution, car on savait alors, comme à présent, ce que vaut l'intervention des femmes dans les affaires.
Quel événement ! - A cette époque, des générations vivaient et mouraient sans avoir vu la ville des merveilles, comme on appelait déjà Paris. Et lorsqu'on en était séparé par deux cents lieues, la plupart des grandes dames, en y comprenant celles de Toulouse, passaient leur jeunesse à y rêver - voilà tout.
Mais à Saint-Pons !... On n'osait même aborder le rêve. Dans les petites villes, ce qui sort de la ligne ordinaire provoque un étonnement qui se sent aussitôt le besoin de s'épancher. On se précipita dans le salon de Mme de Villeneuve, la félicitant de son bonheur, avec cette effusion bruyante et verbeuse qu'on trouve dans les sociétés où le suprême bon ton n'a pas établi son règne tyrannique. On vous embrasse à vous étouffer et l'on crie à vous étourdir. Mais c'est pour vous témoigner la joie qu'on éprouve de vous savoir heureux et l'émotion vous gagne.
Ah ! j'en ai connu de ces cœurs chauds d'autrefois, aux manifestations tout en dehors, auxquelles on infligeait l'épithète de manières communes ! Mais n'était-ce pas mieux que ce revêtement d'indifférence sous lequel l'expression des sentiments s'enferme, polie comme le marbre et froid comme lui?
Les préparatifs du grand voyage exigèrent des soins. Il fallait avant tout se procurer de l'argent, objet indispensable, alors comme aujourd'hui, pour aller affronter la vie parisienne. On fit appel aux ressources ordinaires et même extraordinaires. N'avait-on pas l'espoir, très fondé, de pénétrer jusqu'au monde de la Cour avec ses exigences si luxueuses! Mon grand-père avoua, plus tard, qu'il lui en coûta quelques contrats de vente et même une petite métairie dans les montagnes, vendue sans en parler, lorsque le séjour, se prolongeant, eut mis à sec tout moyen d'y fournir. Mais ce fut de l'argent bien placé : les Villeneuve en touchent encore les intérêts.
Au dix-huitième siècle, on était loin de soupçonner les chemins de fer et la locomotive ! Quinze jours de route se présentaient en perspective, mais dans une bonne voiture en poste, où l'on s'établissait chez soi, sans se sentir coudoyé par le premier venu.
Les fonds réalisés, la voiture achetée, les malles faites, on fit venir les écoliers pour les embrasser vite, en leur recommandant, plus fortement que jamais, de se préparer à devenir de dignes gentilshommes ; puis on remit le plus petit (François) à une bonne cousine qui le soigna mieux que ses enfants, tant l'amitié tenait alors de place dans le cœur. Et, après des adieux accompagnés de larmes, on partit laissant bien des regrets, mais en emportant aussi le miroitement des espérances.
Le coffre sacré eut une place toute particulière dans la voiture en poste et parvint, sans mésaventure, jusqu'au cabinet du généalogiste Chérin, surnommé l'incorruptible.
Je n'entrerai dans aucun détail en ce qui concerne la généalogie avec ses preuves. Il fallut beaucoup de temps pour la faire aboutir à la présentation. Le cabinet de Chérin était encombré de parchemins et assiégé par des légions de gentilshommes venus de tous les coins de la France. Chaque jour en voyait accourir, accompagnés de leur bagage nobiliaire. Chérin en perdait la tête, mais non le sens, pour tout examiner savamment et rigoureusement.
Mme de Villeneuve prenait aisément patience, mieux que son mari, bien moins sous l'empire de la séduction. Le séjour de ma grand'mère à Paris avait le pouvoir de réveiller encore sa jeunesse à quatre-vingts ans. Je me souviens de bien des récits et du sourire qui les accompagnait. Elle était aveugle alors ; mais je suis sûre qu'une vue intérieure lui demeurait pour tout revoir dans cet ineffaçable coin de son passé.
Quelle vie d'enchantement pour les yeux et pour l'esprit ! Sans oublier les enivrements de l'amour-propre qui vinrent s'y joindre : les beaux hôtels dont les portes s'ouvrirent devant elle, les somptueux salons où elle eut son fauteuil, la politesse si gracieuse de formes et d'expressions avec laquelle la grande dame de la Cour accueillit la noble dame de province. Toutes ces séductions se réunirent pour éblouir la femme et même pour attacher son cœur par des liens qui ne se rompirent, le jour venu, qu'avec un douloureux effort.
Ce monde d'élite, cette haute société qui, de génération en génération, s'était transmis le sceptre de l'esprit porté si royalement était trop essentiellement aimable pour s'imprégner de sotte morgue. On naissait grand seigneur ; et, sans penser à se guinder sur un piédestal, on s'abandonnait tout naturellement à l'affabilité inhérente à la nation. Une des distinctions des hautes classes, c'est le bon goût et les grands seigneurs le mêlaient naturellement à leurs manières.
Ils avaient une façon de garder leur rang qui n'offusquait personne, tant ils paraissaient y peu songer, tandis que tout en eux semblait le rappeler. Cependant, la distance s'accusait, par une nuance qui s'étendait jusqu'à la politesse, laquelle portait toujours un peu l'empreinte de la protection. Mais si cette protection s'avisait de se trop accentuer, si elle en venait à ce que l'on appelait des grands airs, c'étaient les égaux qui se chargeaient d'en faire justice. Les gens de Cour, bien plus que les bourgeois, se sont moqués des marquis de Tuffière.
Paris et le monde n'absorbèrent pas seulement quelques mois de l'existence de ma grand'mère; elle y passa plus de deux années. Mais les enchantements des Jardins d'Armide n'eussent pas suffi pour la retenir, sans un mobile autrement puissant. Il fallait d'avance planter quelques jalons sur la route qui devait conduire sa famille aux honneurs et à la fortune. De puissantes amitiés furent choyées et cultivées. On accoutuma les oreilles des gens de Cour à entendre prononcer le nom de Villeneuve dans les salons les plus brillants. La provinciale y parut avec sa noble taille que faisaient si bien valoir des toilettes du meilleur goût. Enfin, lorsqu'il fallut quitter tant de splendeurs, elle partit, non sans retourner la tête, mais heureuse et fière d'emporter nombre de promesses qui présageaient à ses deux fils aînés des protections dans la carrière des armes et celle de la marine.
Quant au troisième, il était présent. Le collège de Juilly venait de le recevoir, à huit ans, pour le façonner en abbé auquel un bénéfice était déjà presque assuré. Et l'enfant, prenant les devants, prêchait dès cet âge de petits sermons avec une gravité d'évêque, dont le laïque marié ne s'est jamais tout à fait dépouillé. Il faut ajouter que ses principes gardèrent également l'empreinte de cette vocation primitive.
Le château d'Hauterive, au retour de Mme de Villeneuve, fit plus que se repeupler : il s'embellit de bien des meubles rapportés du centre du luxe, tout comme les armoires de la châtelaine s'ouvrirent pour recevoir les élégantes parures qui venaient de briller dans ces salons parisiens dont on conservait ainsi la trace.
Hélas ! j'ai vu les débris de cette magnificence, après l'horrible tempête qui n'épargna pas plus les jouets de la fortune que les fortunes elles-mêmes. Nous vous avons regardés avec le dédain de nos yeux d'enfants, fauteuils pompadour dédorés, tapisseries d'Aubusson ternies que l'on retrouvait reléguées dans des chambres abandonnées. Toilettes de bois de rose, dont les pieds branlaient, dont les serrures pendaient, nos visages riants se sont reflétés dans vos miroirs cassés ; et nos mains ont achevé de disperser ou de briser ces délicieux petits riens de porcelaine que, bien des années plus tard, on devait rechercher si curieusement !
Et vos belles parures, ô ma grand'mère ! Nos tailles de douze et quinze ans ont essayé, mais en vain, de se serrer dans vos corsets de moire ; nos pieds se sont trouvés à peine à l'aise dans vos souliers pailletés à hauts talons ; et nous avons drapé dérisoirement sur nos épaules des dentelles au réseau digne du fuseau des fées !
Cependant, vous avez sauvé de ces profanations vos plus riches habits (comme on disait alors), vos habits de cour sans doute. L'église en a hérité. Et moi aussi, ne m'en reste-t-il pas quelque chose? Ah ! oui, deux belles robes décousues et roulées, dont on peut admirer encore les brillantes couleurs ; puis des tapisseries, ouvrage de ces mains qui passaient, du petit point où l'aiguille nuançait si délicatement les soies, à l'amusement du par filage, où les doigts les dispersaient en flocons - image de cette société légère qui détruisait en se jouant.
On était en 1782.
L'étoile de la maison de Villeneuve continua son cours ascensionnel. L'aîné des fils entra dans un régiment avec l'espoir d'un avancement rapide. Le second, Louis, à treize ans, monta sur un vaisseau, en route pour les honneurs d'une belle carrière. Du moins, sa mère le croyait ! Tout semblait sourire à cette noblesse de province qui venait de se relever du tombeau de l'oubli, pour réclamer l'avenir au nom de son passé ressuscité. Et sous ce ciel serein, en présence de cet horizon qui paraissait sans borne, sur cette mer en apparence à peine onduleuse, le navire qui portait l'ancienne France allait sombrer ! Il ne restait que sept années de vie à ce qui reçut plus tard, dans un baptême de sang, le nom d'ANCIEN RÉGIME.
Cette société, née du christianisme au moyen âge, nourrie du lait de sa foi dans son berceau, soutenue par son bras dès ses premiers pas vers le progrès et forte de son puissant appui lorsqu'elle eut acquis toute sa croissance pour profiter et pour jouir des bienfaits et des lumières d'une civilisation venue d'en haut - cette société, ayant dévié de la voie chrétienne, devait périr !