Deuxième partie
Une mère
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On est tenté de taxer de « monotonie » la perfection (ou du moins ce qui s'en rapproche dans l'humanité), tandis qu'elle se compose, au contraire, d'une multitude de couleurs aux nuances variées qui se réunissent pour former un ensemble où tout est en harmonie.
Telle était ma mère, cœur, esprit et âme. L'esprit, chez elle, parcourait toutes les gammes du clavier de l'intelligence. Sa conversation en était le reflet. Les hommes demeuraient étonnés de la profondeur de ses observations comme de l'étendue de ses vues, en religion, philosophie, questions sociales, affaires à débrouiller, à expliquer, à conduire. Jamais, cependant, elle ne cherchait à entrer dans l'arène où se débattent ces questions, Il fallait que l'occasion vînt provoquer l'épanchement des pensées, qui s'exprimaient alors avec un naturel et une simplicité ne laissant prise à rien qui pût se rattacher au désir de briller.
Un instant après, sa conversation, toujours prête à replier ses ailes, se détournait dans un sentier où sa course légère effleurait mille sujets, allumant les imaginations au contact de la sienne, ou bien excitant la gaieté par des plaisanteries déliées, des railleries fines, aiguillons qui ne s'enfonçaient guère, coups d'éventail qui se sentaient à peine et qu'un mot bienveillant tempérait aussitôt ; car jamais son rire n'embarrassait ni ne blessait.
Mais quel ton original et brillant ! Quelle magie dans cet esprit à la portée de tous et les captivant tous, depuis le vieillard jusqu'à l'enfant, depuis le lettré jusqu'au paysan, et cela en suivant tout naturellement la pente où son amabilité s'engageait sans y songer.
Lisait-elle? Les livres se trouvaient immédiatement analysés par une compréhension qui savait en extraire tous les sucs. Et ses lectures, presque sans exceptions, étaient puisées aux sources graves ou instructives.
Prenait-elle une plume?... Elle passait d'un rapport d'affaires, qu'un avocat eût signé, à la lettre piquante de la femme du monde dont la main court sur le papier, semant des riens, signifiant toujours quelque chose. Mais, souvent aussi, et d'après les circonstances, ces lettres devenaient une émanation de l'excellence de son jugement, de la profondeur de ses pensées ou de la sensibilité de son cœur.
Lorsque la conversation tournait vers les questions littéraires, ses appréciations demeuraient en quelque sorte sans appel, quoiqu'elles fussent exprimées sans s'imposer et seulement avec une logique et une netteté que son regard si beau semblait illuminer. Chacun, d'ailleurs, se sentait disposé à s'incliner devant une supériorité qu'elle se refusait seule à reconnaître.
Mais, ici, commence le domaine de l'âme. Souvent, depuis mon âge mûr, j'ai osé plonger mes regards au fond de ce cristal. Je n'ai su y découvrir aucune tache.
L'orgueil, qui eût semblé presque permis à une nature tellement hors ligne, en était complètement absent : jamais la trace ne s'en est rencontrée dans une action ou même dans une parole.
La vanité et ses misères, se présentant à elle, l'eussent fait sourire avec une pitié moqueuse. L'envie l'aurait courroucée comme une des plus honteuses dégradations où puissent descendre les mauvais penchants du cœur.
Mais aussi, comme elle jouissait de tout ce qui était beau, de tout ce qui était grand dans l'humanité ! Comme elle estimait les qualités de son prochain et se plaisait à les faire en quelque sorte scintiller par ses éloges ! Que de fois on l'a vue se taire et s'effacer, non par modestie (la modestie est encore un retour vers soi-même), mais parce qu'elle trouvait du plaisir à s'oublier en échange du plaisir d'écouter !
En elle la bonté se rencontrait toujours présente. Elle ne prêtait l'oreille à un jugement téméraire que pour le combattre ; elle ne permettait une médisance que pour l'atténuer et plaçait au rang de ce qui rabaisse l'esprit, non seulement les propos méchants, mais les conjectures, les insinuations et jusqu'aux caquetages qui saisissent le prochain dans leurs griffes, même sans trop les enfoncer.
Voilà la femme, telle que le monde l'a connue. Mais, la fille, l'épouse, la mère, la sœur, l'amie !... Qui dira la place que tenaient ces sentiments dans un cœur créé pour ne ressentir que les nobles et pures affections permises à la créature ! Et cependant, aucune de ces tendresses, aux prises avec un devoir, n'eût fait ployer ce cœur vers la faiblesse.
La conscience dominait tout son être. Elle s'était éveillée au jour de sa naissance pour ne jamais l'abandonner. Cette conscience était celle de la chrétienne, illuminée par la raison, don céleste lorsqu'il ne dévie pas de sa voie, et qui fut octroyé à l'humanité pour connaître Dieu, l'aimer et le servir.
Oui, en Rosalie, un sentiment religieux inné fut la base sur laquelle cette puissante raison s'édifia, et la croissance de l'âme le développa en même temps que celle du corps ; âme pareille à la fleur qui, naturellement, tourne son calice pour recevoir la rosée venue d'en haut. Elle n'a jamais senti que l'attrait du bien. La tentation du mal n'a jamais, je crois, osé s'approcher d'elle, tant elle eût redouté les répulsions de son instinct. La foi n'a pu vaciller dans cette intelligence qui ne se permettait de monter que pour aller s'incliner aux pieds de Dieu.
Je vais maintenant examiner de quelle nature était la piété de ma mère : ce sera s'élever sur des hauteurs où l'on respire la vertu, sans perdre néanmoins de vue la terre.
Il y avait en elle peu de tendance vers le mysticisme. Devant Dieu, elle demeurait prosternée dans le respect, adorant sa bonté, mais n'osant lui offrir que de l'encens. Et confiante humblement en sa miséricorde, elle conservait toujours l'attitude de l'entant qui craindrait de se trop familiariser avec son père, fût-ce pour lui témoigner son amour.
Dans le gouvernement de son âme, elle était plutôt Marthe que Marie : active dans l'exercice de ses devoirs, maintenant l'ordre, ne se passant pas la plus légère négligence.
Aussi s'étudiait-elle à appliquer les lois de l'Évangile, non seulement à ses pensées et aux mouvements de son cœur, mais à ses moindres actions. Son examen du soir devait rouler principalement sur les obligations de son état, en se plaçant sous l'œil de Dieu dont elle semblait interroger toujours le regard doux et sévère.
Néanmoins, elle comprenait que la religion ne pouvait se restreindre aux actes personnels, ni se contenter de l'effusion de la prière solitaire. Elle se disait qu'il fallait, pour se déclarer chrétien, y joindre l'hommage public de la créature à son Créateur.
Courbant le front et joignant les mains, elle accomplissait donc fidèlement les pratiques multipliées du culte catholique, tout comme elle s'efforçait de suivre ses préceptes, en passant par la voie étroite.
Ainsi, bien jeune encore, on la vit rompre à peu près avec les plaisirs du monde, mais sans ostentation, presque sans l'avouer, s'amusant des récits, faisant des questions, ne blâmant point. Cependant, ses goûts durent être contristés de cette retraite avant l'heure. Excellente musicienne, elle s'interdisait le spectacle ; danseuse remarquable, elle en avait fini vite avec les bals ; femme recherchée entre toutes, dès qu'elle paraissait dans un salon, elle se contentait presque toujours du petit cercle des amis.
Je ne pense pas qu'elle eût cédé à cette influence religieuse par l'effet de scrupules exagérés : la raison chez elle tenait toujours sa balance. Mais la générosité de son âme lui disait qu'il ne faut pas « marchander » avec Dieu et c'était sous l'impulsion d'un élan intime qu'elle allait au delà du commandement.
Cependant, on le voit, sa piété ne se montrait pas surhumaine et ne portait point les stigmates éclatants de la sainteté, quoique sa mort ait été celle d'une sainte. Mais en elle se reflétait la frappante image de la femme forte, avec l'auréole que le christianisme a posée sur son front, forte dans l'épreuve, forte dans les larmes, forte contre les événements de la vie, forte enfin contre elle-meme, dût-elle avoir à violenter ses sentiments les plus impérieux. Je l'ai déjà comparée comme capacité à la mère de saint Louis : elle aussi, pour ses enfants, eût préféré la mort au péché.
Ce caractère si ferme et si droit se retrouvait dans les qualités les plus usuelles. Jamais la vérité, ce miroir, ne fut terni par son souffle. Sa discrétion était incapable de céder à aucun entraînement. Chez elle, l'ordre et la générosité se donnaient la main sans se laisser dominer l'un par l'autre. Elle eût repoussé la fortune s'il eût fallu seulement se baisser un peu pour la prendre ; en revanche, elle aurait fait bon marché de la sienne si la délicatesse en eût conseillé le sacrifice.
Mais cette étude paraîtrait-elle absolument exacte si des ombres ne venaient s'y projeter?
Et pourquoi n'oserais-je pas me permettre de les signaler, puisqu'elles ne sont produites que par • l'excès de qualités éminentes?
Son horreur pour le mal était si grande que, souvent, elle l'exprimait avec une véhémence qui pouvait ressembler à une flagellation. Il faut dire que cette rigueur ne s'exerçait jamais contre un coupable repentant, ou même seulement humilié. A celui-là, sa pitié était acquise et s'empressait d'aller le relever, le consoler.
Ce qu'elle ne supportait point, c'était la manifestation par la parole des mauvaises pensées de l'esprit ; c'étaient ces conversations qui s'attaquent à ce qui doit être l'objet d'un profond respect. D'un mot, même d'un regard, elle essayait aussitôt d'imposer silence au sophisme antichrétien, comme à la plaisanterie irréligieuse, comme à celle qui se joue de la morale. Si la conversation continuait sur ce ton, elle y répondait alors par des mots accablants.
Peut-être ne faisait-elle pas assez la part de la légèreté ou de l'inconséquence qui, bien des fois, s'amusent à batifoler avec les idées les plus graves et dictent des propos que le rire accompagne, éphémères comme lui. En les prenant trop au sérieux, elle s'enlevait le pouvoir de ramener doucement les esprits égarés ou de redresser ceux, en assez grand nombre, qui sont à peine responsables de ce qu'ils disent.
Quelques-uns, se sentant ainsi blessés, ont donc pu la taxer d'intolérance, elle si pleine de charité pour ce prochain, en qui, du reste, elle n'a jamais rencontré un ennemi !
L'excessive rectitude de son jugement ne lui laissait pas supporter, non plus, avec assez d'indulgence les raisonnements erronés et les paradoxes qui s'emmêlent dans des paroles plus ou moins irréfléchies, folles herbes difficiles à extirper de la cervelle humaine. Quand il ne s'agissait que d'absurdités ou de petitesses et mièvreries, elle y condescendait comme à des enfantillages, ou bien en riait de ce bon rire qu'on lui connaissait. Mais l'esprit faux, se posant en docteur et prétendant s'imposer ainsi, provoquait son impatience et sa raison se montrait alors trop acerbe.
Ses opinions politiques, peut-être, étaient trop absolues. Son royalisme ressemblait à une croyance religieuse qui repousse la moindre concession, quoique son jugement en vint à a protester quelquefois. Mais elle faisait partie d'une phalange où les sentiments exaltés avaient cours et qui, ayant foi en la réaction du bien contre le mal, fourbissait ses armes, se faisant un point d'honneur de ne céder rien. Et ce camp renfermait des esprits d'élite qui ne s'apercevaient pas qu'ils ne regardaient qu'en dedans d'eux-mêmes.
Je m'arrête... Est-ce aux enfants dégénérés de cette race éteinte à juger rétrospectivement les caractères nobles et forts du commencement de ce siècle? Ces consciences, jetées comme un minerai dans la fournaise des révolutions, en ressortirent blocs de fer.
Ah ! oui, elles étaient rudes, ces consciences ! On ne les sentait pas faiblir sous l'impression de la tendresse, ni s'amollir dans les larmes, ni fléchir devant les intérêts matériels. Cette rigueur de principes religieux et sociaux fut la digue qui s'opposa toujours longtemps à l'envahissement des flots que nous voyons monter, monter toujours ! C'était un sacerdoce laïque, un apostolat exercé dans le monde, là où le prêtre ne saurait se montrer et où cependant, plus qu'ailleurs, les paroles graves devraient se faire entendre et l'exemple chrétien se manifester hautement.
En présence de ces fronts toujours prêts à devenir austères, de ces convictions dont la voix s'élevait si ferme, l'incrédule se taisait, le vice parlait tout bas ; et s'il n'en résultait pas de nombreuses conversions, du moins les âmes qui flottent et ne sont rien par la nature se laissaient facilement entraîner à s'incliner devant le bien ; le mal lui-même semblait lui rendre hommage par son silence. Oh ! si ces antiques vertus fussent demeurées héréditaires, peut-être eussent-elles amené la régénération qui n'a été qu'un rêve.
Je vais descendre maintenant de ces hauteurs ; et, cependant, je ne quitterai pas ma mère. Continuant le récit de mes souvenirs, c'est en action que les nuances de ses qualités vont se produire dans mille détails.
On admirera l'éclat d'une imagination qui ne s'égarait jamais quoiqu'elle eût des ailes, parce qu'elle ne s'en servait que pour monter dans des régions sereines. On aimera la simplicité de goûts qui ne lui laissait désirer ni plus de fortune, ni rien de ce que l'ambition fait rêver.
Enfin on se plaira, je crois, à suivre cette femme si distinguée dans son intérieur de famille, ne cherchant le bonheur qu'autour d'elle, et pensant, avant toute chose, à rendre compte à Dieu des âmes confiées à ses leçons et à ses exemples.
Plus tard, lorsque vinrent les années de maladie que la mort a terminées et durant ces journées qui s'écoulaient presque entières en tête à tête avec la souffrance, son âme a dû vivre en communication permanente avec le ciel par la prière et la méditation. Quelques lignes, retrouvées en des papiers épars, ont laissé une trace des secrets demeurés entre Dieu et elle.
C'est à l'école de la Croix qu'elle a puisé le courage et la résignation qui n'ont cessé d'accompagner son martyre si prolongé
Maintenant, je vais retourner à mon enfance, un peu grandie.
Le départ de ma grand'mère de Villeneuve laissait à ses petites-filles des regrets assez vite effacés. Cette grand'mère, si bonne, si complaisante pour notre jeunesse et ses plaisirs, aimait peu les enfants. Notre babil l'ennuyait, nos jeux la fatiguaient, ses caresses étaient rares et ne provoquaient point les nôtres.
Cependant, si nous lui eussions été livrées, elle - nous eût gâtées outrageusement d'une certaine façon. Pourvu qu'on eût évité de faire trop de bruit autour d'elle et que les meubles de son salon eussent été respectés par nos pieds et nos mains, tout nous aurait été à peu près permis hors de sa présence. Et les domestiques, en définitive, fussent devenus nos professeurs.
Cette manière d'entendre l'éducation de l'enfance ne provenait pas uniquement de son manque d'attrait pour cet âge : il procédait aussi de sa bonté. C'est ainsi qu'elle avait essayé d'élever ma cousine Mathilde, fille aînée de mon oncle François de Villeneuve, qu'on se hâta de lui retirer dès qu'elle eut cinq ans. Je dois ajouter que la grand'mère et la petite-fille ont toujours conservé un penchant tout particulier l'une pour l'autre.
Mais ma mère, qui prétendait se réserver l'empire de l'éducation dans toute son étendue, s'accommoda très bien, je crois, de nos rapports peu recherchés par notre grand'mère, tout en ayant soin de nous inculquer un profond respect pour elle et d'exiger les plus grands égards en ce qui concernait ses habitudes.
Au reste, il entrait dans les principes de ma mère d'accoutumer les enfants à penser qu'ils comptaient pour très peu comme personnages; que rien, dans les arrangements d'une maison, ne se rapportait directement à eux et qu'ils devaient être contents de tout, se soumettre a tout, sans se permettre la moindre réclamation.
Une complaisance nous était octroyée comme une faveur, un sourire devenait un encouragement, un baiser une récompense.
Même les petits soins journaliers, donnés à la santé par cette mère si attentive, s'exerçaient sans bruit, presque en nous en dérobant la connaissance, de crainte de développer l'égoïsme de l'enfance, celui qui plus tard les produit tous et qui se puise si souvent dans la tendresse maternelle trop ostensible.
Croyant que rien ne nous était dû comme un droit, notre reconnaissance était toujours prête à s'éveiller. D'ailleurs, nous sentions partout la présence d'une affection dont la pensée ne nous quittait point, dont l'œil ne nous perdait jamais de vue ; et nous savions, sans que cela nous fût dit par des caresses passionnées, ce que c'était que le cœur maternel et son suprême amour.
Au chevet d'un enfant malade, ce cœur se manifestait sans contrainte avec un dévouement qui ne pouvait s'oublier. Presque mourante, je l'ai vue ressusciter pour nous soigner.
Au reste, la génération de ma mère, conservant fidèlement la tradition du respect, se faisait un devoir de la maintenair. L'autorité des chefs de famille s'exerçait encore d'une manière absolue. L'éducation qu'on nous donnait était done, quant aux formes générales, celle de notre temps.
Mais je crois que ma mère regardait plus haut. En présence du quatrième commandement, elle se disait que ce n'est pas l'amour qu'il faut développer en première ligne dans le cœur des enfants, mais le sentiment de déférence et de gratitude qui répond à ce commandement divin : Père et mère honoreras.
Le respect rend la soumission facile et, par elle, amène l'obéissance passive. Nous n'avions jamais la pensée de résister à l'autorité de ma mère, soutenue par une volonté que rien ne faisait plier. Tous ceux qui dépendaient de son gouvernement savaient qu'il fallait s'y soumettre et personne ne songeait à la révolte, tant cette volonté, dans ses moindres actes, portait l'empreinte de la réflexion, sur laquelle s'était apposé le sceau de la justice. Je ne me souviens pas qu'un ordre, une défense, après un premier mouvement intérieur de dépit et de contrariété, ne se soient expliqués d'eux-mêmes à notre jugement.
Ce caractère, à la fois si ferme et si droit, obtenait les résultats les plus fructueux pour assouplir ou façonner les caractères de l'enfance, même ceux qui présentaient des difficultés accentuées, tel que le mien.
Le système d'éducation suivi par cette femme supérieure me semble mériter d'être étudié. Mais, en remontant à ce premier âge, il est nécessaire que, d'abord, je me présente seule : voici pourquoi. Ma sœur Octavie était ma cadette de trois ans, distance considérable, quatre à sept. Quant à ma seconde sœur Émilie, j'avais déjà huit ans à sa naissance.
L'obéissance me fut imposée sans restriction dès que je me trouvai en puissance maternelle, c'est-à-dire à deux ans et demi; car jusque-là, je l'ai dit, la faiblesse de ma grand'mère d'Avessens avait fait de moi une enfant gâtée. Mais, livrée à ma mère, je compris instinctivement qu'unevolonté qui s'exprimait avec des paroles si positives, appuyée d'un regard qui venait la compléter, ne souffrirait aucune résistance : je ne l'essayai même pas. Néanmoins, ma mère crut devoir donner un appui à cette obéissance dès que ma compréhension fut éveillée, et ce fut en me montrant une confiance entière dans l'exécution de ses ordres, même elle absente. C'était faire appel à ma loyauté : j'y répondis.
Ainsi, à quatre ans, je jouais en pleine liberté dans la grande cour du château : une pierre marquait la limite que je ne devais point dépasser et cette barrière fut toujours respectée. J'étudiais souvent mes leçons sans aucune surveillance, avec l'injonction de ne pas quitter la chaise sur laquelle j'étais assise ; et j'y restais comme attachée par des liens.
Ma mère employa le même moyen vis-à-vis du mensonge. Elle commença par m'en inculquer l'horreur au point de vue chrétien, puis la honte au point de vue humain ; et lorsqu'elle eut saisi l'impression qui se produisait en moi, elle me dit qu'elle aurait « toujours foi » en mes paroles.
Elle m'inocula également à tout jamais sa parfaite discrétion, en me reprochant par un seul mot, dans une circonstance, d'avoir divulgué un secret qu'elle m'avait confié.
C'est ainsi qu'elle prévenait l'éclosion des défauts de l'enfance. Je dois dire que ceux dont je viens de parler n'étaient pas en germe dans ma nature. Mais d'autres, en revanche, se montrèrent presque développés dès l'éveil de mon intelligence.
Impérieuse, hautaine, violente à l'excès, ne supportant aucun joug, et ces passions enfantines, poussées, agitées, refoulées par une imagination qui dépassait celle d'un enfant, telle était au moral la petite fille ayant nom Léontine.
Aux prises avec le caractère de ma mère, le mien rentrait sous terre. Mais il se relevait dès qu'elle n'était plus là. C'est pourquoi, bientôt, elle crut devoir adjoindre le raisonnement aux réprimandes et presque toujours mon entendement s'ouvrait devant lui.
A sept ans, j'étais domptée en partie. Plusieurs des défauts que je viens de signaler n'ont même laissé aucune trace.
Le plus long à déraciner fut la colère. Elle me prenait et me soulevait comme un tourbillon impossible à dominer, même par ma mère. Aussi le laissait-elle passer en conservant une attitude calme, ne disant pas un mot, mais fixant sur moi un regard qui ne me quittait pas. La tempête apaisée, elle se contentait de me faire honte de moi-même. Ces violences disparurent, elles aussi, bien vite : ce n'était que l'effervescence, souvent si mêlée aux développements du premier âge.
Ma mère, de sa main ferme et patiente, continua son œuvre ; car, durant le cours d'une éducation, de nouvelles mauvaises herbes percent à côté de celles qui viennent d'être extirpées.
Cependant, obéissante et soumise, le travail me devint facile sur bien des points. Il le fut d'autant plus, en ce qui concernait l'instruction, que je me passionnai pour elle sous sa première forme : « la lecture. » Je sus lire dans quelques mois presque à l'âge où l'on épelle ; et je me jetai sur les livres, qui produisirent aux jeunes yeux de mon imagination l'effet du télescope. Non seulement de nouveaux astres m'apparurent, mais mon esprit en pressentit d'autres que ma compréhension brûlait de découvrir.
Loin de favoriser cet essor, ma mère s'empressa de l'arrêter. Elle pensait que l'esprit a bien plus besoin d'une prudente direction que d'un développement hâtif. Elle prétendait, d'ailleurs, qu'un enfant n'apprend bien et ne retient que ce qui est à la mesure de l'intelligence de son âge. Elle aurait inventé le mot : lectures graduées, s'il n'avait été connu. Seulement, elle l'appliquait à la chose, ce qui se voit rarement.
Aucune page ne fut lue par ses filles sans avoir passé sous ses yeux, afin d'être examinée sous ce point de vue. Ainsi les livres donnés à mes compagnes m'étaient interdits jusqu'à cet examen.
Comme tous les enfants, je débutai par l'Histoire Sainte, qui fit trêve à ma passion pour les contes de fées dont la lecture, d'ailleurs, me fut défendue, vu l'effet qu'ils me produisaient, même racontés par le premier venu - récits auxquels aussi le signet fut posé.
Assise auprès de ma mère, je lisais donc la Bible, celle de Royaumont. Le chapitre achevé, ma mère reprenait le récit et lui donnait une forme qui le mettait plus encore à ma portée. Ainsi gravé dans ma mémoire, ce gros livre me rappelle une de mes plus vives jouissances intellectuelles.
Mon attention s'éveilla par l'intérêt qui se puise dans la connaissance d'événements si merveilleux. Ma mère s'en servit pour me faire arriver naturellement au catéchisme. Expliqué par elle, je mordis aussitôt à l'instruction chrétienne, non seulement quant à la lettre, mais au sens.
Cependant, comme il n'entrait pas dans ses idées de soumettre les jeunes esprits à une tension trop soutenue, elle m'accordait quelques-unes des œuvres de cette époque destinées à l'enfance. Je nommerai le Magasin des Enfants, si oublié maintenant, mais dont j'ai gardé un si bon souvenir, même en mettant à part l'attrait de ses « contes de fées », échappés à la proscription par droit de moralité. Puis Berquin, celui qui s'était lui-même surnommé justement notre ami. Et puis Robinson, cet événement de ma neuvième année, ce livre que je recommençais quand je l'avais fini, sans pouvoir me décider à sortir de son île !
Bientôt, la géographie, de concert avec l'histoire profane, prirent place dans le programme de mes études. L'histoire ne consiste d'abord qu'en un abrégé succinct d'histoire ancienne, dont ma mère corrigeait la sécheresse par des dissertations qui venaient élargir, au profit de l'intérêt, le cercle étroit qui l'étouffait.
La conversation, questions et réponses, s'est toujours mêlée aux leçons puisées dans les livres. Le livre apprenait le fait, la conversation le faisait mieux comprendre, en éveillant l'attention par l'attrait. Pas une ligne n'était apprise « par cœur », si ce n'est quelques dates. Dans un examen technique, l'enfant eût peu brillé. Mais, enseignée ainsi, l'histoire en action, l'histoire vivante plaisait à l'imagination, ouvrait des horizons nouveaux, éveillait des idées et ne s'oubliait plus.
La mémoire, développée par la récitation, s'exerçait avec des morceaux choisis, prose ou vers. D'ailleurs, tout ce qui se rapporte à l'enseignement religieux devait être retenu mot à mot.
Les leçons ainsi données n'étaient jamais un ennui ; plusieurs comptaient même parmi les plaisirs ; et ma mère, exigeant une attention soutenue, ne les prolongeait pas outre mesure.
C'est de cette manière qu'elle maîtrisait par le travail de l'esprit ma vivacité de mouvement. Les livres posés, on lui lâchait la bride.
Alors la liberté pouvait se prendre largement. Pourvu qu'on obéît à certaines injonctions (et l'on se gardait d'y contrevenir) nous nous appartenions entièrement à nous-mêmes. J'avais assez souvent mes cousins pour compagnons, l'un plus âgé que moi, l'autre un peu plus jeune ; et non seulement je partageais leurs jeux, mais j'étais peut-être la plus en train. Parcourant galetas, greniers, caves et granges, grimpant sur les poutres, descendant par les trappes, nous enfonçant dans les souterrains et ressortant de ces coins et recoins pour recommencer des évolutions de toute sorte dans les cours, bosquets et jardins, tout cela sans
I2 surveillance, du moins visible, tels étaient nos divertissements favoris. Et les heures de récréation s'écoulaient délicieusement. Jamais enfants ne se sont plus franchement amusés.
Mais nous abusions rarement de cette liberté si grande. Ma mère, lorsqu'on « lui revenait », avait une certaine façon d'interroger qui nous semblait accompagnée du don de seconde vue. Nous étions persuadés qu'elle savait tout ce qui venait de se passer. Du reste, l'exercice du libre arbitre qu'elle nous octroyait était largement entendu. Les petits méfaits, tels que robes déchirées ou tachées, mains sales et pieds crottés outre mesure, n'encouraient le plus souvent aucune autre réprimande qu'un sourire railleur ; après quoi, on nous envoyait à Mlle Lefranc, qui ne se faisait faute de crier bien haut tout en nous déshabillant et nous débarbouillant.
Nous n'étions même grondées qu'à demi, lorsqu'une invention trop extravagante avait frisé le danger. On n'était pas fâché d'avoir affaire à quelques écorchures ou meurtrissures, supportées sans larmes ou plaintes.
Après les récréations que je viens de décrire, après les promenades où nous allions, courant de tous cotés avec des allures de chèvres vagabondes, nous revenions nous mettre au pas et reprendre le harnais, soit à table, soit au salon.
A table, dès que l'âge nous permettait d'y . prendre place, on nous dressait à demeurer en silence, nous contentant de refuser les mets que nous n'aimions point. Le menu du dîner ne se trouvait-il pas selon notre goût? tant pis ! Personne n'avait l'air de s'en occuper. Cependant, j'ai surpris quelquefois un sourire allant d'une crème à mon assiette, lequel pouvait bien signifier que ma mère avait pensé à sa fille dans l'ordonnance de son dîner. Puis, à propos de certaines friandises, on riait, en disant que j'avais des droits au sucre, étant née avant le blocus continental. Mais, quant aux primeurs, aux fruits de choix, à tout ce qui paraissait sur la table en petite quantité, on ne songeait pas plus à nous en offrir que nous à en réclamer. Ah! quelles belles poires, venues de Saint-Pons, j'ai vu servir à ma grand'mère ! Mais il me paraissait tout simple de n'attendre qu'un menu fretin.
Notre attitude passive à table s'explique : presque toujours, à la campagne, des étrangers y prenaient place ; et quand nous étions en famille, il était d'usage que les enfants bien élevés ne se mêlassent que sobrement à la conversation. Ma grand'mère d'Avessens, elle-même, n'aurait pas toléré cet abus.
Cependant, les salons étaient loin de nous être interdits : ma mère tenait au contraire à rapprocher notre enfance des âges qu'elle devait s'accoutumer à considérer avec respect. On nous confinait à l'extrémité de la salle, nous recommandant de jouer sans bruit et de parler tout bas. Mais les oncles, tantes, commensaux de la maison, ne nous laissaient pas ainsi en exil. Que de fois ils m'ont appelée, me tendant des bras vers lesquels je me précipitais ! Alors, questionnés, plaisantes, tourmentés même, comme les jeunes chiens qui savent que ce n'est que badinages et caresses, nous nous sentions tout fiers et contents. Souvent, on poussait la bonté jusqu'à nous aller chercher dans notre coin. Et bien souvent aussi, un de nos vieux amis, prenant l'un de nous sur ses genoux, tandis que les autres petites têtes se pressaient contre lui, commençait un de ces récits que les enfants écoutent avec les yeux autant qu'avec les oreilles et qui sont suivis d'une explosion de questions ou de rires allant croissant.
Cependant, bientôt et sur un signe, le silence se faisait. C'était assez; il ne fallait pas que ce fût trop ; la discipline eût fini par en souffrir. Mais ma mère, ne voulant pas prolonger la compression, nous renvoyait au dehors retrouver nos libres allures.
D'ailleurs, elle eût redouté que les conversations, s'animant à l'autre bout du salon, revinssent en écho vers nous. On poussait loin, dans la bonne compagnie, le respect pour les oreilles de l'enfance ; mais, d'autre part, il eût été indiscret d'abuser de ces égards. Et puis, ce n'était pas seulement certains genres de propos qu'elle voulait soustraire à notre curiosité; elle pensait que, tout comme dans les livres, il y a dans les conversations des gens du monde bien des sujets au-dessus de la portée de l'enfance, qui risquent de développer beaucoup trop d'idées dans les jeunes cerveaux.
J'ai déjà dit que ma mère, en l'absence de sa belle-mere, profitait de ses loisirs pour nous rapprocher d'elle plus encore. Je devenais presque chaque jour sa compagne de promenade ; et ces tête-à-tête me ravissaient. Comment définir ce qu'étaient ces conversations si amusantes et cependant toujours si instructives sans que rien en parût? Que de choses sérieuses m'ont été enseignées, entremêlées de si bons rires ! Son esprit savait se baisser vers le mien, comme on prend un enfant dans ses bras pour élever sa tête et lui montrer ce qu'il ne saurait voir en son terre à terre. Et tout ce qu'elle disait avait un charme qui tenait du philtre. Durant ma longue carrière, j'ai rencontré des esprits bien distingués ; mais aimable comme le sien, aucun !
Il n'y avait pas un mot dans ce qu'elle disait qui n'eût son but et sa portée, non seulement lorsque la mère de famille causait avec ses enfants, mais encore, eux présents, lorsqu'elle s'adressait à d'autres auditeurs. J'ai pu m'en rendre compte plus tard. Jamais la surveillance qu'elle exerçait ainsi sur elle-même ne s'est relâchée. Et cela durant tant d'années, enfance et jeunesse.
Elle prétendait aussi que, dans le laisser-aller du foyer domestique, bien des petits propos, assez innocents au fond, tels que moqueries, remarques piquantes, jugements rigoureux ou plaintes, aigreurs, impatiences, même justifiées, peuvent passer à l'état de mauvais exemples vis-à-vis des jeunes natures, ne fût-ce qu'en portant atteinte à la charité de l'esprit, celle qui se perd, comme la poussière de la fleur, au contact le plus léger.
Il faudrait, disait-elle, faire arriver les enfants à se persuader que les parents sont parfaits.
Tels furent les commencements de notre éducation morale. Je vais dire quelques mots de l'éducation physique. Elle était dure, peut-être un peu trop. Cependant, nos santés s'en trouvaient bien.
Nous logions dans de grandes chambres où l'on n'allumait pas de feu. Nos robes d'hiver n'étaient que de simples fourreaux d'indienne ; un schal un peu chaud et de bons gros souliers devaient nous suffire pour aller affronter neige, brouillards, vents glacés. Les petits manteaux, les vestes ouatées étaient inconnues. Rentrant frissonnantes, il nous était interdit de nous approcher du feu, si ce n'est un instant pour dégourdir nos mains.
On souffrait donc un peu en hiver, le matin à son lever, le soir à son coucher. Cependant, aguerrie ainsi contre le froid, je le sentais à peine, tandis que la plupart de mes compagnes grelottaient et quittaient, pleurantes, les jeux que je continuais avec ravissement. J'avais ainsi des jouissances champêtres par tous les temps, qui leur étaient inconnues.
Mais, à la moindre indisposition, ce régime cessait et les soins les mieux entendus nous étaient prodigués. L'enfant malade continuait, néanmoins, à demeurer sous la couleuvrine de l'éducation : nous n'avions pas même l'idée de nous en affranchir : obéissance absolue, caprices interdits. Aussi étions-nous des malades de bonne humeur, raisonnables et patients.
Une drogue, quelque abominable qu'elle fût, était avalée sans aucune hésitation. Un ordre, donné le soir, suffisait pour nous faire accepter, de la main de Mlle Lefranc, ces affreux contre-vers avec lesquels on nous empoisonnait chaque mois, selon les prescriptions de la médecine de cette époque.
On le voit, nous étions des enfants élevés sévèrement, même rigoureusement. Et, cependant, nous étions des enfants gais, contents, heureux, qui se moquaient des enfants gâtés, car il y en avait dans ce temps-là, et de la façon la plus maussade. Mais leurs camarades se chargeaient de leur appliquer des corrections souvent efficaces. Les quolibets produisaient la honte, « le bannissement » imposait l'ennui et les caractères se domptaient ainsi.
Si je n'ai rien dit de notre éducation religieuse, c'est parce que je me réserve d'en parler à l'âge où l'on peut la développer d'une manière complète, soit comme fond, soit comme forme. Toutefois, je ne me souviens pas du jour où la connaissance de Dieu me fut révélée et où l'on joignit mes mains pour le prier. Avec ma mère et mes grand'mères, c'est vers le ciel que mes premiers regards ont été guidés.
Mon père et ma mère, heureux de leur intimité, plus resserrée par la solitude qui se faisait autour d'eux en hiver, après le départ de ma grand'mère, ne quittaient guère Hauterive avant la mi-décembre. Ces premiers mois sombres ne nous paraissaient pas une triste saison. Le château nous étant livré, son étendue favorisait toute espèce d'exercices et de jeux et l'on sait à quel point nous étions libres d'en user ! Mais il y avait une personne qui ne prenait pas son parti de ces ébats, ni même de notre existence : c'était Mme Duras, l'ancienne femme de chambre de ma grand'- mère.
Mme Duras avait été jadis ramenée de Paris, en souvenir de la vie élégante du grand monde et pour aider à la continuer en province comme gouvernante des atours. Mais la Révolution survint, les années la suivirent et se succédèrent ; il n'y avait plus de cheveux à poudrer, de corset à lacer ; ma grand'mère portait un tour de boucles fausses et sa taille, tout en étant demeurée belle, s'était mise à son aise dans une veste de basin crochetée. De plus, la chambrière, saisie et garrottée par des rhumatismes, avait été forcée de résilier ses fonctions et de passer son service à des bras et des jambes d'un autre âge. Elle avait donc pris sa retraite dans le château, selon l'usage ordinaire en ce qui concernait les anciens serviteurs.
Je suppose qu'elle devait avoir eu des qualités dans sa jeunesse ; mais, la vieillesse venue, on ne lui en reconnaissait aucune. Toujours murmurant dans son antre, elle accueillait par les paroles les plus aigres les infortunés qui se voyaient forcés d'aller l'y trouver. Malheureusement, elle en sortait dès que ses douleurs lâchaient prise et s'en allait, appuyée sur sa canne, ruminant des gronderies qui s'échappaient en apostrophes dès qu'un domestique, homme ou femme, se rencontrait sur son chemin. Quant aux enfants, elle les détestait et semblait toujours prête à prendre sa béquille pour les assommer. Aussi, dès que nous entendions son pas clopin-clopant, nous nous hâtions de fuir en poussant le cri : La voilà !
Je me suis rendu compte de cette répulsion bizarre dont nous étions l'objet : nous avions dérangé ses habitudes. Et c'est un crime aux yeux de beaucoup de vieilles gens. Avant le mariage de mon père, Mme Duras habitait une certaine grande chambre, dont on ne pensa pas d'abord à la déloger, quoiqu'elle fit partie de l'appartement de mes parents. Ma mère poussa même cet égard jusqu'à placer mon berceau dans une espèce de recoin sans cheminée, à peine éclairé, lequel servait trop souvent de passage. C'est là que Mlle Lefranc réchauffait mes pieds avec sa pièce d'estomac.
Cette situation ne pouvait durer. On décida que la grande chambre, naturellement désignée pour devenir celle des enfants, aurait désormais cette destination et Mme Duras dut se transporter à l'autre extrémité du château, dans une chambre, grande aussi, mais qui lui déplut immédiatement et à tout jamais. Elle prit donc en grippe non seulement les enfants, mais leur mère. Cependant, comme, en définitive, elle n'avait au fond qu'à se louer de tous les soins que ma mère exigeait qu'on lui rendît, elle rengainait sa mauvaise humeur en sa présence. D'ailleurs, elle subissait, comme les autres subalternes, l'empire de ce caractère si juste, mais si ferme, devant lequel tous pliaient.
Un tableau qui m'amuse rétrospectivement, c'est de revoir en présence, dans ma mémoire, Mlle Lefranc et Mme Duras.
Mlle Lefranc, tombée de Paris en Languedoc comme dans la lune, se raccrocha soudain à Mme Duras. Mêmes souvenirs du nord de la France, même langage parisien, même amour pour le café au lait. Leurs costumes aussi, sans se ressembler, paraissaient néanmoins les placer l'une et l'autre dans une classe supérieure à celle des domestiques, leurs camarades. Mlle Lefranc, avec ses chapeaux, ses mitaines et ses robes à la grecque taillées d'après celles de ma mère, regardait d'un air de considération (qui se retournait vers elle-même) la frisure poudrée, le caraco, les manches à engageantes et le jupon de camaïeu de Mme Duras, qui rappelaient la femme de chambre de l'ancien régime, reflétant l'ombre de la grande dame sa maîtresse. La même impression, le même effet sympathique s'étaient produits chez Mme Duras.
Cette bonne entente ne devait point continuer. La spoliation de la chambre y mit fin. Mlle Lefranc, couchant dans le lit à l'ange où Mme Duras avait dormi si longtemps pendant tant d'années, devint à ses yeux une usurpatrice. Et Mlle Lefranc, à son tour, ne put supporter les maussaderies, toujours croissantes, de Mme Duras à l'endroit des enfants qu'elle adorait. Le café au lait, de temps en temps, rapprochait les ennemies, surtout quand vint le blocus continental et qu'il s'agit de mettre au compte des plus grands griefs à reprocher à l'Empereur Napoléon le prix exorbitant des denrées coloniales. (Elles achetaient leur sucre et leur café.)
J'avais à peu près neuf ans lorsque la vieille infirme mourut. Ma grand'mère seule la pleura un peu. En résumé, Mme Duras n'était aimée de personne, parce qu'elle n'aimait personne. C'était le chat de la maison.
Les autres domestiques, au contraire, se montraient pleins de complaisances pour nous, presque trop : car la cuisine, petit empire où nous trouvions des sujets, nous attirait sous bien des prétextes. Sa situation favorisait si commodément ces relations ! Ma mère, en cela, n'avait rien défendu, ni rien permis positivement, se réservant, selon l'abus, de retirer la tolérance. Aussi demeurions-nous toujours un peu sur la frontière de la crainte, quand nous nous attardions auprès de la grande cheminée, où nous nous réchauffions en y jetant à pleines mains ces sortes « de rubans » que le rabot du menuisier déroule et qui font une si brillante flamme. Puis, dans la saison, nous nous accordions le plaisir de faire cuire sous la braise des châtaignes pétillantes, toujours prêtes à nous sauter au visage... ce qui provoquait les rires de tous. Mais, s'ils se prolongeaient, nous entendions une voix qui nous rappelait à l'ordre et au salon.
Dans ce salon, durant les longues soirées d'automne, après le départ de ma grand'mère, lorsque nos parents se retrouvaient seuls, au coin du feu, nous accourions, fières de jouer un rôle. Ma mère, alors, écoutait nos récits incohérents et répondait à nos questions réitérées, prenant le plus vif intérêt à tous ces riens qui préoccupent si sérieusement les enfants.
Mon père se mêlait à la conversation par des mots charmants, tout en lisant, écrivant, allant et venant pour donner des ordres à un métayer, à un charpentier, à son homme d'affaires. Tout cela avec cette promptitude de mouvement et d'imagination qui semblait faire d'une même personne plusieurs individus.
A l'heure accoutumée, Mile Lefranc apparaissait, emmenant d'abord ma sœur, puis venait mon tour, après un autre petit bout de veillée, où je croyais devoir me poser en grande personne, c'est-à-dire grave et calme. Le bonsoir maternel était accompagné d'un baiser et suivi d'une recommandation relative à ma prière. Mlle Lefranc se gardait de me laisser l'oublier et me faisait toujours
répéter le Pater deux fois, dont une en latin, se persuadant que c'était une autre prière. Pauvre âme ignorante, à qui j'en remontrais en fait de catéchisme, mais qui savait prier Dieu et faire l'aumône !
L'hiver que je décris se rapporte dans mon souvenir à la fin de ma huitième année, celle où je vois poindre « l'union intime » qui s'établit entre ma chère sœur Octavie et moi. Grandissant comme nous, elle développa l'amitié passionnée qui souda nos deux cœurs pour partager entre eux les mêmes battements. Si je continue à retracer mes souvenirs, on verra la place exceptionnelle que cette sœur a tenue dans ma vie, jusqu'au jour où elle me fut enlevée... à vingt et un ans !
Charmante créature ! qui prodiguait les trésors de son esprit et de son âme sans que son amour-propre en sût rien.
Malgré les charmes de la campagne où chacun de nous trouvait des plaisirs à sa portée, le retour à la ville était accueilli avec joie. Ma mère pensait à son père, à ses sœurs, à ses amis et, d'ailleurs, en cette année (1812), elle allait se rapprocher de sa troisième fille, Émilie, demeurée en nourrice à Toulouse. Moi, j'avais à revoir mes cousins et les compagnes de mon âge. Octavie, se modelant sur sa sœur aînée, se croyait aussi très contente. Et Mlle Lefranc se rengorgeait à l'idée de retrouver deux ou trois femmes de chambre parisiennes, en chapeaux comme elle.
Mon père, seul, soupirait lorsqu'il promenait son regard d'agriculteur sur ses champs ; et quoique la pointe des blés eût commencé à peine à percer la terre, il lui semblait que son absence allait compromettre sa récolte. Mais bientôt l'homme du monde se redressait en songeant aux salons où l'on causait si bien ! Et, vite, il allait organiser le départ.
Sait-on ce que c'était qu'un voyage d'Hauterive à Toulouse à cette époque? Les courtes journées de décembre étaient venues ; on quittait le château dans l'après-midi et la berline, traînée par des bœufs, suivie d'une charrette qui portait les bagages, s'acheminait vers Castres où l'on allait coucher à l'hôtel du Petit Saint-Jean, aux appartements nus comme lui.
Dès le point du jour un voiturier, avec ses grandes voitures de louage, se présentait pour emporter voyageurs et malles. On tenait six dans l'intérieur : mon père, ma mère, ma sœur et moi, plus deux femmes, dont Mlle Lefranc. Les autres domestiques se hissaient auprès du conducteur dans ce qui se nommait le cabriolet, espèce d'auvent recouvert de toile cirée. Alors l'équipage se mettait en marche au pas lent de trois ou quatre chevaux qui semblaient d'avance exténués de fatigue. Il est vrai qu'on exigeait d'eux journellement un rude métier ! A peine hors de la banlieue, le véhicule s'engageait dans des routes où les ornières faisaient concurrence aux fossés et où les roues s'enfonçaient dans des sillons dignes de champs labourés. Le régime vicinal de l'Empire était la continuation de celui de la République : charrois continuels de canons et munitions et point d'argent à consacrer à la réparation des fondrières.
Aussi, tout ce qu'on pouvait obtenir de trois ou quatre chevaux efflanqués, c'était que, toujours prêts à s'arrêter, ils conduisissent la lourde voiture en une journée de Castres à Lavaur, où l'on arrivait à la nuit tombante, non sans avoir eu recours à des bœufs de louage pour monter certaines côtes. Après ces quelques lieues, si péniblement franchies, les coursiers, tout en sueur malgré la saison, se donnaient eux-mêmes un coup de fouet et s'empressaient de gagner l'écurie en trottant. Les voyageurs, moulus, gelés, se précipitaient dans la grande salle de l'auberge, où le maître queux, M. Viménet, avec son immense bonnet de coton et son tablier blanc, nous accueillait comme une rente annuelle.
La flamme d'une bourrée de fagots, jetée dans la haute cheminée, faisait sourire aussitôt tous les grelottants, même les enfants encore en proie au mal de voiture. Tandis que pieds et mains se réchauffaient, la servante, après avoir quitté ses sabots et marchant sur ses bas, dressait une table, la couvrait d'une nappe de gros linge roux, y déposait une bouteille noire et puis apportait fièrement des assiettes de faïence à peintures grisailles qui représentaient Cendrillon et toutes ses aventures, lesquelles absorbaient assez notre attention pour nous empêcher de réclamer trop souvent le souper qui n'arrivait point. Enfin, il apparaissait, distribué en je ne sais combien de plats, tous excellents, et dont mon père, fin gourmet, ne manquait jamais de complimenter M. Viménet, qui se redressait plein d'orgueil après avoir salué jusqu'à terre.
Le couvert enlevé, Mlle Lefranc emmenait les enfants et nous plongeait chacune dans un immense lit bien bassiné, sybaritisme très inaccoutumé, qui nous faisait pousser de petits cris de joie.
Le lendemain matin, les yeux à peine ouverts, nous nous acheminions vers la voiture, éclairés par une lampe qui luttait avantageusement contre les premières lueurs de l'aube ; et la machine roulante recommençait un trajet en tout semblable à celui de la veille.
Mais, cette fois, c'était à Toulouse qu'elle s'arrêtait définitivement pour nous laisser sous la voûte de la maison que nous habitions et où nous retrouvions ma grand mère, nous attendant joyeuse, avec un souper aussi bon que celui de M. Viménet.
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