Deuxième partie
Épilogue : souvenirs de Chys. Éclaircissement, par la comtesse de Saint-Roman
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il ne fallait pas s'attendre à trouver dans les pages qui précèdent une allusion directe au chaste roman de l'auteur avec Chateaubriand. Le secret de cette amitié exaltée, de cette longue correspondance, fut renfermé dans le souvenir de l'Occitanienne comme un parfum précieux dans un flacon scellé.
Comme on le sait, elle désira que cela ne fût connu que longtemps après sa mort.
Les récits précédents montrent ce qu'elle a su du monde de l'ancien régime et ce qu'elle a connu de la première partie du dix-neuvième siècle : Empire, Restauration. Ces grandes époques de notre histoire dominent les souvenirs qu'elle en évoque. Mais tout semble s'arrêter vers l'époque de son mariage - 1829. C'est pourquoi il m'a semblé intéressant de compléter ces Mémoires en y ajoutant un cahier de Souvenirs plus intimes encore et qui donnent un aperçu de ce que fut sa vie de jeune femme, de ce qu'était son union idéale avec l'homme éminent qu'elle avait épousé.
Chys était une gentilhommière Louis XIII, aux pavillons irréguliers, que le comte de Castelbajac avait héritée de son oncle à la mode de Bretagne, M. Duboë. Ce petit castel, qui n'appartient malheureusement plus à la famille, était une demeure modeste, mais pleine de charme, enfouie sous la verdure et les fleurs. Beaucoup de belles années s'y sont écoulées.
Dans mon enfance, c'était une joie, au début des vacances de la magistrature, de voir arriver mes grands-parents dans le Carabas, voiture qui ressemblait si bien au carrosse du célèbre marquis, tel que les images le représentent, que le nom lui en avait été donné.
Large au sommet, étroit du bas, avec de hautes roues et des malles faites pour s'adapter aux formes du véhicule, cet équipage invraisemblable devait encore dater de l'ancien régime. La poste, prévenue en temps voulu, amenait avec cela mes grands-parents et leurs serviteurs, de relais en relais, depuis Toulouse jusqu'à Chys, près de Tarbes. C'est la seule voiture de ce genre que j'aie jamais vue.
Quand la comtesse de Castelbajac fut veuve, elle continua de venir séjourner avec ses enfants, toujours à la même époque : les vacances des tribunaux. Mais, peu à peu, le Carabas disparut : le chemin de fer le remplaça, au grand effroi de la vieille femme de chambre.
A la fin de sa vie, ma grand'mère disait : « J'ai vécu près d'un siècle ; mais il me semble en avoir vu plusieurs. La vie, telle qu'elle était dans mon enfance et ma jeunesse, ne différait en rien de ce qu'elle était deux cents ans auparavant. Et maintenant, voyez! Nous sommes entourés de ce qui aurait semblé alors des miracles ! »
Et, par un de ces gestes vifs et prompts dont elle était coutumière, elle cachait son visage dans ses mains, comme si elle eût été éblouie par toutes les merveilles modernes.
En effet, tout change, tout se transforme, sauf les belles âmes, dont le pur rayonnement verse la même lumière au cours des âges.