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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Hauterive en 1813

Deuxième partie

Hauterive en 1813

Mémoires de l'Occitanienne · 16 min de lecture · p. 212–225 · chapitre 16 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Voici mon Hauterive à la date de 1813 ! Déjà ce n'est plus tout à fait le château de ma première enfance : des réparations l'ont envahi. Mais c'est celui qui fut le mien, là où les années de ma jeunesse se sont épanouies feuille à feuille sous l'influence de cette atmosphère bénie qu'on appelle la famille. A présent encore (en 1872), malgré les changements apportés par plus d'un demi-siècle de progrès, on retrouve sa physionomie primitive. Il est embelli sans être transformé. On peut y ramener dans un rêve tous ceux qui l'habitaient jadis : ils n'y chercheraient pas vainement leurs places, qui semblent prêtes à les recevoir comme s'ils devaient y revenir.

J'ai dit autre part comment Hauterive était entré dans la famille de Villeneuve vers la fin du siècle dernier, après avoir appartenu successivement à plusieurs grandes familles languedociennes. Durant ces mutations, le château subit les atteintes de bien des guerres, en commençant par la croisade contre les Albigeois, qui l'a marqué d'un sceau particulier, puisqu'il devint une des proies de Simon de Montfort. La plus vieille de ses tours date de cette époque. Il existait alors sans doute un château très ancien, détruit je ne sais quand et dont on retrouverait les fondements sous terre. Les trois autres tours (car il y en a quatre) sont d'une autre date. Le château actuel consiste en un corps de logis du commencement du dix-septième siècle, sans caractère distinctif, attenant à deux tours et puis à une grande aile que l'on venait de bâtir lorsque mon grand-père acheta Hauterive ; laide construction où se voit cependant une tourelle indiquant un débris du passé.

Mais je ne veux pas m'engager dans l'histoire du château. Je reviens à 1813 et à mes dix ans, Me voici arrivant à Hauterive au retour de Toulouse, en pleine floraison de mai. La berline, cette fois, a vu les bœufs du mois de décembre remplacés par des mules presque fringantes, qui l'ont rudement secouée d'ornières en ornières, sur un chemin où le soleil de printemps a durci les fanges d'hiver.

Le village se présente le premier ; il serre le château d'un peu trop près. Ce n'est pas qu'il ait des allures orgueilleuses ; les pauvres maisons de ce temps-là, faisant face au grand portail en fer, semblent prêtes à rentrer sous terre avec leurs toits si bas et leur unique fenêtre. Elles n'en vivent pas moins, tout comme la demeure nobiliaire, sous l'ombrage de platanes magnifiques, rangés devant le château et qui semblaient se plaire à prolonger vers les chaumières l'extrémité de leurs branches rameuses, après avoir formé une voûte sur le chemin appartenant à tous : au seigneur comme au vassal, façon de s'exprimer qui ne se dit plus, mais dont se souvient le paysan d'Hauterive sans le moindre ressentiment, toujours en 1813 !

Ces platanes ont bien grandi, bien grossi depuis , cette époque. Cependant, alors, ils paraissaient déjà très beaux. Ils sont séparés de la grille qui ferme la grande cour par de larges fossés d'eaux vives que l'on franchit sur un pont. Mais la cour, en 1813, n'est pas ce bouquet d'arbustes et de fleurs qui, maintenant, se montre au premier abord.

Celle où nous entrons au pas redoublé des mules est usurpée par l'agriculture : c'est une cour de ferme. Des poutres à peine équarries sont rangées contre la grille, quelques instruments aratoires traînent dans un coin ; ici, du fil de chanvre est à sécher sur des barres ; là, des cendres entassées rappellent la lessive, dont un cuvier, sur le pas d'une porte, indique le souvenir récent. Enfin, de hauts bûchers de bois se dressent, capables d'obstruer les fenêtres, s'ils n'avaient été judicieusement relégués du côté des écuries et granges, affreux bâtiments condamnés déjà et dont plus tard on se vit débarrassé par un écroulement subit, où nos battements de mains eurent l'air de jouer le rôle des trompettes de Jéricho. Alors apparut, comme par un changement de décoration, d'autres larges fossés, un pont encore et le parc précédé d'un quinconce de tilleuls, charmant aspect dont plusieurs générations s'étaient privées.

Le coup de théâtre n'avait pas eu lieu (et ce n'est pas nous qui songions à l'appeler) à l'époque où nous nous élancions de la vieille berline, ma sœur et moi. Les granges offraient un si vaste champ à nos jeux et le pêle-mêle que nous retrouvions dans la grande cour les favorisaient si bien ! Nous attardant à tout revoir, de joyeux cris accueillaient chaque découverte nouvelle : un vieux bateau oublié par la hache qui doit le dépecer. Ah ! quel rôle il va prendre, dans une représentation de l'île de Robinson ! Et tandis que tour estoche bie sale a jambes tarses, a pon

roussâtre, lequel nous saute au cou ; et ses caresses sont accueillies comme s'il s'agissait d'un épagneul bien savonné. Voilà le tableau du retour en 1813.

Nos parents, nous ayant laissés jouir en toute liberté de nos ravissements d'enfants, entrèrent les premiers dans le château, avides de détailler divers embellissements qui dataient de l'année précédente et dont ils étaient tout fiers ! Chaque génération n'est-elle pas glorieuse de son œuvre, que détruira sans doute la génération suivante en l'accablant de cette imprécation : « Goût détestable ! »

Mon père et ma mère n'avaient cependant rien changé aux distributions intérieures : on les avait seulement décorées et je dois dire que mon père, en cela, s'était livré à des idées excentriques, lesquelles ont pu traverser les modes successives sans se confondre avec aucune autre.

On trouvait d'abord le grand vestibule et l'ancien escalier grandiose, qui s'en allait joindre le vestibule supérieur à six grandes fenêtres. Celui d'en bas venait d'être restauré par un barbouilleur italien, avec une peinture à fresques simulant un marbre dont aucune carrière n'a jamais fourni le spécimen. Des dalles de pierre formaient le pavé. On avait placé là un billard, en lui faisant une espèce de compartiment particulier à l'aide d'une balustrade d'un beau marbre, réel cette fois, dont l'effet bizarre venait attirer aussitôt le regard et lui plaire, tout en l'étonnant. On l'y retrouve encore, sans être trop tenté de l'enlever.

Quant au salon, il ne ressemblait en rien à aucun salon existant alors, ni plus tard. C'étaient aussi des panneaux peints sur lesquels se détachaient des figures de vases étrusques d'un dessin très pur, dont les modèles avaient été retrouvés dans les fouilles de Pompéi, panneaux entourés d'encadrements de marbre en peinture, toujours selon le genre italien, et puis, un plafond peint ; et puis, des lambris et des portes, peints aussi, imitation de bois des îles, en mémoire, je crois, du long séjour de mon père aux Antilles.

Tel que je le décris, ce salon se présentait, sautant aux yeux, brillant, orgueilleux et prêt à recevoir, quand on le voudrait, sans en être écrasé, des meubles élégants, des dorures, des glaces, comme cela s'est vu plus tard. En 1813, il avait à se contenter de fauteuils très simples et de chaises de paille. Mais on se glorifiait d'un divan turc recouvert d'une belle brocatelle rouge, excellent meuble, souvenir de Constantinople, sur lequel mon père, s'étendant au retour de ses courses agricoles, se croyait transporté dans le Levant.

Pourquoi ne dirais-je pas tout de suite que ce vestibule, que ce salon existent encore? Oui, l'ameublement est renouvelé : c'est celui de l'époque actuelle avec son confortable et son luxe : velours, guipures, dorures, fauteuils, chaises et poufs de toutes formes. N'importe : il n'en est pas moins demeuré le salon de 1813. Combien de temps vivra-t-il ainsi? Je n'en sais rien. Transformé complètement, sera-t-il mieux? Je n'en sais rien non plus.

Mais, quoi qu'il advienne, ce château gardera toujours la physionomie particulière qu'il tient d'une position exceptionnelle que je vais essayer de décrire.

Du côté de la cour, il est élevé seulement de deux marches ; à l'opposé, il plonge ses pieds, de la hauteur d'un étage, dans une large rivière (le Thoré) dont il se rit depuis des siècles, opposant sa masse indestructible aux flots qui, bien des fois, sont venus battre ses murs et s'y briser. Mais l'onde calmée ou domptée semble se plaire à se montrer coquettement aux regards, en passant claire et fringante sous le balcon qui s'avance d'une des fenêtres du salon ; et l'œil à son tour se plaît à la suivre entre les arbres de ses deux rives, saules, platanes, hauts peupliers, pressés les uns contre les autres.

L'horizon serait entièrement absorbé par ces deux lignes si, dans un détour, elles ne laissaient apercevoir un point de vue sur la montagne, qui monte comme pour aller se perdre dans le ciel. Et tandis que le regard demeure en contemplation, les branches se frôlent, l'onde clapote, les petits poissons se disputent quelques miettes tombées sous les fenêtres. Aux légers bruits de la nature se mêlent des cris d'animaux, oies et canards qui s'ébattent dans la rivière, bœufs qui s'abreuvent en mugissant sous l'aiguillon du bouvier, moutons qui paissent sur l'autre rive et dont on entend tinter les clochettes, agitées par leurs capricieux mouvements.

La nuit venue, tout se tait : la lune prend possession du paysage, les lignes vertes deviennent noires, l'horizon se ferme et, si les yeux se lèvent, on ne voit plus que le firmament - encore le firmament ! S'ils se baissent et que les flots reluisent au rayonnement des astres, dont ils brisent et reforment l'image à chaque instant, le silence est partout, à moins que l'autan n'entre en scène, faisant entendre ses mille voix. Et voilà le tableau que l'on contemple, assis sur le balcon.

Cependant, ce n'est pas ce tableau qui attire nos regards d'enfants. Après avoir joui des plaisirs que la cour nous a rendus, nous avons beaucoup à revoir dans le château. La cuisine est honorée de notre visite : on la trouve au rez-de-chaussée, dans l'aile gauche, où elle se déploie à l'aise avec sa voûte élevée, sa cheminée immense et sa profusion d'ustensiles de toute espèce. Là, tous nous font fête, car ce sont des domestiques attachés à leurs maîtres, et peut-être de préférence aux enfants. L'accueil est un peu bruyant, la cuisine étant trop près de la salle à manger, laquelle communique avec le salon. Une voix sévère nous appelle. Les autres voix se taisent : cuisiniers et servantes retournent aux fourneaux ou à la broche, que le chien remet aussitôt en mouvement.

Le souper terminé, nous montons dans notre chambre, la chambre de la tour, celle dont fut évincée jadis Mme Duras. Hélas ! Mlle Lefranc en est absente aussi ! Elle a quitté la maison l'année d'auparavant et je me sens prête à pleurer à ce souvenir rappelé par le grand lit à l'ange, autour duquel sont groupés nos petits lits.

Pauvre Mlle Lefranc, qui n'a jamais cessé de m'aimer et qui est morte si vieille ! Je comprends que les défauts de son caractère aient lassé la patience de ma mère : mais je ne peux oublier son affection qui lui faisait rêver et croire è un fantastique héritage de quatre ou cinq cent mille francs qu'elle m'abandonnerait tout entier, me disait-elle, ajoutant : « Mais vous me donnerez, n'est-ce pas, un petit coin chez vous pour y passer ma vie? »

Ah ! comme on s'endormait joyeusement dans cette grande chambre de la tour, après deux journées de voyage et pensant aux jouissances du lendemain.

Le lendemain, c'était le parc à qui s'adressaient nos hommages. Je vais m'attarder à le revoir selon son « passé » ; on y trouve maintenant les remaniements du progrès et je dois avouer qu'il y a beaucoup gagné. Il ne reste à peu près rien d'autrefois, sauf le quinconce de tilleuls et les grands buis. Revenons donc au parc de mon enfance.

Après avoir passé sous la sombre voûte du bâtiment des écuries encore debout, l'œil s'égayait immédiatement sous celle des tilleuls, dans toute leur majesté de vieux arbres : pas un, en ce temps-là, ne manquait à l'alignement ! Là, comme d'une terrasse, on dominait sur la rivière, que l'on apercevait en miroir. Que de jeux d'enfants sous ce dôme touffu et, plus tard, que de rêveries !

Mais, à douze ans, on ne rêve pas ; on jouit. Nous devançant l'une l'autre dans ce parc, ma sœur et moi, avec quelle hâte nous allions tout revoir !

Il avait subi, l'année précédente, son commencement de métamorphose. A la fin du siècle dernier, c'était un jardin à la française avec de grandes charmilles, de hauts buis, des allées droites et un parterre orné de fleurs. Mais ce parterre s'arrêtait brusquement, borné par une rangée de grands arbres, après laquelle venait un rustique potager, lequel à son tour rencontrait, comme un mur, une allée de buis qui semblait interdire le passage et supprimer toute vue. Cependant, l'allée traversée, on se trouvait dans une châtaigneraie inclinée en pente douce jusqu'à la rivière qui revendiquait alors son droit de présence, non sans avoir eu à subir un peu la loi rigoureuse qui l'avait déjà condamnée à disparaître sous un épais rideau de buis.

Cette exigence antipaysagiste avait sa raison d'être. Le vent d'autan, s'ébattant de ce côté dans toute sa furie, n'eût laissé rien croître, rien fleurir, sur ce terrain élevé. On ne pouvait le braver qu'à l'aide de charmilles ou de buis dressés en murailles. Ces humbles arbrisseaux protégeaient aussi plus bas, à leur pied, les peupliers, saules et aulnes, qui s'étaient empressés de s'emparer de l'étroit rivage déposé par le limon des eaux et faisaient assez bon ménage avec le vent dévastateur, ployant sans rompre.

La Révolution ayant proscrit les jardins à la française, mes parents durent suivre le courant capricieux du goût. En conséquence, ils essayèrent de transformer celui d'Hauterive en parc à l'anglaise. Un plan fut dressé : la hache, les pioches, les pelles se mirent à l'œuvre. Le potager disparut le premier ; une prairie le remplaça. Le parterre à son tour, avec ses tulipes, ses jonquilles et ses lauriers taillés, devint la victime des idées nouvelles. La prairie s'avança plus encore, dessinée pra les contours allées sinueuses fe que vint omd'arbres et arbustes en vogue, tels que cytises, acacias, lilas et baguenaudiers.

Le crayon avait tracé sur le papier des mouvements de terrain, indiqué des points de vue où la rivière apparaissait. Le vent d'autan, on l'a dit, opposa son veto à l'accomplissement de ce plan. Il fallut laisser exister les buis centenaires qui protégeaient le parc du côté où le Thoré coule. On les retrouve encore debout, ces buis immuables qui semblent défier la mort, tandis qu'elle frappe les arbres qu'ils ont vus grandir et les hommes, devenus vieillards, dont ils ont abrité l'enfance. Quant au vent d'autan, il est immortel ! Aujourd'hui, comme jadis, il a fallu compter avec lui et se réduire à empiéter un peu sur son domaine en luttant, pour le repousser, à l'aide de massifs touffus d'arbres verts.

Malheureusement, en 1813, sauf quelques cyprès, bien peu d'arbres de cette espèce avaient été naturalisés dans ce coin de France et, pour opposer un rempart aux violences du fléau, une allée de charmille dut être épargnée. Quant à l'allée transversale qui masquait toute vue, elle était justement condamnée dans les décrets de l'avenir. Mais la restauration de notre parc, comme bien d'autres, devait rester incomplète. L'état de santé de ma mère, cette maladie de tant d'années qui jamais ne lâcha prise, laissa inachevé ce jardin anglais à peine échappé des flancs d'un jardin français.

La châtaigneraie (ou plutôt « les châtaigniers », comme nous disions) demeure intacte. Bien des années auparavant on avait coupé de grands vieux châtaigniers qui repoussèrent en quatre branches, lesquelles devinrent quatre beaux arbres réunis sur la même souche ; et rien n'était plus pittoresque que ces têtes jumelles entremêlant fraternellement leurs rameaux.

Ces châtaigniers, en compagnie de quelques chênes et ormeaux, descendaient par une pente douce jusqu'à la rivière. Une allée droite partageait ce petit bois à haute futaie.

Ces deux parts devinrent deux royaumes. Sous ce nom, nous nous étions octroyé, ma sœur et moi, quelques toises de terrain et quelques douzaines d'arbres. Chacun de nous eut un « palais », consistant en un de ces châtaigniers dont les quatre branches réunies nous permettaient à peine de nous glisser entre elles ; mais leurs dômes orgueilleux s'écartaient et projetaient au loin leur ombrage. Quelquefois, les reines oubliant les liens du sang, des guerres s'allumèrent. Les petits camarades, garçons et filles, prirent parti. On s'attaquait avec des projectiles trouvés sous la main : on se jetait des châtaignes à la tête. Mais les traités de paix se signaient vite.

Les bords de la rivière étaient un pays neutre. Délicieux rivage, alors comme aujourd'hui, quoique les mêmes arbres n'y soient plus ! Une révolution radicale se produisit dans ce ramier quelques années plus tard. Une usine ayant été construite, une chaussée refoula les eaux vis-à-vis du château, le dotant de la belle nappe liquide étendue devant lui comme pour lui servir de miroir. Les magnifiques peupliers dont les cimes dépassaient les tours succombèrent, submergés.

Un peu plus loin, le ramier se reforma : de petits embryons de saules et d'aulnes se montrèrent : la nature les avait semés : la nature les fit croître. Ils s'élèvent maintenant plus haut que leurs devanciers.

Et la jolie rivière? qu'en dirai-je? Regardez ! Vous la verrez aujourd'hui comme la voyaient nos yeux d'enfants; elle est seulement un peu plus large, grâce à la chaussée. La haute vive qui a donné son nom au village se dresse en une falaise blanchâtre qui surplombe sur l'eau, falaise sans un buisson, sans un brin d'herbe. Même le pied téméraire d'un enfant n'ose gravir ce mur inaccessible. Les pluies d'orage qui s'abattent sur sa cime et découlent le long de ses flancs y creusent à peine la trace de leur passage. Du balcon du château on la voit et l'on ne sait si la rivière commence ou finit là. Vis-à-vis de ce haut sommet, un rivage aplati s'avance, prosterné à ses pieds, et dissimule ainsi le cours de l'eau qui vient se déroulant dans un tournant. Un batelet, conduit par la rame, arrive devant cette roche, s'arrête subitement comme s'il craignait d'aller s'y briser ; mais l'onde est calme comme si ses flots comprenaient que la falaise se rirait de leurs efforts. Dédaigneuse, elle se contente de secouer sur eux sa poussière, tandis que le bateau reprend sa course, glisse et s'efface dans la grande ombre qu'elle projette sur lui.

Par un long circuit, on peut tourner cette falaise (appelée en patois la Roque) et parvenir ainsi jusqu'à sa cime. Alors, le pied recule, effrayé, car c'est l'espace qui s'ouvre brusquement, vu d'une hauteur qui donne le vertige. Jeune fille, je me suis assise là, bien souvent, battue par le vent furieux qui vient des montagnes et mon esprit, prenant des ailes, aurait voulu se laisser emporter avec lui dans l'inconnu.

Mais, en 1813, enfants, qu'allions-nous chercher si haut, nous si petits? Ah ! des riens, des brins de mousse, de tristes fleurs poussées par miracle sur cette roche aride et le plaisir de nous ébattre étourdiment au bord d'un abîme !

Quels étaient, à Hauterive, nos amis? Nous étions encore à cet âge où garçons et filles se donnent mutuellement ce nom. Il en venait des châteaux voisins quand les parents se visitaient ; car c'était assez l'usage de se faire suivre de ses enfants. L'arrivée d'une voiture était un événement pour les générations réunies.

Mais la véritable compagne des années de notre enfance, c'est Justine de Bonne et voici le premier souvenir qui me la rappelle, enfantin comme nous.

Ce fut le jour de la Fête-Dieu, une année dont je ne sais plus la date ! On avait dressé un reposoir sous les tilleuls.

Nous nous apprêtions à suivre la procession, ma sœur et moi, en jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, orgueilleuses de nos corbeilles de satin rose avec paillettes et franges d'or, choisies par mon père et dont la simplicité de ma mère ne s'était pas accommodée. Mais, le cadeau reçu, comment nous priver de ce clinquant qui nous sautait aux yeux?

Justine parut : sa robe était blanche, sa corbeille blanche, remplie de roses effeuillées. Justine avec son front, si blanc aussi, son air si doux, ressemblait à un agneau offert en présent au bon Dieu. Je me suis sentie honteuse des oripeaux dont j'avais été si fière !

Notre chère Justine appartenait à ma sœur autant qu'à moi : nous avons toujours mis en commun cette amitié. Justine, de son côté, nous aimait l'une et l'autre également. Les années développèrent cette intimité à trois, qui se voit si rarement, parce qu'il faut faire abstraction du moi personnel pour entrer ainsi en partage. Mais ces associations de plusieurs cœurs bénéficient de tout ce qu'elles enlèvent à l'égoïsme. Notre liaison s'est maintenue au même degré jusqu'aux séparations qu'amènent soit la mort, soit, presque autant, les inflexibles exigences de la vie.

Je ne me contenterai pas de cette esquisse pour peindre Justine ; on la reverra jeune fille. L'enfance ne mérite que quelques coups de crayon. Cependant, ces ébauches peuvent se retrouver encore sous le profond burin du temps. Justine est demeurée la bonne, la douce Justine ! et l'empreinte des ans n'a pas effacé son aimable physionomie.

De si grands événements s'accomplirent en Europe, durant l'année qui s'apprêtait à s'ouvrir, que je vais me hâter de revenir à 1813. Ce fut aussi pour moi l'initiation à des idées d'un ordre nouveau.