Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Second âge

Deuxième partie

Second âge

Mémoires de l'Occitanienne · 16 min de lecture · p. 129–141 · chapitre 11 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Maintenant, les hommes et leurs œuvres, les objets animés ou inanimés, les événements grands ou petits, tout ce qui s'agite, tout ce qui se voit, tout ce qui vient éveiller la curiosité, allumer l'imagination, susciter le désir et soulever un tourbillon de pensée, - la vie enfin ! va s'ouvrir devant moi, allongeant chaque année la perspective de l'avenir, parce que l'âge a pris ses ailes pour aller à lui.

Avant de me rejeter dans notre intérieur de famille, je veux crayonner, à la façon d'une esquisse, la situation de la noblesse française en province, qui ne consistait plus, après la Révolution, qu'en individus isolés, rassemblés de nouveau sur un sol à peine raffermi, chacun ayant à se frayer un passage à travers les difficultés de l'existence particulière et publique.

Mais cette noblesse dépouillée de ses richesses se sentait grande encore sans elles. Et ce qu'on doit admirer dans la vieille aristocratie, c'est sa fierté vis-à-vis de la fortune. Les émigrés en ont offert le type le plus remarquable.

Nous les avons connus, ces ruinés ! Les uns, mariés, durant l'émigration, rentrés en France avec femme et enfants, habitaient, à la porte de leurs hôtels vendus, d'humbles logements loués. D'autres ramenaient de grandes filles parties fraîches et roses, revenant vieilles et fanées. D'heureux fils aînés, à qui l'avenir souriait tout brillant de prospérités, quand ils sortirent des demeures féodales dont ils devaient hériter, s'étaient vus réduits, au retour, à se confiner dans une ferme échappée à la spoliation, tandis que l'acquéreur national trônait dans le château. D'autres, enfin, durent s'exiler de leur province, où pas un pouce de terrain n'était resté en leur possession et se retrouver errants comme sur la terre étrangère.

Et les cadets? - ces officiers, ces marins, ces chevaliers de Malte, dont la première jeunesse avait dévoré la mince légitime, sans qu'ils en prissent alors le moindre souci, grâce à la carrière qui devait les conduire jusqu'à la vieillesse? Hélas ! le foyer commun et la table de famille ne leur gardaient plus la place à laquelle ils avaient droit jadis, à tous les âges. Le château manquait ; ou bien le gentilhomme assez heureux pour y rentrer n'était plus ce riche aîné que le cadet pouvait sommer de continuer le, père.

De quoi vivaient-ils donc, ces cadets de deux générations, sans feu ni lieu? On ne le savait pas positivement. Des bribes de fortune retrouvées, de modiques pensions provenant de parents moins gênés pourvoyaient sans doute aux frais indispensables d'entretien et au loyer d'une chambre dans quelque rue peu fréquentée.

Une femme de ménage balayait, rangeait et mettait un peu d'ordre dans les demeures de ces célibataires sans argent. Souvent, des fleurs en vases égayaient la vue. Quelquefois, une cage d'oiseaux réjouissait l'oreille. Chez les jeunes, des livres empruntés se montraient épars : la littérature nouvelle y tenait une large place. Les vieux lisaient moins ; quelques-uns ne lisaient pas du tout. Alors, fleurs, oiseaux et chiens envahissaient sans mesure ces appartements si tristes, afin d'en chasser un peu l'ennui.

Un tailleur ignoré rajustait les habits susceptibles de restauration ou confectionnait les neufs dont on lui fournissait le drap, pas trop fin, acheté en marchandant à outrance, selon l'usage du temps, entre chalands et boutiquiers. Le cordonnier était celui du coin et son cuir se recommandait principalement par son long usage.

Cependant, ainsi vêtus et convenablement, par suite de la simplicité des costumes et des mœurs, on voyait ces revenus de l'exil se présenter sans vergogne. Car l'accueil de tous allait au-devant d'eux. Pouvait-il en être autrement entre frères d'armes plus ou moins blessés sur le champ de bataille de la fortune? Ceux qui s'étaient relevés, « encore valides », s'empressaient de tendre la main à leurs infortunés camarades.

Dans la plupart des maisons d'où la gêne avait été chassée par le recouvrement des biens non vendus, il y avait toujours quelques couverts dressés pour les amis sans pot-au-feu. Le luxe, banni de partout, s'était réfugié aux cuisines avec abondance et bonne chère.

On dînait à deux heures, là où le progrès commençait à s'introduire; mais, dans les hôtels où se trouvaient les douairières et de l'argent, on s'en tenait encore au vieil usage de midi, suivi d'un souper où prenait place qui voulait.

Les chevaliers, vicomtes et barons (on leur rendait dans les salons ces titres abolis) savaient donc presque toujours où aller dîner, où aller souper et personne n'eût eu la pensée de voir en eux des parasites. D'ailleurs, en remontant aux mœurs d'autrefois, n'étaient-ils pas invités-nés, ces célibataires qui semblaient n'avoir à s'occuper que du soin de plaire en se laissant aller au courant de la vie? Hélas ! l'âge et la Révolution avaient blanchi ou fait grisonner bien des têtes et une teinte sombre aurait dû s'étendre sur bien des esprits, jeunes ou vieux. Mais leur sans-souci, mélangé d'élévation de sentiment et de légèreté de caractère, cherchait à ne pas regretter, à ne pas s'inquiéter. Demeurer gais et calmes, pourvu qu'il leur restât le vivre et le couvert, tel semblait être le partage de ces philosophes sans le savoir. Ils étaient fils de ces Français de vieille roche, que l'on trouvait toujours prêts à jeter l'argent à pleines mains lorsqu'ils le possédaient, à le fouler aux pieds s'il eût fallu salir un peu ses doigts pour le prendre et à s'en passer fièrement quand la fortune venait à les trahir.

Les sociétés nombreuses ou restreintes accueillaient ces commensaux en se les disputant. Le chevalier était si aimable! Le baron comptait comme un si précieux partenaire au whist ! Et le vicomte avait une gaieté si communicative que le cercle tout entier allait se mettre en train.

Quand venait la dispersion des salons à l'époque de la saison de la campagne, on ne se séparait cependant pas tout à fait de ces amis, qui vous appartenaient d'autant mieux qu'ils n'avaient ni femmes, ni enfants, ni châteaux pour vous les disputer.

Chacun de ces isolés se hâtait de fuir la ville, devenue un désert. Avec les brises de l'été ou par tous les vents d'automne, on les voyait prendre leur vol et s'abattre chez le frère, chez le neveu, chez le cousin et tout autant, au moins, chez les amis. L'amitié tenait une si grande place dans les relations de gentilhomme à gentilhomme! Les châteaux devenaient tout naturellement les hôtelleries des voyageurs, lors même qu'ils n'étaient pas le but de leur voyage. On y arrivait comme on pouvait, à une époque où les chemins vicinaux se confondaient avec les fossés qu'ils côtoyaient.

Mais le cheval rendait d'immenses services, portant tout ensemble le cavalier et son bagage. Après un trajet de plusieurs heures, le cavalier, mettant pied à terre, poussait sa monture vers les écuries, secouait ses bottes poudreuses, ou les livrait couvertes de boue à la brosse d'un palefrenier ; puis il entrait, la tête haute, soit à la cuisine, en hiver, pour se sécher, soit au salon, en été, pour y trouver de la fraîcheur. Là, un accueil plein d'empressement l'attendait quand il était aimable ; un accueil encore obligeant, lorsqu'il ne l'était « point » et qu'une exclamation peu flatteuse, retenue à temps, avait failli suivre son apparition. Mais il s'agissait d'un émigré; sa position lui donnait bien des privilèges !... même celui d'ennuyer. Car, ils n'étaient pas tous charmants, ces émigrés emportés comme par une trombe de tous les coins de France et qu'un coup de vent contraire venait d'y ramener.

Il y avait de vieux officiers qui en étaient encore à raconter leurs histoires de garnison, la tête plongée dans les souvenirs de jeunesse.

Il y avait des campagnards, vieux garçons enlevés subitement du castel où ils vivotaient depuis tant d'années, et partis pour découvrir tout d'un coup, avec ahurissement, combien le monde est grand. Puis, on se heurtait à l'homme borné de tous les âges, capable de parcourir l'Europe sans sortir de lui-même. Puis, enfin, s'offrait en bloc tout ce qu'il y a d'imperfections, d'inconséquences et d'incohérence dans l'humanité. La société rassemblée par l'exil avait ainsi présenté, comme ailleurs, le mélange des êtres les plus disparates.

Mais, en opposition à ces émigrés dont on riait ou qu'on supportait par dévouement, il en existait un grand nombre en qui se rencontrait l'amabilité dans toute sa floraison. La province, rapprochée de la Cour sur cette terre étrangère, avait recueilli cette émanation légère de l'esprit, qui s'envole de la conversation, pareille à la poussière fécondante de la fleur.

Bien des gentilshommes, au retour de l'émigration, se trouvèrent en quelque sorte transformés de fleurs simples en fleurs doubles. On les comptait principalement dans une catégorie d'émigrés qui fut la plus nombreuse, celle des jeunes cadets de famille, dont les pères et mères, demeurés en France, avaient évité la confiscation des terres. L'abolition du droit d'aînesse et des substitutions attribua à ces cadets, à leur retour dans leur patrie, une part d'héritage bien supérieure aux minces légitimes d'autrefois.

Ils avaient donc bénéficié de la Révolution et ne l'aimaient pas mieux pourtant. Les filles participant aussi à ce nouveau mode de répartition de fortunes, il en était résulté des mariages, qui multiplièrent le nombre des familles.

Enfin la noblesse, dans ce nouveau rassemblement, présentait à l'observation encore une troisième catégorie, composée des chefs de famille qui n'avaient pas quitté le sol français, avec les enfants demeurés auprès d'eux. Ceux-là reflétaient les principes de leurs parents, tandis que d'autres, nés pendant la Révolution, s'apprêtaient à puiser leurs idées bien plus dans l'avenir que dans le passé.

Ces différentes classes réunies recomposèrent l'ancienne noblesse française, que les lois du régime impérial ne reconnaissaient point, tout en essayant d'en constituer une nouvelle. Il fallut les privilèges incontestables de la gloire militaire et leur consécration accomplie par la justice de la vieille royauté à son retour en France pour lui donner, à cette noblesse, droit de cité dans l'édifice aristocratique, où l'épée a toujours eu sa place.

Maintenant, je vais montrer en action la société de province qui, plus que toute autre, demeura fidèle à ses souvenirs sans cependant y parquer son intelligence. On verra ce qu'il y a eu d'instruction et ce qu'il s'est découvert de capacité dans ces gentilshommes devenus des pères de famille et retirés, durant la plus grande partie de l'année, sur des domaines dont ils surveillaient la culture, se consacrant à l'éducation des enfants, s'occupant du bien-être des paysans, sans négliger tout ce qui peut étendre l'esprit et ses connaissances.

Ce monde du commencement du siècle - mes premiers pas l'ont rencontré à Toulouse, à Aguts. Je vais maintenant le chercher au château d'Hauterive ; et mes impressions, prenant avec l'âge la forme de l'observation, me permettront peut-être de rendre l'apparence d'un corps à cette ombre qui se perd déjà dans l'éloignement.

Le comte Louis de Villeneuve, le charmant france, se clanva place parmi les en des ay en

femme, enfants, un château et un héritage.

Je n'ai pas encore parlé de mon autre grand'- mère. Mais, par une triste insuffisance de la mémoire primitive, je ne l'ai retrouvée que vaguement dans les souvenirs du matin de ma vie. Désormais, elle y prendra sa large place, et pour bien des années, c'est-à-dire jusqu'à sa fin.

Mon grand-père de Villeneuve était mort presque subitement, peu de mois après ma naissance. Sa fortune se trouvait confondue en partie avec celle de sa femme, beaucoup plus considérable. Le caractère généreux de ma grand'mère se montra dans ce partage : elle voulut distribuer aussi la sienne à ses trois enfants, se réservant des pensions inférieures à ses droits. Hauterive, par suite du refus de l'aîné de la famille, devint le lot de mon père, moyennant de fortes redevances à sa mère et à ses frères. Ma grand'mère prit des arrangements pour vivre avec nous, soit à Toulouse, soit dans ce château où s'étaient écoulées tant de belles années de la femme du monde.

Mais était-ce bien elle qu'on y retrouvait? Plus de paniers, plus de poudre : une simple robe de soie puce un peu gonflante qui se rapprochait ainsi, avec sa taille longue et ses manches plates, des modes d'autrefois ; un tour de cheveux faux sous un chapeau modeste, ou bien un bonnet avancé sur le front - telle s'offrait aux regards la femme âgée que chacun s'empressait de saluer et qui rappelait néanmoins la grande dame par la noblesse et l'aisance de ses attitudes, soit qu'elle se levât pour aller au-devant du visiteur, soit qu'elle l'attendît en s'allongeant sur son canapé défraîchi.

Pauvre salon d'Hauterive, remeublé tant bien que mal après les avaries de la Révolution ! Un papier fond blanc, orné de cœurs verts enguirlandés, remplaçait les riches tentures : point de pendule sur la cheminée ; des rideaux de grosse percale aux fenêtres ; et, toutefois, çà et là, quelque chose qui surgissait du passé, telles que de merveilleuses tapisseries au petit point, ouvrage de la châtelaine, montées sur des bois de fauteuils rappropriés par une peinture. Sauf l'argenterie, le linge et la batterie de cuisine que des cachettes avaient mis à l'abri du pillage, le mobilier du château avait été la proie des fermiers de la nation. Il en restait quelques débris épars, voilà tout.

Ma grand'mère ne semblait pas s'apercevoir de ces changements. Il y avait eu tant d'autres sacrifices à faire ! Elle aurait rougi d'égarer ses regrets jusqu'à des objets qui ne rappelaient qu'un luxe dont on se sentait presque fier de savoir se passer.

Ma grand'mère, d'ailleurs, avait mêlé bien des. idées graves à celles qui, jadis, papillonnaient dans son esprit. Sous l'empire d'une piété de cœur qui prit une large place dans ses habitudes, elle rompit complètement avec les plaisirs bruyants, revenus après les mauvais jours. Mais, quoique détachée de ce que l'on nomme le monde et donnant une partie de son temps à la prière, aux lectures pieuses, aux cérémonies de l'Église, elle ne pouvait néanmoins se sevrer de la société, de son mouvement, de son bruit, de ses conversations. Il lui fallait, enfin, un salon soit chez elle, soit chez ses amis. Une matinée lui paraissait d'une longueur interminable, si les visites à rendre ou à recevoir ne l'absorbaient en partie. Elle supportait péniblement une soirée sans une table de whist et les causeries de la veillée.

Que de choses à se raconter, le matin, entre allants et venants ! Que de menus propos à échanger durant les longues heures du soir, lorsque les fauteuils se rapprochent du foyer ! Tels étaient les plaisirs des réunions surnommées « sérieuses ». Quelques femmes de la génération de ma grand'- mère, ayant retrouvé leur fortune, en faisaient jouir leurs contemporains en ressuscitant les salons.

Ces salons (quand ils n'avaient pas à concourir avec des soirées organisées pour la jeunesse) rassemblaient tous les âges, malgré l'attitude imposante de leurs présidentes - les douairières. Et c'était là que se conservait la déférence due à la vieillesse, c'est-à-dire à la science de la vie. Mais, dans l'esprit des hommes et des femmes de l'ancien régime, il y avait tant de réminiscences d'autrefois, toujours prêtes à revenir sur l'eau malgré le passage des flots pesants des années de malheur, que cette vieillesse ne se montrait ni morose, ni rigide.

Dans ce milieu, Mme de Villeneuve se retrouvait elle-même, questionnant, racontant, s'intéressant à tout, depuis la politique, sans s'y arrêter, jusqu'aux nouvelles, aux anecdotes, aux caquets, sans s'y trop attarder, - apportant aux grandes et aux petites choses une curiosité continuellement éveillée, mais prête à fermer ses oreilles au moindre propos méchant. On peut dire qu'elle était presque toujours la dernière à savoir un scandale et surtout la dernière à y croire.

On comprend qu'avec ce caractère et ces goûts, ma grand'mère se sentît peu d'attrait pour la simple « vie de famille ». Aussi secouait-elle autant que possible le joug des nouvelles mœurs qui commençaient à s'introduire dans la plupart des intérieurs.

Néanmoins, quelquefois, par suite d'un événement qui fermait momentanément un de ses salons accoutumés, le petit cercle l'enserrait forcément. Alors, elle étouffait en quelque sorte sous la pression de l'ennui et, se tâtant le pouls, se déclarait malade. Mais son fils et sa belle-fille savaient employer le remède au mal. On venait lui proposer l'organisation d'un dîner. Une liste passait sous ses yeux, un menu était soumis à sa sanction. Elle souriait d'avance aux convives choisis parmi ses amis; puis, gravement, elle discutait sur le choix de telle entrée, proscrivait sans appel tel hors-d'œuvre et conseillait d'un ton d'autorité un entremets du goût le plus fin. Sortant de cette séance, Mme de Villeneuve ne se souvenait plus de ses maux : le dîner en perspective l'avait ressuscitée. Charmante, le moment venu, elle demeurait bien des jours sous l'empire du bon souvenir.

La campagne plaisait moins à ma grand'mère que la ville. Cependant, grâce aux habitudes de sociabilité qui s'étaient conservées, les châteaux avaient leur animation. Dès que la belle saison repeuplait Hauterive, voisins et amis s'empressaient d'accourir. Castres et ses environs en fournissaient un grand nombre ; lorsqu'on ne venait pas de loin, on arrivait à pied ; et quand la distance ne permettait pas cette promenade, les hommes la franchissaient au trot de leur cheval ; ou bien ils allaient s'empiler, avec les femmes, dans des voitures légères qui se tiraient, cahin-caha, des cahots et des ornières.

On avait rapporté d'Allemagne des modèles de véhicules appelés trousquis, lesquels ont fait le bonheur de ma génération dans sa jeunesse. Celui de mon père consistait en une longue et large banquette posée sur des roues, abritée par une espèce de toiture en toile cirée, mais préservée très imparfaitement des pluies horizontales par des rideaux de coutil. On tenait, en deux rangs, huit ou dix sur cette banquette, y montant de tous côtés, devant, derrière, et prenant les enfants sur les genoux. Puis, lorsque la machine se mettait en mouvement, on tombait les uns sur les autres, se retenant au bras, à l'épaule, même au cou du voisin, au risque de l'étrangler. Et c'étaient des rires qui ne se calmaient que pour recommencer à chaque secousse ! Grâce à ce moyen de locomotion, rien ne paraissait infranchissable et si l'on venait à verser, c'était si doucement et de si bas, qu'on se relevait sans une meurtrissure. Je dois dire qu'au terme du voyage chacun se trouvait passablement moulu ; et j'ajouterai que les gens âgés se gardaient d'affronter cette étrange voiture. Mais la jeunesse se précipitait pour y grimper et les enfants s'y posaient comme des oiseaux sur une branche.

Ma grand'mère, quoiqu'elle fût restée en possession de sa vieille berline, sortait rarement d'Hauterive. Les femmes âgées, se souvenant encore de l'ancien régime, attendaient, comme les reines, qu'on vînt à elles.

Leur salon était la cour où elles régnaient, même lorsqu'elles ne gouvernaient pas et telle était la position de ma grand'mère. Le château d'Hauterive (on l'a dit) appartenait à son fils, et l'empire de l'intérieur avait passé aux mains de sa belle-fille. Jamais belle-mère ne fut traitée avec plus d'égards, de soins et de respect. A table, au coin de la cheminée, partout enfin, elle occupait la première place. Ma mère s'étudiait à dissimuler son omnipotence, sans lâcher néanmoins les rênes qu'elle tenait d'une main ferme, parce que sa raison lui disait que tel devait être l'ordre à établir ; mais, au point de vue « honorifique », elle se plaisait à promener la veine mère sur le char du ménage, entourée de feuilles et de fleurs.

Les métaphores mises de côté, on peut dire que tous les soins de la vie commune convergeaient vers cette mère, qu'il fallait amuser pour la rendre heureuse ; et puis aussi pour recueillir en échange une reconnaissance qui se traduisait en une charmante humeur et s'épanchait si facilement en bonté.

La bonté formait le fond du caractère de ma grand'mère ; et peut-être aimait-elle le monde parce qu'elle y trouvait mille occasions de la manifester. Quel accueil bienveillant pour tous ! Que de mots gracieux adressés aux gens qu'il fallait mettre à l'aise et quel désir d'être utile! Sans cesse elle allait au-devant d'un service à rendre, par une provocante question. Sa curiosité avait presque toujours pour motif l'amour de son prochain, ne fût-ce que par cette charité qui se dépense en paroles : menue monnaie qui lui servait à racheter bien des médisances dont elle n'était pas coupable, mais effaçant de son mieux l'œuvre d'autrui.

Aussi la recherchait-on avec empressement ; et la mission que s'étaient donnée mon père et ma mère de chasser l'ennui autour d'elle se trouvait simplifiée. Dès qu'on entendait dire dans le pays : « Mme de Villeneuve est à Hauterive !... » de loin comme de près on accourait, contondant le plaisir avec le devoir. Il est vrai qu'on espérait rencontrer dans le château sa belle-fille, cette femme d'une nature tellement exceptionnelle que chacun semblait s'enorgueillir de reconnaître sa supériorité : hommage rendu à ce qui plane. L'envie elle-même s'incline, lorsqu'elle comprend qu'elle ne saurait atteindre si haut.