Première partie
Les d'Avessens
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Les sept années qui séparèrent 1782 de 1789 étaient destinées à remuer bien des idées dans ces têtes françaises qui ne savent jamais positivement ce qu'elles veulent, ni prévoir jusqu'où les emporteront des passions toujours prêtes à s'agiter sans s'informer d'où vient le vent qui les soulève.
La noblesse, plus légère, plus insouciante encore, depuis qu'elle s'imaginait penser sérieusement, se précipita dans un tourbillon où les plaisirs l'entraînaient, comme les fantômes à l'œil fascinateur dans les rondes des légendes. Les grandes villes avaient suivi, plus ou moins, l'impulsion de Paris. Parmi elles, Toulouse se plaçait au premier rang.
Toulouse se souvenait de ses comtes, si magnifiques et presque aussi rois que le roi de France, de leur Cour si artiste et si lettrée et des harpes et des chants de ses troubadours. Il en était rejailli quelque chose sur le peuple, héréditairement demeuré poète et musicien de nature.
Tout, dans cette ville, gardait l'empreinte de son histoire exceptionnelle : son Capitole et ses Capitouls, son Académie des Jeux Floraux et sa Clémence Isaure, un parlement, comme du temps d'Henri IV, plus fier que tous les autres parlements du royaume. Tout rappelait encore ce passé, jusqu'à ces ménestrels du temps présent, que l'on voyait se rassembler durant les nuits méridionales si pompeusement sereines, pour chanter de nouveaux lais d'amour, parcourant les rues, accompagnant du bruit de leurs pas cadencés les voix qui, tantôt se détachaient en solo comme pour éveiller doucement l'œil endormi, tantôt se réunissaient en chœur comme pour lancer l'harmonie dans l'immensité... Et les fenêtres s'ouvraient, et les têtes s'avançaient afin d'écouter et de suivre ces sons qui se perdaient en s'éloignant, laissant dans l'air une vibration mélodieuse.
Nulle autre capitale de second ordre ne jouait un rôle aussi prépondérant. La richesse y étalait son luxe dans des hôtels dont Paris n'eût pas dédaigné de s'enorgueillir. Hommes aimables, femmes charmantes affluaient dans des salons où les plaisirs les plus animés et souvent, hélas ! les plus entraînants, se réunissaient pour souffler à cette haute société de province, jadis grave et sévère, le sans-façon vis-à-vis des principes religieux et moraux qui, depuis un demi-siècle, semblait s'étudier à éteindre une à une les vertus domestiques.
Cependant, il restait encore des familles qui projetaient autour d'elles la lumière de leurs graves enseignements, réchauffant ainsi le zèle des tièdes ou soutenant par la fermeté de leurs exemples des pas prêts à chanceler. Il y avait aussi, même au sein de ce monde brillant et bruyant, des âmes capables de se mêler activement à lui sans se laisser entraîner par ces flots tumultueux, comme s'ils s'affermissaient pour les porter.
Parmi les familles qui tenaient le premier rang dans la société toulousaine, se plaçaient les Bonrepos. M. de Bonrepos, petit-fils de Paul Riquet, inventeur du canal de Languedoc, était l'un des héritiers de la gloire et de la fortune si pures de ce génie créateur qui n'avait fait que du bien à son pays. Tandis que la branche aînée s'établissait à la Cour, sans perdre de vue néanmoins l'aïeul et l'œuvre, le chef de la branche cadette, M. de Bonrepos, demeuré en province pour veiller sur l'œuvre de l'aïeul, partageait sa vie entre le château de son grand-père, où se voyait encore une manière d'ébauche du canal, tracé par l'inventeur quand il rêvait, et l'hôtel construit somptueusement pour devenir sa demeure lorsque le succès eut couronné la fin d'une noble carrière1.
(I) Cet hôtel qui existe encore porte le numéro 16 de la rue Velane. ↩
M. de Bonrepos usait magnifiquement de sa fortune. Il n'avait point de fils ; mais ses quatre filles, brillantes d'esprit ou de grâce, faisaient les honneurs d'une maison presque sans rivale. La province et la ville accouraient aux fêtes qui se donnaient dans cet hôtel dont l'architecture rappelait Mansard, dont les salons Louis XV étincelaient de dorures, dont le vaste jardin s'illuminait au feu des lanternes vénitiennes, lorsque la danse l'envahissait. Et la foule applaudissait à ce raffinement de luxe, à cette salle de bal où l'air passait à travers la verdure en s'imprégnant du parfum des fleurs.
Les étrangers de distinction se faisaient toujours présenter à l'hôtel de Bonrepos. Mgr le comte de Provence, à son passage à Toulouse, y daigna accepter un dîner.
Malgré ce bruit, malgré des obligations de société multipliées, une des filles de M. de Bonrepos paver : pait la marquise de vessens. Mere
place en première lien et es devoir de lave
mettant d'ailleurs au-dessus de tout ses devoirs de chrétienne. Toutefois, ces vertus se contentaient de s'exercer à petit bruit. Le matin, malgré des veilles souvent prolongées, on la voyait s'acheminer à pied vers une église ; puis elle rentrait vite, car cette portion de la journée, que tant de femmes laissaient absorber par le sommeil, elle la consacrait à ses filles. Il en était de même de bien des heures soustraites au monde : réceptions supprimées, visites restreintes. Alors sa porte se fermait, elle appelait ses élèves et leur donnait des leçons d'histoire, de géographie, de littérature pour lesquelles elle avait dû commencer à s'instruire elle-même ; instruction que son intelligence projetait ensuite en rayons qui venaient en doubler la puissance. Comme Mme de Genlis, elle avait inventé un système d'éducation apte à développer merveilleusement l'esprit et les grâces. Mais, mieux qu'elle, Mme d'Avessens s'étudiait à former le caractère, à le soumettre à la raison, à le plier au devoir, à le prémunir contre les entraînements, pour le préparer ainsi aux luttes inévitables amenées par les événements de la vie. Une instruction chrétienne terminait les leçons comme pour les dominer toutes. Et les propos, et l'attitude, et les moindres actions de cette mère étaient eux-mêmes des leçons, ou mieux encore des exemples.
Le soir, dans le brillant salon de son père, Mme d'Avessens devenait femme du monde, aimable entre toutes et respectée à une époque où si peu de grandes dames, hélas ! pouvaient prétendre à ce genre d'hommage !
Entre ses filles, il y en avait une qui fut l'élue de la Providence. Jamais, du moins, aucune créature ne se vit comblée de plus de dons venus d'en haut. Je m'incline en nommant Rosalie. - C'est ma mère !
Vous n'existez plus, vous tous qui l'avez connue ! Mère, père, frère, sœurs, époux et enfants ! Vous n'êtes plus là pour multiplier par l'écho de tant de voix ce que ma voix si faible essayera de rappeler. Je reste la dernière de ceux qui vécurent près d'elle ! Tout ce que l'âme peut contenir de grand, de beau, de bon, était en elle.
A l'époque où je la fais entrer dans mon récit, devançant ce qui sera plus tard mes souvenirs personnels, elle avait à peine douze ans. Déjà sa supériorité se révélait, soit par l'étendue de son intelligence, soit par les qualités variées de son caractère, qui s'alliaient à l'entraînante gaieté de la jeune fille, comme aux grâces d'un visage d'enfant, où le regard, néanmoins, trahissait la créature presque achevée. Sa mère l'aimait avec cette complaisance intime qui dilate le cœur en présence de l'espérance prenant une forme visible. Cette prédilection, que les années devaient augmenter, fut du petit nombre de celles qui ne blessent personne, parce qu'elles sont comprises et ratifiées par tous.
La fille aînée de Mme d'Avessens, mariée à dix-huit ans, en avait cinq de plus que Rosalie; la troisième la suivait de près et la dernière n'était alors qu'une enfant ; l'unique garçon portait déjà les épaulettes d'officier.
Le marquis d'Avessens, par son caractère, représentait le vrai chef de famille, tel qu'on en voyait au temps passé. Son autorité dominait tout dans son intérieur, dédaignant les minuties, mais ne permettant pas la moindre résistance dès que ses volontés s'étaient manifestées.
Du reste, en pliant devant lui, on ne pliait que devant la raison ; seulement, elle était inflexible. Comment en eût-il été autrement? Ne s'était-il pas soumis toujours à cette dominatrice qui, selon lui, ne devait reconnaître aucune impossibilité et n'admettre aucune excuse?
A vingt ans, demeuré sans parents, maître de sa fortune, libre de ses actions, il n'avait cédé à aucun des entraînements d'une époque où l'on faisait si bon marché de ce qui pouvait mettre un frein aux passions. Et cependant, il s'était mêlé à tous les plaisirs de ce monde qui jetait son temps, son argent et ses principes au vent de toutes les jouissances.
Lui était resté ferme, pareil au rocher inébranlable avancé dans les flots. On le voyait aller au jeu, les poches remplies d'or qu'il savait perdre royalement ; mais cette somme avait été comptée et fixée d'avance. Les dépenses de sa maison étaient calculées d'après une échelle où le superflu prenait sa large place; mais aucune tentation n'exerçait sur lui le moindre entraînement.
A ses yeux, une dette qui ne pouvait se justifier raisonnablement était une indélicatesse vis-à-vis de soi-même. Il n'admettait sur ce point nul atermoiement, et le prodigue ne rencontrait en lui qu'une dureté méprisante. En revanche, il était généreux jusqu'aux limites extrêmes, non seulement pour le pauvre demandant l'aumône, mais pour le malheureux, à quelque classe qu'il appartînt. Les petites pièces blanches passaient couramment de sa poche dans la main du mendiant ; mais bien des gentilshommes aussi ont eu recours à son coffre-fort et en ont vu sortir des sommes considérables sous la forme de prêts sans intérêts, qui n'y rentraient qu'après de longues années. Quant aux rouleaux de louis, il en avait toujours en réserve au service d'un ami dans l'embarras.
Dépassant encore l'homme d'ordre, on trouvait en lui l'honnête homme sous toutes ses formes. Tel se présentait le seigneur à ses vassaux, le sujet à son roi, le gentilhomme à ses égaux. C'était la colonne des temps anciens, droite et terme sur sa base inébranlable. Mais ses qualités hors ligne, au point de vue humain, eussent eu besoin de s'appuyer sur une des plus attrayantes vertus : l'indulgence. Sa main, toujours prête à s'avancer vers le mérite, se retirait trop souvent lorsque le repentir la cherchait. Il ne comprenait pas la faiblesse et la laissait sans appui. Toute âme, pensait-il, porte en elle sa conscience : cette force doit lui suffire.
Il résultait de ce caractère, allié à une intelligence allant jusqu'à la profondeur, un despotisme qui s'exerçait particulièrement sur les idées, et qui prétendait façonner celles de tous à son moule personnel. Aussi était-il peut-être plus estimé qu'aimé, lorsqu'on ne l'avait rencontré qu'en passant et qu'on ne pouvait connaître tout ce qu'il y avait de généreux et de supérieur dans cette nature de granit.
Le cachet de chef de sa race se retrouvait en lui après deux siècles et s'est perpétué dans ses enfants, mais en laissant absorber les défauts par les qualités. Le fanatique gentilhomme huguenot du seizième siècle, descendu des montagnes des Cévennes pour implanter sa croyance, sa famille et sa fortune dans le Languedoc toulousain, laissa des petits-fils qu'une abjuration sincère vint transformer en catholiques rigides. Mais ils conservèrent, des formes de l'hérésie, l'austérité puritaine dont le protestantisme s'était servi comme d'un masque pour fasciner tant d'âmes de bonne foi.
Ce sang dans lequel les idées religieuses s'étaient infusées de nouveau après s'être retrempées à celle des vérités primitives, ce sang, c'est-à-dire ces natures si fermes, peuvent traverser impunément le torrent de principes dissolvants que le dix-huitième siècle déversa sur la France.
De l'alliance des d'Avessens et des Bonrepos, de ce mélange de vertus dominatrices et de qualités attrayantes, naquirent ces caractères exceptionneis qui se sont appelés « les d'Avessens ».
C'est ainsi que la Révolution les prit, pour les trouver à la hauteur de la situation. L'une des femmes de cette famille, une jeune fille, Rosalie, s'élevant au-dessus de son sexe, atteignit même jusqu'à ce haut point où l'intelligence devient du génie, et où l'âme, en présence de l'adversité, peut s'appuyer sur des ressorts que la Providence semble n'avoir voulu donner qu'à l'homme.
Et cependant, la lutte terminée, le calme revenu, la supériorité qui, sur le trône, eût fait de Rosalie une Blanche de Castille, s'est inclinée pour se fondre dans les modestes vertus de l'épouse, de la mère et de l'humble chrétienne.
Je la représenterai sous ces traits, si j'en viens à écrire ce que j'oserai me permettre de nommer Mes Mémoires, parce qu'ils seront adressés à moi seule et destinés à faire revivre ce passé qui meurt, quand l'âge, par l'oubli, nous enlève tout : même ce que nous avons été.
Je reviens à l'année 1787, à cette année où se leva le brûlant soleil destiné à amasser les vapeurs d'où sortent ces tempêtes formidables qui s'abattent sur les sociétés humaines pour les dévaster et peut-être pour les ébranler à jamais.
Un moment, le souffle du bon sens sembla passer sur la France. On la vit s'arrêter comme un homme en proie à l'ivresse qui recouvre tout à coup la raison au bord d'un précipice. La vieille nation, à la lueur d'un éclair de sa droiture originelle, comprit qu'elle avait à se régénérer sérieusement. Les Cahiers des Notables, ces vœux dictés par la sagesse et la modération, furent écrits à la clarté de cette lumière. Mais que pouvait pour le bien une société si profondément travaillée . par le mal?
Ce n'étaient pas les têtes folles des fils des Croisés, ayant secoué les croyances de leurs pères, qui songeaient à rétrograder vers la foi au cri de : Dieu le veut ! C'étaient bien moins encore les fils de Voltaire, cette classe moyenne, lettrée et savante, pervertie par l'incrédulité, qui pouvait prendre souci de donner les lois évangéliques pour base aux institutions qu'elle demandait aux temps nouveaux, tandis qu'elle rêvait déjà le Code des Droits de l'homme pour remplacer le catéchisme.
Encore quelques mois et il ne régna plus qu'un pêle-mêle d'idées plus ou moins dangereuses, se heurtant et lançant de tous côtés des fusées qui venaient allumer des incendies partiels, destinés à produire un embrasement général. Interrogez « les causes » de la rage haineuse et sanguinaire qui saisit tout à coup une nation placée à la tête de la civilisation moderne et donnez-leur une voix pour répondre. Si elles l'osent, elles diront que le désir de fouler aux pieds ce qui s'imposait au respect, que l'espoir de porter la main sur ce que l'envie convoitait sournoisement et de briser, de disperser, de détruire ce qu'on ne pourrait parvenir à s'approprier, ont été les mobiles de cette Révolution dont les pieds ne se sont jamais dégagés du sang qu'elle a versé. Tristes conséquences de l'abandon de la loi chrétienne ! Et punition des peuples ainsi dévoyés ! Châtiment d'autant plus épouvantable, que lorsque l'intelligence humaine a laissé s'effacer en elle l'image céleste, vainement les connaissances de l'esprit vont croissant. L'âme descend dans des abîmes insondables, où l'homme prend sa place au-dessous de la brute. Dépouillé de la raison qui vient de Dieu, il ne lui reste que l'instinct humain qui sert à le conduire au mal réfléchi !
Telle ne serait pas la bête féroce se comprenant elle-même.
Mais qui s'inquiétait de sonder l'avenir, lorsque à peine on réfléchissait sur le présent? Il y avait cependant quelques « Cassandres » prophétisant ! M. d'Avessens était de ce nombre. Nommé à la seconde Assemblée des notables, la profondeur de ses vues politiques y fut remarquée.
Cependant, les événements se succédaient rapidement. Le départ du comte d'Artois provoqua l'émigration de presque toute la jeune noblesse portant l'épée. Ces gentilshommes suivirent l'impulsion de ce qu'ils appelaient l'honneur. S'ils apportèrent à cette action la lègèreté du caractère français de vieille race, ils ont su, du moins, lacer haut ce caractère par leur attitude si digne aux prises avec les misères de l'exil, et plus encore par leur courage en face de la mort. Comment oser leur reprocher le rire, lorsqu'ils l'ont jeté en manière de défi aux juges qui les envoyaient à l'échafaud !
Oui, ils riaient en quittant leur pays ; car cette jeunesse de Cour à talons rouges se dépouillait résolument de ses habits de fête pour s'élancer vers les combats. Le noble campagnard aussi s'empressait de déboucler des panoplies de son manoir l'épée de ses ancêtres. Ne s'agissait-il pas de sauver le roi? Et le roi, c'était la France.
Ouvrez les annales de cette monarchie de quatorze siècles ; étudiez l'histoire de ce peuple que vous rencontrez si vaillant sur tant de champs de bataille ; écoutez son cri de triomphe quand il se précipite en avant, son cri de détresse lorsqu'il tombe accablé par le nombre, - toujours vous entendrez évoquer ce nom magique : le Roi! Le Roi, pour lui rapporter l'honneur de la victoire, encore le Roi pour exalter sa valeur même lorsqu'il est vaincu : car ces rois ne cessaient de combattre que les derniers; et s'ils tombaient vivants aux mains des ennemis, c'étaient parmi les morts que se trouvaient les tronçons de leur épée brisée.
Et le peuple français, de qui relevait-il? Du Roi. A qui obéissait-il? Au Roi. Qui, de la naissance à la mort, était l'objet de son amour, allant quelquefois jusqu'au fétichisme?... Toujours le Roi. Où retrouver le mot patrie?... Aucun monument ne le porte gravé sur la pierre ou l'airain, aucune charte ne l'a inscrit. La patrie des Francs était où le chef plantait sa tente : s'il la levait, on le suivait.
Les descendants des feudataires de la couronne avaient inféodé cette croyance au peuple. Le jour où elle lui fut enlevée, il devint ce qu'on l'a vu, c'est-à-dire incapable de se gouverner lui-même, toujours prêt à se laisser prendre par celui qui le flatte jusqu'à ce qu'il se retourne pour le déchirer conduire par celui qui le bride jusqu'au jour où son caprice le désarçonnera. Puis on le verra se coucher honteusement aux pieds du dompteur qui, d'une main, tient sa baguette de fer rougie, et lui présenté de l'autre de quoi satisfaire ses appétits surexcités.
Le temps et la Révolution marchaient avec une effrayante rapidité. D'une part les incendies, les massacres, les tumultes populaires se multipliaient ; de l'autre, le torrent de l'émigration entraînait tout ce qui portait blason de nouvelle ou d'ancienne date.
On courait en Allemagne comme à une croisade, avec la même foi en la justice de cette prise d'armes. Qu'étaient-ce que ces soi-disant patriotes se ruant en sauvages sur l'ordre social existant?... Des révoltés.
Et les rois dont on revendiquait le secours, et leurs soldats au milieu desquels on allait se placer?... Des alliés et des bras armés pour défendre la même cause. Parmi les fils des preux, qui pensait à livrer une parcelle de cette France si vaillamment conquise par leurs aïeux? Ah ! l'étendard de Jeanne d'Arc pouvait se mêler à des étendards étrangers ! car le jour où l'un d'eux eût osé se hisser sur la moindre de nos forteresses, ou s'implanter sur un coin du sol français, on eût vu le drapeau de Charles VII, de Henri IV et de Louis XIV se retourner contre l'allié félon. Et au cri de : Vive le Roi de France ! ces gentilshommes, se retrouvant en présence de l'ennemi, se seraient élancés, eux et leur épée, comme leurs ancêtres...
L'émigration... entraînement irréfléchi, dévouement peut-être funeste, folie si l'on veut ; car elle se lança dans la mêlée sans plan, sans guides, sans discipline, à la façon des chevaliers du moyen âge qui ne relevaient que de leur bravoure... L'émigration, néanmoins, ressortira des ombres amoncelées par les haines révolutionnaires, pour se montrer à la postérité comme la dernière lueur de l'astre à son déclin appelé : « la monarchie française ». Le soleil éblouissant qui l'a remplacée un moment n'aura été qu'une étoile filante que nous venons de voir disparaître dans une nuit dont on ne peut sonder la profondeur1.
(1) Écrit en 1871. ↩
Que la Révolution chante ses triomphes de 1792 suivis de tant d'autres triomphes. Qu'elle dise : « C'est moi, toujours moi, puisque j'ai renversé ou élevé les gouvernements qui les ont accomplis. » Qu'elle s'enorgueillisse d'avoir passé sur l'univers comme l'ouragan, courbant et brisant tout ce qui n'est pas elle... Rien n'a pu l'empêcher d'atteindre fatalement l'année 1870-1871, pour entendre prononcer son arrêt, comme coupable de la déchéance de la France, et pour descendre, avec elle, dans le gouffre dont ne reviennent jamais les nations qui sombrent sous les vagues furieuses des bouleversements sociaux.
Oui, ce fut un instinct tout français qui souffla la pensée de l'émigration. Mais, dans l'humanité, l'instinct doit être gouverné par la raison ; et la raison ne fut consultée pour rien. On la brava même en la défiant, et l'on se fit un jeu de la plus grave des déterminations.
Courant vers la catastrophe, cette noblesse, toujours fougueuse, se précipitait à l'encontre de la Révolution sans se compter et, plus encore, sans se retourner pour regarder qui la suivait ! Tous les châteaux se dépeuplaient jusqu'au fond des provinces. Tandis que les officiers, quittant des régiments qui se révoltaient, s'empressaient d'aller se ranger comme de simples soldats sous les ordres d'un descendant du grand Condé, leurs frères mariés abandonnaient femmes et vieux parents. Les enfants eux-mêmes essayaient de s'échapper, pour peu qu'ils se crussent aptes à manier une arme et à conduire une monture. S'ils comptaient plus de quinze ans... ils osaient revendiquer ce qu'ils appelaient leur droit au devoir et à la gloire... Alors les pères les mettaient à cheval et les mères, essuyant une larme, ne cherchaient pas à les retenir.
Bientôt les femmes s'en mêlèrent ; les dames de la Cour, dignes descendantes des héroïnes de la Fronde, donnèrent l'impulsion ; quelques dames de la province la suivirent et l'émigration ne tarda pas à devenir une mode. D'ailleurs, on croyait n'aller que toucher barre à Coblentz, y chercher des plaisirs, y montrer des toilettes et en revenir l'épée haute pour rentrer à Paris sous un arc de triomphe couronné de drapeaux blancs. Ce serait une campagne de quelques mois... et l'on s'en souviendrait toute la vie !
Avec cette folle impétuosité, la plupart des émigrés partirent ; les hommes emportant un mince bagage et quelques louis, les femmes de volumineuses caisses de chiffons et peu d'argent.
Que pouvaient contre de telles illusions les gens sensés et réfléchis, toujours en petit nombre parmi les Français à quelque opinion qu'ils appartiennent? S'ils se permettaient de mettre en doute le résultat assuré et le terme prochain de la lutte où la noblesse allait s'engager, on ricanait. Et si quelque
esprit profond osait prononcer le mot : Révolution, toutes les voix s'unissaient pour se récrier : « La monarchie n'avait-elle pas traversé la Jacquerie, dispersé les malandrins, écrasé les huguenots et soumis bien des fois ce Paris toujours prêt à se déclarer factieux afin de s'accorder la révolte comme un divertissement?... »
Alors la sagesse baissait la tête et se taisait ; car elle-même se trouvait aux prises avec des sentiments dont elle ne voulait pas triompher. Il était question de verser son sang, d'exposer sa fortune, de répondre aux lois de proscription et de spoliation en les bravant. Quel gentilhomme n'eût rougi de se montrer autrement que téméraire, en présence de ces dangers? Tels furent les mobiles de la nombreuse émigration qui précéda celle que déterminèrent plus tard les horreurs révolutionnaires.
Une question a été posée et discutée. Que fût-il advenu si la noblesse, ne quittant pas le sol français, eût opposé toutes ses forces à la Révolution?... Hélas ! la démocratie soulevée était un océan furieux, et l'aristocratie, le bâtiment dont le capitaine a laissé le gouvernail se briser entre ses mains !...
Si les nations pouvaient ouvrir une vue sur l'avenir, la France de 1792 eût reculé d'épouvante en présence de l'œuvre que la Révolution devait accomplir au terme de quatre-vingts ans. (Réflexion à la date de 1875.)
Mais je pose le signet à ces pages de hautes considérations et je baisse le rideau sur ce lointain, devenu notre présent, qu'un si brillant mirage a dérobé à tous les yeux. Je retourne aux turpitudes et aux aveuglements qui devaient le préparer et le produire, ou plutôt je vais raconter ce que furent dans ma famille les vicissitudes de ce temps néfaste.
Que devenaient les Villeneuve et les d'Avessens, mêlés au tourbillon général? Maurice de Villeneuve, l'aîné des fils, avait quitté son régiment, ainsi que la plupart de ses camarades, pour aller s'enrôler à Coblentz, dans les rangs des émigrés. Louis, au retour d'une campagne en mer, après avoir embrassé son père et sa mère, s'était empressé de courir au camp formé sur les frontières de Savoie. Tous deux allaient commencer la longue et dure épreuve de l'exil; et, comme tous les jeunes gentilshommes, ils étaient partis pimpants, joyeux et presque sans argent. L'écolier de Juilly, seul, était revenu chez ses parents et M. et Mme de Villeneuve continuaient à partager leur vie entre Saint-Pons, qui n'était pas trop peuplé de fougueux patriotes, et Hauterive, où les paysans se montraient fort peu révolutionnaires.
M. d'Avessens, après avoir envoyé sa famille à Nice durant l'hiver de 1792, alla flairer les événements au delà des frontières. Son âge l'empêchant de servir activement la cause royale, il revint en France au printemps, laissant à Coblentz son unique fils. Alors il réalisa le plus de fonds qu'il put rendre disponibles, rappela de Nice sa femme et ses filles et fut s'établir à Paris. Tandis que, hors de France et en France, toute la noblesse escomptait à son profit cette campagne de 1792 prête à s'ouvrir, le clairvoyant père de famille avait calculé que, perdu dans l'immense ville, on aurait des chances pour échapper aux dangers qu'un rang prépondérant à Toulouse risquait d'attirer sur les titres et les fortunes.
Les d'Avessens se glissèrent dans Paris quelques jours avant les grandes catastrophes : ils y arrivèrent la veille du 20 juin. La fille aînée, Mme de Saint-Germier, les y rejoignit quelques mois plus tard.
Les deux dernières filles, Laure, âgée de treize ans, et la petite Alexandrine, qui n'en comptait que huit, avaient été confiées à une parente pauvre, noble de race et de cœur, qui s'établit avec ses deux pupilles dans une grande maison que les d'Avessens possédaient à Castres.
Plusieurs parents et amis suivirent les conseils du perspicace gentilhomme et demandèrent un asile, eux aussi, à l'obscurité dont les provinciaux pouvaient s'envelopper à Paris.
On sait comment se termina cette année 1792, qui vit crouler la plus ancienne monarchie de l'Europe, ensevelissant sous ses ruines l'aristocratie qui l'avait faite.
IV