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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Toulouse en 1812

Deuxième partie

Toulouse en 1812

Mémoires de l'Occitanienne · 12 min de lecture · p. 192–201 · chapitre 14 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous voici à Toulouse, la vieille ville que je revois distinctement avec les yeux de ma neuvième année.

De toutes les anciennes cités, Toulouse est peut-être une de celles qu'on a vu conserver le plus longtemps sa physionomie d'un autre âge ; et quelques-unes de ces traces peuvent s'y retrouver encore, tant est profonde l'empreinte.

Mais, en 1812, la capitale du Languedoc semblait craindre d'attenter aux grandeurs de son passé en se permettant de s'embellir. Son instinct lui disait-il que ces restes surannés lui seyaient mieux que les modernes atours qui, maintenant, dissimulent assez mal ses rides et lui enlèvent son cachet particulier?

En 1812, on n'y trouvait pas une seule rue large et droite, y comprenant celles qui passaient pour belles. Les maisons ne suivaient aucun alignement, ne présentaient aucune uniformité, avançant, reculant de la façon la plus indisciplinée. Ainsi se formaient des recoins dont s'emparaient le savetier et son échoppe, le mendiant éclopé et son petit chariot, indisciplinés eux aussi.

Ces maisons, les unes basses, les autres hautes, percées de fenêtres inégales à tous les étages, avec des petites boutiques au rez-de-chaussée qui semblaient rentrer sous terre, avec des portes étroites donnant dans des couloirs humides, où l'escalier se rencontrait dans l'obscurité, à moins qu'il ne se présentât ouvert à tous les vents, toutes ces maisons bourgeoises aux murs noirâtres coudoyaient de beaux hôtels dont quelques-uns remontaient à l'époque de la Renaissance, mais dont la plupart dataient des règnes de Louis XIV et de Louis XV.

Presque tous s'ouvraient sur des rues qualifiées justement de ruelles. Mais, dès que le grand portail avait poussé ses lourds battants, les pas rencontraient une vaste cour où l'on distinguait aussitôt le corps de logis principal; un perron conduisait au pied d'un escalier grandiose. Antichambres et salons s'éclairaient assez ordinairement sur un jardin attenant à d'autres jardins. L'hiver, le soleil entrait à flots par les fenêtres ; l'été, l'air y arrivait chargé des émanations de la verdure et des fleurs.

Dans ces hôtels, après la Révolution, l'air et le soleil étaient ce que l'on avait retrouvé de plus intact. Les salons à peine meublés, les antichambres veuves de laquais, le grand vestibule dépeuplé de porteurs de chaises, les écuries et remises vides les cuisines et offices ne retentissant plus du va-et-vient de nombreux domestiques, tout, entre ces murs dépouillés, eût semblé proclamer la déchéance de la noblesse si son empreinte ne se fût conservée dans l'attitude si digne de ces « ruinés ». Aussi, lorsque, modestement vêtus, ils passaient à pied dans ces rues où jadis leurs carrosses et leurs chaises refoulaient le peuple contre les murs, ce même peuple s'effaçait encore pour ne pas les heurter. J'ai vu les restes de ce respect dont bénéficiaient même leurs enfants.

Les porteurs, cette tribu que la Révolution avait laissée sans emploi, s'étaient cependant retrouvés sur les places publiques avec leurs chaises, au retour des proscrits ; et les douairières, qui ne pouvaient s'accoutumer à affronter les pavés, consacraient encore quelques écus au genre de locomotion du temps jadis. Les femmes de tous les âges s'en servaient le soir pour aller dans le monde, les voitures publiques n'existant pas et les voitures particulières étant encore fort peu multipliées.

Veut-on connaître le Toulouse qu'hommes et femmes de cette époque parcouraient à pied, matin et soir, avec ou sans parapluie, selon le temps?

Je me plais à supposer un étranger sortant de l'hôtel d'Avessens, l'hôtel Riquet. A peine hors de sa vaste cour, on se trouve dans une de ces rues étroites où le soleil pénètre à peine, où l'herbe cherche à croître sous les pas trop peu nombreux pour la mater, et où se montre, à demi sec, un ruisseau noir alimenté seulement par l'eau des toits. On aboutit ainsi à une artère qui s'en va comme

I3 en zigzag, avec des prétentions très mal justifiées de grande rue. Il en est de même de bien d'autres, rencontrées chemin faisant. Des places viennent parfois les couper : c'est le nom que la population toulousaine donne effrontément à des espèces de carrefours en triangle, où débouchent et d'où ressortent trois ou quatre de ces ruelles, toujours prêtes à se produire par vieux droit de cité. La place Saint-Étienne, malgré la cathédrale dont elle s'enorgueillit, n'a garde de se présenter sous un autre aspect. La place Royale elle-même, tout en conservant ce titre, n'a pu parvenir encore à s'aligner ; et les plus humbles maisons, faisant face au Capitole, le regardent sans honte d'elles-mêmes. La place des Carmes n'existe pas : les débris d'un magnifique couvent détruit par la Révolution occupent son vaste emplacement devenu une espèce de cloaque.

Le commerce, pas plus que l'aristocratie, n'a songé à l'élargissement des rues. Il y en a cependant qui portent la qualification d'un métier ou d'une industrie. La rue des Marchands en offre un spécimen au voyageur qu'elle attire nécessairement. Les boutiques, rangées des deux côtés, sont si rapprochées qu'elles ont l'air de se toucher la main malgré les rivalités. Le chaland entre dans une petite pièce située au rez-de-chaussée, basse, étroite, éclairée seulement par la porte, largement ouverte il est vrai, et soufflant dans ses doigts, si c'est en hiver, malgré le brasero qui se pavane au milieu du magasin. Il débat le prix qu'on lui énumère en livres, sous et deniers, reçoit la marchandise qu'on lui mesure à la canne ou au pan et sort de la boutique obscure sans espérer retrouver le jour au dehors. Mais, au bout de cette rue, l'horizon s'ouvre, le Pont-Neuf se présente, la Garonne s'offre aux regards, ses rives se dessinent ; et au loin, bien loin, quelque chose qui ressemble à des ombres vous désigne la cime des Pyrénées. Puis, l'œil retombe et va chercher à l'extrémité du pont l'arc de triomphe de Louis XIII qui, plus tard, devait être abattu pour faire arriver jusque dans la ville la grande route et ses charrettes avec son égalité et son sans-gêne populaire.

A quelques pas, longeant le fleuve, on rencontre, comme perdu, l'ancien quartier aristocratique, le plus beau de tous encore, celui qui garde les traces des splendeurs nobiliaires évanouies. Comme le Marais à Paris, il a cédé le pas au Faubourg Saint-Germain toulousain, non sans protester, car l'aigreur subsiste encore un peu entre les deux paroisses, la Dalbade et Saint-Étienne.

En 1812, dans la partie de la ville bornée par le cours de la Garonne, la vue, comme à présent, s'étendait au loin. Mais, à l'opposé, vers le levant, ses murailles féodales l'enserraient encore malgré d'assez nombreuses brèches ; et les vieilles portes se dressaient, sourcilleuses, quoique dépourvues de leurs battants.

S'engouffrant sous leurs cintres massifs, les promeneurs s'y pressaient pour aller jouir de l'air et du soleil, mesurés si parcimonieusement dans les rues.

La promenade à la mode était le Grand Rond, ainsi nommé à cause de sa forme bizarre, image d'un soleil étendant ses rayons en allées droites qui s'en allaient dans toutes les directions. Le centre, c'est-à-dire le rond, planté de plusieurs rangées de magnifiques ormeaux, devenait, le dimanche, le rendez-vous de toutes les classes.

C'est là que venaient se produire, à l'époque où est placé ce tableau, les toilettes des dames de l'aristocratie, que ne se permettait pas d'adopter la petite bourgeoise et que la femme du peuple admirait sans les envier.

Mais la femme du peuple n'avait-elle pas aussi sa parure? Et n'était-elle pas fière de son costume si particulier, si seyant et quelquefois si riche?

La voyez-vous, la fille de l'artisan, la grisette1, sortant de la petite boutique paternelle, ou même de l'échoppe dressée le matin sur la place publique, vendant à tous venants légumes, fruits, denrées de toutes sortes? Le dimanche, elle a fait peau neuve de ses vêtements afin de mieux accompagner son joli minois, qualification qui semble avoir été créée pour son charme piquant. Petit nez, ordinairement retroussé, grands yeux noirs tour à tour malins ou tendres, bouche bien dessinée sur laquelle des lèvres rouges et des dents blanches semblent appeler sans cesse le rire moqueur. Ces traits se voient encadrés dans un visage ovale, au teint mat, rehaussé de vives couleurs ; le front large est orné de sourcils bruns et les cheveux, bruns aussi, peuvent contenir à peine dans la haute coiffure sous laquelle ils se cachent. La magnifique chevelure de la grisette n'est connue que de sa mère et de ses sœurs, lorsqu'elle la démêle traînant jusqu'à terre ou la roule pour l'enfermer. Cela fait, il n'en paraît plus qu'un bandeau accompagné de deux grosses boucles, sur lesquelles s'abat une large dentelle froncée, qui suit les mouvements de la physionomie mobile qu'elle semble caresser. N'allez pas croire que cette sorte de demi-voile soit un chiffon de tulle de quelques sous. Non : c'est une fine valenciennes, une belle malines qui a coûté deux ou trois louis d'or. Quelquefois elle est venue de l'héritage d'une grand'mère. Plus souvent, elle est achetée en beaux deniers comptants, amassés jour par jour sur les minces profits abandonnés à la jeune ouvrière.

(I) La grisette toulousaine présentait un type si particulier que je lui consacre presque un chapitre. Elle a disparu complètement, avec les anciennes mœurs. ↩

C'est une fille à marier ; ne faut-il pas la parer pour l'embellir? D'ailleurs, elle travaille ferme pour la communauté, pour la famille : ne doit-on pas lui laisser quelques écus à consacrer à ses atours?

La voici maintenant dans sa chambrette, devant son miroir, grand comme la main. Coquettement elle accroche à ses oreilles des pendants d'or aussi gros que la moitié d'un œuf, tourne autour de son cou plusieurs rangs de chaîne où se suspend une belle croix, ou mieux encore un Saint-Esprit, colombe aux ailes étendues. Tout cela en bel et bon or, comme les pendants. Alors, elle s'arrête pour se mirer et sourire à son visage ; puis elle laisse couler jusqu'à terre la bure du matin et se revêt d'un déshabillé de Castres, étoffe de laine fine à mille raies violettes et rouges. Il est aussitôt accompagné par un tablier où se déploie le luxe : un tablier de cotonnade rouge sur laquelle on a brodé en soie une guirlande de fleurs de toutes nuances. Et puis, enfin, renchérissant en élégance, un grand schal est déployé, un schal en mérinos

à franges ou mérinos à palmes, en mousseline brodée ou mousseline garnie de dentelle, selon la saison. Et rien n'a été épargné pour cet objet de toilette suprême : le schal ! Contemplé un instant avec un regard d'amour, les doigts s'empressent de former les gros plis qui doivent le raccourcir sur les épaules, de disposer gracieusement les petits plis destinés à le fixer sur la poitrine par des épingles ; et l'œil glisse avec lui jusqu'aux pieds que vont effleurer ses deux pointes. Ces petits pieds, chaussés de fins souliers de castor, frétillent, prêts à s'appuyer à peine sur la pointe des pavés, trottant menu si gentiment.

Allons ! allons ! crie la mère !

La famille se met en marche. On débute par l'église : c'est l'heure des vêpres. La grisette s'y tient dévotement, tout en tournant un peu la tête et sort des premières, tiraillant la mère de famille qui voudrait bien dire encore une oraison. Mais le soleil baisse, l'heure de la promenade s'en va !

Allons ! allons ! dit la fille à son tour.

Ah ! déjà que de monde autour du Rond ! On se rencontre, on se reconnaît, on se joint : les pères et mères, rangés en ligne, marchent gravement. Une autre ligne se forme en avant. Celle-là ressemble à une volée de moineaux qui vient de s'abattre sur un buisson, battant des ailes et gazouillant à plein gosier. Que de choses à se dire ! Car c'est la jeunesse qui s'est réunie et, malgré la surveillance des matrones, les œillades vont et viennent et les petits propos aussi. Mais les matrones n'en sont-elles pas un peu complices? Ne faut-il pas se parler quand il est question de s'épouser? Dans la classe du peuple, on ne comprend pas un mariage sans ce préliminaire.

Se parler !... c'est se dire ce qui se dit dans toutes les langues, de jeunes hommes à jeunes filles. Mais la grisette, avec son patois, y met un accent tout particulier. C'est la hardiesse qui s'avance et puis qui fuit avec un sourire. Ce sont des griffes de jeune chatte qui se montrent sans égratigner. Ce sont aussi de petits mots dédaigneux ou ironiques, démentis par un coup d'œil provocant ou tendre, lequel se convertit bien vite en regard sévère, si le regard y répond avec trop de confiance ou si la parole ose s'émanciper. Car la grisette est une honnête fille qui mêle la grave pensée du mariage à son rire le plus accentué : cette intention finale est toujours sous-entendue par sa coquetterie.

Le crépuscule vient : il faut se séparer. On rentre chez soi, on soupe ; mais, en été, les soirées sont longues et les maisons brûlantes. Vite, on ira s'établir devant une porte, à l'endroit le plus large de la rue. Les voisins se groupent. Quelques-uns des jeunes promeneurs se retrouvent là aussi et la conversation reprend et s'anime plus encore. Mais des chants viennent l'interrompre. Ce sont les frères, les cousins, les fiancés quelquefois, qui reviennent du spectacle. Le spectacle ! seul luxe que s'accorde cette population mélomane. L'opéra recommence en plein vent. Des voix de ténors, barytons ou basses font entendre de mémoire les partitions des plus grands maîtres. De délicieuses voix de femmes s'y joignent aussitôt : c'est ainsi qu'elles prennent leurs leçons de chant, et quelquefois les acteurs et actrices des théâtres seraient réduits à se taire dans cette lutte de rossignols,

tant l'instrument est admirable, chez ce peuple créé musicien, et tant il sait s'assimiler vite ce que l'art vient ajouter à la nature : il lui a suffi d'écouter.

Minuit sonne. Le père s'est déjà retiré. La mère, ayant compté les douze coups, se lève précipitamment. On se sépare pour se retrouver le dimanche suivant.

Mais les beaux jours de la saison s'écoulent : ceux de la vie également. Il faut en finir avec les gaietés insouciantes de la jeunesse et se marier. La grisette, parée de ses plus beaux atours, auxquels viennent s'adjoindre les riches cadeaux de son fiancé, désire encore une fois attirer les regards de la foule. Puis, dès le lendemain des noces, ses habits repliés, elle devient, et pour le reste de son existence, l'épouse fidèle d'un mari économe : un boutiquier, un chef d'atelier, souvent même un ouvrier en journée dont elle prépare les repas, raccommode les vêtements, blanchit le linge, tout en allaitant les enfants et leur enseignant à prier Dieu dès qu'ils commencent à balbutier.

Telles étaient les mœurs de ces familles d'artisans qui, de père en fils, exerçaient, dans les mêmes maisons, les mêmes métiers, fières d'une généalogie d'honnêtes aïeux. C'était là qu'on retrouvait le citadin de la vieille capitale de l'Occitanie, avec son esprit si fin, ses paroles railleuses et son intelligence rapide, toujours prête à tout comprendre, ou même à tout deviner.

Où sont ces indigènes? Ils ont disparu peu à peu, submergés par les flots d'étrangers venus de la banlieue, de la province, de bien plus loin encore. Cette population, doublée en moins d'un demi-siècle, n'a pas de nationalité; il y a des habitants de Toulouse, il n'y a plus de Toulousains.

VI