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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne L'abbé et le vicomte

Deuxième partie

L'abbé et le vicomte

Mémoires de l'Occitanienne · 13 min de lecture · p. 202–211 · chapitre 15 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Après avoir essayé de décrire un peu l'ensemble du Toulouse de mon enfance, je vais y chercher la maison que nous habitions à cette époque.

Elle existe rue du Vieux Raisin, avec sa façade et son grand escalier. Mais l'intérieur a subi bien des bouleversements. N'importe : mon souvenir y va revoir mes vieux parents disparus.

J'avais deux grands-oncles, les oncles de mon père : l'abbé et le vicomte de Villeneuve. Tous deux, presque chaque soir, venaient passer quelques heures dans le salon de ma grand'mère et les soirées commençaient dès la fin du jour ; car, alors, on dînait à quatre heures.

L'abbé, avec sa grande taille, sa longue soutane et sa canne à pomme d'ivoire presque aussi haute que lui, arrivait le premier afin de ne pas rencontrer dans ce salon, très sérieux pourtant, ce qu'il appelait le monde.

Tous ceux qui le connaissaient, même intimement, affirmaient qu'il était dépourvu de tout esprit. De sa propre initiative, il ne disait rien et il répondait aux questions par des monosyllabes qui n'en disaient pas davantage. Sa belle-sœur, ma grand'mère, sortait de son caractère lorsqu'elle parlait de leurs tête-à-tête à Hauterive, où parfois elle ne résistait pas à la tentation de lui chercher querelle sans motif, pour essayer de faire naître en lui une idée, fût-ce celle de se fâcher. Point : rien ne l'émouvait, rien ne se montrait sur cette physionomie, immobile comme la surface d'un glacier éternel où les pierres rebondissent sans laisser aucune empreinte. Mais, sous cette enveloppe, il y avait une de ces âmes simples, marquées, peut-être, du sceau de la sainteté et connues de Dieu seul.

Ce prêtre, dépouillé de ses bénéfices et qui, durant de longues années, avait mené la vie d'un proscrit, ne parlait jamais de ses souffrances passées, ne se plaignait jamais de sa gêne présente. Sa légitime, une toute petite métairie avec ses récoltes précaires, suffisait-elle à ses besoins? Il ne disait à personne de quoi et comment il vivait au fond d'une chambre, au dernier étage, dans laquelle il avait installé une grande cage remplie d'oiseaux, à côté de sa bibliothèque dans laquelle ne se trouvaient que des livres de la plus haute piété, accolés à l'Histoire du Languedoc, par dom Vaissette. Le saint prêtre ne faisait trêve à la prière à genoux, ou continuée un livre à la main, que pour soigner lui-même ses nombreux petits captifs, ou pour chercher dans l'œuvre du bénédictin ce qui se rapportait à ses ancêtres de Villeneuve ; lecture dont il ne se lassait point. Mais ce n'était pas pour faire parade de leur antique race : il ne parlait pas plus des morts que des vivants. Cependant, il se pouvait qu'à cet endroit une petite pointe d'orgueil donnât naissance quelquefois à des pensées dont le prêtre devait se frapper la poitrine en disant sa messe.

Cette messe était la terreur de bien des fidèles : on évitait son heure à l'oratoire de Nazareth : elle durait comme deux messes. Je suis persuadée que le, clerc exigeait une rétribution double. Le bon abbé ne s'en inquiétait guère, pas plus que de l'auditoire absent ; ses yeux semblaient regarder toujours en haut. Une extase venait-elle lui montrer les anges, qui ne manquent jamais d'assister au sacrifice que le ciel envie peut-être à la terre, tant il vient rapprocher l'homme de la Divinité. Le prêtre se voyait sans doute enlevé là où les minutes versent des torrents de félicité. Il ne les comptait donc pas.

Descendu de l'autel et après une oraison presque aussi prolongée que sa messe, on revoyait le même grand abbé au visage impassible, qui reprenait sa longue canne et retournait à pas compassés à son domicile, où l'attendait, en bouillottant outre mesure, l'unique ragoût dont se composait le menu de son dîner.

Les deux frères, selon l'usage de l'ancien régime, dès leur enfance avaient été dirigés vers une carrière déterminée d'avance, mais dans des voies différentes, dont leurs natures dissemblables s'étaient d'ailleurs accommodées.

L'épée fut posée sur le berceau du vicomte. Après avoir appris à lire, à écrire je ne sais où, il partit dès sa quatorzième année pour son régiment, avec un très léger bagage de science. Il y ajouta peu à peu quelques bribes, puisées çà et là, dans des romans en vogue assez lestes, ou bien dans le Mercure, journal littéraire du dix-huitième siècle. Et puis, enfin, durant les mois de garnison, la fréquentation du théâtre, grâce aux opéras et comédies, meubla tout particulièrement sa mémoire d'une quantité de petits couplets et refrains, qui venaient, en réminiscences, le ragaillardir encore dans ses vieux jours.

Pas plus ignorant que bien d'autres gentilshommes de sa génération, il avait de l'esprit sans l'appuyer sur aucune prétention; et, par suite, il s'abandonnait en toute liberté à son entrain, s'efforçant d'écarter ce qui pouvait y porter atteinte ; car souvent des nuages noirs passaient dans son horizon. Comme la plupart des cadets, il vivait de sa paye d'officier et la pension paternelle n'y ajoutait pas grand'chose. Après la mort de son père, sa légitime (une quinzaine de mille francs) lui parut une mine. Elle s'épuisa vite. Son frère aîné, le seigneur du Crozillat, la recomposa, non sans admonition. Le grignotage, cette fois, dura longtemps; mais arriva pourtant le dernier morceau. Le seigneur d'Hauterive prit à sa charge la troisième légitime, en signifiant vertement que ce serait la dernière.

Le sans-souci du vicomte s'alliait cependant à une grande impétuosité de caractère. Il entrait dans des colères subites qui s'exhalaient en expressions si furibondes, accompagnées de gestes si multipliés, qu'on se sentait plutôt porté à en rire qu'à s'en effrayer : c'était si souvent à propos de rien ! Toutefois, après ce grand feu de fusées, la pluie d'étincelles cessant, il reprenait sa nature de bon garçon, n'ayant pas le sens commun dans le gouvernement de la vie et cependant se donnant carrière pour fronder celui du roi, la cour, les ministres, à grand renfort de chansons demi-séditieuses dont il possédait un répertoire complet ; ce qui ne l'empêchait pas de mettre flamberge au vent si l'on s'attaquait à la reine. Mais, bien vite, il signait une trêve avec les questions politiques même ainsi traitées et se rabattait sur un pont-neuf mimé avec une verve qui mettait en train tous ses camarades, autour de la table de pension. Puis il s'en allait passer sa soirée dans le grand monde de ce temps-là, fort accueillant pour les cadets-gentilshommes, ces bons vivants qui savaient si bien s'amuser et amuser !

Là, un souper fin l'attendait, précédé par une partie quelconque. Et si, par suite d'habiles combinaisons (il ne jouait que des jeux de calcul), les cartes ou les dés avaient fait entrer quelques louis dans sa poche, revenant tout joyeux à son gîte où l'attendait son lit de camp, les songes lui arrivaient par la porte d'ivoire. Il rêvait peut-être que ses trois légitimes repoussaient !

Tel était au moral le vicomte de Villeneuve. Quant à son portrait physique, le regard était aussitôt attiré par un immense nez, destiné à fixer l'attention successive de plusieurs générations. Il ne ressemblait à aucun autre nez classé dans une catégorie quelconque : c'était le nez du vicomte de Villeneuve. Mais ce nez avait une attitude si fière et si martiale qu'on n'osait pas en rire : il étonnait plus qu'il ne déplaisait. On aurait pu dire qu'il faisait le visage à lui tout seul, tant les autres traits se prêtaient à tous ses mouvements comme des subordonnés. Ceux-là ne se remarquaient pas d'une façon particulière : front avancé, petits yeux gris, large bouche, menton carré. Tel eût été le signalement du vicomte dans son passe-port, s'il y avait eu des passeports au temps des capitaines d'infanterie de l'ancien régime.

On le voit, ce capitaine n'était pas beau. Cependant, il prenait une revanche, grâce à ses cheveux. Aucun roi mérovingien n'en eût étalé de plus magnifiques. Réunis en queue d'une épaisseur et d'une longueur phénoménales, ils faisaient le désespoir de son perruquier et l'admiration du régiment. Mon oncle en parlait à quatre-vingts ans! « Et maintenant, ajoutait-il, en relevant fièrement la tête, il n'y en a pas un blanc ! » Mais il n'en restait plus qu'une mèche, blonde, il est vrai.

Revenons au beau temps de la chevelure. Ne voilà-t-il pas qu'à l'âge de quarante ans bien passés, ce cadet veuf de trois légitimes eut tout à coup la fantaisie d'épouser une femme ! Et cette idée lui vint lorsque la grande Révolution était en train déjà.

La nouvelle de ce mariage, arrivée de Dunkerque à Saint-Pons, y causa une surprise générale. Les frères aînés auraient bien essayé d'opposer leur veto : mais il n'était plus temps : les nœuds d'hymen étaient serrés, comme on disait en ce temps-là; le vicomte, très majeur, n'avait eu besoin du consentement de personne. La famille, interloquée, en était réduite à se demander ce que pouvait être cette vicomtesse.

« Charmante, distinguée entre toutes les femmes ! » disait la lettre de l'époux ravi... Veuve, il est vrai, et pas trop jeune, puisqu'elle avait deux filles de dix-sept et seize ans. Mais quelles filles !... Et puis, et puis des enthousiasmes ! des admirations !... Enfin, on la verrait !

En ce qui concernait la fortune, les détails manquaient. Cependant, on parlait d'un établissement à Saint-Pons, d'une maison à acheter, à meubler. Cela donnait quelque espérance. Une alliance, un titre étaient venus séduire, sans doute, cette veuve, roturière? La belle queue avait peut-être aussi joué son rôle. Ma grand'mère s'empressa de faire des préparatifs pour recevoir chez elle sa nouvelle belle-sœur, en attendant l'acquisition de la maison.

Oh ! stupéfaction ! On vit paraître une créature moitié femme, moitié homme, c'est-à-dire vêtue d'une robe blanche sur laquelle s'étalait un habit de capitaine avec deux épaulettes, le tout surmonté d'un visage d'une date problématique : telle devait se présenter la femme d'un officier du roi, disait la vicomtesse. Tout était à l'avenant de ce costume étrange. Mais les filles étaient réellement jolies.

La maison coûta quatre ou cinq mille francs dont l'époux fournit la moitié (le trictrac et le piquet avaient donné cette année-là). Ce genre d'immeuble n'était pas cher à Saint-Pons. Avant qu'il fût réparé, meublé, agencé de façon à recevoir le nouveau ménage, on continua à loger chez ma grand'mère, sans compter les mois. La vicomtesse s'arrangeait si bien de cette hôtellerie gratis, et dans laquelle il y avait un salon où la dame se pavanait, aussi ridicule dans sa conversation que par ses atours, même lorsqu'ils redevenaient entièrement féminins. Je ne sais si elle ne s'arrogeait pas comme siens les succès de ses charmantes filles qui émoustillaient les yeux des jeunes gens, lesquels se tenaient pourtant sur la réserve ; car on s'adressait la même question sans trouver personne qui pût y répondre : « D'où viennent toutes ces femmes? »

On ne l'a jamais su positivement ; et mon oncle, je le crois, ne le savait pas davantage.

Enfin, la maison se trouva prête. La vicomtesse, en larmes, quitta celle de sa belle-sœur, emportant, dit-on, comme consolation, des provisions de sucre, café, etc., qu'en fourmi laborieuse elle avait secrètement amassées, tandis que ma grand'- mère fermait volontairement les yeux, malgré l'indignation de M. Vehier, le maître d'hôtel. Quant au vicomte, il passait son temps enfoncé dans des armoires dont les planches ployaient sous le poids de sa volumineuse garde-robe, habits, vestes et culottes et linge en quantité ; manie qui avait soutiré bien des écus aux trois légitimes !

Mais je vais hâter le récit pour me mettre au pas des événements qui se précipitaient avec une vitesse effrayante.

L'année de miel à peine écoulée, le vicomte dressa l'oreille : le cliquetis des armes se faisait entendre de l'autre côté de la frontière. Déjà, quelques officiers de son régiment l'avaient franchie pour aller joindre les princes. L'émigration devenait un torrent. Le vicomte saisit son épée, quitta la vicomtesse en héros et s'élança, bouillant comme Achille, mais croyant laisser comme Ulysse une Pénélope dans son Ithaque. Les adieux furent déchirants : Saint-Pons en fut presque ému. « Cependant, disait le vicomte, nous allons nous retrouver dans quelques mois. »

Mais la Révolution se montra sourde aux vœux des vieilles comme des jeunes amours : 1791 avait amené 1792 et produit la République avec ses proscriptions et ses crimes.

Les titres supprimés, la noblesse emprisonnée, l'ex-vicomtesse en vint à se dire qu'il valait mieux se placer du côté des battants que des battus.

Vive la nation ! s'écria-t-elle !

Puis, foulant aux pieds ce contrat de mariage aristocratique dont elle avait été si fière, elle divorça, reprit son nom roturier et s'enrôla, elle et ses jeunes filles, dans les farandoles qui s'en allaient vociférer des chants patriotiques sous les fenêtres de la prison où sa belle-sœur était enfermée, ainsi que toute la société de Saint-Pons.

Cependant, voyant ses filles baisser la tête, la honte finit, peut-être, par la saisir, elle aussi. Tout à coup elle vendit sa maison, en emporta le prix après l'avoir dévalisée et partit, on n'a su pour quel pays.

Ma chère enfant, me disait mon oncle le vicomte, plus de vingt ans après, avec un mélange d'attendrissement et de colère rétrospective, « on m'a tout pris ! » (On, c'était la vicomtesse.) Oui, ma chère, deux cents paires de bas ! et quatre cents chemises qui auraient passé par le trou d'une aiguille !...

Il paraît que le pauvre homme, à son retour de l'émigration, avait d'abord essayé de s'en prendre à tout le monde avant d'en arriver à sa femme. Mais le divorce ! mais les quatre cents chemises ! Au reste, il cessa si complètement de parler de son mariage que je l'ai ignoré longtemps. On croit cependant qu'il y pensait quelquefois, pour revoir dans ce lointain les charmes de la vicomtesse.

I4

De mes deux grands-oncles, celui que je préférais et qui m'aimait aussi de préférence entre ses petites-nièces, c'était mon oncle le vicomte. Mais je retrouvais dans le salon de ma grand'mère d'autres oncles et tantes, sans oublier des amis tenant à deux générations. Je vais rappeler la plupart d'entre eux, afin qu'ils ne se présentent pas en étrangers lorsqu'ils se mêleront à mes récits.

Il y avait, d'abord, les deux frères de mon père, mon oncle Maurice, mon oncle François et leurs femmes ; mes tantes de Palarin et de Léaumont ainsi que leurs maris; mes cousines de Saint-Germier, - l'une Mme d'Omezon, l'autre prête à devenir Mme de Pouy. Tous ceux que je viens de nommer l'ont été déjà dans mes premiers souvenirs.

Puis, sortant du cercle de la famille, la personne qui doit en première ligne appeler le souvenir, comme elle attirait jadis les regards, c'est Mme d'Hargicourt, aussi belle au moral qu'au physique, aussi remarquable par la supériorité de son esprit que par l'élévation de son âme. Créature accomplie! et de celles qui semblent ne devoir apparaître sur la scène du monde qu'aux époques où peuvent se grouper autour d'elles d'autres esprits, d'autres âmes dignes de les comprendre.

Sa fille Albanie fut l'amie de mon enfance ; plus tard, cette amitié remonta vers sa mère ; et je vins me mêler à mon tour aux enthousiasmes qui se sont succédé, tenus toujours sous le charme de cette nature d'élite, comme si les générations se léguaient les mêmes impressions et presque aussi les mêmes yeux pour retrouver sa beauté dans ce qui la rappelait encore d'une manière frappante.

Enfin, je vais nommer avec tout l'élan de la tendresse Mme de Mac-Mahon, nature d'élite elle aussi et dont l'esprit charmant n'avait pour rival que son cœur, dispensant des trésors pareils à ces sources qui s'épanchent, toujours plus abondantes, sous les mains qui viennent y puiser. Parmi les affections dominantes de ma vie, il en est peu que je puisse comparer au sentiment passionné, ressenti, la mere que le aimait comme tene saur et de

j'ai toujours appelée : ma tante.

Je pourrais beaucoup ajouter à cette liste. Je n'y manquerai pas si je continue à suivre le cours de ma vie. Mais, aujourd'hui, je cède à un de ces désirs capricieux de l'imagination qui tout à coup se précipite vers de nouveaux objets, comme les yeux qui, dans une galerie de tableaux, se détournent subitement d'un portrait et vont se fixer sur un paysage.

Je quitte donc les salons de Toulouse pour aller revoir Hauterive et me promener dans ses jardins, tels que me les présente mon enfance.