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L'Enchanteur 1768—1848
Mémoires de l'Occitanienne Vie de campagne

Deuxième partie

Vie de campagne

Mémoires de l'Occitanienne · 23 min de lecture · p. 142–161 · chapitre 12 sur 24

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon, 1927, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les existences de campagne, après la Révolution, gardaient encore la tradition d'autrefois. Ce n'étaient pourtant plus des seigneurs recevant des seigneurs ; mais, dans la plupart des châteaux, des amis attirant des amis, avec la simplicité des fortunes médiocres. Telle était la position de mes parents. La vie que l'on menait à Hauterive en donnera un spécimen. On avait pu conserver un assez grand nombre de domestiques, par suite de la modicité des gages ; cependant le personnel de la maison se voyait diminué de plus de moitié. Le cuisinier tenait bon, la table ayant résisté seule aux réformes, du moins quant à l'abondance. Une servante faisait les gros ouvrages. L'emploi de maître d'hôtel s'était éteint avec le vieux M. Vehier. L'ancien cocher, Saint-Louis, malgré sa perruque blanche (car il se croyait obligé d'en porter une de la nuance assortie à son âge), avait encore de bons bras pour tenir les rênes. Eût-il été infirme, il aurait également gardé sa place à vie, sans en exercer les fonctions ; tout comme la vieille femme de chambre de ma grand'mère, Mme Duras, qui soignait ses rhumatismes dans une des plus vastes chambres du château. Un jeune domestique pris au village suffisait au travail intérieur, très simplifié parce qu'il n'y avait rien à cirer, que le soin de l'argenterie consistait à la passer à l'eau de vaisselle, que les femmes de la maison faisaient le service des chambres et qu'en définitive, les maîtres (les jeunes du moins) se passaient de bien des choses.

Ce service, quant à celui des appartements, était très réduit : de grands coups de balai donnés sur les carrellements, quelques cruches d'eau dans les cabinets de toilette, les couches secouées au plus matin... Il n'y avait même pas à brosser les fauteuils : la plupart étaient en paille, quand il y avait des fauteuils et qu'on ne se contentait pas de simples chaises. Les vieux lits à l'ange présentaient leurs garnitures de perse défraîchies ; les fenêtres, pour la plupart, étaient veuves de rideaux. La chambre de ma grand'mère seule avait hérité de la Révolution et retrouvé un beau lit à la polonaise avec sa serge de soie jaune assez conservée, surmonté de quatre panaches de plumes blanches, pas trop mangées des vers. Comme nouvelle mariée, ma mère s'était vue gratifiée d'un lit en noyer forme Directoire, drapé de percale, luxe du moment. On rencontrait aussi, çà et là, quelques commodes et tables ancien régime, retrouvées à peu près intactes.

Ma mère, ses deux enfants et mon père étaient servis par Mlle Lefranc, à laquelle on adjoignait une couturière qui l'aidait à entretenir le linge et à confectionner les toilettes. Les jeunes femmes, à la campagne, ne portaient que des robes de toile peinte et, pour les grands jours, des robes de mousseline qu'elles ornaient, lorsqu'elles étaient adroites, de quelques broderies. La soie demeurait l'apanage des villes et du monde.

Quant aux petites filles, telles que ma sœur et moi, l'indienne les vêtait, de couleur sombre en hiver, de couleur claire en été. Lorsqu'on voulait nous faire belles, on nous mettait un fourreau de percale blanche unie ; la percale à jours, parure de luxe, était trop sujette aux accrocs. Mais aussi, que de jeux nous étaient permis avec ces costumes qui demandaient si peu d'égards !

Bien débarbouillées, un coup de peigne donné à nos cheveux coupés ras, une pèlerine ou bien un petit fichu croisé sur la poitrine quand il faisait

froid, on nous lâchait ainsi accommodées, dès le matin, dans la cour du château, surveillées par notre rigoureuse obéissance ; et Mlle Lefranc retournait à son aiguille, à son fourneau de repassage, non sans avoir pourvu à notre déjeuner composé d'une soupe... à l'ail, suivie d'une tartine de raisiné ou de quelques fruits.

Durant ce temps, ma mère, après avoir inspecté la chambre des enfants avant leur lever, se mettait à faire la ronde du ménage, s'assurant si les ordres de la veille avaient été exécutés, en donnant de nouveaux, questionnant, examinant, pensant à tout ; puis elle allait entendre la messe, quand il y avait une messe, car le curé n'habitait pas le village ; et toujours elle jetait un regard, en allant et venant, sur les enfants, jusqu'au moment où sa voix les appelait pour leur donner quelques leçons. Elle trouvait encore le temps de lire ou d'écrire avant le dîner, fixé à deux heures.

Mon père, dès l'aube, était sur pieds : son premier bonjour s'adressait au soleil. Il réveillait son homme d'affaires, ses valets, son village. Tous, d'après ses ordres, couraient aux travaux des champs, suivis ou même précédés par le maître. Pendant quelques heures, il n'y avait en lui que l'agriculteur, montant à cheval pour parcourir son domaine, en descendant pour surveiller un labour, y remontant tout friand d'aller se repaître d'espérances (grâce à son caractère optimiste), à l'aspect d'une récolte qui, souvent, commençait à peine à verdoyer. Puis il regagnait le château, conférant avec sa femme tout en dégustant une tasse de thé et des rôties beurrées, embrassant ses filles si elles se trouvaient sous sa main, se reposant en prenant un livre, un journal, une plume. Après cette halte, il se remettait en mouvement, sortait de nouveau ; et, rentré définitivement vers l'heure du dîner, on le voyait s'empresser de changer de costume pour se présenter en bonne tenue au salon et à table.

Ma grand'mère de Villeneuve, de son côté, tâchait d'employer ses longues matinées et ne savait trop qu'en faire. Revenue de l'église, elle s'établisșait au salon, lisait un peu, bâillait souvent en dépit du travail qui ne cessait pourtant d'occuper ses doigts ; et, plongée dans son fauteuil, elle tournait mélancoliquement ses yeux vers les fenêtres pour regarder les grandes branches des platanes ou les cimes des peupliers se balancer au gré des vents. Mais, se redressant, elle prêtait soudain une oreille attentive si le pas d'un cheval se faisait entendre : « Une visite ! » s'écriait-elle.

Et si le cavalier descendu de sa monture apparaissait suivi d'un « porte-manteau », elle se sentait sourire. C'était encore mieux qu'une visite, c'était un hôte pour la soirée ! - et peut-être pour plusieurs jours !

Les dîners qui se passaient tout simplement en famille étaient rares, surtout dans la belle saison. Au cavalier succédait le piéton. Souvent aussi un bruit de roues éveillait tout à fait la gaieté de ma grand'mère, tandis qu'il rendait la maîtresse de la maison un peu perplexe, au point de vue de son menu. Mais, presque toujours, selon les coutumes du temps, il y avait bon nombre de plats au dîner habituel à deux services ; et si son insuffisance était à craindre, le garde-manger renfermait des provisions qui venaient y pourvoir. Le

IO bon marché des denrées se prêtait à ces larges façons hospitalières. Non seulement il permettait avec des fortunes bornées d'héberger les amis de passage, convives impromptus, mais aussi les habitués de Castres ou des châteaux voisins. Enfin on pouvait s'accorder le luxe d'appeler à soi, de temps en temps, toute une famille de parents, ou même de simples connaissances de société qui, durant quelques semaines, venait vous rapporter l'entrain et le mouvement que l'on croyait avoir laissés dans les villes.

Ma grand'mère alors trouvait que la campagne était un paradis terrestre. Il n'y avait plus de tristes matinées, de soirées monotones ! La promenade, transformée en une réunion en plein air, ne paraissait plus un plaisir insipide ; et quand la pluie se mettait de la partie, on ne lui cherchait point querelle : n'avait-on pas, dans l'intérieur du château, des distractions à opposer à son ennui

Ma mère, au contraire, ne s'accommodait pas toujours de cet emploi de son temps. Aussi savait-elle s'y soustraire par intervalles, sa belle-mère tenant sans désemparer les assises du salon. Cependant, à son retour, on l'accueillait avec cette expression de physionomie qui va au-devant de ceux que l'on est heureux de revoir.

Mais, la soirée venue, la société ne relevait plus que d'elle. Et elle eût essayé vainement de repousser ce premier rôle dont elle prenait possession sans le chercher et que chacun s'empressait de lui octroyer comme un droit de présence,

De son côté, mon père, le soir, redevenait un homme du monde charmant, ne disant plus un mot de son agriculture, si ce n'est au fond du salon, lorsqu'il était saisi par un collègue trop ardent. Mais bientôt on le voyait prendre sa place dans le petit cercle qui se resserrait pour causer plus intimement, à moins qu'un appel parti de la table de whist, où s'absorbait ma grand'mère, ne vînt réclamer son concours.

Castres et Labruguière (petite ville à quelques pas) ajoutaient à la société d'Hauterive un contingent venu de ces bourgeois nobles de cœur, dont j'ai dû parler au chapitre des prisons. Sortant de là, on était resté liés de sentiments et de relations. Je ne me suis jamais aperçue qu'il y ait eu une différence entre la manière d'accueillir les habitués de l'une ou de l'autre classe : on les confondait, au contraire, dans un pêle-mêle de politesse et d'amitié. La noblesse, remontée du fond du gouffre de la Révolution, en était sortie peut-être plus fière d'elle-même, mais y laissant ce que ses envieux appelaient sa morgue et qui n'était souvent que l'attitude prêtée naturellement par le piédestal des privilèges.

Dépouillée de ce qui la constituait, cette noblesse s'était groupée et renfermée dans le camp retranché de ses opinions politiques. Tous ceux qui venaient l'y trouver y prenaient place. La ligne de démarcation qui, jadis, existait entre elle et la bourgeoisie était posée désormais entre vainqueurs et vaincus, c'est-à-dire royalistes ou révolutionnaires.

Mais on se trompait si l'on croyait que la répulsion des vaincus pour les vainqueurs allait jusqu'à la haine... Non : gentilshommes emprisonnes, gentilshommes émigrés se retrouvaient sur le sol français avec ce caractère, qui sent vite le dégoût du fiel et qui, lorsque la main ne peut pas se servir de l'épée pour se venger, prend l'arme du mépris ou celle du dédain, se contentant souvent même de jouer avec le petit poignard à la pointe acérée, que son esprit manie si bien, « le rire ». Et c'est peut-être ce qu'on lui a le moins pardonné !

Que d'acquéreurs de biens nationaux ont été bafoués ainsi ! Les dépossédés, eux-mêmes, se consolaient un peu d'être hors de leurs châteaux, en se donnant le plaisir d'en soulever le toit, à la façon du diable boiteux, pour s'amuser de ce qu'ils nommaient les ridicules des spoliateurs. Et, s'ils venaient à les rencontrer sur leur chemin, ils se contentaient de se redresser à la pensée de n'être pas eux.

Dans l'occasion, ces gentilshommes accueillaient même avec les formes de leur politesse innée ceux qu'ils appelaient : les mal pensants, pourvu, toutefois, qu'aucune action n'eût trop • marqué durant la République. Mais on n'allait jamais jusqu'à leur ouvrir la porte des salons ; car, avant tout, on voulait rester entre soi, bien à l'aise pour goguenarder les « hommes de la Révolution », les larder de quolibets, les cribler de traits piquants. Et si les têtes se montaient quelquefois en présence des souvenirs, les voix grossissaient pour les menacer de toutes les foudres de la réaction. Mais le flux de mots épuisé, les ressentiments s'apaisaient ; et, dans le silence, on se sentait incapables de leur faire le moindre mal.

Des historiens de bonne foi se sont étrangement trompés quand ils ont pris au sérieux les rodomontades de « grands justiciers » dont se targuaient les émigrés en exil. La frontière passée, s'ils avaient eu le pouvoir d'appliquer à leurs ennemis la peine du talion, ils auraient dit : fi !! A défaut de pitié, la grandeur d'âme aurait été là.

Les théâtres et les romans de notre temps ont souvent mis ces gentilshommes en scène. Et, presque toujours, on n'a réussi à crayonner que caricatures. Nous, qui les avons connus, nous secouons la tête et nous disons : « Ce ne sont pas eux. Vous essayez en vain de les représenter, parlant, se souvenant, regrettant, raillant. Ah ! comme ils auraient dit tout cela d'une façon différente ! » Expressions, délicatesse, nuances, tout y manque. Ressuscités ! ils riraient de bon cœur en se retrouvant ainsi travestis. Mademoiselle de la Seiglière et le Lion amoureux eux-mêmes ont donné contre ces écueils.

Il en est ainsi de bien des absurdités qu'on leur a prêtées bénévolement ; ou plutôt, on les a peints d'après quelques exceptions qui faisaient la joie des esprits moqueurs de nos salons et contristaient les gens sérieux.

Telle était la société « de province » au commencement du siècle ; et j'espère la faire un peu connaître en la mêlant, autant que possible, au simple récit de ma vie.

Les hommes de la génération de mon père avaient, comme on l'a dit, ébauché seulement les études classiques. Il en était de même de ceux qui, n'ayant point émigré à cause de leur jeune âge, eurent à subir bien des lacunes dans leur vie de collégiens, par suite des événements révolutionnaires. Néanmoins, ce qu'ils avaient appris suffisait pour leur donner le goût de l'instruction ; et ils se plurent à la puiser dans les bibliothèques qui se multiplièrent ou se grossirent, au fur et à mesure des publications nouvelles. Les cabinets de lecture étaient presque inconnus, même dans les grandes villes : cependant, on voulait lire. Il fallut donc acheter des livres. Et lorsqu'on put se donner une bibliothèque, on commença par les ouvrages appelés justement livres de fond : histoire, voyages, mémoires, sans négliger d'y comprendre les chefs-d'œuvre du dix-septième siècle.

Le dix-huitième, malheureusement, tenait une grande place dans les collections existantes. La réaction relégua bien des volumes aux plus hauts rayons, après en avoir supprimé un certain nombre, ce qui ne se fit pas tout à fait sans réclamations. Mais les idées avaient pris un autre cours et la plupart des opposants n'osèrent protester.

La renaissance du catholicisme en France, ce grand fait du commencement du dix-neuvième siècle, fut l'œuvre de la noblesse : du moins, l'impulsion vint d'elle.

La portion de l'aristocratie demeurée dans le pays s'était déjà réformée à ce point de vue. Le malheur avait converti les femmes sans autre prédication ; et les maris et les pères, que la conviction n'avait pas gagnés, crurent devoir se donner les formes d'un respect qui se manifesta par leur présence dans les églises, dès qu'on les eut rendues au culte.

Quant aux émigrés, ce qui les avait le moins occupés durant leur long exil, c'étaient les idées religieuses. Les hommes d'un âge mûr s'en tenaient au voltairianisme, demeuré au fond de leur entendement comme une pierre sur laquelle passaient bien des flots, qui cependant eussent dû l'emporter. Les jeunes, durant les péripéties d'une vie errante, ne prenaient guère souci de leur pauvre âme, qui flottait comme une épave dans un naufrage, n'ayant d'ailleurs rien où se prendre pour gagner la rive : ni l'instruction chrétienne perdue dans la vague mémoire de l'enfance, ni même, hélas ! le souvenir des bons exemples du foyer domestique, lesquels trop souvent avaient fait défaut aux vives impressions du premier âge.

Rentrés au sein de leurs familles, ils y retrouvèrent les mœurs aussi changées que les costumes. Mal à l'aise et troublés en présence de leurs modes et de leur moral, ils abattirent les ailes de pigeon, coupèrent les queues; et les têtes ne se contentèrent pas de demeurer ainsi métamorphosées au physique : elles sentirent le sérieux les gagner, amenant la réflexion avec lui.

Les vieux émigrés, en assez grand nombre, demeurèrent encore encroûtés dans leur incroyance ; mais ils devinrent sobres de paroles pour la manifester ; car ces adeptes de la philosophie mettaient, eux aussi, les philosophes au ban de l'opinion, comme révolutionnaires. Ils s'inclinaient, au contraire, devant le clergé décimé par la persécution, et purifié par le martyre.

Ce fut sous cette auréole que des évêques dépouillés et de pauvres prêtres apparurent aux yeux d'un peuple qui se sentit disposé à se laisser attirer par leurs vertus.

Les masses avaient été plus égarées que perverties ; et puis, ces temps si rudes avaient aussi sévi contre elles. D'ailleurs, une portion du peuple, innocent des excès révolutionnaires, conservait un bon souvenir du passé. Les églises rouvertes, le culte rétabli, la parole sainte entendue de nouveau remplirent les uns d'une joie pieuse, réveillèrent en d'autres des sentiments qui n'étaient qu'assoupis ; et, chez tous, l'éclat des cérémonies religieuses produisit l'effet accoutumé des spectacles qui, parlant aux yeux, amènent la foule et la captivent.

Mais la classe moyenne, sauf quelques débris de saine bourgeoisie, se montra rebelle à cette restauration du christianisme qu'elle qualifia de retour aux vieilles superstitions. La secte des philosophes reprit son arme : la plume. Elle occupait encore les sommets de la littérature par droit de vieille renommée. Dans ce conflit, on ne pouvait présager à qui resterait la victoire.

C'est alors que se reproduisit une révolution d'un genre exceptionnel, née d'un livre.

Le Génie du Christianisme parut : forme et fond, pensées et style, tout était d'une étrange nouveauté dans cette œuvre destinée à saisir les esprits pour les enlever sur des ailes.

Avec ce livre, la poésie venait de faire irruption dans le christianisme, revêtant de ses plus brillantes couleurs les plus austères croyances et les imprégnant de ses parfums transformés en encens.

Les yeux crurent voir, pour la première fois, les merveilles de la création divine et se laissèrent captiver par des tableaux magiques : les oreilles s'imaginèrent ouïr ce qui ne leur avait jamais été dit et s'ouvrirent pour écouter le cantique de louange que Dieu prête à toutes les voix de la nature, images et paroles, captivant les sens, afin d'arriver ainsi à l'âme rebelle.

Et comme complément, éveillant la curiosité, ce missionnaire qui frappait sur les cœurs pour y ressusciter la foi, était un simple laïque, un gentilhomme jeune encore, un émigré qui rapportait de l'exil des feuilles écrites durant ses misères, les regards fixés sur la France, enveloppée des brumes de l'incrédulité.

Mais, lui, rêvait une lumière électrique pour les dissiper.

Le premier jet fut un récit bizarre, espèce de roman écrit en quelque sorte dans une langue créée pour une mise en scène en Amérique, sur ces savanes à peu près inconnues aux pas de l'homme civilisé.

Il y eut un cri de surprise, aussitôt suivi d'un cri d'admiration, à la lecture d'Atala. Ils étouffèrent les réclamations de la littérature du dix-huitième siècle, lesquelles se transformèrent en fureurs dans le camp des philosophes. Mais les imaginations naissantes qui commencent à s'éveiller et qui cherchent aussitôt à découvrir un monde peuplé d'idées le rencontrèrent dans le Génie du Christianisme où, tantôt le ciel, tantôt la terre, s'offraient aux regards éblouis et charmés pour révéler des mystères adorables. Bien des esprits déjà mûrs, restés jeunes, se laissèrent entraîner, eux aussi, précisément parce qu'ils avaient à peine effleuré la question des croyances. Surpris et attaqués avec armes nouvelles, les vieux philosophes se retirèrent dans un retranchement où ils essayèrent de conserver « le feu sacré » en le couvrant de cendres.

Il faut le reconnaître, le Génie du Christianisme, malgré l'incontestable rang qu'il occupera toujours dans la littérature française, atteignit à ce succès immense parce qu'il répondait à des besoins intellectuels qui, sans doute, ne se reproduiront plus, au point où en est arrivée la dégénérescence effrayante des caractères et des mœurs.

Alors, au contraire, l'attrait du beau, de tout ce qui se tient dans les régions élevées, soit qu'il s'agisse des arts, soit que l'intelligence demande à la poésie de la transporter là où l'entraîne le désir de monter, l'enthousiasme enfin était prêt à saisir les esprits et les cœurs. Et, de toutes les passions qui s'emparent de la nature humaine, presque la seule qui parvienne à échapper à l'orgueil, c'est l'enthousiasme heureux de s'incliner en présence de ce qu'il va chercher au-dessus de Iui.

Tel fut le modèle des conversions amenées par le Génie du Christianisme. Aux élans de l'imagination étaient venues se joindre ces vagues tristesses que les malheurs, même oubliés, laissent comme une lie au fond de l'âme et qui lui reviennent en rêveries mélancoliques. Le livre nouveau en présentait le reflet.

Tout parut donc conspirer en faveur d'une séduction qui ne tarda pas à devenir générale. Les aïeuls et aïeules demeurèrent cependant en arrière, ne comprenant pas trop et goûtant peu.

Parmi le clergé, il y eut aussi d'austères prêtres qui voulurent essayer de blâmer le fond et la forme. Mais la tribu des lévites se précipita vers cette nouvelle éloquence. Elle envahit les chaires, elle se reproduisit dans les écrits religieux et les vieux récalcitrants eux-mêmes durent se rendre à l'aspect des fruits produits par cette floraison.

Enfin la vogue, expression qui signifie la mode appliquée à l'esprit, vint s'imposer à la foule et l'entraîner.

Des penseurs moroses ont infligé à cette renaissance le nom de Religiosité, l'accusant d'avoir été pareille à ces plantes aux branches* et feuillages luxuriants qui n'enfoncent point leurs racines. Ce jugement est injuste. On peut, même en présence de la France d'aujourd'hui, attribuer hardiment le respect dont la foule se plaît à entourer encore les manifestations extérieures de la foi au grand mouvement religieux qui marqua le commencement du dix-neuvième siècle.

Mais la société d'Hauterive me rappelle : et je reviens à tous ces amis de ma famille que j'ai vus passer dans notre salon. A l'époque où je me plais à faire une halte, je n'étais qu'une petite fille ; plus tard, j'ai pu les apprécier par moi-même et je vais essayer d'en faire un dénombrement. C'est une sorte d'hommage à rendre à leurs bontés pour mon enfance.

Castres et les châteaux voisins établissaient entre eux un courant perpétuel qui s'arrêtait seulement quand venait la mauvaise saison. Les célibataires de tous les âges formaient l'escadron volant, donnant toujours. Il y avait deux Viviès, les aînés d'une famille patriarcale : l'un émigré rentré, si aimable, mort si jeune et dont je me souviens, pourtant, ne fût-ce que par les larmes que j'ai vu verser ; l'autre, Joseph, cet homme bon, franc, loyal, qui a laissé des fils dignes de lui. Puis trois Falguerolles, protestants, qui, à cette époque, fraternisaient avec les catholiques sur le terrain des opinions royalistes ; Auguste de Bonne, l'ami intime de mon père et son compagnon d'émigration, notre hôte durant des semaines entières, que l'on trouvait toujours trop courtes ; enfin, le chevalier de Gaïx, ce vrai chevalier de l'ancien régime, qu'il n'avait cependant pas connu, charmant de manières, de conversation, d'entrain, tout cela accompagné d'un beau visage dans la fleur de l'age.

On le verra reparaître si souvent dans mes souvenirs que je me contente à présent de le nommer. Il était un des assidus d'Hauterive et de ceux qu'on appelait, lorsqu'on voulait donner une opinion avantageuse de la société du pays à des hôtes venus de loin.

Il y avait aussi bien des allants que l'on voyait arriver de partout : de Saint-Pons particulièrement, où ma grand'mère conservait d'étroites relations de parenté et d'amitié. On avait l'habitude de plaisanter les Saint-Ponais sur leur ville, ce « trou » (comme on se permettait de l'appeler) qu'ils étaient toujours prêts à défendre en mettant flamberge au vent, mais dont ils sortaient si volontiers ! Ma grand'mère ne livrait pas sa patrie et y revenait avec plaisir, pourvu que les séjours ne s'y prolongeassent pas trop. Mais à Hauterive, à Toulouse, elle choyait ses compatriotes comme ses premiers amis.

Les châteaux d'où s'échappaient les hommes inoccupés, c'est-à-dire point mariés, si nombreux à cette époque, renfermaient aussi les familles et leurs chefs. De temps en temps, ces châteaux se visitaient en masse. Je m'en souviens. C'étaient pour les enfants de véritables fêtes, quoiqu'ils eussent pour consigne de n'importuner personne.

Mais, dans l'habitude, les femmes demeuraient beaucoup chez elles, occupées de bien des soins d'intérieur. Puis, l'obligation de tenir leurs nobles hôtelleries les rendait sédentaires, sans qu'elles eussent à s'en plaindre ; car les charmes de la société leur arrivaient ainsi.

Ces femmes qui, pour la plupart, s'étaient élevées elles-mêmes, n'étaient cependant pas des ignorantes. Sans avoir eu d'institutrices, sans avoir suivi de cours ni subi d'examens, on trouvait en elles bien des ressources d'esprit. Elles ne savaient aucune langue étrangère ; mais peu de générations féminines, dans tous les pays, ont mieux étudié la littérature du leur, ni lu plus de bons livres. Les journaux étaient rares et ne donnaient point de romans-feuilletons. De substantiels articles de critique les remplaçaient. Recherchés par les hommes avec avidité, les femmes voulaient en prendre aussi leur part, ne fût-ce que pour se mêler aux conversations historiques ou littéraires auxquelles on les eût vues rougir de demeurer étrangères.

Au fond des provinces du Midi, dans les campagnes, loin des grandes villes, ce qu'on nomme de bruyants plaisirs et le luxe qu'ils entraînaient n'existaient presque pas. Les modes y arrivaient lentement et s'y renouvelaient de même. La toilette affriandait donc moins les femmes ; on n'en parlait guère, même entre soi, d'abord parce qu'on avait peu d'argent à lui consacrer et puis les hommes avaient établi qu'il était de bon ton de n'y pas attacher d'importance. Délivrés ainsi de bavardages fort insipides selon eux, ils se rapprochaient bien plus volontiers des groupes féminins et la conversation y gagnait des deux côtés.

Les hommes de ce temps-là ne comprenaient pas, d'ailleurs, un salon où l'usage les eût séparés des femmes, et moins encore des salons dont on les eût exclues. Personne alors ne pressentait les clubs et les cercles.

L'attrait qui portait à se réunir faisait sortir assez souvent de chez eux les pères de famille eux-mêmes.

Parmi les habitués de la société d'Hauterive, je citerai sommairement M. de Gaïx, père de charmantes jeunes filles, qui furent les amies intimes de notre jeunesse jusqu'à la dispersion par les mariages ; puis M. Justin de Bonne, notre plus proche voisin et le meilleur ami de deux générations, Ses fils ont considéré cette amitié comme entrant dans leur héritage et mon frère a reçu le même legs de son père.

M. de Bonne, du haut de sa belle taille, relevant la tête, présentait son noble et franc visage avec la simplicité qui s'ignore, ne se doutant guère qu'il attirait ainsi les regards comme pour laisser à sa physionomie le droit de dévoiler toutes les qualités de son cœur.

J'aurai beaucoup à dire des deux familles de Bonne et de Gaïx à une autre époque de ma vie. Je reviens à mon enfance.

Ma grand'mère accueillait d'une façon toute particulière les de Bonne et de Gaïx par suite de leurs accointances « saint-ponaises », sans oublier d'y comprendre Caroline de Barre, sa compatriote, une des jeunes compagnes de sa prison, mariée à M. de Lastours, l'un des hommes les plus remarquables de Castres.

Les bourgeois d'élite dont j'ai parlé déjà ont bien le droit d'être nommés. Il faut inscrire en première ligne deux frères Azaïs, des héros qui firent partie de la bande royaliste qui dépensa tant de bravoure, hélas ! en pure perte et obscurément, durant les derniers jours du Directoire ; lutte qui s'évanouit comme une bulle de savon au 18 Brumaire, mais en laissant dans la mémoire populaire des souvenirs qui, racontés à demi-voix, me faisaient l'effet d'une légende.

Le frère aîné, le président Azaïs, ancien membre du Conseil des Cinq-Cents, royaliste autant que ses frères, quoique moins fougueux, était un homme d'esprit qui connaissait le monde et savait juger les hommes, même hors d'un tribunal.

J'arrête ce dénombrement des amis et commensaux de la maison ; mais ils viendront successivement prendre leur place dans mes récits,

Ma grand'mère s'accommodait de la vie de campagne tant que duraient les beaux jours. Mais, lorsque les feuilles tombaient, que la froide bise soufflait, que la pluie battait contre les vitres et que les visiteurs devenaient rares, son humeur tournait au noir. Vainement elle montait et descendait les escaliers ou parcourait les corridors et vestibules, cherchant la distraction dans tous les coins; son appartement la revoyait découragée de tout.

L'ennui la poursuivait encore, entre son fils et sa belle-fille, le soir autour de la table où se posait une petite lampe, triste comme elle. Que se dire? pensait-elle. Pour elle, que se dire? signifiait n'avoir glané dans aucun champ où se puissent récolter les petites nouvelles et les petits propos.

Il est vrai qu'il ne lui restait pas même l'occupation d'une maison à gouverner. Elle s'était abusée en se déchargeant, devenue veuve, de ce qu'elle croyait ne plus être qu'un fardeau. Toutes les femmes, comme Christine de Suède, emploient les loisirs que leur laisse une abdication à regretter le pouvoir qu'elles ont volontairement abandonné. Ma grand'mère, malgré les égards dont elle était l'objet, se sentait déchue. Bien plus âgée, lorsqu'elle s'est retrouvée indépendante, comme un poisson remis dans l'eau, elle frétillait dans son ménage.

Du reste, ses mois de villégiature étaient peu nombreux, les séjours aux Pyrénées disputant à Hauterive une partie de son été. Mais, novembre venu, le mal des salons la prenait. Alors se présentait à son esprit la cure d'un départ. C'était trop tôt pour retourner à Toulouse : Saint-Pons, heureusement, se présentait en avant-coureur des distractions de la grande ville.

Ma mère, plus libre de disposer d'elle-même lorsqu'elle retombait dans son intérieur ainsi réduit, en usait largement au profit de ses goûts ; lectures, musique, correspondances, sans négliger aucune des occupations de la maîtresse de maison et doublant celles de la mère de famille.

Ici, je fais une pause. Je voudrais essayer de définir une nature si complète.

IV